Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 10 sur 17 · partie 5/8

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Correspondance

1958. Lettres 283 à 442

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

il faudra m’avertir.

Peut-être que de Gaulle dissimule encore une assez grande

politique, dont l’effet sera d’annihiler nos communistes, sans nous

détacher de l’Amérique, au contraire : ce serait un rapprochement

avec la Russie.

Je ne vois pas d’autres façons de protéger la France : être

considéré par les Russes comme un gentil pays (genre Monaco,

Finlande) que l’on ne veut pas ennuyer. Les Russes (ils l’ont dit)

considèrent notre parti communiste comme le plus sot en Europe. Ils

peuvent en faire le sacrifice (et aussi du côté de l’Afrique). Le sourire

d’un bourgeois, ils donneront beaucoup pour l’avoir.

Camille vous remercie. Sa peine vient de ce qu’elle a acheté ses

cuivres au plus haut. Pour se racheter, il faut être riche.

 

À vous,

J.

 

358 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 17 juin 1958

 

Cher ami,

 

J’ai fait aujourd’hui un charmant tour dans les montagnes.

« Encore une journée à la P.M. », direz-vous. Réveil à 4 h, avec les oiseaux. Courses à Lausanne à 6 h. Cheval de 6.30 à 8.30 (un peu tard

pour la saison et pour les mouches). Marché aux fleurs et aux puces

jusqu’à 10 h. À 10 h, j’ai enfilé le Rhône et le Valais. Brigue à midi. À

1 h 30 Grimsel, le glacier du Rhône, que je voulais montrer à Hélène.

Elle a trouvé ça, très justement, bien moins frappant que la mer de

Glace. La neige, à 2000 m, avait encore 5 m de haut ; on passait en

voiture, mais à sens unique. Les rhodos nains étaient en fleurs.

Descendu sur Interlaken, les lacs de Thun et Brienz, monté à la

Jaunpass, qui domine la Gruyère et redescendu sur Bulle. Personne

ne prend ce « pas » ; les autos filent sur Lucerne à l’ouest, ou sur

Gstaad-Zweisimmen à l’est ; elles négligent ce pas sauvage, d’un vert

intense, avec des noirs suspendus d’une violence terrible et des

torrents « horribles », comme disaient les voyageurs du e XVIII .

Au retour, lu les journaux ; ils annoncent une conférence « au

sommet » franco-italienne ! C’est un sommet qui ne donne pas le

vertige. À part ça, la presse mondiale se voile la face devant

l’exécution d’Imre Nagy 1. Comme si les bolcheviks, les alliés chéris de

1944, n’étaient pas toujours les mêmes ! Étrange découverte…

Reproches pour avoir exécuté le général Malater, que l’URSS avait

chargé de négocier avec les insurgés (ce qu’il a fait) et avait ensuite

arrêté. Exactement ce que les alliés ont fait avec l’amiral Dönitz 2 ;

travaux forcés au lieu d’exécution, c’est tout.

Samedi, je décide de traverser la France, de la ceinture par le

milieu ; j’irai à Royan, mais sans recommandation, car je redoute

l’amabilité d’un comité d’initiative alerté par votre gentillesse. J’aime

mieux manquer des choses que de les voir trop bien. Je remonterai

d’Aunis en Vendée, de Vendée à Paris où je vous donne rendez-vous

le 1er ou le 2. Merci pour le prix Rivarol. J’ai tout expliqué à

Photiadès, qui va accepter.

Je suis près de vous.

P.

 

1. Imre Nagy (1896-1958), homme politique hongrois, exilé à Moscou en 1919, revenu en Hongrie avec les troupes soviétiques en 1944, président du Conseil de 1953 à 1955 puis en octobre 1956, arrêté, condamné à mort et exécuté.

2. Karl Dönitz (1891-1960), amiral allemand, successeur désigné de Hitler, condamné à dix ans de prison au procès de Nuremberg en 1946 et libéré en 1956.

 

359 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

18 juin 1958

Cher ami,

 

Une journée de vous, bien choisie, a quelque chose de

monstrueux. Il faut partir de là, pour vous connaître, si l’on peut. Si

jamais vous mourrez, ce sera en faisant explosion.

