C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 13 sur 13 · partie 4/4

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C'est arrivé comme ça

Le bébé de Noël

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Je sentais mon corps (lourd, de plus en plus lourd) s’enfoncer dans le fauteuil. Le rêve s’était brisé, l’énergie vitale me quittait. Le rêve n’avait pas été qu’un rêve, j’avais bien vécu cette révolution intérieure, mais le rêve était maintenant brisé. Charlène était partie. Presque sans un mot. Les traits durs. Je ne m’étais même pas rendu compte, avant ces derniers instants, qu’elle avait suivi un autre chemin que le mien. Quelque chose lui avait déplu ici, quelque chose lui avait déplu en moi. Et je pouvais le comprendre, oh que oui ! Il y a tellement de choses déplaisantes en moi. Mon corps s’enfonçait encore, j’étais incapable du moindre mouvement. Ma vie (ma nouvelle vie, à peine entrevue, la vraie) s’effondrait, et je redescendais plus bas encore que l’état de fantôme antérieur. Une masse inerte clouée dans son fauteuil. Combien de temps étais-je resté ainsi, incapable de réagir ? Sans doute une bonne heure, impossible de le dire. Et puis j’avais vu ses escarpins.

Il restait donc malgré tout un peu de Charlène ici. Je me suis dressé d’un bond. J’ai pris ses chaussures dans mes mains. Un frisson. C’était bien elle que je touchais, son corps, sa peau. J’osais à peine les caresser tant l’impression d’intimité charnelle, d’intimité violée, était vibrante au bout des doigts ; j’explorais ma fée dans ses détails sans même qu’elle le sache. Alors que les clous en strass de pacotille auraient dû me rebuter, j’ai admiré leur dérision clinquante, pied de nez à tous ceux qui se prennent bien trop au sérieux. En tâtant les fines brides croisées, mes idées voguèrent ailleurs, j’avais oublié toute notion d’esthétique ; je caressais ses chevilles, vraiment. Hélas, ses chevilles ont ensuite disparu de mes sensations. Seules les brides étaient là sous mes mains. Les brides et le vide, l’absence, sidérale. J’ai eu envie de pleurer. Je ne voulais pas que cette histoire se termine ainsi, ce n’était pas possible, je l’aimais trop. Je ne sais pas si ce que je vivais était vraiment de l’amour, l’amour normal que vivent les autres, j’ai trop peu d’expérience en ce domaine, mais je vivais ces émotions comme un fou. Avec la violence de ce que l’on appelle un coup de foudre. Un drôle de coup de foudre sans doute. Pas cet éclair ridicule et mystérieux venu d’on ne sait où. Une foudre bien concrète, charnelle, intime, qui me chambardait de l’intérieur. J’étais emporté par l’émotion d’une métamorphose personnelle, un papillon enfin sortait de la larve hideuse. Cela seul aurait suffi un million de fois pour aimer Charlène, qui avait réussi ce miracle. Mais je l’aimais aussi pour elle-même, tout simplement, pour sa beauté, son énergie, pour son corps. Je ne sais pas trop ce qu’est l’amour, mais je l’aimais, il n’y avait aucun doute, je l’aimais, ardemment. J’ai eu envie de hurler. J’ai murmuré son nom, j’ai murmuré « Mon amour… mon amour ». Discrètement, pas trop fort, j’ai hurlé « je t’aime ! », avant d’être secoué par quelques sanglots secs. Tout cela ne pouvait pas finir ainsi. D’ailleurs Charlène n’avait rien dit de définitif. Et puis il y avait ses chaussures. Elles étaient le dernier espoir, la preuve minuscule que tout n’était pas fini. Les chaussures prolongeaient les bols et la douche par le charme de l’ordinaire qui émanait d’elles. Charlène avait commencé à s’installer en profondeur dans le quotidien de ma vie. Tel était le plus important, il me fallait m’appuyer sur ces faits irréfutables. Pourquoi abandonner si vite alors que les traces d’une autre vie possible étaient encore chaudes, ici, devant moi ? Ce défaitisme était digne de l’ancien Sami, le battu d’avance, le fuyard, le fantôme. Non, le nouveau Sami devait croire à la vie, il devait se battre, il allait se battre. L’histoire n’était pas finie, Charlène devait venir ce soir. Ce soir ! Chez moi ! Je ferais tout pour l’accueillir comme une reine.

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10.

 

 

UN AUTRE MONDE

 

Mon corps avait décidé, il s’était mis à l’action de lui-même, déployant une énergie d’autant plus surprenante qu’elle contrastait avec l’immobilité précédente. J’avais du mal à calmer ses ardeurs, virulentes et confuses. Je déplaçais les objets sans plan d’ensemble, m’agitant pour m’agiter. Ce sursaut ménager aurait pu retomber aussi vite qu’il était apparu, j’en étais conscient. Il s’est pourtant installé dans la durée, de façon plus efficace et rationnelle. J’ai attaqué pièce par pièce, résolu, infatigable. Jamais je n’avais procédé à un tel rangement, une furie d’ordre et de propreté m’emportait. Je ne faisais pas seulement le ménage, je voulais effacer l’ancien Sami, transformer cet univers, métamorphoser le décor de notre prochaine rencontre. Pas seulement le décor. Depuis hier, tout en moi avait changé, je m’étais échappé du vieux moi, vers une autre vie, un autre monde, complètement différent. Le décor devait suivre le mouvement. Plus encore. Il devait entraîner, annoncer les bouleversements à venir, les merveilleux bouleversements à venir. Ma furie ménagère scellait la promesse d’un nouveau monde amoureux. Pourquoi n’avais-je pas fait cela, au moins un peu, auparavant ? Était-ce parce que les lieux devaient rester accordés à ma tristesse ? Quelques heures avaient suffi, mon studio rayonnait maintenant de joie de vivre. Charlène révélait ce qu’il y avait de meilleur en moi.

