Brumes
Chapitre XII
La première impression de Poop, en se rendant le len-demain soir rue des Bouchers, fut de trouver aux femmes un air d’inexplicable désenchantement. Elles étaient pourtant installées derrière leurs petites vitrines et souriaient aux pas-sants, mais certaines de ces dames cousaient ou retapaient de vieux chapeaux en se servant de garnitures ; quelques-unes confectionnaient même des robes de deuil. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs. Les lumières des bou-tiques rayonnaient à travers l’atmosphère brumeuse qui prê-tait à chaque forme une apparence feutrée, confuse, d’apparition. Après le froid des précédentes semaines, la douceur de la température laissait presque croire au prin-
– 157 – temps. On n’était qu’au début de mars mais, çà et là, des fe-nêtres restaient ouvertes et l’on pouvait voir, à l’intérieur des vieilles et sordides maisons, des ménagères en train d’éplucher des légumes ou de préparer le couvert, sous le ha-lo d’une lampe. Le grincement des trams s’entendait de très loin. Enfin, sans qu’il fût possible d’en découvrir la cause, une secrète allégresse flottait dans l’air et – chose étrange – rien ni personne ne paraissait en être réconforté.
Un homme se trouvait chez Geisha quand Poop, négli-geant de frapper à la porte, poussa doucement le battant. Cet homme avait un complet, une cravate, un chapeau, des gants noirs. Il tenait un calepin sur lequel il venait d’inscrire la somme que la fille lui avait remise. En apercevant Poop, l’individu fit disparaître son calepin. Puis il mentionna posé-ment, d’une voix neutre :
— Alors, demain matin, onze heures. Rendez-vous rue de Vénus, à la porte de derrière l’hôpital.
— C’est M. François, dit Geisha au nouveau venu en lui présentant l’homme en noir. Sa femme est morte.
— Salut ! grogna François d’un air digne. Oh ! nous nous connaissons.
Poop inclina la tête affirmativement.
— Morte de quoi ? s’informa-t-il en ôtant son chapeau.
— Heu ! répondit le Balafré. Comme les autres. Elle avait le délire : j’ai demandé son transport à Sainte-Gudule. Hier encore elle n’allait pas plus mal, mais elle a passé au-jourd’hui vers midi. Ce n’est pas de veine. Juste à présent qu’on arrête le vaccin, elle clampse. Ses derniers moments,
– 158 – elle n’a fait que me parler de votre promenade au bord de la mer.
— Oui, dit Poop évasif.
Geisha regardait les deux hommes sans comprendre.
— Monsieur t’expliquera, reprit François en désignant le visiteur. Tout de même, cette histoire de promenade, un jour que vous serez libre, vous me la copierez.
Il eut un rire forcé et, se dirigeant vers la sortie, salua le couple.
— À demain ! lui cria Geisha.
Le Balafré se retira.
— Qui donc était sa femme ? s’enquit le vieillard après que François eut disparu. Elle avait une boutique ?
— Là… en face. Une Française. On l’appelait Lulu-la-Parisienne. Elle m’en voulait à cause de son amant.
— Ah ?
— Tu penses !
Poop enleva sa pèlerine.
— Raconte, dit alors Geisha. Cette histoire de bord de la mer dont vient de parler François, qu’est-ce que ça signifie ?
— Pas grand’chose ! murmura le vieux. Dans la vie, tout finit en histoire. « Te rappelles-tu ? Les vagues léchaient les roues de la voiture. Il faisait beau ! »… On répond oui, par politesse. Mais, souvent, on ne se souvient plus…
— Tu connaissais Lulu-la-Parisienne ?
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— Non.
— C’est bizarre, constata Geisha.
Poop s’approcha d’elle et l’embrassa.
— Tu ne vas pas te mettre à penser, toi aussi, à cette promenade, prononça-t-il. Ce n’est pas le jour. D’ailleurs, nous avons tous des souvenirs de voiture sur le sable. Il suffit de chercher. N’as-tu jamais été le long de la mer avec quelqu’un qui te racontait des bêtises, des…
— Non. Jamais.
— Eh bien, tant pis ! Ou… tant mieux !
— Je n’ai pas à choisir, fit-elle.
