Brumes
Chapitre III
Le lendemain, lorsque François qui encaissait lui-même l’argent de ses loyers se présenta chez Geisha, il se dit que sa locataire avait passé une mauvaise nuit. La fille était encore couchée et l’électricité brûlait. Cependant, la cuisinière qui répandait d’habitude une douce chaleur à l’intérieur de la boutique, n’avait point été allumée.
— Tu vas prendre froid, fit observer le Balafré en s’asseyant au pied du lit. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Pour unique réponse, Geisha s’étira paresseusement et demanda une cigarette. François s’exécuta, puis, d’un coup
– 27 – de pouce, il enflamma son briquet d’amadou et le tendit, en silence, à la fille.
— Il a neigé jusqu’à ce matin, dit-il enfin en se dressant et en s’approchant d’un miroir.
La cicatrice qui lui avait valu son prestigieux surnom était d’un rose acide, presque flatteur. Elle s’étalait du coin d’une oreille au menton et on ne pouvait s’empêcher de pen-ser, à la voir, qu’il s’en était fallu de la largeur d’un pouce pour que le beau garçon qu’était le Balafré ne fût plus de ce monde. Celui qui lui avait porté cette rude estafilade s’était visiblement promis d’atteindre l’artère, mais François s’était dégagé et il tirait orgueil, auprès des femmes, de cette en-taille révélatrice du genre d’existence qu’il menait.
Geisha n’y fit point attention.
— Avec la neige, reprit le loueur, tu dois balayer le de-vant de ta porte.
— Quand ? demanda la fille.
— Avant midi.
Elle absorba et rejeta une bouffée de tabac.
— Il va être midi, dit alors sèchement François. Lève-toi. Si tu passes l’heure, tu auras une amende. Les flics ne rigo-lent pas.
Geisha, la cigarette aux lèvres, se coula hors du lit, em-poigna sur une chaise une robe de chambre en laine qui avait autrefois été verte, l’enfila, mit ses bas et chaussa des sa-vates. Ensuite, elle s’approcha de la toilette, saisit un peigne, se coiffa.
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— Tu seras en retard, grogna le Balafré qui, néanmoins, tendit une seconde cigarette.
— Bon, répliqua Geisha, j’y vais.
Elle sortit dans la rue et réprima une exclamation de surprise. Tout était blanc. Les toits, le haut des murs, la chaussée elle-même avaient entièrement disparu sous une épaisse couche de frimas dont le scintillement rendait encore plus ternes, plus renfrognées les façades des maisons. Les degrés des frontons, découpés sur le ciel livide, détachaient leur profil en forme de fragiles pagodes chinoises, mais, des deux côtés des trottoirs, les femmes avaient déblayé les abords et de hauts tas croulants de neige s’élevaient le long des ruisseaux. Cela formait comme une tranchée. Geisha, machinalement, revint chez elle, s’empara de sa pelle à charbon et retourna sur le pas de la porte qu’elle commença à dégager. François la regardait. Du seuil des magasins voi-sins, plusieurs femmes emmitouflées dans des chandails ou des manteaux sordides, regardaient elles aussi. Une de ces femmes cria, sur un ton de défi :
— Sans blague, François, ça t’intéresse ?
Geisha leva les yeux vers celle qui avait prononcé ces paroles et se remit lentement au travail. Les autres pouffè-rent de rire.
— Laisse ! dit le Balafré. Elles auraient voulu que je ne t’avertisse pas et qu’on te foute une contredanse.
Il remonta le col de son pardessus.
— Tu peux passer, j’ai fait le chemin, riposta simplement Geisha.
La femme qui avait parlé la première glapit :
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— Est-ce que tu viens ?
C’était Lulu-la-Parisienne : elle tremblait de froid devant son magasin mais ne se décidait pas à rentrer. Depuis l’arrivée de Geisha, la jalousie s’était emparée d’elle. Fran-çois la rejoignit.
— Alors ? questionna-t-il d’un air goguenard.
Il avait traversé la rue et la trace de ses pas était restée profondément imprimée dans la neige qui craquait encore par endroits.
Lulu empoigna la manche de son pardessus et poussa François vers la boutique, mais il donna un coup sur la main de la femme et, comme tous les regards convergeaient dans sa direction, il déclara très haut :
— Ta gueule !
