C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 13 sur 13 · partie 2/4

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C'est arrivé comme ça

Le bébé de Noël

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Le salon n’avait rien d’un boudoir des voluptés. Une simple fenêtre s’était ouverte, et elle était vide. Vide ! Personne, aucune fille qui rêve, ne m’attendait. Je contemplais cette accablante vacuité. Espérant peut-être, pauvre fou, que le néant me parle. Le néant était néant et n’avait rien à me dire. J’ai senti les prémices d’un énième mouvement de retour vers mes pénates habituelles, l’univers de l’écran commençait à s’éloigner de nouveau. Cependant que la partie la plus froide de mes pensées professait qu’il fallait en finir avec tous ces allers-retours : quelle mouche m’avait piqué, qu’avais-je donc à vouloir ainsi sortir hors de moi ? Tiraillé entre ces pensées et ces sensations, j’avais malgré tout le regard encore fixé sur la fenêtre vide quand sa réponse s’est affichée.

Lafillekirev : Où t’habites ?

Je m’attendais à tout autre chose. Je ne savais pas à quoi, mais à tout autre chose. Je n’étais pas déçu, j’étais surpris. Pas déçu car l’étrange vie qui prenait forme dans la fenêtre de discussion s’avérait donc réelle. Ma pensée froide avait tort de vouloir me renvoyer dans mes pénates. La phrase de la fille qui rêve était toutefois bien brève, incongrue. Nous parlions d’univers sublimes et elle me demandait mon adresse ! Décalage étonnant. J’étais incapable de comprendre, mon cerveau était engourdi, seuls mes doigts ont répondu, sans se poser de questions.

Il s’en est suivi encore un long, très long silence. Le salon privé était toujours aussi vide, bien loin de ses luxurieuses promesses. Rien n’apparaissait dans la fenêtre. J’attendais. Incapable de penser. Les émotions en sourdine. Je restais là, curieux de ce qu’elle allait me dire. Enfin un message est apparu. Elle me proposait de venir à une fête ! Une fête ! Quelle personne étrange ! J’avais cru partager ses rêves. En fait je la comprenais de moins en moins. Ce dont elle me parlait était à l’exact opposé de ma vie. Je ne suis pas à l’aise avec les rires, encore moins avec les fêtes. Certes, j’ai quelques bons souvenirs de soirées avec des amis, calmes et peu bruyantes, et je déteste toutes ces agitations criardes. Je préfère la tranquillité.

J’étais désarçonné. Tiraillé entre des informations qui auraient dû m’inciter à fermer cette fenêtre, donnant sur un ailleurs improbable, et une attirance qui perdurait cependant, tout en devenant de plus en plus abstraite et brumeuse. La fille qui rêve n’était donc qu’une chimère. Mais j’étais attiré par cette chimère-là, au-delà des mots. J’ai répondu par une question.

Apollon29 : La fête se déroule à quelle heure ?

Lafillekirev : Flavie a dit qu’on pouvait commencer tôt, vers 9-10 heures pour ceux qui veulent, mais ça risque de finir tard. La grosse fête toute la nuit !

Je ne savais plus quoi faire. J’ai hésité et dit que je ne pourrais me rendre à cette fête car je me lève tôt le matin. Tous les matins, à 6 heures. Les efforts que je dois fournir dès l’aube sont assez violents, et j’ai besoin du sommeil nécessaire. De toute façon je n’avais pas envie d’aller à une fête, encore moins à une « grosse fête ».

Depuis mon premier clic, mes pensées et mes rêves s’étaient perdus dans toutes les directions. Mon corps avait réagi par de fortes secousses, puis de l’excitation passionnelle. Rendu à ce stade, j’attendais toujours, assis devant ma fenêtre numérique, la suite des événements. Qui allaient sans doute bientôt, encore, me surprendre. Les émotions néanmoins s’étaient calmées. J’étais vide dans ma tête et calme dans mon corps. J’attendais, simplement. J’aurais pu attendre une heure comme cela. Sa nouvelle réponse a provoqué beaucoup moins de choc que les précédentes.

Lafillekirev : OK. Moi aussi je me lève tôt. Mais on pourrait se prendre un verre si tu veux ?

Je lui ai aussitôt dit que j’étais d’accord. Le plus curieux est que tout ceci n’a déclenché aucun émoi particulier. Je suis resté calme, apaisé, peut-être même un peu distant. J’ai délégué à mes doigts le soin de penser. J’avais enfin décidé d’agir, hier, chez Jacky, pour comprendre mon mystère. Cette disposition d’esprit était sans doute restée un peu en moi, quelque part. Or la fille qui rêve me proposait quelque chose d’aisément réalisable : prendre un verre. Il n’y avait donc aucune raison de dire non. Mes doigts avaient dit oui.

Car ce sont eux qui ont répondu. Je l’ai compris quand elle m’a précisé le rendez-vous : le lendemain, 18 h 30. Sans hésiter je lui ai dit que ce n’était pas possible (j’ai ma musculation à cette heure-là). C’était une autre partie de moi qui avait parlé. Selon ce qu’elle m’écrivait, celui qui réagissait en moi n’était donc pas le même. J’ai souvent conscience de ma diversité intérieure, mais je l’ai ressentie alors de façon aiguë. Mes rêves se sentaient d’ailleurs coupables d’avoir laissé ma vie habituelle ainsi imposer son point de vue, refusant par confort personnel, parce que le rendez-vous était à 18 h 30. Et quand mon étrange correspondante m’a fait une proposition plus adéquate (20 heures), mon acceptation a été immédiate.

Lafillekirev : Il y a un bar à l’angle de la rue des Petits-Lapins. Je connais, je travaille à côté. Il s’appelle le « Bar du coin » je crois. C’est pas très original comme nom, et c’est pas terrible comme bar. Mais c’est commode. On pourrait se retrouver là ?

