C'est arrivé comme ça
Le bébé de Noël
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
C’est avec soulagement que j’ai poussé la porte et l’ai fait entrer. Comme on le lit dans les romans de gare, mon cœur battait la chamade. Je crois hélas que les grands sentiments n’y étaient pas pour grand-chose ; j’étais tout bêtement stressé. Son naturel qui m’avait dénoué au début produisait maintenant un effet contraire. J’étais impressionné, à nouveau raide et cassant dans mes gestes. Trop d’aisance chez elle faisait encore plus ressortir ma raideur. J’avais peur d’être gauche, j’étais gauche, dans le moindre de mes mouvements. Ne serait-ce que pour refermer la porte. Quoi de plus simple pourtant que de fermer une porte ! Eh bien j’ai senti que je n’avais pas bien fait. J’ignore en quoi d’ailleurs. Mon geste avait-il été trop vif ? Trop lent ? Toujours est-il qu’elle a marqué un instant de surprise, j’en suis sûr ou presque. Vite effacé heureusement, par sa magie habituelle (enfin ! elle alimentait à nouveau notre conversation). Il en est allé de même juste après, quand les véritables difficultés ont commencé. Car la porte n’était qu’un détail. Le vrai problème était de savoir comment je me débrouillerai pour la séduire, plus précisément pour l’embrasser. Je n’avais pas élaboré de plan, excepté mon arme dérisoire, la margarita façon Jacky.
Il me fallait aller dans la cuisine pour cela, en évitant qu’elle voie mes manipulations. Je n’allais pas la laisser plantée debout, au milieu de la pièce ! Nous nous sommes installés autour de ma table basse. Les sièges n’étaient pas très bien disposés (j’aurais dû y penser), et nous nous trouvions très éloignés l’un de l’autre. La conversation s’en est ressentie, à des années-lumière de ce qu’elle aurait dû être : chaude, complice, évoquant l’immensité de nos rêves. Le malaise à nouveau m’a glacé, et j’ai réagi comme à ma déplorable habitude, par la fuite. Cette fois, seulement dans la cuisine. « Bon, je vais faire ma margarita. D’accord ? »
Mon attitude n’était guère polie, j’en conviens. Mais comment lui expliquer sinon ce qu’était cette poudre que j’allais mettre dans le mélange ? J’aurais peut-être pu imaginer un mensonge, du genre « c’est un extrait de cactus mexicain ». Je n’y avais pas pensé avant, et j’étais trop stressé pour mentir vrai. Elle est donc restée seule, assise sur son siège, pendant que j’officiais en secret.
Dans la cuisine tout a changé dans ma tête, d’une façon inattendue, inexplicable, libératrice. Il est étrange de constater combien les basculements de l’humeur redessinent l’ensemble d’une situation ; les objets, les personnes, soudain se métamorphosent. J’en ai la triste habitude, certes. Pour moi cependant, ce soir-là, la cause en était très spéciale et rare. La légère prise de distance, jusqu’à la cuisine, avait éloigné l’angoisse. Ce n’était plus la Charlène assise là à m’attendre qui était avec moi, mais son image. Son image dans l’escalier. Montant devant moi. Je me plais à penser que la galanterie a été inventée à cet usage ; pour permettre aux hommes d’admirer la femme qu’ils font passer devant eux. Surtout quand il s’agit d’une nouvelle conquête (j’étais en train de conquérir une femme !). Surtout dans un escalier. Que peut donc penser la femme qui offre ainsi au regard de son amant potentiel ses jambes, la courbe de ses fesses ? Imagine-t-elle la flambée de désir qu’elle déclenche ? Cette image des fesses promises renferme la puissance évocatrice qui provoquait les transes dans les religions anciennes. Alors, l’homme ordinaire communiait avec les dieux. Moi (homme très ordinaire, dans sa modeste cuisine), je communiais avec les dieux. Le désir, le simple désir, m’enflammait, m’insufflant courage et audace. J’avais furieusement envie d’elle. C’est un Sami (presque) neuf, (assez) volontaire et (relativement) plein de fougue qui est revenu vers la table basse.
Charlène m’attendait, assise sur le pouf. Je me suis installé dans mon fauteuil. Un superbe Louis XV, retravaillé de façon très personnelle, avec sa subtile marqueterie de bois de rose, recouvert d’une tapisserie de Beauvais patinée par l’histoire. Nous étions face à face, chacun le nez dans sa margarita. Jacky avait eu raison de me prévenir, j’avais peut-être exagéré, le cocktail laissait dans la bouche un goût piquant. Le silence s’était une nouvelle fois abattu sur nous, pénible. J’attendais que la fée nous délivre, mais Charlène ne pipait mot. Le silence devenait lourd. Il allait détruire mon (étonnante) assurance si je ne faisais rien. Je lui ai proposé de la musique. Elle n’en éprouvait pas la nécessité, mais a répondu que, par contre, la lumière était trop forte. Des bougies alors ? Oui, l’idée lui plaisait. Sans avoir aucune expérience de séducteur, il n’était nul besoin d’être grand clerc pour comprendre le message qu’elle m’adressait. Elle n’avait donc pas été incommodée par le silence. Elle attendait simplement que j’agisse. Je ne pouvais plus me dérober. C’était maintenant ! L’heure du passage à l’acte avait sonné.