— Pour cette salope ! hurla Lulu. Pour cette ordure !
Geisha ne fit pas mine d’entendre.
— Écoute donc, lui dit une fille, on parle de toi.
— Oui, répondit Geisha qui se redressa, s’essuya le front, prit sa respiration et haussa les épaules.
Il y eut un silence désapprobateur puis les témoins de cette scène, qui escomptaient vraisemblablement quelque complication, raclèrent les pieds sur le trottoir et regagnè-rent leur gîte. Lulu, elle-même, n’insista point. Elle tenta d’entraîner François et, comme celui-ci l’envoyait paître, elle l’abandonna, ouvrit sa porte et la referma violemment.
Les agents approchaient.
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* *
Tout ce jour, sans qu’elle eût conscience de ce qui s’opérait en elle, Geisha vécut dans une demi-torpeur, une crainte vague. Elle avait fait un rêve dont le souvenir l’obsédait. La présence de la neige amortissait les bruits ex-térieurs, les déformait, de même qu’elle déformait, en en ré-trécissant la perspective, l’étendue de la rue. Assise près de sa cuisinière, la fille s’interrogeait. Ce n’était pas un rêve nouveau pour elle, mais il avait, soudain, pris à ses yeux une signification si ferme et si riche en images de toutes sortes, qu’il lui semblait en être encore comme imprégnée. Elle éprouvait un engourdissement qui ne s’expliquait pas. Entre les gestes qu’elle accomplissait et l’impression qu’elle avait de les accomplir, il y avait des trous, des vides. La rumeur de la rue, la résonance des pas et des conversations lui parve-naient au travers d’une brume et, lorsqu’elle essayait d’en saisir la raison, elle demeurait perplexe puis finissait par se persuader qu’il n’y avait pas de raison. Cependant, au milieu de la chaussée, des nègres se poursuivaient à coups de boules de neige et parfois, une de ces boules, manquant le but, s’écrasait contre une devanture ; aussitôt, toutes les filles jetaient des cris et menaçaient de prévenir les agents. Les nègres répondaient par des huées, une grêle de nou-veaux projectiles et le marchand de frites qui s’attendait, du fond de sa cage de verre, à voir voler les carreaux en éclats suivait anxieusement la trajectoire des boules. Le bruit sourd qu’elles avaient en atteignant les murs lui faisait rentrer le cou dans les épaules ; il en oubliait presque ses clients.
Près de son broc d’eau chaude, Geisha ressentait elle aussi, chaque fois qu’une boule heurtait la façade du maga-sin, un choc secret. Elle écoutait alors la neige pulvérisée re-
– 31 – tomber sur le sol avec un glissement et cela l’emplissait de la surprise qu’aurait pu lui produire le frôlement d’une présence suspecte. Son rêve n’avait été, durant à peu près toute la nuit, que présences du même ordre, fantômes narquois, ombres, soupirs. Elle en gardait une sensation que rien ne dissipait. Au contraire, tantôt sonores, tantôt étouffés ou craquants, les moindres mouvements de la rue semblaient s’ajouter à son rêve. Elle s’était d’abord trouvée dans une ville déserte, qui ne ressemblait à aucune de celles qu’elle connaissait. Il y avait un port, mais désert également, avec quantité de paquebots prêts à partir vers de mystérieuses destinations. Personne à bord de ces navires. Les feux qu’ils répandaient sur l’eau stagnante et dans la nuit la fascinaient. Pourquoi tant de lumières ? Pourquoi cette solitude ? Elle était demeurée longtemps debout devant les hautes coques dont les hublots laissaient voir l’intérieur des cabines éclai-rées. Cela l’avait plongée dans une méditation profonde, puis elle était retournée sur ses pas et, par une succession de ruelles et de maisons qui s’ouvraient d’elles-mêmes, se par-tageaient pour demeurer ensuite béantes, comme des im-meubles en démolition, Geisha s’était trouvée sur une place. Elle ne s’entendait pas marcher. Toutefois, elle éprouvait la certitude que ses talons heurtaient une surface solide compa-rable au ciment et il lui arriva même à plusieurs reprises de frapper cette surface de ses semelles afin d’en sentir le con-tact, la résistance. Or, elle avait beau faire, aucun écho ne répondait. En revanche, où qu’elle décidât de se rendre, elle devinait qu’à chaque instant quelqu’un d’invisible se reculait pour lui céder le passage et ce quelqu’un, qu’elle dérangeait, avait en s’écartant l’air de ramener soudain autour de soi des voiles ou les pans d’un suaire. Un léger souffle l’avertissait de ces présences. Geisha le comparait à ces vagues vents coulis traversant certaines pièces bien closes sans qu’on
– 32 – puisse découvrir d’où ils viennent. Ces souffles la frôlaient, puis ils s’étaient accompagnés de glissements, de flotte-ments, de chuchotements à peine distincts. Alors la malheu-reuse avait eu peur et elle s’était mise à courir, en appelant.