Elle travaille juste à côté de chez moi ! Les bizarreries s’accumulaient ; je n’étais plus à un étonnement près, j’acceptais désormais la quasi-normalité de ces surprises à répétition. Le Bar du coin, situé à l’angle de ma rue, ressemble beaucoup à Chez Jacky. Mêmes bruits sans vergogne (comme s’il fallait cogner sur les choses pour donner plus de vie à la vie). Même incapacité du balai à offrir un sol lisse (comme s’il fallait laisser de la liberté au peuple des petits déchets). Même groupe d’habitués partageant leurs secrets dérisoires. Je connais encore moins le Bar du coin que Chez Jacky. Heureusement. Je ne me serais pas vu retrouvant la fille qui rêve avec des types du genre de Rico ricanant dans mon dos.

Rencontrer la fille qui rêve ! J’allais rencontrer la fille qui rêve ! Vraiment. Dans la réalité des choses réelles. Demain. À 20 heures. Au Bar du coin, juste là, à l’angle de ma rue. Tout cela n’avait donc pas été qu’une chimère. L’émotion me reprenait. Je tremblais. La fille qui rêve ! Son imaginaire merveilleux. Mais celle aussi qui pose tout à trac des questions saugrenues. Et qui aime les grosses fêtes. J’avais un peu peur. Dans quoi m’étais-je engagé ? Je ne pouvais plus reculer. Était-ce de peur que je tremblais ? Je multipliais les arguments pour me calmer : juste un verre, juste un verre, il s’agissait juste de prendre un verre ensemble, de discuter. Il s’agissait aussi de savoir si nos rêves pouvaient se partager.

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4.

 

 

LE PETIT DRAME DU MOJITO

 

La photo. Sa photo m’a fait faire un autre pas vers la réalité de la réalité. Lafillekirev me l’avait envoyée, pour qu’on se reconnaisse au Bar du coin. Belle, très belle, ma céleste inconnue. Mais le choc que j’ai ressenti, la sensation étrange, allaient au-delà de la photo. Je refaisais mentalement le chemin qui m’avait emmené là. Curieuse histoire. Ainsi, la fille qui rêve était entrée dans ma vie, au point que je la sente incroyablement proche et familière (malgré quelques propos étranges), sans avoir jamais vu son visage. Comment avais-je pu négliger ce fait : je ne connaissais rien d’elle, même pas son vrai nom ! Même pas son visage ! Comment peut-on tomber amoureux d’une femme dont on ne connaît pas le visage ? Enfin, tombé amoureux… je n’étais pas tombé amoureux. Je ne peux pas dire que j’étais tombé amoureux. Je ne le pouvais pas, précisément, parce que je ne savais rien d’elle. J’avais quand même vaguement l’impression de ressentir un émoi semblable aux premiers élans d’une passion. J’étais amoureux d’un mirage, d’une abstraction. Mais n’est-on pas amoureux d’un mirage dans les plus folles passions ? J’avais lu cela dans les livres. Je ne pouvais me fier à ma pauvre expérience pour trancher. Et puis, je ne vivais pas exactement les premiers élans d’une passion. Les débuts de « quelque chose », peut-être. Qui me ballottait de l’intérieur, certes. Mais seul face à mon ordinateur, en dialogue avec des simples traces numériques, les indices d’une personne dont je ne savais rien.

Je n’en savais rien. Mais je devais la rencontrer demain ! Et il y avait cette photo maintenant. Le mirage prenait forme humaine. Une magnifique forme humaine. Sa photo a aussitôt occupé le devant dans le nouvel univers de mes songes. Ou plutôt son visage. Il s’agissait bien de son visage, non d’une simple photo ; je voyais ses traits bouger. Mes pensées avaient créé une nouvelle dimension. J’étais entré, d’une façon très bizarre, et sans trop y croire, dans ce monde imaginaire, qui cependant s’installait dans ma réalité. Ou plutôt dans une réalité parallèle. Car je gardais ma vie, habituelle, celle d’avant, qui avançait toute seule, se répétant inlassablement. Mon chez-moi, mes routines, mes gestes et horaires qui s’enchaînaient. Comme un canard sans tête qui continue à marcher. Ma tête, elle, était ailleurs, dans cet autre monde. J’habitais déjà dans cet imaginaire qui peu à peu sortait des brumes de ce qui n’existe pas encore. Surtout depuis qu’il y avait la photo. Tout s’est immédiatement réorganisé autour d’elle. Même si le paysage imaginaire demeurait à peu près le même, il avait été renvoyé en arrière-plan. Son visage s’était naturellement placé dans l’ensemble, en harmonie. Au centre, occupant tout l’espace, rayonnant.

Je ne voulais plus compter (c’était pourtant bel et bien une nouvelle histoire qui débutait). Au diable ces statistiques puériles ! Même l’élucidation de mon mystère m’indifférait désormais. Seul importait ce que j’étais en train de vivre, ces chambardements dans mon corps, cette tête partie ailleurs, déjà dans une autre vie en train de s’inventer. Cela aurait dû me faire peur, comme d’habitude. J’aurais dû être pris de panique, avoir envie de tout arrêter. Revenir chez moi, tranquille, en moi. Je connais mes réactions face aux surprises de l’existence. La plus simple, quand je peux, est la fuite. Je quitte les lieux au moindre désarroi, à la première souffrance. À table, quand papa criait : « Silence ! Je crois qu’il veut dire quelque chose », et que mes frères s’esclaffaient après mon silence, je bondissais me réfugier dans ma chambre. La seconde réaction est l’envol dans un nulle part. Une sorte de fuite par le rêve. Qui n’est même pas un vrai rêve. Une chose aux décors flous, incertaine, sans substance. Du rien. Indéfinissable. La seule évidence est que je perds pieds avec le réel. Je m’éloigne des vivants. Je sens la distance qui se creuse, je les entends de loin, je ne comprends plus ce qu’ils disent. Les objets n’ont plus de substance quand je les touche, je sais seulement que je les touche, sans ressentir la gamme des impressions qu’ordinairement je cultive. La caresse d’une étoffe est pour moi une aventure sans nom. Un chemin ésotérique et sensible. Le bout des doigts pour une première approche, la paume de la main quand la familiarité s’instaure, propagent vers tout mon être des vibrations imperceptibles, toujours différentes. Chaque étoffe est une rencontre, ouvrant sur une cosmogonie d’émotions particulières.