Comment diable procéder ? Il fallait nécessairement que je m’approche d’elle. Mouvement facilité par l’allumage de la bougie sur la table basse ; j’étais à moins d’un mètre. Elle ne bougeait pas, inhabituellement raide, figée sur son pouf, inhabituellement silencieuse. La fée qui rend simple la vie compliquée pour cette fois ne me facilitait pas la tâche. Il me restait heureusement sans doute un peu de cet élan de désir qui m’avait enflammé dans la cuisine, car j’ai eu soudain la folle audace d’aller m’asseoir à côté d’elle. Ma tête n’avait joué aucun rôle dans cette décision, seul mon corps avait parlé. Charlène n’avait toujours pas bougé. Elle aurait dû se déplacer légèrement pour m’accueillir. Elle n’avait pas bougé et je ne comprenais pas pourquoi. Cette étrange résistance passive me mettait dans une situation très inconfortable. Mentalement bien sûr. Et physiquement aussi, la situation était très inconfortable. Charlène était restée assise au milieu du pouf, et je n’occupais donc que le rebord, en contrebas, dans une position très instable, une fesse dans le vide. Le seul intérêt de cette position étant que je devais m’accrocher à elle pour ne pas tomber. La toucher s’était avéré une nécessité, dans l’urgence d’une recherche d’équilibre, ce qui m’avait permis de le faire sans réfléchir ; c’était toujours ça de pris. Mais notre histoire commençait d’une manière pour le moins brinquebalante.
Maudit pouf ! Je ne m’en servais jamais. Une récupération familiale sans intérêt. Ramené autrefois d’Algérie je crois. En cuir, mais très mal rembourré. Ne l’utilisant pas, je l’avais laissé ainsi, sans chercher à refaire le rembourrage. Maudit rembourrage ! Il n’avait aucune consistance sur les extérieurs, ce qui aggravait d’autant mon rabaissement. Moi, le funambule improbable (une fesse dans le vide) d’une incertaine promesse.
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7.
AU PAYS DE SON CORPS
La situation était incommode et pénible, affreusement gênante. Battre en retraite s’avérait impensable ; j’aurais eu l’air encore plus ridicule et maladroit. Une position d’attente n’était guère plus envisageable, car le silence persistant continuait à nous plonger dans le malaise. Il ne me restait qu’une solution, une seule. L’embrasser. Maintenant ! J’ai pris ma décision avec une inhabituelle facilité. J’en étais heureux et soulagé. Hélas la mise en œuvre s’est révélée pour le moins problématique. Malgré ma grande taille, je me situais plus bas qu’elle, sa tête dépassant la mienne. Je faisais des efforts pour me rehausser, un peu désespérés, comme ces petits enfants qui voient s’éloigner le pompon du manège au moment où ils croient l’attraper. Je me sentais comme un tout petit garçon, je glissais et glissais vers le bas, sa bouche me semblait hors de portée.
Le pompon, dans les manèges, d’un seul coup, on l’attrape. On ne comprend pas pourquoi (on ne voit pas le monsieur qui tire la ficelle), et cela nous est égal. Car seul compte alors le bonheur. Et la fierté. On a été capable de bondir aussi haut que les étoiles ! J’avais été capable de bondir aussi haut que les étoiles. Comment avais-je fait ? Charlène avait-elle tiré les ficelles ? Je n’ai pas trop compris et cela m’était égal. Seule comptait sa bouche, le choc provoqué par l’entrée dans cet univers. Un monde humide et doux, d’entrelacements fluides, qui me prenait tout entier. L’ensemble de mon être était dans cette bouche chaude et tendre comme le ventre d’une mère. Je m’y sentais incroyablement bien, étonné par ce paysage intérieur, reposé, caressé. J’y serais resté des siècles, tout entier enveloppé dans cette bouche, si le risque d’une perte d’équilibre ne nous avait obligés à interrompre brusquement ce baiser. Notre premier baiser. Charlène m’a ramené à une réalité plus prosaïque (mais elle avait raison). Elle a presque crié.
— On va se casser la figure !
— Oui, le pouf…
— Oh, put… ! Le pouf ! Il est pas possible ! On va se casser la figure.
— Oui, il vaudrait mieux se mettre ailleurs.
— Oui, il vaudrait mieux se mettre ailleurs.
— On se met où ?
— Je sais pas…
— Le pouf, c’est pas possible.
— …
— Sur le lit ça serait plus commode.
Ma fée était de retour ! Je ne voyais pas où nous aurions pu nous installer tous les deux. Dans le fauteuil Louis XV ? Nous aurions rencontré d’autres difficultés pratiques. Le lit, juste à côté, semblait effectivement le plus simple. Mais je n’aurais jamais osé lui proposer, jamais ! L’emmener tout doucement, en la caressant, sans le dire ? Peut-être ai-je imaginé la scène. Hélas, cela, je ne sais pas faire. J’avais d’ailleurs senti que mes gestes n’étaient pas les bons quand nous nous étions levés (péniblement) du pouf pour aller vers le lit. Il n’y avait pourtant qu’un mètre à franchir. Nous l’avions parcouru comme cet interminable trottoir pour arriver chez moi ; séparés, silencieux. Et très maladroitement en ce qui me concerne. Il aurait sans doute fallu que je l’accompagne autrement, que je lui prenne la main, que je la serre dans mes bras, que je l’embrasse en l’emportant… je ne sais pas... Pendant quelques secondes, j’ai eu très peur que la magie du baiser ne disparaisse pour toujours. Heureusement ma fée restait gentille, si gentille, souriante… j’allais dire… facile. « Facile » est une insulte quand ce qualificatif se rapporte aux filles ; je ne comprends pas pourquoi. Moi, surtout en cet instant, j’avais un gigantesque besoin que Charlène soit facile.