Combien de temps avait duré ce rêve ? Geisha l’ignorait. D’ailleurs ce n’était pas un rêve : c’était plutôt le prolonge-ment de plusieurs autres aspirations à peu près identiques mais fragmentaires. Enfant, elle avait toujours eu, la nuit, dans son sommeil, la vision d’un havre plein de bateaux si-lencieux et vides. Cela ne l’étonnait donc pas. Un besoin d’évasion que rien ne justifiait s’emparait toujours d’elle aus-sitôt qu’elle dormait. On eût dit que sa véritable nature at-tendait ce moment pour se frayer la route à travers un monde immobile, semé d’obstacles qu’elle contournait pour revenir souvent à son point de départ. Cependant, à la dé-couverte de ce port s’était jointe celle d’une ville qui elle aussi, déjà, lui avait été révélée et cette combinaison d’éléments jusqu’ici dissociés, auxquels s’étaient surajoutées les palpitations de l’ombre, envahissait la fille d’une obscure perplexité. En cherchant bien, peut-être, ces flottements fur-tifs de voiles ou de suaires pouvaient se comparer à ceux de la pèlerine de l’individu qu’elle avait attiré la veille, dans sa boutique. Mais celui-ci n’avait exercé sur Geisha nulle im-pression. C’était un homme après tant d’autres et il restait fort improbable qu’il eût, en se montrant, dégagé une telle atmosphère et animé tant d’images malsaines, décousues et déconcertantes.
*
* *
Durant la même nuit, Feempje qui n’avait jamais de cauchemar s’était débattu, en grognant et en poussant des
– 33 – plaintes, contre il n’aurait pu dire quelles terrifiantes figures. Il lui avait semblé qu’un personnage incroyablement fort était entré dans sa boutique afin de boire un verre. Feempje l’avait servi et, sans qu’il s’expliquât comment ils s’étaient introduits chez lui, plusieurs gaillards aussi forts que le pre-mier avaient poussé la porte du bar et réclamé une consom-mation. Tous ces nouveaux venus se ressemblaient. On eût juré, s’il y avait eu des glaces, que c’était le même type mul-tiplié par elles. Après avoir bu, ces messieurs avaient exigé qu’on montât de la cave les tonneaux de bière et de whisky, puis, sur leur ordre, Feempje s’était vu contraint de vider dans le ruisseau le contenu de ces barriques et jusqu’à celui des bouteilles qui garnissaient les étagères. Rien n’avait pu fléchir le cœur de ces hommes redoutables. Feempje s’était mis à geindre. Un double flot de bière et d’alcool avait coulé au long du trottoir et, soudain, ne l’ayant point vu approcher, le cabaretier s’était récrié en apercevant couché sur le pavé le petit vieux qui l’avait si bizarrement intrigué quelques heures auparavant. Armé d’un chalumeau, le gnome absor-bait à même le ruisseau la boisson répandue. C’était gro-tesque, révoltant. Finalement, le Hollandais avait juré le nom de Dieu dans toutes les langues et s’était réveillé en sueur, près de Flossie, complètement saoule, qui ronflait.