Peut-être est-ce pour cela que j’ai choisi ce travail, mon art bien à moi. Pour ce bonheur du toucher. Trop souvent je m’évade dans le nulle part, loin de la substance des choses. Je les touche comme si j’étais mort en dedans, un fantôme. Trop souvent je m’évade loin du monde des vivants. Je me demande d’ailleurs parfois si je ne suis pas une drôle de personne, par erreur sur cette planète, un homme-fantôme, condamné à des efforts perpétuels pour simplement atteindre à la normalité, se sentir vivre. Je ne me sens pas vivre complètement.

Sauf dans mon art, la tête prise par la création, les mains au contact des matières. Sauf dans mes activités sportives également. Trois heures par jour, où j’oublie que je suis peut-être un fantôme. Tous les matins je me lève à 6 heures. Je prends mon vélo. Je sors de la ville. Par des chemins qui me donnent presque l’illusion de la campagne. Canal Saint-Denis, Canal de l’Ourcq, Parc de la Courneuve. Je varie un peu selon mon humeur, selon mon effort. Selon ce que je ressens de l’intérieur. Plus j’augmente le rythme, plus cette présence à moi-même me remplit. Je suis plein de moi. Enfin ! Ma tête brumeuse s’est tellement évaporée ailleurs qu’elle n’existe plus. Je suis mon corps. En mouvement, puissant, capable de déplacer des montagnes. Je sens mes muscles, avec beaucoup de précision quand l’un d’eux a un problème ou veut m’envoyer un message. Je fais ce qu’il faut pour lui répondre et rétablir l’harmonie d’ensemble. Je sens mes poumons qui gonflent jusqu’à la limite de leur volume, sans jamais tomber dans l’essoufflement. Je sens la chaleur qui m’inonde et me purifie par l’expulsion des sueurs acides, salées, mauvaises. Toutes mes pensées sont en moi, dans ce merveilleux jeu d’équilibre, qui confine à la sagesse absolue. À certains moments, j’atteins cette sensation étrange d’être dans un exercice de méditation contemplative, oubliant mes sueurs et mes muscles à l’action. Je plane en moi.

À d’autres moments, j’appuie davantage sur les pédales. Encore et encore. Inhumaine au début, l’aventure devient peu à peu surhumaine. La belle harmonie se défait, des douleurs sourdes ou aiguës déclenchent des sirènes qui hurlent à l’intérieur. Mais je n’écoute plus ces cris. Je sais que la souffrance est un océan. Qu’elle procède par vagues, aux crêtes insoutenables à en hurler, donnant l’impression que le corps se casse. Puis ces vagues retombent vers un creux inespéré. C’est l’instant qui se situe au-delà de l’humain, béni des dieux. Seuls ceux qui l’ont goûté savent. Toutes les souffrances peuvent être oubliées, dépassées, par un corps qui se fait violence. Un corps qui fait corps avec soi, dans la plénitude apaisée de la souffrance vaincue.

Le soir, l’exercice est un peu différent. À 18 h 30, j’ai ma séance de musculation. Pas d’illusion de campagne ici, pas de changement de chemins, pas d’expérience ultime à en frôler la mort. Tout est fait de petits rituels, parfaitement réglés. Une cérémonie comptable. Le nombre des mouvements, le poids de la fonte, rien n’est laissé au hasard. Ce sont les incertitudes et le hasard qui nous fatiguent ; se glisser dans un rituel est très reposant pour l’esprit. La vie enfin se coule dans un moule d’évidence. Avec juste ce qu’il faut de dépassement de soi, car nous sommes tous des Prométhée incurables. Si l’on dose bien l’évolution, avec régularité et patience, la fonte s’ajoute à la fonte avec une étonnante facilité (en acceptant, là aussi, la douleur). Et l’on arrive peu à peu à soulever des poids prodigieux. Le corps se transforme à vue d’œil. Personnellement toutefois, je refuse cette logique du gros muscle. Je suis un artiste, un esthète amoureux des beaux objets. Pour les corps, je préfère la beauté sèche et tendue. L’art subtil se niche dans une musculation fine, sculptée, loin des boursouflements écœurants, qui ne valent guère mieux que la graisse obscène.

La musculation n’est pas le vélo, elle me permet cependant d’effacer mes pensées fatigantes, de vivre par les mouvements de mon corps. Ce soir-là en particulier. D’habitude, c’est le malaise de ma tête absente, ailleurs et nulle part, que j’essaie de chasser. Le soir du rendez-vous, c’était au contraire une tête trop pleine. Avec cette photo, ce visage, qui venait s’imposer dans mes rêves. Par coups de boutoir. Merveilleux et terrifiants. Merveilleux ou terrifiants ? Je basculais sans cesse de l’une à l’autre de ces deux versions antinomiques. Très éprouvant mentalement ; je déteste. Il me fallait noyer tout cela dans le rituel pour oublier. Exceptionnellement, j’ai augmenté le poids de la fonte. Vagues de souffrance, crêtes de douleur puis rémission ; je retrouvais les sensations du vélo. Tellement embarqué dans cette navigation doloriste que j’en ai oublié l’heure. Incroyable ! Le soir même où j’avais ce rendez-vous crucial ! Je ne pense pas cependant qu’il se soit agi d’un acte manqué, encore moins d’une tactique d’évitement plus ou moins délibérée. J’avais tant voulu vider ma tête des questions sans réponse que j’avais réussi au-delà du raisonnable. Je n’étais plus qu’un corps en mouvements répétés. Un corps sans tête ne surveille pas sa montre.