Il tressaillit et l’examina de plus près, étonné de l’accent qu’elle venait d’avoir en prononçant ces mots. Comment ? Geisha n’avait jamais connu ces abandons, ces effusions que l’on éprouve à deux, au cours d’une promenade, par une belle nuit d’été ? Elle n’avait jamais pris à témoin de son bonheur cette invisible présence que la nature disperse par-mi les éléments ! Il ne la crut pas tout d’abord. À défaut de la mer, elle avait dû se perdre en compagnie d’un amoureux, le long d’un fleuve, d’une rivière, d’un ruisseau… Il n’en fallait pas davantage. Cette présence invisible se manifeste partout, dès qu’un homme ou qu’une femme en ressent le désir. Elle vous pénètre jusqu’aux fibres. Elle vous accompagne où que vous alliez et, par de mystérieux avertissements, vous révèle à vous-même et à cet autre moi qui paraissait attendre une première avance. Quel être au monde n’a découvert, en cé-dant à son double, l’ivresse de se mêler à l’univers, de s’y confondre ? Lui, Poop, l’avait toujours savourée. Il la plaçait au-dessus des plus rares voluptés et quand il en partageait
– 160 – les délices avec une femme, il savait s’exprimer d’une telle manière que l’imprudente était conquise. Toutes ses maî-tresses gardaient le souvenir de l’amoureux qu’il était alors. Mina et Rachel, comme les autres. Plus que les autres. Elles cédaient au charme, au sentiment. Poop en jouait comme un tzigane, en grand acteur, et son adresse était si consommée qu’il pouvait, plus tard, se montrer sous son jour véritable, égoïste, sadique, abject, sa domination subsistait.
— Vraiment, s’informa-t-il, un homme ne t’a pas, une seule fois, conduite, le soir, le long de la mer ?
Elle eut l’air de chercher.
— Pas même Soter ?
— Nous sortions avec des amis, répondit lentement Geisha. Nous chantions. Nous formions des groupes.
Poop plongea ses yeux dans ceux de la fille.
— Et ensuite ?
— Oh ! fit-elle, naturellement, on se séparait. Soter et moi, on restait là pas mal de temps.
— Il te parlait ?
— Oui, bien sûr !
— Voilà, déclara Poop ; c’est ça, l’histoire.
Geisha ne comprit pas.
— La mienne, expliqua-t-elle gênée, ne doit pas ressem-bler à celle que voulait dire François. Pour que sa femme, avant de mourir, y ait pensé, l’aventure devait être plus belle… plus…
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Elle sourit. Il la fit asseoir près de la cuisinière et se tint devant elle, silencieux.
— Je ne t’ai pas froissé, n’est-ce pas ? demanda-t-elle en lui prenant la main.
Poop murmura, comme s’il eût été seul :
— Dommage !
Et, contemplant amèrement sa compagne d’une heure, il ajouta d’une voix sourde :
— Je t’ai rencontrée trop tard, Geisha ! Beaucoup trop tard. Tu es jeune.
— Non, répondit-elle. Avec toi, je me sens tout autre. Soter ne dit pas les mots que tu dis. Pourvu que je gagne de l’argent, il est heureux. Est-ce que le bonheur n’est que ça ?
— Il n’y a pas de bonheur, répliqua Poop.
Geisha l’attira tendrement.
— Si, dit-elle. Le bonheur, comme je le comprends, au-rait été de vivre avec toi, d’apprendre toutes ces choses que tu sais, de t’écouter lorsque tu les racontes.
Il secoua la tête.
— Tu vois, fit-il. Trop tard !
C’était la première fois qu’ils parlaient ainsi et les mots les rapprochaient soudain d’une façon si curieuse que le vieillard et la fille en éprouvaient une espèce de vertige. Poop surtout. Dès qu’il s’était trouvé devant Geisha, il avait soupçonné ce que son âme naïve et inquiète à la fois pouvait enfermer d’aspirations vers la joie et peut-être d’aptitudes à
– 162 – la douleur. Poop avait aussitôt discerné chez la fruste créa-ture un splendide champ d’expériences possibles et son plus vif désir avait été d’entretenir un jour la petite prostituée du monde inconnu dont elle rêvait inconsciemment. Mais il ne pensait pas l’heure venue. Il n’avait jamais espéré qu’il pour-rait aborder si vite avec Geisha un pareil sujet. Et pourtant c’était elle qui venait d’engager la conversation de telle sorte qu’il ne dépendait que de lui de la pousser plus loin. Cette idée pénétra le vieillard d’une trouble jouissance : il n’osait croire à ce tardif et merveilleux présent de la destinée ! C’était trop beau, trop inattendu ! Un brusque décourage-ment l’envahit.