J’étais descendu dans le quartier pour acheter une infinité de produits de nettoyage (au citron vert pour les vitres, à la cire d’abeille pour le plancher, au fruit de la passion pour les sanitaires), qui furent autant de découvertes. C’était marché ce jour-là. Les légumes, les fruits, avaient des couleurs enivrantes, des odeurs éclatantes, comme autant d’invites au plaisir. J’étais amoureux. J’allais lui préparer un repas, bien sûr, c’était évident, tellement évident ! D’autant qu’hier elle n’avait pas mangé, elle avait très faim ce matin, elle me l’avait dit. Peut-être cela avait-il été une des choses qui l’avaient déçue ? Il fallait que je lui prépare un superbe repas ; j’adore cuisiner. Je retrouve avec les viandes, les poissons, les légumes, le plaisir du toucher des étoffes. Les légumes surtout. Chaque légume est un voyage, rempli de surprises. Prenez l’aubergine, elle n’est que contradictions. Un peu comme moi. Peut-être est-ce pour cela que je l’apprécie tant. Elle est raide au-dehors et tendre au-dedans, violemment colorée et d’une blancheur intense. Alors que la cuisson semble la détruire dans un gris sale et une consistance mollassonne, elle révèle ses trésors gustatifs. Elle sacrifie sa beauté pour notre bonheur ; l’aubergine est un exemple de don de soi amoureux.

Nulle aubergine pour ce soir ; du fenouil, des carottes et des navets nouveaux. Pauvre navet ! Si j’avais été écrivain, j’aurais écrit j’en suis sûr une ode au navet, si injustement méprisé. Quand j’entends dire d’un mauvais film qu’il s’agit d’un « navet », je suis indigné pour ce légume, dont la grandeur (et le drame) est d’être finement subtil. Notre époque déteste la modestie. Mais ce soir, seul le navet sera modeste. Car l’heure est au grandiose. Pour ma fée. Des filets de saint-pierre, c’est bien le moins que je puisse faire, bien que ce soit un peu cher, tant pis. Et le magnifique pouilly-fuissé, aux arômes de miel et de fleurs d’acacia, qu’un client caviste ravi de mon travail (des chaises victoriennes qu’il pensait irrécupérables) m’avait offert. Bien mieux que la margarita.

J’avais dressé la table, ajouté un bouquet de freesias achetés au marché ; j’ai commencé à préparer les légumes. L’ambiance n’était plus la même désormais, mes violences intérieures et mes angoisses de ma rage ménagère avaient été effacées, mes gestes étaient devenus doux et caressants, tout me murmurait le bonheur annoncé. Je croyais à nouveau à mon histoire avec Charlène. On a sonné. C’était elle. Elle a été très surprise, ouvrant de grands yeux, très grands. Très beaux. J’étais amoureux. Elle a hésité peut-être un peu. Pas longtemps. Elle a accepté, est entrée, j’ai refermé la porte. Elle était de nouveau chez moi ! Souriante ! J’avais eu raison de croire à mon histoire, j’étais follement amoureux. Le pouilly était vraiment exceptionnel (notes minérales ne gommant pas le fruit, richesse aromatique des vieilles vignes, plénitude charnelle, robe d’or soutenue seyant à ce philtre d’amour). Charlène a eu l’air de l’apprécier beaucoup. Heureusement, j’avais mis deux bouteilles au frais. La soirée s’annonçait vraiment bien.

J’avais envie de l’embrasser, une envie furieuse et calme à la fois ; j’étais beaucoup moins raide, moins stressé qu’hier. Je me suis levé de mon fauteuil sans même penser que la manœuvre pour approcher du pouf serait tout aussi malaisée que la veille. Cela m’est revenu en mémoire au moment de plonger vers Charlène. Ma fée, celle qui rend la vie facile, a deviné, et résolu d’un coup ce petit problème technique. Elle s’est levée en s’accrochant à moi ; je n’avais plus qu’à la prendre dans mes bras, à l’embrasser. C’était naturel et merveilleux, je retrouvais la sensation envoûtante de cette intimité humide qui m’engloutissait tout entier. Un bonheur, un délice. Mais le bonheur plus grand encore était de constater mon aisance pour accomplir ce miracle. Aussi inimaginable que ça puisse paraître, j’étais devenu totalement quelqu’un d’autre. Je n’avais même plus peur de perdre Charlène, elle semblait si bien ici, avec moi, riant aux éclats, incroyablement vivante. Comment est-il possible d’être aussi vivant ? Le vieux fantôme n’aurait jamais imaginé qu’il puisse un jour observer cela chez lui, et que lui-même parvienne à ressusciter. Car la vitalité exubérante de ma fée était communicative, je sentais de l’énergie, de la joie dans mes veines. Oui, de la joie ! Moi, le Sami irrémédiablement triste, j’étais joyeux. Mon dieu, qu’il est bon d’être joyeux ! Rien au monde ne vaut ce soleil intérieur. Sauf l’amour, bien sûr. J’étais amoureux.