En trois minutes j’avais pris ma douche et j’étais habillé (j’avais prévu de passer chez moi me changer ; je n’avais plus le temps). J’ai couru vers le Bar du coin, heureusement à proximité. Cette course a été un mal pour un bien. J’étais en retard, moi qui suis d’habitude d’une ponctualité maladive. Mais la bousculade me permettait de continuer à faire le vide ou presque, ne pas trop penser à ce qui m’attendait. Qui sait si je n’aurais pas fui, cette fois encore, si j’avais eu le loisir d’y réfléchir ? De penser et penser encore à ce face-à-face avec une fille, inconnue étrange, dont j’étais peut-être déjà amoureux. Ordinairement, cela aurait dû être beaucoup trop pour moi, la pression aurait été énorme, je me serais imaginé un prétexte quelconque. Là, j’étais en retard, ce que je ne supporte pas, et je courais pour rattraper ce retard. Simplement.

J’ai poussé la porte du bar sans appréhension, sans hésitation. Une surprise, un bonheur ! Gâché néanmoins par un sentiment de culpabilité et de honte. La fille qui rêve était là, au fond, assise sur la banquette. La fille de la photo. Son visage était celui de la photo, et souriait comme sur la photo. Ou plutôt, le visage qui était là, qui me regardait, qui me souriait, était déjà entré dans mon univers, dans ma vie. Je ne la reconnaissais pas, je la connaissais. Elle était une personne familière, intimement familière, amoureusement familière. La photo n’était plus qu’une photo, renvoyée à son tour à l’arrière-plan. J’étais abasourdi par tant de fluidité, par tant de rapidité, pour que mon imaginaire incertain se transforme en réalité. Elle était là ! Elle me souriait ! Une nouvelle histoire commençait. La plus belle, j’en étais sûr. Une histoire extraordinaire.

Mais je devais d’abord m’excuser. Elle a été très gentille, très compréhensive (tout était donc si facile avec elle ?). Elle avait pris un mojito ; j’en ai commandé un à mon tour. Tout s’est s’enchaîné si vite que cela m’a permis de résoudre la question de la bise. J’y avais pensé toute la journée (avant que mes muscles et leur souffrance ne me vident la tête) : comment faire pour lui dire bonjour ? Une poignée de main était impensable. Nous n’avions pas explicitement convenu qu’il s’agissait d’un rendez-vous amoureux, mais une poignée de main était malgré tout impensable. Ne restait plus alors que la bise. Le petit baiser sur la joue, entendons-nous bien. Comme il se fait partout, entre amis ou collègues. Voire entre inconnus ou gens qui se détestent ; il suffit de ne pas trop poser les lèvres et d’évacuer toute émotion. Un rituel qui, là aussi, règle l’existence. Mais pour moi, face à la fille qui rêve, c’était proprement inimaginable. J’étais envahi par le trouble à l’idée de l’embrasser. Il n’y avait pas de petit bisou ni de rituel qui tienne, il s’agissait bel et bien d’un baiser, de mes lèvres, de sa joue. Imaginer ce contact sur sa peau nouait en moi des serrements dont j’ignorais s’ils étaient de plaisir ou de terreur. Or je sais trop bien que lorsque le plaisir et la terreur se battent dans mes humeurs, c’est toujours la terreur qui finit par gagner. J’avais donc très peur de cette bise. Le problème s’était miraculeusement dissipé. On s’était dit bonjour comme ça, sans bise, sans poignée de main, juste bonjour. La fille qui rêve était très gentille. Tout était facile avec elle.

Jusqu’à ce que le drame éclate. D’ordinaire, cela arrive quand une incongruité violente casse brutalement notre monde (qui se révèle alors ne pas être grand-chose). Tout s’effondre, et pas uniquement du point de vue matériel. Le sens de la vie s’écroule. Basculement tragique, mais que l’on peut concevoir s’il s’agit d’un choc titanesque auquel on ne peut rien ; un tremblement de terre ou un attentat. Pour moi cependant, aucune de ces causes majeures ; un motif ridicule. Croyez-moi, un drame est affreusement plus pénible à vivre quand il est déclenché par un motif ridicule.

La fille qui rêve s’était vivement penchée vers son sac, qui était posé par terre. Son autre bras, le bras gauche, avait fait un petit moulinet près de la table, dans un réflexe d’équilibre. Près de ma main, qui était posée là. Elle l’a touchée, m’a touché. À peine, un effleurement minuscule. Que j’ai ressenti pourtant comme une déflagration gigantesque. Une décharge foudroyante qui est allée taper partout, dans mon cœur, dans mes pieds, dans ma tête. Et dans ma main, hélas, qui a opéré un brusque mouvement de retrait.

Il faudrait que je vous explique. Je ne sais pas si j’en suis capable. Puisque moi-même je ne comprends pas trop ce qui arrive avec mes mains. C’est un autre de mes mystères, d’ailleurs peut-être pas sans lien avec celui de mon désert amoureux. Je vous ai dit combien le toucher était important dans ma vie, j’entends des couleurs, je vois mille musiques quand ma main caresse un damas ou une brocatelle. Du bout des doigts surgissent des sensations infinies, qui dessinent des paysages ignorés, féeriques. Toucher est une aventure, secrète et délicieuse. Or cette même main qui sait tant toucher les choses ne sait pas toucher les personnes. Mais alors, pas du tout ! De son point de vue, les personnes ne sont pas une chose comme les autres. Elle en a peur, elle s’enfuit, se raidit. Tout mon corps se raidit, lui pourtant si souple et que je sais entendre. Pour cette raison aussi mon sport est un grand bonheur ; je me dis que je vais vaincre ces raideurs imbéciles. Mais elles reviennent quand je dois toucher les gens. Ou quand ils me touchent.