Cela me serre le cœur de vous voir partir sur les côtes de Royan. Je

n’ai pas songé à arrêter Fabre-Luce quand je l’ai vu partir pour

Madère. C’est une pauvre petite nature pour les myopes. Là-dessus,

Royan, une architecture de techniciens. Rien qui soit beau ; il faut

tout apporter dans cette auberge espagnole.

En tout cas je vous conseillerais tout de même de vous arrêter au

syndicat d’initiative ; vous demanderez le directeur, Jean Boulan ;

vous lui direz votre nom à l’oreille, et de ne pas broncher, de ne pas

l’ébruiter. Il sera discret, il l’est de nature. Homme agréable, dont les

renseignements seront utiles.

Vous trouverez facilement un hôtel à Royan. Le Majestic passe

pour le meilleur, sans rien de tellement majestueux. Le meilleur de

tous, assez cher (et même très) c’est l’hôtel du Golf à Pontaillac.

 

À

À Ronce, bon petit hôtel, bon poisson frit, hôtel du Grand Chalet.

Vous pouvez dire votre nom, mais ajoutez que vous êtes mon ami ; ce

ne sont pas des lettrés. Il y a seulement 10 chambres. Choisir la plus

tranquille (insister). La mer basse, sur cette lagune, ou haute, ce sont

deux paysages. Un coup d’œil dans la forêt. Si vous ne faites que

déjeuner à Ronce, plutôt l’Auberge de la plage. Toute petite auberge

(dire mon nom). La très bonne cuisinière a fait son éducation chez

des princes. Mais vous ne mangerez jamais que la pêche du matin

(par hasard, un petit gigot exquis). Le seul restaurant de la côte, c’est

celui des grottes de Meschers (si vous allez à Talmont). Je veux dire :

le seul très bon. Le nom m’échappe. Il est célèbre (mille francs). Une

famille de restaurateurs habite luxueusement ces grottes depuis un

siècle. Curieux. Et partout, un océan de boue. J’ai demandé à Jean

Boulan des précisions ; je ne suis pas sûr que la côte (en certains

endroits) dévore l’océan. Ce sont peut-être des soulèvements de sable

dans l’océan, qui font ce trouble général. Sur l’eau bourbeuse, la

lumière. En somme c’est la vie.

On n’admet pas, et il faut l’admettre, que la Russie considère la

Hongrie, Pologne, etc… comme ses propres territoires. Exécuter les

citoyens qui se révoltent chez vous, c’est l’usage. Ce qui serait

intéressant, c’est de savoir comment la Russie se comporte à l’égard

de l’Autriche et de la Finlande ; et surtout si son idée secrète est

d’étendre, ou non, des territoires personnels. Ce n’est pas sûr. Sauf

du côté du Bosphore, ce qui est excusable.

Il n’y a que Franco qui a été clément avec ses insurgés.

Ne pas manquer l’église de Vaux.

 

Votre

J.

 

É

P.-S. Écrivant ce matin à Boisdeffre, pour lui faire des compliments

sur son livre 1 (en somme pas mal) qu’il ne m’a pas envoyé d’ailleurs,

je lui rappelle que c’est aujourd’hui grande cérémonie à Paris où de

Gaulle fête, sans doute ce que nous avons vu vous et moi, et que je

n’ai pas besoin de vous dire : l’Europe en morceaux, les Empires

coloniaux dissous, les Russes à Weimar, etc…

À Royan, voir le temple protestant, le mardi, et la voie qui y mène.

 

1. Pierre de Boisdeffre, Une histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Éd. Le Livre contemporain, 1958.

OceanofPDF.com

360 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 18 juin 1958

 

Cher ami,

 

La presse continue à s’indigner du traitement infligé par les

moscovites aux patriotes hongrois : « Peut-on être aussi moyen-âge,

aussi tartare ! » Il y a 14 ans, on adorait ces mêmes alliés et le pauvre

Pierre Malo, rédacteur en chef de La Dépêche de Tanger, a eu 7 ans de

travaux forcés, avec chaînes aux pieds, pour avoir envoyé au Petit

Parisien, en 44, un reportage sur Katyn où il disait ces choses.