L’appartement était transfiguré, et je ne parle pas du ménage et de la décoration de la journée. J’avais l’impression d’être embarqué avec Charlène vers une autre planète, une cinquième dimension, irréelle et pourtant très vraie, plus vraie que la réalité ordinaire. Une planète liquide, où tout n’était que douceur, fluidité et caresses. J’ai cherché un disque, pour mettre des sons sur ces images. Ce n’était pas pour remplir les silences ; je n’avais plus peur des silences. La musique et la poésie, à l’évidence, devaient escorter notre envol, amplifier nos vibrations existentielles. J’ai cherché au rayon soleil, au rayon bonheur, de mes étagères. Et un nouveau miracle s’est produit. J’avais mis un vieux CD, enfin pas si vieux, quelques années, mais quelques années sont des siècles au regard des modes musicales. Un CD qui à son époque n’avait pas connu le succès, et est désormais parfaitement oublié. Or Charlène le connaissait, et elle l’appréciait autant que moi ! Il y avait là une coïncidence qui ne pouvait être due au seul hasard, il y avait là un signe du destin. Je ne crois pas trop au destin, mais il y avait là vraiment un signe. Nous découvrions que dans les profondeurs secrètes de nos intimités, de nos imaginaires, nous étions très proches l’un de l’autre, au point de ne faire qu’un. Je me suis alors souvenu de ma première impression (cela me paraissait si ancien déjà !), sur le site Des vertes et des mûres. Lafillekirev m’était apparue comme plongeant au cœur de mes propres rêves, elle les exprimait encore mieux que je ne l’aurais fait moi-même. C’était un signe du destin. Je n’avais plus peur de la perdre, nous étions faits pour vivre ensemble. Nous chantions maintenant, sa voix mêlée à la mienne, ivres de pouilly et de bonheur. « Qui de plus heureux au monde que moi ? », disait la chanson.

Mon histoire avec Charlène ne cessait de naviguer entre des hauts et des bas, j’en avais l’habitude désormais. Je n’ai donc été qu’à moitié surpris quand, après cet instant d’intensité, elle a réintroduit un peu de froid et de distance. Elle avait sans doute elle aussi un peu peur, peur de se perdre trop vite dans ce mouvement qui nous entraînait à vitesse accélérée vers un monde inconnu. Personnellement, je n’avais rien à perdre, ce qui en moi risquait de disparaître était fantomatique et mauvais. Je la comprenais cependant très bien. Je ne voulais pas la brusquer, j’étais impatient pour moi mais capable pour elle d’une infinie patience. Elle ne voulait pas rester ce soir. Elle a prétexté qu’elle n’avait plus de vêtements de rechange, et qu’elle sentirait mauvais. Elle ne sentait pas mauvais du tout ! Elle sentait merveilleusement bon, les épices sucrées et les sous-bois de printemps. Mais cela aussi je pouvais le comprendre. Elle a proposé que l’on se voie le lendemain soir. Nous nous sommes embrassés, longuement, tendrement. C’était à l’évidence un signe, un message de sa part (« N’aie pas peur, mon amour, je rentre chez moi ce soir pour mes vêtements, mais je reviens demain, notre belle histoire continue, n’aie pas peur de me perdre »). Je n’avais pas peur. Je nageais dans le soleil et le bonheur. D’ailleurs, elle était partie en laissant ses chaussures. Cela aussi était un signe. Un signe du destin.

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11.

 

LE CRAPAUD

 

Notre histoire avait commencé à la fin du printemps. L’automne a réservé à nos humeurs beaucoup d’étés indiens, mais aussi, je dois dire, quelques journées brumeuses. Froideurs passagères, questions et doutes. Aujourd’hui, au seuil de l’hiver, je ressens le besoin de comprendre ces grisailles. Surtout, je voudrais savoir si le soleil n’est pas plus rare chez Charlène. Parfois j’ai l’impression qu’elle est triste, que ma présence l’assombrit. Parfois seulement. Pour le reste, tout va bien, tout va plutôt bien. Ces derniers mois ont été les plus riches, les plus exaltants de mon existence. Le vieux Sami, le fantôme, n’est jamais revenu hanter ma maison, pas un seul jour. Il aurait été perdu, le pauvre, tellement tout a changé ici.