J’avais brusquement retiré ma main. Brusquement et fortement. Et l’invraisemblable s’est produit. Moi qui contrôle chacun de mes gestes, qui ne bute jamais sur une marche, qui ne casse jamais un bol ou une assiette. D’une frappe violente j’ai renversé mon verre de mojito. Tout le verre. Sur mon pantalon. J’ai senti l’humidité glacée pénétrer dans l’entrecuisse, imprégner mon caleçon. Pendant quelques (mais très longues) secondes j’ai eu le souffle coupé, une véritable petite apnée, de celles qui laissent planer le doute sur le retour de la respiration. Était-ce à cause du froid, de la surprise, de l’intensité émotionnelle, de l’incongruité de la situation ? Le possible début d’histoire avec la fille qui rêve avait basculé en une seconde. Je n’étais plus le même, plus du tout le même. Ma tête avait repris ses mauvaises habitudes, elle était partie ailleurs et nulle part. La fille qui rêve s’éloignait de ma vie et n’était plus qu’un décor. Je me sentais très mal évidemment. J’ai fui vers les toilettes. Au début mon idée était de fuir seulement vers les toilettes. Pour essayer de me sécher, de réparer un peu les dégâts, et revenir. J’avais honte bien sûr. Pas tant d’être si mouillé grotesquement. Honte de mon geste idiot. Elle ne m’avait même pas touché vraiment. Elle n’avait pas fait exprès.

Notre table donnait côté boulevard. Les toilettes se situaient à l’opposé, côté rue des Petits-Lapins. Elle ne pouvait me voir. Il y avait une porte ouvrant sur l’extérieur. Trop tentante bien sûr, cette porte. Je jure que ma fuite n’avait pas été préméditée. S’il n’y avait pas eu cette porte, je serais sans doute revenu. D’ailleurs, ma première idée était seulement d’aller me changer chez moi, puisque j’habitais à deux pas. Oui, me changer. Vite, et revenir. C’était évident ! Simple et évident. Il est étonnant de constater à quel point on peut croire très fort à des idées éphémères. Car en montant l’escalier, déjà, j’ai senti l’évidence se fissurer. À peine la porte était-elle poussée que ma vision des choses s’était retournée. Radicalement. J’étais chez moi. Bien. Tranquille. Ma vie était là. Moi, j’étais cette vie-là. Quelles folies, quelles furies, m’avaient entraîné dans des chemins sans issue depuis vingt-quatre heures, au point d’y perdre la tête ? Surtout, j’avais trop honte face à la fille qui rêve. Comment pourrais-je avoir la force (moi !) de retourner au Bar du coin après tout cela. Mon retard, ma maladresse, ma fuite (dont la durée s’allongeait désormais et devenait de plus en plus inexcusable). Je n’avais été qu’un tissu d’erreurs et de gaucheries depuis le début de notre rencontre. Il fallait effacer tout cela. Totalement. Immédiatement. J’ai réfléchi. Elle ne connaissait rien de moi ou presque. Ma photo, mon adresse, mon numéro de portable. Au 19, il y avait une vingtaine de locataires, elle n’allait quand même pas faire une planque pour me retrouver. Elle ne connaissait pas mon nom. Mon pseudo ? Je ne retournerai jamais sur le blog. En fait, il n’y avait que mon numéro de portable qui posait problème ; il me suffisait de l’éteindre. C’était décidé, j’effaçais tout, j’effaçais tout ! J’ai pris une douche. Interminable. Il était beaucoup trop tard désormais pour imaginer pouvoir revenir au bar. C’était donc terminé, terminé ! Tout cela n’avait été qu’un rêve. Un beau rêve. Un cauchemar.

Je me suis affalé dans mon fauteuil. À minuit j’y étais encore. La ronde des idées noires était terrible dans ma tête. Les remords étaient pires que des rats, rongeant tout de l’intérieur. Je me sentais abominablement mal, avec une monstrueuse envie d’être libéré de ce calvaire ; j’aurais voulu mourir, mourir tout de suite, mourir doucement. Disparaître, effacer cette douleur, me reposer enfin. J’ai essayé de me coucher. Impossible de dormir. À 3 heures j’ai pris mon vélo, et me suis engagé, dans la nuit, le long du canal. J’ai quitté la piste, longeant l’eau, dans la semi-obscurité. Je perdais ma respiration tant j’accélérais le rythme. Je n’avais jamais été aussi loin au-delà du mal, les vagues de souffrance avaient viré à la tempête, j’étais perdu dans un océan sans boussole. Dans un corps de douleur, décousu, déchiré. Oubliée l’harmonie. Oubliés les divins creux de vagues. Le seul équilibre, improbable, était celui de mon jeu avec la mort, au bord du canal. Les yeux embués, la tête absente, dans la noirceur des ténèbres. Mais il était dit que j’étais fait pour la souffrance, non pour la mort. À 8 heures j’étais de retour chez moi, épuisé, avec l’impression de revenir de l’enfer. Une impression seulement, car l’enfer était toujours là, tel un œil dans la tombe de mes rêves mortifères.

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5.