Le jour naissait. Feempje se dressa sur son séant et ne reprit lourdement ses esprits qu’après plusieurs minutes. Un léger grésillement venait de la fenêtre. Le gros homme quitta son lit : c’était la neige. Pieds nus et en chemise, il souleva le rideau et regarda. Dans l’aube blafarde, il avait l’air d’un pri-sonnier qui attend l’arrivée du bourreau et, de sa lourde patte, il se caressa la nuque, comme si, véritablement, il eût craint d’y sentir le froid enroulement d’une corde.
— Ce mal foutu ! grommela-t-il.
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Il pensait au vieillard qu’il avait suivi dans la rue et qui s’était moqué de lui comme d’un jeune chat qu’on amuse avec une ficelle. Puis on avait retiré brusquement la ficelle. Feempje se rappela son ahurissement. Il se dit :
— J’irai voir la Geisha.
Et, laissant échapper le rideau, il s’approcha du lit. Flos-sie continuait de ronfler, la bouche ouverte. Elle n’avait point entendu Feempje se débattre durant son cauchemar, ni se lever. Étendue sur le dos, elle tenait l’oreiller contre une joue et ses gras cheveux blonds retombaient sur une partie du vi-sage qu’ils cachaient. Elle était hideuse ainsi. On voyait der-rière ses lèvres relevées, débarrassées de rouge, décolorées et molles, ses dents malpropres ; un bourrelet de graisse sail-lait sous le menton. Quant à la poitrine déjà lourde, elle ne formait qu’un double amas de chairs fiasques que la respira-tion de la dormeuse agitait par intervalles d’un tremblote-ment épars sous la chemise crasseuse, aux grossières brode-ries. Feempje se pencha sur sa maîtresse, l’examina. D’habitude, quand il se tournait contre elle, c’était pour glis-ser sournoisement un genou entre ses cuisses puis s’insinuer dans la place et s’en délecter en silence. Une chaleur puis-sante l’accueillait, se propageait en lui par ondes épaisses et bienfaisantes. Flossie, souvent, ne s’en apercevait même pas. Il la pénétrait bestialement, dans une hébétude sensuelle qui n’atteignait à la lucidité qu’à la minute où l’on voit par une nuit d’été, la fusée d’un feu d’artifice fondre en un riche bou-quet d’étoiles pâmées qui retombent au néant. Mais la même stupeur vague, la même déception qui succèdent à cette flo-raison s’emparaient ensuite de Feempje et il retombait lour-dement à côté de Flossie de tout son poids.
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Or, tandis qu’il la considérait, un sentiment nouveau s’emparait peu à peu de lui. Le gros homme n’en était pas tout à fait conscient. L’effroi qu’il avait ressenti durant son cauchemar et l’impression lugubre que la chute de la neige avait produite sur son esprit duraient encore. Il se disait qu’il était seul au monde, affreusement seul, misérable. Cette idée l’affligeait. Dans la chambre, tel un clair de lune à l’envers, la lumière de la neige se réverbérait au plafond. Feempje pous-sa un grognement puis, avec une tendresse maladroite, il écarta le drap qui couvrait la jeune femme, la contempla. C’était donc ça, Flossie ! un corps défait, aux membres lourds, à la chair abondante et molle, d’un blanc douteux. Feempje fit glisser le drap plus bas. Il n’osait point toucher la femme qui se replia sur elle-même en exhalant un soupir. Elle avait conservé ses bas comme d’habitude, mais sa che-mise était remontée jusqu’au dessous des seins et laissait apparaître le ventre, un ventre énorme, gonflé, pesant, mys-térieux. Feempje se pencha davantage. Il était attiré par cette forme anormale et il se demanda comme s’y prenait sa maîtresse pour qu’une fois habillée cela ne se vît point. Une foule de pensées s’agita dans sa tête et, brusquement poussé par la curiosité, il posa les doigts sur le ventre puis se mit à le caresser. Flossie dormait toujours. Enfin, le Hollandais re-tira vivement la main, de même que s’il s’était brûlé, et l’examina : un tressaillement obscur, lointain, l’avait effleuré.
— Comment ! s’exclama-t-il. Enceinte ?
Il remonta le drap et se demanda :
— Enceinte de qui ?