Charlène était là le lendemain, le sourire aux lèvres, lestée d’un gros sac de voyage. J’avais préparé un risotto au safran, accompagné d’un gigondas rayonnant de soleil. Quand j’ai vu son sac en ouvrant la porte, j’ai su qu’il n’y aurait plus de retour en arrière, que c’était parti pour la vie, irrémédiablement. Elle en a sorti des séries d’objets. Une cafetière/du café/un bol. Un drap de bain/du gel douche/une brosse à dents. Des cintres/des vêtements/du produit lessive. J’aurais pu me vexer, ou du moins lui faire remarquer que cette fois j’avais prévu le café, que j’avais des cintres et des serviettes de toilette (pas aussi grandes que la sienne, c’est certain). Je n’en ai rien fait. J’étais trop content de voir ce qui était en train de se produire. Sous mes yeux. Elle installait ses repères, ceux qui fixent la base de la vie, dans son nouveau repaire, qui jusque-là était le mien. Qui n’était plus le mien, qui était déjà le nôtre. Notre petit chez-nous. Les idées allaient très vite dans ma tête. La veille au matin, pendant quelques minutes, j’avais été ravi à la vue des deux bols sur la table, imaginant qu’ils matérialisaient les débuts de notre vie conjugale. Ce soir-là, j’étais encore plus transporté à la vue de son gros bol rose. Je me suis représenté la scène du lendemain autour de la table, son bol mélangé au mien ; c’était encore plus fort que les deux bols de la veille. Le mélange de nos univers devait faire une place à ses goûts, à ses couleurs, à ses désirs. Charlène devait se sentir complètement chez elle chez moi. Chez elle chez nous. L’appartement n’était plus mon chez-moi, il était déjà notre chez-nous, je mourrais d’envie qu’il soit encore plus notre chez-nous, un chez-nous qui efface les dernières traces du fantôme. Je lui ai tout de suite fait une place dans la penderie, sans grand mal (j’ai peu de vêtements), lui laissant la moitié. Il n’y avait pas assez de cintres pour la véritable garde-robe qu’elle avait emmenée dans son sac ; je lui ai donné une partie des miens (mes jeans pouvaient être pliés dans un tiroir). Elle a enfilé, avec beaucoup de douceur, ses deux robes sur mes cintres. Les bols n’avaient été qu’une mise en bouche. Il n’était plus question de discret ravissement avec ses robes, mais de volupté, de frôlements, de caresses, d’intimités mélangées. Dans une simple armoire. Charlène s’est sentie obligée de s’expliquer.

« J’ai amené trop de choses, j’avais vraiment trop les boules de me retrouver comme l’autre matin avec rien à me mettre. N’aie pas peur, je ne vais pas t’encombrer longtemps. »

Ne pas m’encombrer longtemps ! Que voulait dire cette phrase horrible ? J’aurais dû être abattu. Il n’en a rien été. Décidément, le vieux Sami était bien mort. J’ai réagi comme si je n’avais rien entendu. Seuls comptaient les faits, les gestes, les objets. Eux disaient que Charlène était, sans le moindre doute, en train de s’installer. Et ils disaient vrai. Ensuite en effet il y a eu beaucoup d’autres voyages. Elle apportait chaque fois de nouvelles choses, objets utilitaires ou de décoration. Le sac opérait dans ses va-et-vient un lent déménagement progressif. J’étais très curieux, quand elle l’ouvrait, de découvrir les trésors qui allaient, encore et encore, changer mon univers. Comme autant de cadeaux, involontaires. Car Charlène s’excusait presque, elle ne voulait pas m’envahir. Je ne rêvais pourtant que de cela : être envahi par ma fée, ma fée du logis. Ce qu’elle touchait était métamorphosé par sa grâce. La salle de bains était devenue méconnaissable. Elle avait ajouté un miroir, des flacons innombrables, des ustensiles de maquillage (dont pour beaucoup j’ignorais l’usage), des rideaux, un tapis, un guéridon. C’était beau, ça sentait bon, ça sentait elle.

Jusqu’au guéridon j’étais un spectateur. Émerveillé. Elle amenait ses petites choses, à elle, chez moi. Mais le guéridon m’a obligé à me remettre en cause. Déjà il y avait eu le miroir, les rideaux, le tapis, qui n’étaient pas vraiment de petites choses personnelles. Elle avait acheté tout cela, elle entreprenait maintenant de véritables travaux de bricolage et de décoration. Et j’allais rester spectateur ? Moi qui suis si habile de mes mains ! Moi dont l’art est de savoir jouer avec les couleurs et les matières ! Pourquoi n’avais-je rien fait avant de rencontrer Charlène, pas la moindre décoration ? J’étais groggy par mes questions sans réponses. Je sortais d’un trop long sommeil, hébété par l’absurdité des cauchemars qui avaient peuplé ma nuit de mort-vivant. Mais l’heure n’était plus aux énigmes, le passé était le passé, sans intérêt, incompréhensible, à oublier. L’heure était à l’urgence, il me fallait réagir, tout de suite. Je me suis mis à ses ordres, lui offrant ma compétence technique, j’étais son petit soldat. Elle dessinait notre avenir, traçant les lignes futures du décor qui allait nous emporter sur la planète inconnue. J’avais rapporté de l’atelier mes marteaux et mes tenailles. Transformer la matière pour créer la vie est l’œuvre des dieux. Je me sentais la puissance d’un dieu, et découvrais quelle volupté il y a à éprouver cela. J’étais un dieu et un petit soldat.