 

IL NE FAUT JAMAIS DÉSESPÉRER

 

Une douche, un café. Je suis parti vers l’atelier. J’ai retrouvé mon prie-Dieu, là où je l’avais laissé. Magnifique par la pureté de ses lignes, sobre, un peu trop. Le prie-Dieu est d’une beauté qui s’ignore quand il se mue en fauteuil, dossier haut et droit. Je l’aime parce qu’il est un peu à mon image, muscle sec, tempérament réservé. Mais il est trop modeste, il manque de fantaisie. La veille, j’avais pensé adjoindre un galon, avec une franche rupture de ton ; je n’avais pas osé. Il s’agissait d’une commande, et l’artiste se sent bridé dans sa création quand il a peur de déplaire. Ce matin, plus rien n’avait d’importance et j’ai eu toutes les audaces. J’ai choisi un galon déroulant une soutache byzantine, vieux rose et lilas, rappelant les origines du siège par ses couleurs, mais follement ailleurs par ses dessins. L’effet esthétique était superbe sur le vert-de-gris en velours de l’assise. L’effet thérapeutique sur ma personne tout aussi impressionnant. Je n’avais pas fait cela pour moi. Pourtant le prie-Dieu était en train de me sauver. Je retrouvais le plaisir des caresses ; douceur du velours, relief vallonné des fines tresses. Je m’apaisais enfin.

J’avais allumé mon téléphone ; j’y étais obligé pour mon travail. Il y avait eu trois appels en absence hier soir, sans message. C’était elle. Le téléphone n’a pas tardé à sonner de nouveau ; j’ai reconnu son numéro. Je n’ai pas répondu. Il a sonné encore quatre fois dans la matinée. À chaque sonnerie, l’effet salutaire du prie-Dieu baissait d’un cran, je me sentais mal de nouveau, et mes résistances s’affaiblissaient. À la dernière sonnerie, j’étais presque sur le point de répondre. Je me sentais trop mal, trop coupable. Cette aventure n’était donc pas finie. À cause de ma belle inconnue, qui insistait. À cause de moi, surtout. Qui comprenais maintenant qu’on ne sort pas indemne d’une histoire dont les premières lignes ont été écrites. On ne peut décider ainsi de tout effacer comme s’il ne s’était rien passé et que l’on était seul au monde. Le passé se venge un jour ou l’autre. L’après-midi a été un martyre, le prie-Dieu ne pouvait plus rien pour moi. J’étais trop dévasté maintenant, j’avais envie de lui parler, de me mettre symboliquement à genoux, de lui demander pardon. Pardon ! Pardon, fille qui rêve ! Pardon pour tous mes péchés ! Mais je n’osais pas l’appeler. L’appeler était trop me demander. Je n’ai pas en moi cette force-là.

Le téléphone a sonné. Numéro inconnu. J’ai décroché. Dieu tout-puissant, c’était sa voix !

— Allô… euh… je suis la nana du Bar du coin, enfin… Lafillekirev… c’est complètement bête, on ne s’est pas dit nos prénoms… T’es bien Apollon ?

— Oui… je m’excuse, je m’excuse, je m’excuse vraiment, je suis vraiment désolé, c’est impardonnable ce que j’ai fait…

— Mais qu’est-ce que t’as foutu, bord… Qu’est-ce t’as foutu que t’es parti comme ça sans rien dire ?!!!

— J’ai voulu aller nettoyer mon pantalon aux toilettes. Il y avait la porte de sortie juste à côté. Je me suis dit que je pouvais aller vite me changer chez moi. Mais une fois chez moi, j’ai eu trop honte.

— Mais quel con ! Tu m’excuses, mais quel con quand même, faut dire. Mais pourquoi tu m’as pas appelée bon sang ! C’est surtout ça, pourquoi tu m’as pas appelée, pour me dire, tout simplement, c’est pas compliqué quand même ?

— C’est ma faute, oui c’est ma faute, je m’excuse, je suis vraiment désolé, j’aurais dû appeler.

— Bon, on se calme, on se calme ! Je m’énerve un peu, mais faut comprendre quand même !

— Je comprends, je comprends. Je m’excuse…

— Bon ben maintenant, on va pas non plus s’excuser toute la nuit. Qu’est-ce qu’on fait maintenant après tout ça ?

— …

— Ah ! Parce que, aussi, je t’ai pas dit la meilleure, c’est que j’ai payé les deux mojitos !

— Oh mince ! Mince alors ! Je n’ai pas du tout pensé à ça. Je suis vraiment désolé, je suis vraiment désolé…

— Désolé, c’est bien, c’est bien, mais corriger ses erreurs, c’est mieux. Tu me dois un pot, Apollon !

— Oui, oui, d’accord. D’accord.

— Quand ?

— Quand vous voul… quand tu veux.

— Jeudi soir ?

— D’accord.

— À 8 heures comme hier ? Mais alors, vraiment 8 heures, hein !

— Oui, 8 heures précises, je suis vraiment désolé.

— Où ça ? Au Bar du coin ?

— Au Bar du coin.

— Ou bien chez toi si c’est juste à côté ? Si tu sais faire un cocktail génial ? Ça te reviendra moins cher (je plaisante !).

— Oui, je sais faire la margarita… spéciale… ma spéciale margarita.

— Génial la margarita !