Ce n’était pas de lui. Ce ne pouvait pas être de lui, car jamais, de son existence, il n’avait engrossé aucune des créa-tures dont il avait été l’amant. Non, aucune. Il eut beau cher-
– 36 – cher. Un accident stupide l’avait garanti, jeune encore, contre les risques de cette nature. Feempje, en tombant d’un mât, au cours d’une manœuvre en mer, s’était trouvé dou-loureusement assis à califourchon sur la rambarde d’une passerelle et durant trois semaines on l’avait soigné à l’infirmerie. Donc si Flossie se trouvait enceinte, elle l’était d’un autre que de Feempje. Le gros homme fit le tour de la chambre à pas lents, son bras coupé derrière le dos. Rêvait-il ou non ? Il se secoua, revint vers la fenêtre. Les flocons qu’il voyait tourbillonner avant de se poser, avec une légèreté de duvet, sur la nappe déjà haute de neige qui recouvrait la toi-ture du dancing, l’absorbaient dans une sombre, une confuse songerie.
— Enceinte, répétait-il parfois… Enceinte ! Ah ! nom de…
Une rancune montait eu lui, comme la neige qui s’accumulait sans ses yeux sur le toit et il dut s’interdire de retourner à sa maîtresse de peur de l’étrangler. Au fond, il n’éprouvait pas une ombre de jalousie. C’était ce qu’on ra-conterait du gosse et de son père qui l’irritait. « Le gosse à Feempje ! » Quelle blague ! Il tourna la tête vers le lit, ricana puis, subitement, prenant sa décision, alla jusqu’à la porte, l’ouvrit et descendit.
Le jour s’était levé. Par les carreaux du bar, le tenancier jeta dans la rue un bref coup d’œil. Personne. Toutes les bou-tiques avaient leurs contrevents fermés et, en face, le loge-ment de Kœtge semblait dormir, volets bien clos, d’un rude sommeil d’ivrogne. Feempje vida les cendres du poêle, les déversa dans un journal sur les carreaux. Ensuite il empoigna
– 37 – sa hache et commença de casser du bois. Le seau de charbon était à demi plein.
— Ça va, chantonna le gros homme…
Ça va… ça va… ça bi-i-che !
Il avait la voix fausse mais ce détail ne le gênait point. Bientôt le grondement du poêle accompagna le refrain de Feempje qui, pour se réconforter, emplit un verre de rhum et l’absorba.
— Da ! fit-il, Da ! Gut !
S’emparant d’un balai il entreprit de nettoyer la salle, plaça une casserole d’eau sur le feu et prépara le café. Des ombres rapides se coulaient au dehors dans la direction de la Tour dont les briques brunes étaient d’un rouge de sang cail-lé. Sous le porche, un boueux attendait l’arrivée de la voiture en songeant que, par un temps pareil, elle ne viendrait sans doute pas. Le cabaretier fut sur le point de faire à l’homme signe d’entrer se chauffer, mais un docker heurta du poing les carreaux de la devanture et Feempje s’aperçut qu’il avait omis de tourner le verrou de la porte. Il répara aussitôt son oubli. Le docker s’ébroua sur le seuil, pénétra dans la pièce et, s’approchant du poêle, grommela un salut.
— Tu auras le premier café, dit Feempje qui déposa deux verres à pied sur le comptoir, avec la coupe à sucre et deux petites cuillers.
— Tout est gelé, la neige tiendra, fit observer le nouveau venu d’un air maussade.
Feempje n’eut pas l’air d’entendre ; il versa le jus bouil-lant et, sans attendre que l’homme bougeât, saisit son verre, le porta à ses lèvres.
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— Où travailles-tu ? demanda-t-il, regaillardi.
— Quai du Rhin.
Le glapissement d’une sirène leur parvint alors faible-ment, comme au travers d’un songe.
Le docker déclara :
— Allons ! C’est l’heure.
Il s’approcha du comptoir, avala d’un trait son café, puis jeta sur le zinc plusieurs gros sous. C’était un Sicilien ver-dâtre, à moustaches noires. Feempje le suivit dehors des yeux et, décrochant son appareil suspendu près de la caisse, introduisit son moignon à l’intérieur de la gaine de cuir avant de commencer à se ligoter. Cela fait, il frappa le comptoir de son crochet pour s’assurer que les courroies tenaient et, d’un coup de pied, il rabattit le tablier du poêle dont le couvercle et les parois avaient suffisamment rougi.