Dès les premiers jours, Charlène avait amené une chaise pliante pour remplacer le pouf, sur lequel elle disait être mal assise. Il était effectivement très mal rembourré, je l’avais constaté quand j’avais voulu l’embrasser. Elle avait raison. Pouvais-je maintenant la laisser sur une chaise pliante ? Je me suis rendu compte que je ne lui avais jamais proposé de s’asseoir dans le fauteuil. Je l’avais reléguée sur le pouf inconfortable, remplacé par la chaise pliante, pendant que moi seul occupais le fauteuil. Je sais que c’était par habitude, je n’avais pas pensé à mal, il s’agissait depuis des années de mon fauteuil. Il y avait cependant de quoi être troublé. Comment avais-je pu, moi qui me disais fou d’amour, ne pas penser à elle à ce point, ne pas remarquer, tout bêtement, qu’elle était mal assise ? Elle me l’avait même dit, je m’en souvenais. Elle avait détesté le pouf dès le début de notre histoire. J’étais impardonnable. J’ai décidé de racheter ma faute, de lui inventer une merveille, un siège encore plus beau que le mien, fabriqué par amour, de mes propres mains.

Je n’ai pas attendu la mode actuelle pour penser que le crapaud atteint les sommets du raffinement. Les meubles de style ont une raideur qui est le prix à payer de leur allure incomparable. Elle ne gêne pas le véritable amateur, qui épouse le dessin et vit par son corps la grandeur des siècles passés. Mais notre siècle à nous réclame tant de bien-être moelleux que la raideur trop raide peut s’avérer incommode. Le crapaud (il est presque le seul à le faire) parvient à réunir les contraires. Il a pour lui le style, et la douceur du contact quand on sait travailler ses arrondis et son rembourrage. Je sais les travailler. J’avais choisi une ouate d’une souplesse étonnante, et un capitonnage de velours finement caressant. Mon effleurement du tissu était plus amoureux que jamais, j’en tremblais de tout mon être ; jamais un crapaud ne m’avait semblé aussi admirable.

J’ai été, il faut l’avouer, un peu déçu par sa réaction. Ou plutôt, par son absence de réaction. Après tant d’amour donné, après tant de travail, c’est à peine si elle m’a dit merci. Elle s’est assise dans le crapaud, signalant juste qu’elle s’y trouvait bien. L’amour doit se donner, et n’attendre rien en retour. Mais j’avais tant donné pour ce crapaud que j’aurais aimé sentir vibrer son plaisir et sa surprise. Comme cela avait été le cas pour le pouilly, le Grand Soir de nos retrouvailles. Je me souviens d’avoir comparé un instant l’effet produit par le pouilly et par le crapaud. Il n’y avait pas de commune mesure ; j’étais un peu déçu, pour moi-même, et encore plus pour le crapaud, qui méritait tellement mieux. Charlène s’installait dans ma vie, tout se passait très bien, ou, disons, plutôt bien, j’étais heureux, mais je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait en elle. Nous étions à la fois proches, complices, et chacun dans notre monde. Je m’étais trompé au début, nous ne partagions pas nos rêves. Le système de vie commune que nous avions mis au point nous convenait parfaitement. Il était pourtant très particulier. Je me demande d’ailleurs si nous formions vraiment, si nous formons, ce qu’on appelle un couple.

Nous ne partageons pas nos rêves. Nous ne parlons pas beaucoup, et pour dire des banalités. À propos du petit plat que je lui ai préparé (elle adore !) ou du nouveau chantier de décoration que nous allons entreprendre. Je suis très surpris quand elle répond au téléphone devant moi et que des rires sonores font soudain briller ses pupilles. J’ai peur d’être gris et morne comparé à cette autre face lumineuse de sa vie, j’ai peur de la rendre triste, moins vivante, quand elle est avec moi. Je n’ai jamais osé lui demander ; il est des questions qu’il vaut mieux sans doute ne pas poser. J’ai peur de la rendre un peu triste mais je ne la sens pourtant pas malheureuse. J’ai l’impression qu’elle se sent bien ici, à l’aise, chez elle. Elle s’enferme dans la salle de bains pendant des heures avec sa musique heavy metal, que je n’apprécie pas trop. Je n’apprécie guère ce type de rock mais l’entendre chanter dans la baignoire me fait un bien fou ; il m’arrive même de chantonner en sourdine ces rythmes coupants tant je suis heureux d’entendre son bonheur. Nos repas sont une vraie fête. Mon art culinaire a fait des progrès notables ; je me ruine en grands crus. Nous avons mis au point un délicieux rituel de dégustation. Je lui explique le caractère de notre vin invité du soir, et elle choisit les verres en conséquence. Puis nous nous installons pour le cérémonial, moi dans mon fauteuil, elle dans son crapaud (elle s’y est habituée et aime bien s’y asseoir maintenant). Nous partageons nos avis sur la couleur et les arômes, sur la manière par laquelle le divin liquide délivre à chacun sa caresse. Alors, le miracle se produit. Nous nous sentons incroyablement unis, comme au cœur de la nuit, nous décollons vers la cinquième dimension ; et Charlène rit. En ces moments-là, je devrais lui dire que je l’aime. Je ne le lui ai jamais dit. Comment peut-on dire une chose comme cela ? Je ne sais pas, je n’ose pas. Il existe tant de mots vides, des « Je t’aime ! », des « Mon amour », oubliés à peine prononcés. Moi, Charlène, je l’aime vraiment, je l’aime comme un fou, en secret.