Nous nous sommes assis, sagement, côte à côte, sur le bord du lit. Je ressentais le caractère emprunté du mouvement. Faux et décalé aussi (nous nous mettions en place pour nous préparer à un exercice, en silence, sans caresses, chacun dans ses pensées). Cette raideur et cette fausseté ne pouvaient venir que de moi. Ma fée ne nous délivrait pas du malaise, mais c’était ma faute, ma seule faute. Il fallait, très vite, rompre cette froideur, continuer à agir. J’ai visé sa bouche à nouveau, droit devant, comme on attaque une forteresse, comme on s’accroche à une bouée de sauvetage. Elle a penché la tête pour m’aider, m’a enlacé. Sa main a glissé, douce et ferme, sur mon dos. Ce petit geste (dix centimètres parcourus tout au plus) a déclenché en moi la foudre. J’ai été surpris, électrisé. Surpris car j’ai pris conscience d’être resté idiotement bras ballants. Seules mes lèvres et ma langue avaient agi ; bélier lancé contre une porte à abattre. Je n’avais pas pensé à la toucher, l’enlacer, la caresser. Mon cerveau avait décidé d’attaquer la bouche, j’avais oublié mon corps.
Électrisé ! Depuis quand n’avais-je pas été touché de la sorte ? Mon coude (réverbère sur le trottoir) avait déjà perçu quelques délicieuses promesses. Je me sentais intensément exister par mon corps. Mon corps frissonnant se sentait exister par cette main caressante. Elle m’enveloppait, pacifiait mes guerres intérieures. J’étais regroupé sur moi. Regroupé sur moi en ne faisant qu’un avec Charlène. Le deuxième baiser, tout aussi doux et humide que le précédent, élargissait l’horizon d’existence de ce monde nouveau, par mon corps enfin présent à la vie. Je l’ai caressée à mon tour. Ai-je déjà, vraiment, caressé une femme ? Je ne m’en souvenais pas. C’était comme une première fois. Merveilleuse. Mes mains se sont dénouées enfin, enhardies. Je découvrais du bout des doigts ses paysages, ses vallonnements, avec des émotions explosives indéfinissables. Il y avait de tout en moi. Du bonheur simple et calme, venu de l’incroyable découverte de mon propre corps renaissant. Du soulagement, de la fierté d’avoir réussi l’impensable. Du désir plus animal, si précieux à éprouver quand on a peur de n’être qu’un fantôme. Du sentiment peut-être. Qui sait, de l’amour pour Charlène ? Et surtout, cette sensation étrange au bout de mes doigts, de retrouver la subtile extase de la caresse des étoffes. Elle était mon fauteuil magnifique, infiniment plus magnifique que le plus magnifique des fauteuils.
Son corsage était en coton lisse, tissé fin, mais en coton j’en suis sûr, car, même lisse, le coton a une trame qui ne ment pas sous les doigts. Il ne laissait libre aucun flottement, lui collant à la peau, faisant corps avec sa peau ; je caressais son corps par-delà le coton. J’ai exploré tout le corsage ; le dos, les épaules, l’encolure. J’ai touché la peau au passage de sa nuque, puis suis redescendu vers son cou. Sa peau était plus lisse encore que le coton, incroyablement douce, incroyablement souple. Je n’en revenais pas d’avoir quitté le coton avec tant de facilité. De n’éprouver rien d’autre que du plaisir dans cette plongée vers l’audace. J’aurais pu poursuivre mon chemin, je le sentais. Elle ne résistait d’aucune manière. J’étais étonnamment libéré, tout à mon voyage, à mon bonheur. J’aurais pu redescendre vers ses seins. L’idée de caresser sa poitrine provoquait de délicieuses décharges, qui incendiaient certaines parties de mon organisme. J’ai pris une autre route. Nullement par peur, je n’avais plus peur ! En suivant mon intuition, par goût de la découverte, en savourant sans impatience. Je suis revenu sur le tissu, ai glissé vers son ventre, suis remonté le long de la couture (originale, en gros points de croix), ai découvert les boutons, très drôles, en forme de petites coccinelles me semblait-il. J’ai osé regarder : il s’agissait bien de coccinelles. J’aurais dû les remarquer avant, rouges sur son corsage noir ; je n’avais rien vu. Maintenant je voyais tout. Je me sentais une puissance quasi divine. J’ai même eu envie de chanter une plaisanterie (« Petite coccinelle, fera-t-il beau demain ? ») avant de libérer de sa boutonnière la première du rang. Je me suis ravisé. L’humour aurait été de trop. De toute façon, l’ambiance de mes sensations n’était pas au rire. Le raffinement de l’expérience, confinant au mystique, exigeait davantage de recueillement. J’ai délivré une coccinelle, avec douceur, la faisant délicatement pivoter sous mes doigts. Puis la suivante, puis la suivante... J’ai ouvert les pans du corsage, avec une lenteur extrême, comme on le fait d’un emballage d’un cadeau précieux. Son soutien-gorge à balconnets offrait à la vue une guipure florale ornée d’un ruban de soie rose. Pourquoi faudrait-il aller dans les musées pour admirer des chefs-d’œuvre ? La beauté la plus absolue était ici. Jamais un tableau ne pourra donner une telle émotion esthétique, ce mélange inouï de dentelles et de chaudes rondeurs vibrantes. Sa gorge se soulevait, respirait avec émoi : j’avais peine à imaginer qu’elle puisse être ainsi sensible à mes caresses. Mes mains voyageaient sans penser à cela, pour leur propre plaisir et pour le mien. Et voilà qu’en plus elles réalisaient des miracles !