Il y a ici un peintre valaisan fort gentil, Paul Monnier, qui avait

épousé une Française ; au cours d’un voyage en Espagne du couple,

elle est morte. Monnier a voulu ramener le corps en Suisse ; il paraît

que c’est interdit ; l’Espagne n’est pas comme la mer, elle ne rend pas

les cadavres (Pourtant le putridero est plein, à l’Escorial ?) Bref, ce

mari modèle décida d’emporter sa femme, coûte que coûte ; il paya le

silence du médecin, en sa compagnie mit, de nuit, le corps à côté de

lui, le conducteur, dans sa voiture, et l’appuya sur la portière ; il fit

ainsi le voyage jusqu’en Suisse, la défunte ayant sur ses genoux son

passeport, qu’aux frontières son mari, en descendant, lui prenait des

mains. C’est du Maupassant, non ?

Une autre belle histoire que vient de me raconter Dorothy Palffy

que vous connaissez ? Si je vous en ai déjà écrit, excusez. Le comte et

la comtesse *** étaient réfugiés dans leur cave à Budapest, au

moment de l’entrée des Russes, avec d’autres personnes de condition.

Entrent un médecin militaire russe et un jeune capitaine. Ils

examinent le tas humain, en extraient une belle anglaise, Lady F. La

comtesse ***, imaginant qu’en qualité de sujette britannique, celle-ci va être libérée, la supplie de l’emmener, se cramponne à elle. Mal lui

en prend, car, au cours d’un dîner orgie, au mess russe, installé dans

le salon de la maison, devant les domestiques hongrois terrifiés, les

deux bolcheviks violent les deux femmes. Lady F., qui est le lot du

médecin, se débat en vain comme une folle, tandis que la comtesse

ouvre ses jambes avec philosophie, et même non sans plaisir, car

lorsque le capitaine russe s’en va, elle le suit des yeux. Le comte ***

rentrant chez lui, trouve la comtesse pensive, accoudée à la fenêtre.

Puis Lady F. s’échappe, arrive en Suisse, où elle se plaint de ganglions

au cou : on s’aperçoit qu’elle est vérolée… jusqu’au cou. Arrivent les

événements récents de Hongrie ; le comte et la comtesse *** ont

l’occasion de quitter le pays (elle, née ***, avait des protections).

Mais le comte refuse : « Puisque vous aimez tant les Russes, Madame,

nous resterons. » Et ils restèrent, à l’admiration de leurs paysans qui

dirent au comte : « On voit que vous êtes un des nôtres — Je ne suis

pas un des vôtres, répondit ***, je suis un Magnat 1 et je tiens à mon

honneur. » Quelle nouvelle ! très Barbey d’Aurevilly.

 

Votre

PM.

 

1. Grand du royaume en Hongrie et en Pologne. Paul Morand reprendra cette anecdote dans son Journal inutile, op. cit., t. 1, p. 325-326.

 

361 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 4 juillet 1958

 

Cher ami,

Grâce à H. Muller, 1 Carrefour a un drôle d’aspect : ma photo

offerte à l’idolâtrie de quelques-uns et, à l’autre page, celle de

Malraux offerte à l’admiration de tous, sous le titre : un fidèle du

temps du silence et de la solitude. Il s’est, depuis, rattrapé. Malraux

(qui n’est pas le pluriel de Maurois, heureusement) est houspillé par

Mauriac dans 2 Le Figaro littéraire. Mauriac ose, tout en n’osant pas,

comme Gide. Il est le même que dans ses gestes ; lançant une grosse

erreur, et se mettant, par gaminerie, la main devant la bouche, pour

la rattraper et se faire pardonner. Malheureusement, il insulte en

public et se fait pardonner en privé, ce qui est lâche.

Suis arrivé en 10 h ici, sous les orages qui m’accompagnent depuis

6 semaines. Grente vient de dire : « S’il ne retire pas Hécate, je vote

pour lui. » Tout cela est sénile et lamentable. Comment ai-je pu,

comme dit Cocteau, qui m’en demande pardon, « tomber dans ce

piège » ? La mère Gregh est morte ; que Jéovah ait son âme ! Gaulle a

remercié Jean-Pierre Giraudoux d’un livre dédicacé, avec ces mots :

« Les orages se lèvent sur la tête de ceux qui ne le désirent pas. » Il ne

manque pas d’esprit, mais à la T.V. quel vilain corps informe, un gros

sac. Et ce képi ridicule, en tuyau tronqué, mis à la mode en 1918.