Il m’arrive souvent de penser à nos débuts, notre rencontre. Nous avions été emportés dans notre histoire à toute allure, en deux soirs et deux nuits, entre pouilly et gigondas (nos vies auraient-elles basculé ainsi sans le vin ? que se serait-il passé si le pouilly avait été imbuvable ?). Nous avions été irrésistiblement entraînés. Personnellement, je ne demandais que cela, je crois que rien n’aurait pu m’arrêter. Mais Charlène également. Elle n’avait marqué aucune résistance, elle n’avait pas saisi les occasions qui auraient pu lui permettre de ne pas quitter sa vie d’avant. Elle avait laissé ses chaussures, elle était venue avec son gros sac le deuxième soir, elle m’avait demandé ce qu’il y aurait à manger la fois suivante. Elle s’installait, toujours davantage, jour après jour, opiniâtrement. Pourtant, des obstacles étaient apparus très vite. Je ne parle pas des silences ou de sa tristesse, mais d’une véritable difficulté d’organisation : nous n’avions pas du tout les mêmes rythmes. Si nos nuits étaient magnifiques, Charlène a rapidement refusé de se coucher trop tôt. Pour elle, 22 heures c’est très tôt, pour moi, cela commence déjà à être un peu tard. Notre jeune et fragile relation a semblé flotter un temps, il y a même eu quelques paroles un peu vives. Charlène était sur le point d’exploser.

— Putain, Sami, c’est pas possible, tu te couches comme un petit vieux ! Bientôt on va manger à 6 heures en regardant Julien Lepers à la télé. Putain, c’est pas possible !

Je crois que c’est moi qui lui ai proposé un soir. Elle était à bout, cela bouillonnait à l’intérieur, elle allait encore monter d’un cran dans les cris et les plaintes. Je lui ai dit qu’elle pouvait sortir seule si elle le souhaitait, pour voir ses amis, que cela ne me gênait pas, que cela me poserait beaucoup plus problème de me forcer à sortir pour l’accompagner. Mieux valait que chacun se sente à l’aise. Chacun son rythme, pour mieux se retrouver. Je me souviens de sa surprise, elle avait eu les jambes coupées, et s’était assise dans son crapaud.

— T’es sûr, Sami ? T’es vraiment sûr ? Ça te gêne vraiment pas ?

— Non, pas du tout, je suis sûr.

— T’es vraiment trop super, il n’y en a pas beaucoup comme toi. Merci.

Elle était sortie le soir même. Elle était rentrée très tard, au petit matin. J’avais fait semblant de dormir, je ne lui avais rien demandé. Je ne lui avais rien demandé non plus au petit déjeuner, juste le minimum (« ça s’est bien passé ? »). Elle m’avait répondu juste le minimum (elle était incroyablement fraîche après si peu d’heures de sommeil). C’est ainsi que notre association bizarre a commencé à être mise au point. J’avais énoncé la philosophie initiale, Charlène avait pris ensuite rapidement les commandes, définissant des règles, aussitôt après les avoir déjà appliquées (quand la tyrannie est douce, on l’accepte aisément). En deux ou trois semaines, une sorte de contrat implicite avait été établi, et il régit encore aujourd’hui notre drôle d’existence. Charlène appelle cela ses « trois temps ». Certains soirs elle rentre dans son ancien logement en banlieue, chez sa mère. Elle y a encore beaucoup d’affaires personnelles. D’autres soirs sont les soirs bénis de nos rencontres amoureuses. J’ai préparé la cuisine, nous dégustons un grand vin, nous nous couchons tôt. Je continue à découvrir son corps avec la curiosité des débuts, avec le même bonheur du contact des épidermes. Ces soirs-là sont un pur ravissement. Et puis, il y a les autres, le « tiers temps » étrange. Nous mangeons plus simplement, nous efforçant de remplir les blancs de la conversation, de dissoudre le léger malaise. Charlène se prépare longuement, passant un temps fou au maquillage. Elle enfile souvent une petite robe très courte, trop courte, elle met ses chaussures à talon. Elle est très belle. Mais ce n’est pas pour moi. Elle sort danser, faire la fête, avec ses amis. Il m’arrive d’être déjà couché quand elle s’en va.

C’est moi le premier qui lui avais proposé de sortir, la crise menaçait d’éclater, il n’y avait pas d’autre solution. J’avais accepté le « contrat », il n’y avait, là non plus, sans doute, pas d’autre solution. Je ne souffre pas de ses absences, ce serait très exagéré de le dire. Je ne suis pas véritablement jaloux non plus. Ce qui n’est pas sans m’interroger ; pourquoi si peu de jalousie ? Une pointe seulement, quand Charlène sort de la salle de bains, si bien maquillée, si belle, avec sa petite robe. Ensuite j’oublie, je m’endors. En rêvant à elle. Je suis content qu’elle s’amuse, qu’elle soit heureuse. J’aimerais, je dois l’avouer, qu’elle soit plus souvent ici, avec moi. Mais il faudrait pour cela que je puisse lui donner les rires qui lui manquent, les petites folies de la vie nocturne. Tout ce que j’ai en horreur, tout ce dont je suis incapable. C’est peut-être pour cela que je n’éprouve pas de jalousie ; je n’en ai pas le droit. Je dois me résoudre à être heureux ainsi. Je suis heureux ainsi.