— À quoi bon ! songea-t-il. Elle ne me suivrait pas.
Mais Geisha paraissait lire, en lui et tous deux échangè-rent un regard d’étrange complicité.
— Pourquoi trop tard ? insista-t-elle avec une caressante promesse. L’âge ne compte pas. Je peux mourir demain comme Lulu, et, comme elle, je n’aurai pas connu cette his-toire dont t’a parlé François.
— Non, grogna Poop.
La fille donna un tour de clef à la serrure puis elle se di-rigea vers la commode près du lit et ouvrit un tiroir. L’écrin qu’elle en retira contenait une bague.
— Il y avait une fois, commença Geisha en passant à son doigt le brillant, une prostituée et un vieux type qui peut-être la voyait autre qu’elle n’était. Il venait chez elle tous les soirs dans sa boutique, bien close, bien chauffée, et la femme, qui se donnait pour de l’argent, se demandait pourquoi elle n’était pas traitée par le vieillard comme une Marie-couche-toi. Elle ignorait son nom, mais, en elle-même, elle l’avait
– 163 – appelé « l’homme aux rêves », car, après son départ, elle songeait à lui et ne devinait pas qui il était. Un soir, il lui donna une bague… et un autre soir, un pendentif de grande valeur, sans compter les étoffes de soie, les châles et toutes sortes de belles choses qui restaient aussi mystérieuses.
— Tais-toi ! s’écria Poop au comble de la stupéfaction.
Geisha fit scintiller le brillant, puis elle poursuivit à voix basse :
— On ignorait d’où provenaient ces cadeaux. L’écrin qui renfermait la bague ne portait aucune adresse de bijoutier.
Poop avait enfoncé les mains dans ses poches, affectant de ne plus écouter. Alors Geisha saisit à l’intérieur de la commode une seconde boîte.
On ignorait également, murmura-t-elle, en désignant le pendentif, où cet autre bijou avait été acheté. La fille n’en parlait jamais à celui qu’elle avait surnommé « l’homme aux rêves ». Cependant il advint qu’une seconde prostituée de la rue mourut à l’hôpital. Et cette prostituée, qui n’avait cepen-dant reçu aucun bijou de l’inconnu, en savait beaucoup plus sur son compte que celle qu’il allait visiter. On lui avait parlé d’une histoire où il avait joué un rôle et cette histoire l’avait bercée et soutenue jusqu’au dernier moment.
Il y eut un silence.
— La suite, dit Geisha en se tournant vers Poop, c’est à toi de la raconter.
— Il n’y a pas de suite, répliqua-t-il d’une voix sourde. Tout cela est mort avant Lulu.
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— Fais comme si j’étais morte aussi, proposa la femme. Est-ce que tu sais si je ne le suis pas réellement ? Personne ne peut répondre à cette question. J’y ai souvent pensé. Crois-tu qu’on apprenne qu’on est mort ?
Poop ne parla pas durant quelques instants. Puis, malgré lui :
— Tu ne te rends pas compte de tes paroles, grommela-t-il. Tu perds la tête. Nous ne sommes morts, ni toi ni moi. C’est l’histoire qui est morte… enterrée…
Il se mit à marcher à travers la chambre, mais, subite-ment frappé par une idée, il s’arrêta.
— S’il ne s’agit que de la provenance des brillants, dé-clara-t-il, je peux te l’indiquer.
— Non. Je préfère ne pas la connaître.
Le vieux se gratta la barbe sans conviction.
— Avoue, dit-il, que la fin de Lulu t’a troublée. Tu n’es pas ainsi d’habitude.
— Je suis toujours la même. Si je me tais, le soir, lorsque tu es là, cela ne prouve rien.
— Et tu rêves ?
— Oui, fit-elle, par ta faute.
Visiblement embarrassé, il considéra fixement la fille en silence.
— Et quand je rêve, exposa-t-elle, c’est toi qui d’un geste ouvres partout des rues, au milieu des maisons. Je le sens à présent. Tu m’as menée ainsi plusieurs nuits. Ne mens pas. Il
– 165 – y avait, dans le port vide, un navire éclairé, un grand navire. Je suis restée longtemps à le regarder sans comprendre.
— N’était-ce pas le Formose ? demanda Poop à la fois in-crédule et troublé.
Geisha jeta un cri.
— Réponds ! ordonna Poop.