Je ne sais pas préparer une margarita, je n’ai aucune compétence en ce domaine, j’avais menti. J’avais pensé à la phrase de Rico, à la recette spéciale de Jacky. Il suffirait d’aller lui demander. Je me suis assis sur mon prie-Dieu pour méditer. Cette soudaine conversation m’était tombée dessus comme une avalanche d’émotions bizarres, de surprises, énigmes et autres choses à penser. Ahurissantes, extravagantes, embrouillées. À propos de ma vie, qui peut-être basculait à nouveau, du regret de n’avoir pu lui dire que j’étais sur le point de lui téléphoner, de la recette de la margarita, de mes décisions qui n’arrêtaient pas de changer, de cet impensable rendez-vous chez moi jeudi prochain, de l’audace et de l’énergie surréelles de la fille qui rêve... Mes pensées s’enchevêtraient, je n’arrivais pas à démêler leur écheveau pour y voir un peu clair. Mes doigts caressaient les tresses du galon byzantin, la sage humilité des fils qui s’allient par groupes pour peindre les méandres torsadés. Il me fallait séparer et grouper par couleurs mes pensées comme les fils. Renvoyer à plus tard ce qui était trop compliqué. Ma vie, le basculement de mes points de vue. Me concentrer sur les aspects les plus pratiques, les questions à résoudre bientôt. La margarita, le rendez-vous de jeudi, à 20 heures précises. Je ne devais pas être en retard, je ne devais absolument pas être en retard. J’irais à la salle de gym comme la dernière fois, pour faire baisser la pression, mais je surveillerais l’heure. Je passerais chez Jacky demander la recette. J’achèterais deux beaux verres à cocktail. Des petites bougies.

J’imaginais la scène. Son visage est revenu au premier plan. Son sourire. Sa voix chantante allegro vivace. Son énergie, son audace. Tant de vie aurait dû me faire peur. Tant de vie me faisait peur bien sûr. Mais aussi beaucoup de bien, immensément. J’étais un fantôme, qui manquait de sang dans ses veines ; elle m’insufflait la vie. Par sa seule présence, son regard, son sourire. Même quand elle me réprimandait. Ses critiques avaient d’ailleurs été très douces, trop douces presque. J’aurais mérité tellement pire après toutes mes fautes impardonnables. Elle m’avait pardonné. Elle était majestueusement gentille. L’existence devenait facile avec elle. Rencontrer une fille devenait facile ! Jamais je n’aurais cru connaître un jour cette facilité, cette félicité.

Peu à peu le calme s’installait en moi. Il y a quelques heures encore j’étais dans des tempêtes de souffrance, j’avais frôlé la mort, et maintenant le calme s’installait en moi. Avec quelques picotements d’excitation, certes, voire des pointes de stress à l’idée de ce qui m’attendait. Mais ces émois étaient très différents, même les petits serrements de gorge étaient agréables. La fille qui rêve m’avait délivré de l’enfer. Charlène. Charlène m’avait délivré de l’enfer. Juste avant de raccrocher, elle avait pensé à me demander mon prénom. J’aime quand elle prend de telles initiatives (nous ne connaissions toujours pas nos prénoms, elle m’appelait encore Apollon !). J’ai parfois besoin d’être un peu bousculé pour sortir de ma carapace. J’ai besoin qu’elle brise mon sarcophage de mort-vivant. Charlène me fait naître à la vie.

— Au fait, c’est quoi ton prénom ?

— Sami.

— Tu te la joues américain, cow-boy ?

— Non, ce n’est pas avec « y », c’est Sami avec un « i ». C’est un prénom… du sud de la Méditerranée… Et toi ?

— Moi c’est Charlène.

J’ai quelques problèmes avec mes origines. Quelles origines ? Je suis français, né en France, point ! Il y a cependant un petit quelque chose dans mon allure, dans mon prénom, qui dit que je suis aussi un peu d’ailleurs. Un ailleurs qui n’est pas très bien vu ici ; je n’aime pas trop en parler. Charlène, tout cela lui est égal, je le sens. Ou bien elle n’a rien remarqué. Et c’est très bien ainsi.

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6.

 

SCÈNE DE RUE

 

Deux longs jours à attendre jusqu’à jeudi. J’avais peur, alors que j’aurais dû être complètement paniqué. Avec une autre fille, j’aurais été complètement paniqué. Charlène calmait mes angoisses. En trois phrases, elle avait chassé mes tourments lugubres. Mes jeux avec la mort n’étaient plus qu’un lointain cauchemar, incompréhensible désormais. Quel fou j’étais d’imaginer des montagnes pour des riens, de fuir pour des peccadilles, de croire à la fin du monde pour un mot, un regard de travers. Charlène calmait mes angoisses encore mieux que ne le faisaient mes fauteuils. Eux n’étaient que matière. Passive. Ils ne me soignaient que par l’entremise de mes caresses. Je vivais tout autre chose avec Charlène. Sa présence m’apportait d’emblée de l’énergie. C’est pour cela que je n’avais pas trop peur en attendant jeudi. Je rêvais, j’étais sûr que la magie opérerait de nouveau. Inch’Allah ! Tout se déroulerait très simplement. Je ne fis donc aucun plan. Il était inutile d’en faire. Elle décidait toujours, lançant des idées abruptes et baroques qui d’un coup de baguette dessinaient l’avenir. Elle allait mener notre barque, j’en étais certain ; je n’aurais qu’à me laisser guider. Je me suis contenté de prévoir quelques aspects pratiques. D’acheter les verres et les bougies. D’aller chez Jacky. Il m’a donné sa fameuse poudre (me conseillant de ne pas exagérer le dosage, le piment étant très fort), non sans me poser une farandole de questions, un peu déçu que « Beau gosse » n’officie pas chez lui. Je lui ai promis de tout venir lui raconter ensuite. Un mensonge, bien sûr. C’était mon histoire, à moi, précieuse et douce. Je n’avais nulle envie que Rico vienne mettre son nez là-dedans.