Et puis, il faut l’avouer, je tire quelques avantages de mon côté. J’ai repris le vélo à 6 heures du matin, la musculation en fin d’après-midi (sauf les jours où je prépare la cuisine). Je ne pédale plus avec la rage d’autrefois, je suis trop pacifié à l’intérieur. Bien que j’aie le même plaisir à dominer la souffrance, je sens qu’elle est devenue strictement musculaire. Le vélo n’est plus une thérapie, je n’ai plus besoin de thérapie. Parfois, je me dis que j’ai tort de rêver à une existence plus normale. Qui sait si nous n’avons pas inventé le système idéal ? Idéal au moins pour nous deux. Je l’aime, ma fée, je suis heureux, n’est-ce pas le plus important ? Je suis tellement changé qu’il m’arrive de chanter et de rire. Moi ! Nous nous esclaffons pour des choses toutes bêtes, notamment à propos du « tiers temps ». Ce qui montre à quel point nous nous sentons à l’aise sur ce point ; nous plaisantons, avec beaucoup de naturel et de légèreté, à propos de nos horaires décalés. Il nous est arrivé une fois de nous croiser dans l’escalier vers 6 heures, moi mon vélo sur l’épaule, Charlène avec sa petite robe et ses talons. Elle avait éclaté d’un grand rire, devant la copie d’un Van Gogh qui est dans l’escalier (pourquoi avais-je décoré l’escalier alors que je n’avais rien fait dans mon logement ?). J’aime beaucoup cet autoportrait, dit « à l’oreille coupée » ; je me sens si proche d’un artiste capable d’une telle violence sur lui-même. Charlène s’était tournée vers l’homme à la pipe.

— Dis bonjour à Van Gogh !

— Bonjour, Van Gogh !

Nous avions été pris d’un fou rire, qui avait mis longtemps à s’étouffer, chacun l’emportant de son côté, moi descendant les marches, elle montant se coucher. Depuis, cette scène mythique alimente notre rituel de dégustation quand nous ouvrons un grand vin. Nous ne manquons jamais de prononcer la phrase magique, qui nous rappelle que nous savons rire ensemble, être heureux.

— À la santé de Van Gogh !

— À la santé de Van Gogh !

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12.

 

LE BÉBÉ DE NOËL

 

Je l’aime. Pour la première fois je me sens bien dans ma peau, dans la vraie vie. Je ne vivais pas avant. Je ne pense même plus au passé, à cet étrange individu hors du monde que j’étais. Le miracle de ma métamorphose a été si soudain, si surprenant, que je n’ai pas envie de me poser de questions sur le pourquoi et le comment. Je me laisse tranquillement porter par mon bonheur, je goûte au plaisir infini de ma paix intérieure. Tout n’est pas parfait bien sûr. Il reste quelques traces d’autrefois. Mes silences. Mes rires trop rares. Mon inaptitude au contact avec d’autres que Charlène. Tout n’est pas parfait, parfois je me sens un peu seul, j’aimerais qu’elle soit là plus souvent. Jamais je n’avais souffert de la solitude avant, la solitude était mon univers naturel, je ne m’y ennuyais pas en dialogue avec mes rêves, mon vélo, mes fauteuils. Jamais je n’avais eu cette sensation de vide. Que j’éprouve désormais quand Charlène est absente. Je ne suis pas jaloux. J’accepte les termes du contrat, je les comprends. Notre vie a trouvé son équilibre ainsi. Tout le monde s’y retrouve. Mais. Mais, parfois, il y a cette sensation de vide. Surtout les soirs où elle se prépare pour danser toute la nuit.

Je refuse de réfléchir au passé, seul compte le présent. Et l’avenir. L’avenir est une suite sans fin de points d’interrogation. Impossible à imaginer. Peu à peu cette question de l’avenir remplace le doux présent dans mes pensées, elle devient même obsédante. Le contrat est une bonne chose, nous avons trouvé un équilibre ; cette drôle d’existence cependant ne saurait durer éternellement. Des révolutions prochaines sont inéluctables. Je sens en moi que d’autres révolutions vont éclater, nous emporter encore plus loin. Bientôt. J’y suis prêt. Je ne demande que cela. Surtout quand le vide s’installe.

L’idée m’est venue d’un coup, telle une révélation surgie d’on ne sait où. Lumineuse, évidente. Hier, 24 décembre, alors que je préparais notre somptueux réveillon de Noël (un gewürztraminer vendanges tardives pour le foie gras fait maison ; un pomerol La Croix-Saint-Georges pour le pigeon au sang). J’avais mis notre chanson fétiche (« Entre Noël et Ramadan », c’était de circonstance) pour m’accompagner dans mes préparatifs culinaires. Elle était déjà passée en boucle trois ou quatre fois.

Qui de plus heureux au monde que moi

Quand, dans mes souliers la nuit de Noël,

J’y ai trouvé ma petite fée

Je chantais sur le disque, comme d’habitude. Subitement, le sens des paroles m’avait pénétré. Un bébé. À Noël. Un bébé, du bonheur. Un bébé ! Un enfant ! Pourquoi n’avais-je jamais, jamais, jamais, pensé à cela, pas une seule fois, pas une seule seconde : avoir un jour un enfant ? Mon dieu ! Un enfant ! J’avais quitté la cuisine, ma cuillère en bois à la main, je dansais, je sautais de joie. Le choc avait été encore plus fort que lors de ma rencontre avec Charlène. J’aurais voulu ouvrir la fenêtre, crier au monde entier :

— Je vais avoir un enfant ! Je vais être papa !