La suite s’est révélée un peu plus laborieuse, j’ai buté sur un obstacle. J’avais entrepris de découvrir ses jambes, j’osais ses cuisses, l’entrecuisse, son sexe au-delà de la toile. Fortement tramée, raide et rêche, de jeans à l’ancienne. Sa peau, son corps, étaient toujours là comme avec le corsage, bien que de façon moins immédiate ; la toile épaisse jouait les intermédiaires, filtrant les sensations. Ce qu’elle laissait passer n’en était pas moins troublant. Mes doigts découvraient ses formes, ressentaient ses émotions. Tout cela restait parfaitement palpable. Mais curieusement je retrouvais aussi les repères habituels de ma caresse des étoffes. Or je n’étais pas là pour câliner un fauteuil. Il fallait que je me débarrasse au plus vite de ce jeans inconvenant. Je croyais opérer comme pour le corsage. Hélas l’affaire était autrement plus ardue. Cela a commencé par le premier bouton, en métal, terriblement sous tension. Il m’a fallu faire un effort vraiment important pour l’ouvrir, j’avais mal au bout des doigts. Il a cédé d’un coup, sans aucune grâce, tel un barrage qui craque sous la pression des eaux. J’ignorais que le plus dur était encore à venir. Naïvement, je pensais pouvoir faire glisser son pantalon comme j’avais ouvert son corsage, je rêvais à la même douceur, à l’esthétique des gestes, aux mêmes surprises merveilleuses. J’ai tiré légèrement vers le bas ; rien ne s’est produit. J’ai tiré plus fort ; rien, le jeans lui collait au corps. Je perdais pied. Le plaisir, le bonheur, s’évanouissaient. Mon assurance aussi. Je redevenais soudain l’incapable, le petit garçon, qui ignore tout des femmes. Ce n’était pas possible ! Non, ô non ! Je venais d’accomplir de tels miracles ! Je me suis redressé, énervé, et j’ai tiré un coup sec en saisissant le bas du pantalon. Charlène est venue avec, les jambes hors du lit. Elle m’a repoussé. « Non laisse, laisse… Je vais faire. »
Elle s’est levée, a retiré son jeans. Du moins je l’imagine, puisqu’elle était nue juste après. Je n’en ai rien vu. J’étais trop occupé à me dévêtir moi-même, le plus rapidement possible, concentré sur mes gestes, les yeux presque fermés. Je voulais sortir au plus vite de cette horrible parenthèse où j’avais retrouvé mes démons, mes angoisses. Revenir au miracle, aux caresses. À son corps. Le moment était semblable à une perte d’air lors d’un effort extrême ; j’attendais de retrouver le souffle de la vie. Je suis revenu vers elle comme j’avais été vers sa bouche lors du premier baiser, de façon brusque et malhabile (parce que désespérée), en collant ma peau à sa peau, de tout mon corps. Je l’ai serrée très fort, trop sans doute. J’en aurais pleuré. Mes mains ne bougeaient pas. Aucun mouvement, aucune caresse. Il m’a fallu quelques secondes, j’ai retrouvé la vie. J’étais sauvé.
Puis, peu à peu, j’ai entrepris de reprendre mes voyages en caresses. Il n’y avait plus de coton, de ruban de soie ou de bouton-coccinelle, plus rien de mon univers familier des étoffes. Que sa peau. Sa nudité, offerte à mes mains, étroitement unie à la mienne, poitrine contre poitrine, sexe contre sexe. Seuls les habitués du malheur (comme moi), savent ce que peut être un bonheur extrême, qui explose de l’intérieur. Les gens normaux ne connaissent que le bonheur ordinaire ; une sérénité agréable, pas une explosion irradiante. De celles qui donnent envie de hurler. J’avais envie de hurler mon bonheur. Fêter cette victoire impensable. Cette sensation si nouvelle de liberté. Cette facilité de la vie. Jamais je n’aurais pu imaginer que la vie puisse être si facile, sans obstacles, sans angoisses. Mes mains n’avaient peur de rien, pénétrant avec curiosité et douceur dans ses plis intimes, ses repaires secrets déclenchant le plaisir. Le plus surprenant pour moi était de sentir le rythme qui m’entraînait. J’étais une symphonie. Discrète et silencieuse, mais gigantesque de puissance et d’harmonie ; une symphonie fantastique. Mes crispations avaient disparu, mes mains dansaient une chorégraphie limpide. Mon corps lui-même, habituellement si gauche, trouvait comme par magie les mouvements sans fausse note. Nous dansions ensemble, merveilleusement accordés à notre mélodie complice.
Je savourais la texture de sa peau, plus soyeuse qu’un satin de Damas. Je savourais aussi la souplesse, irrésistiblement attirante, que je sentais en dessous. Chose beaucoup plus étonnante pour moi, adepte du muscle sec. Je serais resté des heures ainsi, sans bouger, sans penser, petit bébé enfin paisible, enfoui dans ces oreillers de chair si douce, délivrant un câlin intégral qui m’enveloppait tout entier. J’ai plongé dans ses seins, dans ses cuisses. J’aurais voulu aller encore plus profond, m’oublier totalement, disparaître, mourir en cet instant de félicité sans fin.
J’étais si bien que j’en avais presque oublié le sexe, le terrible sexe, qui me fait tant trembler. Les affolantes performances à réaliser, sous peine d’être cloué au pilori, ridiculisé, sanctionné. À la moindre imperfection, sans même parler de défaillance. Par une armée de femmes intraitables. Charlène ne faisait pas partie de cette armée effrayante, je le savais, je le sentais. Elle n’attendait rien d’autre que d’être bercée par le charme de notre danse amoureuse, où qu’elle nous mène, sans programme, sans exploits impératifs à réaliser. Pour cela aussi, j’en étais convaincu maintenant, je l’aimais. Elle était vraiment la fille qui avait su deviner mes rêves.