Et, comme la fille inclinait stupidement la tête, avec ef-froi, il reprit :
— Il était prêt, hier soir, à partir. Je l’ai vu quai Wilson. Il fait le service de Rotterdam aux Îles. Un paquebot à deux cheminées blanches avec une étoile noire, trois mâts, pavil-lon hollandais.
Elle le regardait, l’air halluciné. Chaque parole du vieil homme semblait ajouter à son épouvante.
— Voyons, il n’y a pas de quoi avoir peur, fit-il.
— Tu as bien lu ce nom ?
— Oui, Formose ! C’est le même, dit Geisha. Mais moi, je l’ai lu dans un rêve.
— Peut-être ne rêvais-tu pas…
— Si. Je rêvais… puisque je ne suis pas allée dans le port depuis des mois… Comment aurais-je su ce nom ? Et les deux cheminées blanches… l’étoile noire… le pavillon… Est-ce que j’aurais inventé tout cela ? Non, je rêvais… je te dis, j’en suis sûre. C’est ce qui m’effraie d’avoir rêvé ce qui vrai-ment existe…
Elle se cacha la tête entre les mains et reprit :
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— Il y a autre chose qui m’effraie encore plus, mainte-nant… Écoute. (Sa voix ne fut qu’un souffle.) Je me demande si ce rêve… si ce rêve, ce n’est pas en même temps ma vie. Je ne sais pas comment t’expliquer ça… Il me semble que quelque chose d’horrible se fait peu à peu jour en moi… Que quelqu’un veut me chasser de moi-même… quelqu’un qui est moi déjà ou qui va le devenir… Alors… comprends !… J’ignore quelle est ma vie, ma vraie vie… Je crois que je de-viens folle.
Elle avait enfoui la tête dans la pèlerine de Poop et, blot-tie entre les plis du vêtement, elle se laissait bercer comme une enfant par le vieillard qui la regardait d’un air tout en-semble attendri et cruel.
Elle finit par relever le front et murmura :
— Cette pèlerine, hier soir encore, il m’a paru qu’elle me frôlait au passage dans mon rêve. Quand tu te reculais, elle déplaçait l’air humide à travers la nuit.
— Allons ! dit Poop faussement cordial. Raisonne-toi. Je ne pouvais pas être là… J’étais où François tout à l’heure te l’a laissé entendre… sur une route de sable, le long de la mer… Moi, je n’ai pas besoin de rêver pour sentir que je suis toujours là-bas, sur cette route, tantôt avec une femme… tantôt avec une autre… toutes les deux mortes depuis long-temps.
De nouveau un inexprimable désarroi s’était emparé de Geisha. Elle écoutait Poop timidement, sans discerner si elle l’entendait parmi les vapeurs d’un songe. Il se trouvait là, pourtant, avec elle. Elle le voyait, mais lui, peut-être, ne la voyait pas. Était-ce elle, était-ce lui qui rêvait ? Étaient-ils fous l’un et l’autre ? Enfin, elle demanda :
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— De quelles femmes s’agit-il ?
Poop continuait, sans paraître avoir entendu la ques-tion :
— Il y en a eu même une troisième ; mais vivante, celle-là. Elle ne loge pas loin d’ici, dans cette rue. Oui. Deux mortes, une vivante. Et des trois, la seule qui ne soit pas en vie pour moi, c’est la dernière.
— Je t’en prie, parle plus clairement, fit Geisha hale-tante, en le saisissant par le bras, afin de s’assurer qu’elle n’était pas le jouet d’une hallucination. Pourquoi cette troi-sième femme est-elle morte, alors que les deux précé-dentes…
— Tu dois comprendre toute seule, ou nous ne nous en-tendrons jamais, répondit Poop.
Ses yeux étincelaient et il attendit que la fille, après s’être pénétrée du sens de ses paroles, se décidât. Il lui prit fiévreusement la main, la pressa entre les siennes. Geisha voulut la retirer.
— Voyons, proféra-t-il. Que crains-tu ?
— Je ne sais pas. Tout cela est si bizarre, balbutia la malheureuse, qui cette fois parvint à dégager ses doigts. Quelle est cette femme qui habite dans la rue ?
— Ne t’en occupe pas !
Geisha, ne pouvant soutenir le regard flamboyant du vieillard, baissa la tête.
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— Tu as voulu connaître l’histoire, grogna-t-il. Je t’en ai dit assez pour te donner le goût de savoir le reste… À toi de choisir.