Il ne pensait à rien. Flossie qui dormait dans la chambre, avec son ventre énorme, ne le tracassait plus. Du moins, pour le moment. Car, tout à l’heure, en regardant la façade du logement de Kœtge, il s’était dit que la vieille femme, moyennant quelques tasses de whisky, le tirerait d’embarras. Elle avait en effet la réputation de délivrer les filles qui, comme cette idiote de Flossie, se mettent en pareil cas. « Le gosse à Feempje ! » Cette fois, Feempje rigolait. Il n’aurait pas de gosse, voilà. Quant à Flossie, elle retournerait où il l’avait prise, dans une des gargotes du port. Boniche ! C’est tout ce qu’elle était fichue d’être. Pas autre chose. Tant pis !
La porte du couloir s’ouvrit discrètement et le rideau de perles se mit à s’agiter. Le Hollandais dressa l’oreille.
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Quelqu’un, de la salle du dancing, s’écria sur un ton de sur-prise :
— Comment ! C’est vous, patron ?
— C’est moi, répondit Feempje.
Le pianiste écarta le rideau.
— Toujours exact ! grommela le cabaretier.
L’autre crut à un compliment et esquissa un blême sou-rire, mais la façon dont Feempje le regardait lui fit baisser les yeux. Ce long garçon osseux et triste, à mains moites, aux cheveux d’un blond fadasse, se nommait Edgar Heick ; Feempje l’employait à tout et, d’instinct, le méprisait. Un lourd silence régna. Le Hollandais paraissait jouir de la con-fusion du pianiste et, loin de prononcer un mot quelconque d’encouragement, il se taisait. Edgar comprit que Feempje n’était pas dans ses bons jours et craintivement il s’approcha du poêle pour le charger.
— C’est fait, dit le gros homme.
Edgar n’eut garde de le contrarier et, saisissant un en-tonnoir, il alla l’emplir d’eau au robinet du bar, puis, attentif à sa besogne, arrosa les carreaux. Feempje, immobile, ne cessait de l’examiner. Une colère froide montait en lui : une espèce de rage féroce, presque homicide.
— S’il se permet de parler de Flossie, je le crève ! se promit-il intérieurement.
L’idée qu’Edgar avait couché avec Flossie, qu’il l’avait mise enceinte, exaspérait le Hollandais. Il ne doutait plus maintenant que le coupable ne fût ce pauvre hère et il dut se reprendre à cinq ou six reprises pour ne point l’insulter. De-
– 40 – hors la neige tombait toujours en épais flocons et paraissait vouloir ensevelir, vivants, à l’intérieur du bar, les deux hommes et les isoler. Lorsque Feempje pour se dominer tournait les yeux du côté de la rue, il songeait qu’en assom-mant le Belge d’un coup de crochet et qu’en jetant ensuite le corps sur la chaussée, la neige le recouvrirait et qu’au sur-plus le froid l’achèverait. Or il était trop tard. Il y avait des gens dehors. Ils assisteraient à la scène, dénonceraient Feempje.
— Dommage ! dit-il.
Edgar empoigna le balai et, se rendant à la porte, fit mine d’en ouvrir le battant.
— Non, cria Feempje. Laisse cette porte !
Le pianiste obéit, mais, au moment qu’il se retournait, il aperçut Feempje qui venait vers lui. Ses yeux brillaient : il contractait les mâchoires et une expression de haine se lisait hideusement sur ses traits. Edgar, tremblant de peur, recula jusqu’au mur.
— Patron ! gémit-il sans comprendre. Monsieur Feempje !
De son énorme main, Feempje le prit à la gorge avec la volonté de l’étrangler lentement, sauvagement, sans mot dire. Déjà il refermait les doigts, resserrant leur étreinte. Une femme ouvrit la porte du Montparnasse. C’était Kœtge. Elle devina qu’elle tombait au mauvais moment et, secouant son châle, elle laissa les deux hommes se séparer.
— Quel temps ! constata-t-elle ensuite. Crois-tu !
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— Oui, dit Feempje qui, d’une claque vigoureuse, en-voya le crâne du Belge cogner contre la paroi. Un temps de nom de Dieu… de Dieu de vache !
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