J’entrais en elle comme mes mains avaient voyagé sur sa peau, avec naturel, emporté par le rythme, dans un enchaînement crescendo des caresses, inaugurant sans rupture un mouvement plus intense et haletant. Allegro appassionato. Je n’avais même pas pensé à mes angoisses, j’étais vraiment devenu un autre homme. J’avais une sérénité, une confiance en moi, que je ne m’étais jamais connues ; rien ne semblait pouvoir m’arrêter. Même quand Charlène m’a demandé de mettre un préservatif, et que j’ai dû lui avouer que je n’en avais pas chez moi (heureusement elle en avait un dans son sac). Les petits grains de sable ne provoquaient aucune catastrophe. Je ne reconnaissais plus ma vie. Le Sami d’autrefois, pauvre fantôme, était devenu en un soir un étranger, que je n’avais aucune envie de retrouver. Je réalisais des miracles, de vrais miracles. Charlène jouissait ! Moi, Sami, je l’avais fait jouir, elle vibrait sous mes mains, secouée par des mouvements qui accéléraient sa respiration, jusqu’à ce que son souffle prenne des sonorités douces et rauques, pareilles à des râles enchanteurs (j’aime cette idée du plaisir proche de la mort), avant de décroître vers un final d’apothéose un peu plus lent et grave. Andante cantabile.
Nous n’avions pas seulement rêvé d’amour, nous l’avions fait, selon cette expression étrange qui attribue au sexe la réalisation du sentiment. Nous l’avions fait longtemps. Nous sommes restés ensuite, plus longtemps encore, quasi immobiles (juste de minuscules caresses), collés l’un à l’autre, ma fée pelotonnée dans mes bras. Immobiles et muets. Muets mais pas sourds. Car le silence qui nous unissait était incroyablement volubile. Mille choses étaient dites, infiniment plus nombreuses, plus subtiles, que celles qui sont exprimées par des mots. Notre silence parlait de bonheur, de douceur. De complicité féerique, de communion intime. De cette impression, de cette certitude, de ne faire qu’un. Nous ne faisions qu’un ; c’est surtout cela que disait le silence. Moi qui avais toujours été fragmenté, éclaté de l’intérieur, j’étais enfin regroupé sur moi-même en ne faisant qu’un avec une autre personne ! Il y avait là une bizarrerie, qui méritait réflexion. La respiration de Charlène était devenue lente et régulière, elle dormait maintenant dans mes bras ; j’ai alors essayé de réfléchir à ce bouleversement soudain de mon existence. En quelques heures j’étais devenu un autre homme, par la grâce d’une fée. Sami seul aurait été absolument incapable d’accomplir un tel prodige. L’ancien Sami était piégé dans ses routines et rongé par ses angoisses. Sa vie était petite, vide, grise. Il ne vivait même pas vraiment ; ce n’était qu’un fantôme. Ou, lorsqu’il vivait un peu, ce n’était que pour éprouver de la souffrance. Il se complaisait dans la souffrance et l’idée de la mort. Comment pourrait-on s’attacher à un tel individu ? Mon « mystère » n’en était pas un, et l’énigme n’était en fait pas difficile à élucider, je le comprenais désormais : j’étais tout simplement infréquentable. Que Charlène ait pu entrer dans ma vie était un autre mystère. Mais je n’avais pas envie d’y penser. Seul comptait mon nouveau bonheur. Il vaut mieux ne pas trop penser à tous les pourquoi et tous les comment quand on est heureux. J’étais heureux, c’est tout. Et le nouvel homme n’avait pas la moindre envie de retrouver son état de fantôme. Moi qui parfois avais beaucoup de mal à prendre des décisions pour des peccadilles, j’étais résolu, sans l’ombre d’un doute. Résolu à mettre à mort mon passé mortifère. M’éveiller complètement différent. Renaître. Naître enfin à la vraie vie. Ma pauvre existence d’autrefois ne méritait pas qu’on s’y attarde une seule seconde, elle était bonne à jeter aux orties. Dans quelques heures, l’aube allait se lever sur un Sami méconnaissable, qui allait devoir tout réapprendre, des gestes les plus simples et des grandes valeurs de l’existence.
Avais-je dormi ? Sans doute un peu. À 6 heures, l’heure du vélo, j’étais réveillé comme à mon habitude. Par les plus grands froids, la pluie, le vent, je n’avais jamais raté une séance. Il m’a pourtant paru évident qu’en ce matin exceptionnel je n’irais pas. J’étais là, toujours moi-même et pourtant un autre, avec Charlène collée à moi, dans ma nouvelle vie. Et le vélo n’y trouvait pas sa place. Pourquoi d’ailleurs m’étais-je donc astreint à cet exercice harassant pendant des années, pour quelle raison avais-je choisi de tant souffrir plutôt que de chercher le plaisir et le bonheur ? Décidément, j’étais bien devenu un tout autre homme. Qui ne comprenait plus rien à l’ancien.
Charlène dormait, la tête sur ma poitrine, au creux de mon bras entourant ses épaules. Nos jambes s’entrelaçaient. Le simple contact de sa cuisse sur mon sexe déclencha une érection violente, presque douloureuse, qui imposait la libération impérative de trop de tension contenue. J’ai senti de l’animalité en moi. Étrange impression, très nouvelle. J’ai éprouvé le bonheur de cette animalité, qui donne plus de vie à la vie. J’ai doucement tenté de l’éveiller, pour l’entraîner vers mon désir. Vainement. Ma liberté de mouvement était limitée par son corps allongé sur le mien. Mes lèvres pouvaient tout au mieux déposer de petits baisers sur ses cheveux, mes jambes frotter légèrement les siennes. Seule ma main libre pouvait être plus entreprenante. J’ai d’abord parcouru sa peau avec une infinie délicatesse, à peine un effleurement, du bout des doigts. Puis la paume a exercé des pressions, s’enfonçant, malaxant ses souplesses. Ses seins, ses cuisses, ses fesses, étaient un paradis offert à mes manipulations. La tension du désir devenait intenable. Charlène dormait toujours, imperturbablement ! Elle articulait de petits grognements quand mes mouvements étaient trop appuyés, plongeait son nez encore plus profond dans ma poitrine, se recroquevillait en boule dans mon bras immobilisé. J’ai sans doute dû lutter plus d’une heure, par vagues successives (quand mon sexe hurlait son désir incompris). Puis, de guerre lasse, toujours bloqué dans la même position, je suis revenu à des effleurements, légers, si lointains parfois qu’ils dessinaient son corps à distance. Mes envies étaient secondaires, seul comptait son bonheur. Charlène voulait dormir, elle était heureuse dans son sommeil, je le voyais bien.