— Je le voudrais, mais non… Non, non… C’est impos-sible.
— Le veux-tu réellement ? ajouta Poop. Si tu acceptes je louerai une voiture qui nous mènera là-bas, le long de la mer et tu verras, tu deviendras une autre femme. L’existence ne sera plus pour toi plate et bornée. Je te révélerai à toi-même. Je te…
Geisha recula vers la porte. Poop l’effrayait. Il avait une expression si douloureuse, une voix si rauque, si assourdie que la jeune femme, désemparée, ne cherchait plus qu’à fuir. Elle recula, mais il la suivit sans paraître remarquer la terreur qu’il lui inspirait.
Jamais encore la fille n’avait éprouvé devant cet homme une impression pareille. D’habitude, elle le supportait : elle le traitait comme un client. C’était lorsqu’il était parti qu’il lui inspirait une sorte de sympathie involontaire. Geisha s’était aperçue, plusieurs fois qu’il fallait que Poop l’eût quittée pour qu’elle subît son magnétisme. Le besoin d’évasion qu’elle avait toujours ressenti, se faisait alors plus pressant, presque impérieux. Mais ce besoin ne se manifestait qu’à travers une demi-torpeur, une rêverie pleine d’hésitations, de ténèbres. Éveillée, la fille se tenait sur ses gardes. Poop n’était plus qu’un homme comme tant d’autres, un vieil homme, un maniaque.
— Écoute, proposa-t-il, fais-moi confiance. Demain, une voiture attendra devant la porte. Nous passerons la journée ensemble ; tu comprendras que la vie ne consiste pas à guet-
– 169 – ter dans la rue des hommes et à les attirer ici. Personne n’aura plus rien à exiger de toi pour de l’argent.
Ce mot ranima chez Geisha toute sa cupidité. Elle cessa de trembler.
— Qu’est-ce que tu parles d’argent ? riposta-t-elle avec mépris. Es-tu capable de m’en donner assez pour que je me passe des autres ?
Une misérable pouffée de rire la secoua.
— Allez ! fit-elle ensuite. Tous tes bobards n’existent pas. À t’entendre, on te croirait millionnaire et, sans blague, t’en es loin. As-tu pensé à ce que tu m’offres ?
Poop éluda d’un geste la question, mais, subitement, ses traits se crispèrent davantage et il sembla se réveiller.
— C’est vrai, prononça-t-il d’un air désabusé, qui pour-rait te donner de l’argent ? Je n’en ai plus.
Il regarda Geisha, la vit qui tournait la clef dans la ser-rure. Une détresse affreuse l’envahit.
— Ah ! gémit-il, pourquoi m’as-tu poussé à te parler ? Je ne voulais rien dire. Et voilà. Par ta faute…
— Non, clama la fille. Par la tienne ! Au lieu de me ré-pondre, tu t’es mis à…
Poop marcha sur elle, la main levée, mais Geisha lui fit front et déclara :
— Prends garde ! Un pas de plus, j’appelle !
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Il laissa retomber son bras, honteusement, et, tandis que Geisha ouvrait la porte, il rafla sa cape sur une chaise, em-poigna son chapeau, s’en coiffa.
Geisha sourit.
— Comment, dit-elle, affectant l’étonnement, tu pars ? Mets ta pèlerine, tu auras froid.
Dédaignant ses conseils, Poop franchit rapidement le seuil de la boutique.
— Reviendras-tu ? cria la fille.
Le vieillard s’arrêta. Elle éclata de rire. Alors il s’éloigna, chancelant, parmi les ombres et les petites lumières où at-tendaient les femmes et Soter, qu’il croisa sans le voir, l’entendit répéter, avec exaltation :
— Trop tard !… Oui, oui. Trop tard ! Trop tard !
— Qu’est-ce qui est trop tard ? se demanda le docker.
Il arriva chez Geisha.
— Hello ! fit-il. T’es seule ?
— Tu vois, répondit-elle, en se poudrant devant sa glace. Entre. Ferme la porte.
Soter semblait préoccupé.
— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda négligemment la fille.
Il s’approcha du poêle.
— Ça ne va pas, grommela le Polonais. Depuis ce matin, j’ai des frissons. Et regarde, sur mes mains, toutes ces
– 171 – taches… Elles ne me démangent pas. C’est plutôt dans les os… comme de la glace… qui me brûle. Je comprends pas. Je me sens mal. Heureusement, ils arrêtent le vaccin.
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