Je suis à Vevey depuis une heure et j’ai envie de partir pour la

Sardaigne, tant il pleut. H. Muller est venu dîner l’autre soir,

charmant et drôle. J’ai invité Nimier à déjeuner à l’Auto, hier ; il était

adorable, seul. Les femmes le rendent fermé et triste. Déon a dit :

« Les célibataires ne se marient pas parce qu’ils prennent le mariage

au sérieux. »

 

À vous,

PM.

1 er . Carrefour , 1 juillet 1958, p. 1. André Malraux était représenté félicitant des parachutistes lors d’un meeting aérien au Bourget.

2. François Mauriac, « La bataille des bulletins blancs », Le Figaro littéraire, 21 juin 1958, p. 1-11.

 

362 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 8 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Ci-joint une lettre à Cocteau (copie 1), pour vous amuser. À la

radio, hier, pour excuser ses succès, gentiment, il a dit qu’il était de

cent académies et qu’il recevait « une raclée d’honneurs ».

« Malraux, ministre des Idées 2 », dit la presse. On est toujours

l’homme d’une idée. En 1925, lorsque Malraux est venu me voir dans

ma clinique de Saïgon, il m’a dit : « Je viens ici acheter une

imprimerie pour répandre, depuis Canton, où je travaille avec

Borodine, l’idée révolutionnaire. » Moi, depuis 1917, je pensais sur la

révolution russe ce que j’en pense en 1958. Je ne suis pas ministre ;

Malraux l’est ; et sa dernière déclaration au mardi de la presse, c’est :

« Il importe avant tout de neutraliser le Parti communiste 3. »

À Meschers, les soles venaient d’Arcachon, et les homards de

Roscoff (j’ai vu les caisses d’expéditeurs). Vous l’avais-je dit ? Les

églises de Rioux, Echellais, Melle, Thouars, toutes des châsses vides de

leurs bijoux.

J’espère que vous reviendrez sur votre décision de ne pas monter à

Crans en août. Je m’en faisais un tel plaisir.

 

À vous,

PM.

1. Cette copie ne figure pas dans la lettre.

2. André Malraux, ministre délégué à la présidence du Conseil, avait été chargé des attributions dévolues au président du Conseil en matière de radio, télévision et presse du 12 juin au 7 juillet 1958.

3. Conférence de presse du mardi 24 juin 1958.

 

363 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

9 juillet 1958

Cher ami,

 

Votre lettre du 4 et celle du 8 sont arrivées ensemble ce matin.

Nous devions aller en Suisse, à Crans, une dizaine de jours, chez

J. Solvay qui nous avait invités. J’en étais heureux, parce que j’ai

toujours désiré connaître Crans, et je ne peux y aller qu’en août

(autrement, c’est trop rude pour moi) et en août, il me faut

l’assistance de J. Elle a changé d’avis, craignant le froid, je crois. Ce

sera pour une autre année, elle me l’a promis.

Nous devions aller à Sorrente en septembre, invités par

Tramontano, et Caracalla facilitait les choses. Tramontano préfère

août, à présent. Ce n’est pas décidé encore. Je ne sais ce que nous

ferons. Je pense au repos de Camille. Moi, je n’y tiens guère. Je suis

bien ici. C’est une habitude que l’on prend, comme d’autres, de ne

pas bouger.

Il ne pleut pas beaucoup à La Frette ; un peu. Ce qu’il faut pour

des fleurs qui aiment la pluie. Ces fleurs sont vraiment une distraction

pour moi. Ce qui est douloureux c’est d’être cloué chez soi, comme

Chateaubriand, passé 70 ans. Il avait trouvé un remède : il retouchait,

il caressait le manuscrit des Mémoires, comme un chat dans la

chambre. Je voulais l’imiter. J’avais en vue un gros livre, le seul que je

puisse écrire ; à petite dose ; je pensais qu’il me tiendrait chaud jusqu’à la fin de mes jours, sans le publier. J’en ai terminé la première

partie. Elle se tient bien, elle me plaît. Voilà que le chat a envie de

courir, et va sauter par la fenêtre. Une œuvre terminée demande

l’imprimeur. Et pourtant, je sais que « publier », ce n’est qu’une

déception. Je garderai ce premier tome encore l’année prochaine, je

crois. Il paraîtrait en 60, chiffre rond. Les pages qui vous concernent

(Tolstoï, Proust et vous) seraient pour le II, bien plus tardif, ce que je

préfère. Peut-être que je terminerai sur Tolstoï. Mais pour le tome I,

j’ai écrit hier dix lignes sur vous ; elles contiennent l’essentiel. Je peux

donc mourir. Dans ce livre (court) il y a de tout, et assez bien lié.