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8.
PREMIER MATIN
7 heures. J’étais bien, flottant dans un temps immobile. Pourtant les minutes s’égrenaient. 8 heures. J’observais mon vélo, essayant de comprendre pourquoi il était soudain devenu si froid, sans âme. Hier encore il suffisait que je le regarde au matin pour que mon corps s’électrise, que l’envie m’emporte (voyages vibrants, de souffrances vaincues, voyages qui développaient en moi une énergie venue des profondeurs). Il était muet maintenant, il ne me disait plus rien. Il était bêtement posé là, sur le mur de mon studio, saugrenu, ridicule. Comment peut-on construire une part de sa vie autour d’un vélo ? Dérisoire ! Il m’avait aveuglé. Il avait été un prétexte me permettant de fuir les personnes. Comment peut-on remplacer des relations humaines par un vulgaire vélo ? Pitoyable !
J’étais bien (j’avais juste le bras gauche un peu engourdi). Rêvassant à ma vie nouvelle. Depuis plus de deux heures, sans bouger. Je pensais à ces mystiques qui expliquent de quelle manière une révélation un jour les illumina. J’étais comme eux, baigné de lumière et de félicité. Ma révélation à moi, c’était Charlène. Ma fée. Elle dormait tout contre moi. J’avais l’impression de ne faire qu’un avec elle. L’ancien Sami, le fantôme, était mort ; et le nouveau ne faisait qu’un avec Charlène. J’avais l’impression que nous nous comprenions, bien qu’aucun mot ne soit prononcé. Collés l’un à l’autre. Que nous sentions nos deux existences plonger ensemble dans un univers nouveau. Liquide et doux. Comme un rêve, libérateur, léger.
J’aurais pu rester toute la journée ainsi. Frappé par cette béatitude muette, cette extase immobile. Trop heureux de mon bonheur, je ne voyais pas le temps passer. 8 h 30. 8 h 30 ! Charlène m’avait dit qu’elle travaillait à 9 heures. Il fallait la réveiller, c’était évident. Tout de suite ! À 6 heures, il était trop tôt pour elle, mais ensuite j’aurais dû insister, au lieu de rêvasser. Nous risquions de n’avoir même pas le temps d’un tout petit câlin.
– Charlène… désolé, mais je crois que c’est l’heure…
— Hunnn…
— Désolé… il est 8 heures et demie…
— Hein ? Putain de bordel, c’est pas vrai ? !
Elle a parfois ainsi des mots abrupts. Je lui pardonne. Elle les prononce sans penser qu’ils sont vulgaires, j’en suis sûr. Quand elle est très surprise, ou en colère. Dans sa bouche, je suis prêt à les accepter. De sa bouche, de son corps, de l’ensemble de sa personne, je suis prêt à tout accepter. Je suis si bien avec Charlène. J’aurais tant aimé rester avec elle comme cela, dans le lit, des heures et des heures ! Pour revivre les intensités de la nuit. Ou même simplement pour être ensemble, nous parler, communier en silence, sentir le merveilleux mouvement qui bouleversait de l’intérieur nos existences. Charlène visiblement n’avait pas le temps, des préoccupations beaucoup plus pratiques et immédiates l’avaient réveillée en deux secondes. Elle s’était redressée d’un coup, elle était assise dans le lit, regardant de façon incrédule autour d’elle, cherchant les repères d’une familiarité perdue. Elle a écarquillé les yeux à la vue du vélo, balayé d’un regard l’ensemble de la pièce, fixé un instant le fauteuil (il est difficile de rester insensible au charme qu’il dégage). Avec le plus grand naturel (je m’étonnais moi-même), je lui ai caressé doucement la cuisse sous le drap. Elle a fait un petit bond de côté.
— Non, putain, Apollon, on n’a pas le temps, bordel !
— Sami.
— Oui, Sami, bien sûr, Sami, j’avais oublié. Excuse-moi. J’ai un peu la tête en vrac. Mais c’est la bourre, là ! Je t’avais dit, il faut absolument que je sois à 9 heures pile au taf.
— D’accord.
— Je file sous la douche. Tu peux me passer une serviette ?
— Il y en a une dans la salle de bains.
— Oui, mais tu pourrais pas m’en passer une autre, une serviette propre, rien que pour moi ?
— Oui.
— Merci Sami.
Je n’étais pas déçu. Un peu surpris. Par cette soudaine rupture de rythme qui m’expulsait de mon beau rêve. Mais pas déçu. J’étais tellement bien dans mon bonheur que tout cela n’était que péripéties sans importance. Petits problèmes pratiques, ridicules au regard de la lumière nouvelle qui m’inondait de l’intérieur. Je mis quelques minutes à trouver une serviette (elle était dans le tas que j’avais ramené du Lavomatic), froissée mais propre. Bizarrement, Charlène n’avait pas bougé malgré l’urgence. Elle était toujours assise au milieu du lit, semi-nue. J’ai admiré sa poitrine magnifique. Je ne l’avais jamais vue ainsi, c’était presque la première fois que je la voyais vraiment, je ne parvenais pas à décrocher mon regard. Ici ! Dans mon lit ! Charlène. Nue ! Magnifique ! Je lui ai tendu la serviette.
— Elle est chiffonnée.
— C’est pas grave.