Je flottais dans mes rêves. Je n’étais pas amoureux, cela ne serait pas tout à fait exact de dire cela. J’étais heureux. Oui, heureux ! Moi ! Moi qui suis si peu apte au bonheur. J’étais amoureux de ce bonheur, tout neuf. L’attente ne fut nullement stressante comme j’aurais pu le craindre. L’air était léger. Mes caresses des tissus, encore plus tendres. Pourtant, je devais réaliser un capitonnage avec une toile d’embourrure spécialement rugueuse, qui n’aurait dû évoquer aucune douceur au toucher. Le capitonnage est un travail de force, mené avec des outils – carrelets et autres tire-crin – sortis d’une panoplie de bourreau du Moyen Âge. Habituellement, je m’y engage comme j’appuie sur les pédales de mon vélo, plongeant dans mes vagues d’efforts et de douleur. Mais je n’avais plus de goût pour la souffrance. La toile rugueuse me donnait le plaisir de la soie.

Le jeudi est arrivé très vite. Mon vélo du matin a semblé glisser sur le paysage ; une douce promenade. Des oiseaux sifflaient rieurs au bord du canal. J’aime le rire des oiseaux. Le soir, pour la musculation, cela a été un peu différent. Je n’ai pas trop osé me laisser aller à la souffrance ou au rêve, j’ai soulevé la fonte avec économie, l’œil rivé sur ma montre. Inutile d’insister, j’ai pris ma douche. Le grand moment était sur le point d’arriver, et à nouveau tout changeait en moi. Mon sang circulait plus vite, le chaudron à produire les émotions avait été remis sur le feu. Pas les sensations tendres et légères de ces deux jours, celles qui avaient converti en soie le vilain calicot. Non, les décharges violentes, imprévisibles, mauvaises. Qui déclenchent des torrents de frayeurs et de honte mêlées.

À 19 h 30, je me suis posté face au Bar du coin. Infiniment trop tôt. J’étais là, inconfortable idiot, sur le trottoir, à devoir attendre une éternité. Toutes les angoisses oubliées pendant ces deux jours ressurgissaient maintenant, les vannes étaient grandes ouvertes. Ma gorge se serrait, sèche. Mon ventre se nouait. Mes muscles se raidissaient. Des tremblements me secouaient par intermittence. J’habitais un organisme en voie de dislocation. Je voyageais dans des pensées tout aussi déliquescentes. Minute après minute, mon désastre intérieur prenait des allures de catastrophe. Le mal-être devenait insoutenable. Je devais fuir. L’idée se faisait obsédante, il me fallait fuir absolument, tout de suite, quel qu’en soit le prix à payer. Mille fois déjà, dans des situations bien moins pires, j’avais fui. Cette fois cependant, la voix de Charlène m’en empêchait, me rivant à mon bout de trottoir tel un réverbère. Raide et figé, bête comme un réverbère. Elle m’avait fait confiance. Si gentiment. Elle m’avait pardonné. Elle avait tout effacé, me sortant de l’enfer où j’avais frôlé la mort. Je ne pouvais pas, JE NE POUVAIS PAS m’enfuir une seconde fois. Je devais même refuser d’en délibérer in petto. La fuite m’était absolument INTERDITE. Je me suis figé encore davantage pour empêcher tout mouvement, plus raide, plus réverbère que jamais.

« Sami ? »

Je ne l’avais pas vue arriver, par-derrière. Elle avait (légèrement, très légèrement, très doucement) pris mon coude dans la paume de sa main pour opérer sa volte-face. (Si j’étais amateur d’humour, je pourrais dire qu’elle m’avait utilisé comme un réverbère, et que j’avais très bien joué ce rôle, fixement planté sur mon trottoir !) Elle me faisait face, incroyablement près. Et elle m’embrassait pour me dire bonjour ! Ce n’est pas la fille qui rêve, c’est une fée ! La fée qui rend simple la vie compliquée. J’avais oublié le problème de la bise. Elle venait de le résoudre avant même que j’aie eu le temps d’y penser. Avec tant de naturel et de spontanéité que j’ai réussi à l’embrasser correctement. D’habitude j’ai du mal à régler la bonne distance, je reste trop loin dans mon mouvement d’approche, ou je cogne la pommette. Or ce petit bisou s’était étonnamment produit sans encombre, comme entre deux vieux amis qui se retrouvent. Cela m’a fait un bien fou. Elle avait même réussi à poser un coin de ses lèvres sur ma joue, je l’ai très bien senti. (Moi je n’y arriverai jamais, je tourne trop la tête dans l’autre sens, mais qu’importe.) Elle me sortait de l’enfer et guérissait mes maladresses ; mon corps lui-même se dénouait. Une fée ! Je n’avais pas sursauté quand elle m’avait touché le coude, nous nous étions embrassés comme de vieux amis. Le bonheur. Elle m’a fait un grand sourire, les yeux rieurs.

— Alors, on y va, on monte chez toi ? C’est parti pour la super margarita ?

— Oui, c’est juste là, à côté.

Les cent mètres à parcourir jusqu’au 19, rue des Petits-Lapins ont été moins évidents. Je n’ai rien trouvé à lui dire. (« Silence ! Je crois qu’il veut dire quelque chose ! ») Rien à lui dire. J’ai pensé un instant lui raconter que j’étais arrivé trop tôt, et évoquer cette image qui m’était venue, de moi en réverbère, pour la faire rire. Mais l’image m’était venue parce que j’étais raide, et je ne voulais pas lui dévoiler cette fragilité. Et puis je n’ai pas un talent comique. Je ne trouvais donc rien à dire, et je n’ai rien dit. Curieusement, ma fée s’est révélée alors moins magique. Elle n’a pas résolu ce problème. Peut-être avais-je sur elle une mauvaise influence ? Car elle ne trouvait, elle non plus, rien à dire. Les cent mètres ont été longs, très longs. Nous marchions sans un mot, séparés, étranges étrangers l’un à l’autre pourtant promis à devenir des intimes. Nous marchions vers une promesse d’amour, peut-être. Mais d’un pas qui avait les allures d’une marche funèbre.

Continuer : partie 3 sur 4