L’harmonie de ce méli-mélo, c’est la réussite de l’affaire ; une partie

est politique (15 pages) de 1900 à Yalta. C’est cela que je brûle de voir

« paraître ». Je m’explique sur l’Occupation.

Soles d’Arcachon et homards de Roscoff, il n’y a pas de meilleure

provenance (Meschers). Le poisson local, c’est l’esturgeon (on le

prépare bien à Meschers ; ce que j’ai pris). Sur cette côte (Royan-

Ronce) on ne trouve que des setsus (soles minuscules, exquises) et

des raietons (minuscules raies). On les vend dans les rues à 6 h du

soir pêchés le matin. Des sardines aussi. On n’ose servir ce populaire

régal que dans les mauvais lieux. J’en raffole ; je ne mange rien

d’autre ; cela ne se trouve pas ailleurs.

 

À vous,

J.

 

P.-S. Votre livre (nouvelles) n’est pas d’une grande année. Mais

c’est très bon. Nourissier est ravi de vos plages.

 

364 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 9 juillet 1958

 

Cher Chardonne,

 

Je viens de lire des souvenirs du gentil Marcel Arland 1. Tout le

monde s’aime, merveilleux amis, auteurs d’immortels chefs-d’œuvre ;

on s’em-brasse, on se pleure. Bref, l’atmosphère des répétitions

générales. Quand on pense à ce petit monde qui se hait, se déchire,

vomit des mots affreux que, dans ma jeunesse, on nommait rosseries,

on trouve que l’atoll du Pacifique a du bon. Voilà Malraux

débarqué 2 ; il paraît qu’à ses premières conférences de presse, on l’a

pris pour un fou. Georges Bonnet 3, qui a déjeuné ici ce matin, dit que

le général va avoir au referendum une très grande majorité. Que

partout, en Périgord comme ailleurs, ce n’est plus le préfet qui

commande, c’est le général ou le colonel. Nimier s’annonce pour

après le 14 juillet. Nadine, en Bretagne.

Lu Arts d’il y a 2 ou 3 semaines ; excellente critique du roman de

Nourissier. J’ai lu les pages nous concernant dans la Littérature de

Kléber Haedens qui vient de paraître 4. Vous y êtes traité

honnêtement, sans plus ; ce qu’il dit sur moi est sec, sec comme le

coup de revolver dans l’oreille après exécution. À propos de K. H. (de

qui je n’attendais d’ailleurs rien, et à qui je n’avais rien demandé, ni

fait demander) Pierre Benoit m’avait annoncé un article de grande

presse où les XI auraient été pris à partie, à l’occasion du vote blanc ;

je ne lis pas d’autres journaux que ceux envoyés par vous, mais je n’ai

entendu, si j’ose dire, que son silence.

Si vous lisez le livre de Sérigny sur l’Algérie 5, dites-moi ce que vous

en pensez ; on me le recommande. J’ai bien aimé Sur la plage de Nevil

Shute, que Stock m’a envoyé. C’est de l’excellente science-fiction.

Je vois sur la carte qu’entre la pointe sud de Ronce-les-Bains et le

phare de la Coubre, il y a encore un vide, du genre hic sunt leones,

intitulé Côte sauvage. J’aimerais explorer cela, le vide m’attire. Est-ce une hérédité altaïque ? Les déserts me fascinent ; les gobis et les

saharas ont toujours eu, à mes yeux d’enfant, un prestige

extraordinaire, et ce que, depuis lors, j’ai vu de l’homme n’a pas été

fait pour atténuer ce goût. Si vous lisez les pages, d’ailleurs

absolument insignifiantes, que je consacre aux bains de mer lusitano-

andalous 6, dans la prochaine Revue de Paris, vous y verrez le

témoignage de cette attirance pour les plages inconnues, les grands

sables de l’embouchure du Guadalquivir. Mon livre sur les bains de

mer ne vaudra que par l’ensemble, par une sorte d’élan rétrospectif

d’un vieillard fou d’eau salée et encore tout barbouillé de vie sauvage,

à un âge où il ferait mieux de penser à l’éternel repos et au bain dans

le Styx.