Elle m’a regardé, fixement, quelques secondes. Pourquoi ? Je l’ignore. Il y avait pourtant un message dans ses yeux (réprobateurs ?), dans ses sourcils légèrement froncés. Mais je ne suis pas parvenu à le déchiffrer. Elle a glissé vers le bord du lit, le bas du corps sous le drap. Surprenant. Puis a déplié la serviette autour de sa taille. Elle était un peu trop courte pour permettre un tour complet. Charlène a retenu ses deux extrémités d’une main crispée sur son ventre. Les pans de tissu-éponge s’écartaient en dessous de sa main, dévoilant son sexe, superbement mis en valeur par cet écrin d’étoffe. Vert pomme. J’étais à un mètre d’elle, observant la scène, intrigué, fasciné. Intrigué, car son petit manège n’avait aucun sens, alors qu’elle était en retard et aurait dû bondir sous la douche. Un accès de pudeur matinale aurait pu expliquer les choses, mais ce n’était pas le cas puisqu’elle plantait sous mes yeux son sexe parfaitement nu. J’étais fasciné surtout. Nous avions fait l’amour dans l’obscurité et je n’avais guère vu son corps. Même en pleine lumière, on ne voit pas le corps de la même manière quand on fait l’amour. Ce matin, sa nudité était différente, pleine du charme insolite de l’ordinaire. Je sais, l’on dit que le regard d’amour embellit tout, alors que le quotidien ramène à une vérité crue et médiocre. L’on dit cela, mais personnellement je ne suis pas d’accord. L’ordinaire a sa grandeur aussi pour qui sait découvrir sa grâce particulière. Certes il faut être un peu alchimiste, savoir transformer en brins d’or des poussières. À cet instant, j’étais alchimiste. Sa chair pâle, ses poils noirs de jais, le vert pomme, m’apparaissaient d’une beauté curieuse et foudroyante. J’admirais.
Charlène a pivoté et couru vers la salle de bains. J’ai entendu bientôt le bruit de la douche. Nouveau charme insolite, étrange charme ambigu, de l’ordinaire. Un ordinaire qui à la fois était le mien (mon studio, le bruit de ma douche) et totalement transformé. J’avais fait l’amour avec Charlène, c’était très bien, c’était extraordinaire. Mais ce que je ressentais alors n’était pas moins appréciable : Charlène entrait aussi dans les détails de ma vie de tous les jours. Elle prenait une douche. Sous MA douche. Elle allait s’essuyer avec ma serviette. Tout ceci n’était donc pas un rêve. Tout ceci n’était donc pas une parenthèse enchantée en dehors de ma vraie vie, ma vie habituelle. Demain mon existence continuerait avec Charlène. Dans dix ans, dans vingt ans, pour toujours, je serai avec elle. Et cela commençait maintenant, avec ce bruit de la douche, avec son odeur qui imprégnait encore le lit, avec le petit déjeuner que j’allais lui préparer.
— Tu as le temps de prendre un thé ?
— Tu n’as pas de café ?
— Non, pas de café.
— Ben… un thé alors. Avec quelque chose, parce que j’ai vachement faim.
— J’ai des biscottes et de la confiture.
— T’as pas, je sais pas moi, du pain, du fromage, un yaourt ? J’ai vachement la dalle !
— Non, désolé, je peux aller en acheter si tu veux.
— Pas le temps, pas le temps… on va faire avec le thé-biscottes.
Je me suis affairé en cuisine, ai mis l’eau à bouillir, cherchant à la hâte dans le frigo et les placards ce que je pourrais ajouter. Le paquet de biscottes avait été ouvert depuis longtemps ; elles semblaient un peu molles. Charlène avait faim. Personnellement, je ne mange pas au réveil. Un thé me suffit. (J’emmène ma boisson énergétique et mes barres chocolatées, les carburants de l’effort sur mon vélo, juste pour éviter la défaillance.) J’ai rempli un saladier avec des Mars et des Kit Kat, l’ai posé sur la table basse, en plus des biscottes, du beurre, du pot de confiture. J’ai cherché des soucoupes pour les bols. Je n’en avais pas. J’ai disposé les bols sur des assiettes. J’étais assez content de moi. Tout cela avait été improvisé, de bric et de broc, dans l’urgence, j’en avais bien conscience. Ma table cependant avait presque fière allure, elle avait été rarement à pareille fête. À quand remontait la précédente réception, qui avais-je invité à manger ? Je n’en avais pas le souvenir.
Le charme ambigu de l’ordinaire jouait à nouveau, lié au trouble d’une mutation existentielle qui était en train de me métamorphoser. Par les objets. C’était encore ma table et déjà ce n’était plus elle. Elle vivait d’une façon différente, elle me faisait vivre différent. À deux. La seule vue des bols était un ravissement. Une surprise et un ravissement. Ainsi c’était bien vrai, ma vie avait changé, en une soirée, d’un coup de baguette magique. Charlène, ma fée ! Ma fée allait s’asseoir là, prendre sa place, chez moi, dans ma vie, sur le pouf. Les envols sentimentaux ont quelque chose à voir avec le divin, les élans du désir redonnent à des fantômes le goût de l’existence. Tout cela est sublime, et j’ai respiré l’air de ces hauteurs inouïes avec Charlène. Mais les deux bols n’étaient pas moins grandioses à leur manière. Peut-être pas grandioses, le terme n’est pas adapté à leur modestie. Exaltants. C’est cela, exaltants, subtilement exaltants. Face aux bols, j’ai réalisé la portée du tournant qui s’annonçait. Ils étaient le concret, la matière, le marbre fixant le destin, qui prouvaient, au-delà des rêves et des paroles, que plus rien sans doute ne serait pour moi comme avant. Je devenais un autre, j’étais déjà un peu ce surprenant Sami conjoint.