Papa ! Comme ce mot sonne étrangement en moi. Qui aurait pu imaginer que je puisse être un jour papa ! Je serai papa, oui, oui, oui ! Je serai le plus merveilleux des papas, je suis prêt à donner tout ce que j’ai de meilleur, toute ma vie, pour cet enfant, mon enfant. Mon enfant ! Je ne serai pas de ces pères froids et distants, de ces pères qui font peur. Un père qui fait peur est la chose la plus abominable qui puisse exister. Pourquoi papa me faisait-il si peur ? Il ne me frappait pas, il me grondait à peine, moins que mes chenapans de frères. J’aurais tant voulu lui plaire, je le décevais j’en suis sûr, beaucoup, tous les jours. (« Mais laissez-le parler ! Il veut dire quelque chose. ») Plus je voulais lui plaire, moins je réussissais. Moi, je serai un père qui ne fera pas peur à son enfant. Je lui apprendrai la caresse des étoffes, je lui fabriquerai une petite chaise, je ferai du sport avec lui. Mon enfant ! Un bébé !

J’imagine maintenant l’avenir, tout devient clair, enthousiasmant. Il faudra peut-être déménager, bien sûr, le studio est trop petit. Je me vois avec Charlène, préparant la chambre. Nous allons former l’équipe la plus extraordinaire qui soit pour ce nouveau chantier de bricolage, nous allons créer le fabuleux décor de notre famille. Une famille ! Je vais fonder une famille ! Je vais être capable de donner la vie ! Je suis heureux à en pleurer. Charlène sera la plus douce des mamans, elle saura faire rire notre enfant, elle lui chantera des chansons. J’irai au marché chercher des légumes frais pour lui faire ses petites purées. Sa maman le fera manger en lui racontant des histoires. Charlène sait très bien raconter les histoires. Elle lira de beaux contes de fées, le soir, pour le faire s’endormir. Tous les soirs. Tous les soirs, bien sûr. On ne peut être la maman d’un bébé et sortir faire la fête.

Hier, j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer sur ma cuisine, j’ai un peu raté mon pigeon au sang, trop cuit. J’étais trop excité. J’avais hâte de lui annoncer la grande nouvelle. Quand elle est arrivée, « Entre Noël et Ramadan » continuait à tourner en boucle. Elle m’a fait remarquer que j’avais l’air très heureux. Je lui ai répondu que j’étais très heureux. Elle a choisi les verres pour le gewürztraminer vendanges tardives (des coupes à champagne). Nous nous sommes installés, encore plus religieusement que d’habitude. Charlène a lancé le toast.

— Joyeux Noël, toute la compagnie ! À la santé de Van Gogh !

— À la santé de Van Gogh ! Et d’un autre personnage, un tout petit personnage.

— Un petit personnage ? Qui ça ?

— Celui de la chanson

— Mais, de quoi tu me parles, là ? C’est quoi ta devinette ? Allez, on arrête, je préfère qu’on parle du vin (suuuublime !!), je donne ma langue au chat.

— La chanson… elle parle d’un bébé… tu ne t’es jamais demandé pourquoi on l’aimait tant cette chanson ? Elle parle d’un bébé et de bonheur.

Charlène est devenue toute blanche, j’ai cru qu’elle allait lâcher son verre.

— Tu déconnes, là ! Tu déconnes, hein ?

— Non, je suis très sérieux. Un bébé, tu n’as pas envie d’avoir un enfant ? Il faudrait déménager, mais ce n’est pas trop compliqué. Un gros chantier de décoration pour sa chambre, ça serait bien. Tu n’as pas envie qu’on ait un enfant ?

— Je sais pas, moi, j’en sais rien. Putain, t’as des questions à la con, comme ça, à Noël. La vache, la surprise du chef ! J’en sais rien, moi. On pourrait pas parler de ça plus tard ?

Nous n’en avons pas reparlé. J’ai bien vu qu’elle était très pensive, l’esprit ailleurs, toute la soirée. Ce matin aussi. Aucun mot n’a encore été prononcé. Cela ne m’inquiète pas. Elle avait blêmi, très surprise, avait réagi de façon assez négative. C’était ma faute ; tout à mon excitation, je lui avais annoncé soudainement la nouvelle. Il y avait bien de quoi être choquée. Je vais laisser passer quelques jours avant de lui en parler à nouveau. Charlène, je la connais bien maintenant. Il lui faut du temps, pour accepter les tournants de l’existence. Elle commence par dire non, et elle dit oui ensuite. Même quand elle ne dit pas oui, elle se laisse prendre par le mouvement de la vie. Elle est la fille avec qui tout est facile et qui rend tout plus facile, tout merveilleux. Je sais qu’elle sera une maman merveilleuse. Avec le bébé j’en suis sûr, nous allons réussir à partager nos rêves. Je ne veux pas la brusquer. Je n’en ai pas reparlé ce matin, mais j’ai remis le disque, j’ai chanté sur la musique. Elle n’a pas protesté.

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