Charlène est sortie de la salle de bains presque en courant, elle a regardé sa montre. « J’ai que trois minutes. »
Trois minutes ! J’aurais tellement aimé qu’elle ait bien davantage, toute la journée au moins, pour commencer. Que nous ayons tout le temps de rêver ensemble, de fêter cet événement prodigieux que nous étions en train de vivre. Dans la tendresse, la complicité, voire les mots doux et les caresses. À cet instant je dois dire j’ai été un peu déçu. J’espérais qu’au moins elle s’asseye face à moi, que nous ayons l’occasion d’expérimenter brièvement ce rituel nouveau. Cela aurait suffi pour me nourrir de souvenirs merveilleux pendant des heures. Trois minutes auraient suffi. Mais Charlène est restée debout, a croqué une demi-biscotte, siroté quelques gouttes de thé. Pas davantage que la veille avec la margarita. Du bout des lèvres, avec la même bouche en cul de poule. (Elle avait pourtant dit qu’elle avait faim.) C’était déjà fini, elle se dirigeait vers la porte, prête à partir ! Nous n’avions pas parlé de nous, de notre amour, de l’avenir ! Elle semblait ailleurs, stressée, et soudain cela m’a fait peur. Charlène avait-elle été déçue par quelque chose ? Ensorcelé par le charme de l’ordinaire, je n’avais pas remarqué combien ses traits étaient fermés, son ton cassant. J’étais peut-être seul à rêver à notre amour. Les bols ne prouvaient rien.
« Merci Sami. C’était sympa. On se téléphone, hein ? »
« On se téléphone » ! Je sais combien une telle phrase peut s’entendre à double sens. Un peu comme le fameux « On vous écrira » après un entretien d’embauche ; on écrit rarement. Charlène signifiait-elle sèchement la fin de notre histoire ? Je ne pouvais y croire. Ou plutôt souhaitait-elle réfléchir un peu, ne pas s’engager trop vite ? Cela, je pouvais le comprendre, même si moi j’étais totalement prêt à tout tout de suite. Je me sentais trop bien dans cette nouvelle vie. Avec ma fée.
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9.
LES CHAUSSURES DU DESTIN
Je n’avais su quoi lui dire. Je n’avais rien dit. Nous ne nous étions même pas embrassés (c’était un très mauvais signe). Elle ouvrait la porte, elle allait s’en aller ! J’ai été pris d’un frisson, et j’ai senti de vraies sueurs froides couler dans mon dos. Jusqu’à ce moment terrible, je croyais que les sueurs froides étaient une métaphore, seulement une métaphore, comme on dit d’une grande peur qu’elle fait « froid dans le dos ». Je découvrais alors qu’elles coulaient pour de bon et qu’elles étaient glaciales. Je tremblais. Un événement imprévu nous a évité de terminer ainsi, lamentablement, sans connaître les rêves de chacun, sans qu’un mot soit prononcé. Charlène avait eu le regard accroché par quelque chose, sous les couvertures, près du lit.
« Merde ! Mes talons ! »
Je l’avais effectivement trouvée plus petite ce matin. Hier soir, Charlène était arrivée bien plus haute, perchée sur ses chaussures à talons. J’en avais un souvenir très précis. Quand elle avait monté l’escalier devant moi. Superbe.
Elle a repoussé la porte, s’est précipitée vers les chaussures, a tenté de les glisser dans son sac. Vainement. Ce n’était pas la peine d’insister ; elles ne pourraient jamais y entrer. Charlène a insisté pourtant, énervée, comprimant de toutes ses forces les chaussures dans le pauvre petit sac. J’en avais mal pour le cuir qui se déformait à en craquer, les talons qui risquaient de casser.
— Ça ne rentrera jamais, ai-je remarqué, il est bien trop petit.
— Je le vois, bordel ! Putain, comment je vais faire, moi ? Putain, tu pourrais pas m’aider un peu, au lieu de rester là comme un piquet ?
— Tu veux un sac en plastique ?
— Ah non, pas de sac en plastique ! Tu me vois arriver à l’agence avec mes talons dans un plastique ? Bonjour la gloire !
— Bien, c’est tout simple, tu n’as qu’à les laisser là.
— …
— Tu les laisses là et tu les retrouves ce soir.
— Ce soir ?
— Oui… Ce soir.
— Mais…
— Tu ne pensais pas venir ce soir ?
— …
— Tu n’as pas envie ?
— Écoute, Sami, c’était sympa, mais faut pas non plus croire je ne sais pas quoi.
— …
— C’était vachement sympa, t’es vraiment super, Sami, vraiment, mais…
— Mais tu peux passer juste pour prendre tes chaussures. Ou juste pour une margarita.
— Ah non, pas la margarita !
— Alors juste pour prendre tes chaussures.
— Alors juste pour prendre mes chaussures… OK… À ce soir. Je file.
Puis, d’un coup, plus rien. Charlène était partie. Le studio était vide. Ma tête aussi. Je ne parvenais pas à réfléchir. Il le fallait pourtant. Il le fallait à tout prix, je devais absolument y voir clair. J’ai décidé de ne pas aller au travail, pour essayer de me concentrer, de comprendre. Je me suis assis dans mon fauteuil. Pas le meilleur endroit sans doute, car en face de moi le pouf délaissé me renvoyait cruellement l’image de son absence. Le studio était vide, énormément vide. Ma tête aussi. Ma vie encore davantage. Tout ce qui venait de m’arriver était proprement incroyable. En moins de vingt-quatre heures j’étais devenu un autre, tout autre, j’avais réussi à tuer le fantôme en moi, à me sentir enfin vivant. Ma fée avait réalisé ce miracle, et ce n’était pas un rêve, j’en étais absolument certain. Tout cela était très concret, très réel. Mon corps s’était libéré de ses démons, mes mains avaient touché le bonheur. Je ne voulais pas revenir à hier, au fantôme, à cette mort lente qu’avait été ma vie. C’était fini ce Sami infâme, à jamais. Je ne voulais plus retourner au vide. Et pourtant le vide était là, insupportable, irrespirable.