 

Votre ami

PM.

 

1. Sans doute La Grâce d’écrire, Éd. Gallimard, 1955.

2. André Malraux avait été nommé, le 7 juillet 1958, ministre délégué chargé de l’expansion et du rayonnement de la culture française.

3. Georges Bonnet (voir n. 4 p. 302) avait été réélu député de la Dordogne aux élections de 1956.

4. Kléber Haedens, Une histoire de la littérature française, Éd. Grasset, 1958. Dans la réédition de 1989, le texte relatif à Chardonne se trouve aux pages 342-343 et celui sur Morand aux pages 352-353.

5. Alain de Sérigny, La Révolution du 13 mai, Éd. Plon, 1958.

6. Paul Morand, « Sur le sable, au Portugal et en Espagne », La Revue de Paris, septembre 1958, p. 32-41.

 

365 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

10 juillet 1958

Mon cher ami,

 

L’Histoire de la littérature de Kléber Haedens, a été écrite de chic,

sans un texte sous les yeux, et publiée sous l’Occupation 1. Nouvelle

édition un peu retouchée, plus convenable à mon endroit, imprimée

vers 1948. C’est cette seconde édition, qui est réimprimée, sans

retouches (parce qu’elle était déjà composée). En 1948, vous et moi

n’avions pas du tout la même figure à ses yeux. Pas du tout. Ainsi aux

yeux de Clouard. Et de bien d’autres. C’est une transfiguration qui

s’est produite. Le cas n’est pas fréquent. L’inverse abonde (de plus en

plus, Gide s’efface ; et Malraux s’évanouit).

Il ne faut pas nous plaindre. Sûrement Kléber ne pensait pas que

ce livre vous viendrait sous les yeux.

Vous pouvez dire au Cardinal que vous ne demanderez pas la

réimpression de Hécate. Cet engagement ne vous liera pas beaucoup.

C’est l’éditeur, tout-puissant dans ce cas, qui décide. Je crois

comprendre que vous maintenez votre candidature en octobre. Si

Gilson est en France… si le Cardinal… si vos amis… cela se défend. Je

n’ai aucune opinion. Nous en parlions hier avec Nimier et la

conclusion était : ce qu’il fera sera bien.

Après cette conversation, j’allais vous écrire au sujet de ses

vacances. Il m’a dit : « Je n’en prendrai pas. » Je serais très content de

passer l’été à La Frette ; et c’est peut-être ce qui se produira. Mais lui,

jeune, qui a respiré Paris un an, ce n’est pas possible. Les vacances

qu’il lui faut (je lui conseillais début septembre) sont faciles à trouver.

Il ne veut pas de distraction, il veut du silence (après sa nursery), se

recueillir et respirer. Je lui ai conseillé Ronce ou Vevey. À Vevey, si

vous y êtes, il y a plusieurs combinaisons possibles. En tout cas vous ne

pèserez guère l’un à l’autre, dans toutes les circonstances. Vous me

dites qu’il s’annonce après le 14 juillet. Il ne m’a rien dit, et m’a laissé

parler. Les êtres secrets ne sont pas d’un maniement facile.

La Côte sauvage, c’est la côte après Ronce, que l’on voit de Ronce,

vers l’Océan. Vous n’y trouverez pas tout à fait le vide. Il y a des pins,

assez souffrants ; et sur le bord, des sables mouvants. Il faut y aller à

pied. Il y a une côte « sauvage » aussi, d’un côté de l’île d’Oléron, face

à l’Océan, mais il y a quelques habitations. La côte ensablée, entre

Ronce et la Coubre, est vraiment farouche. Le soleil l’adoucit.

Nourissier m’a parlé de vos « plages » avec un saisissement ; j’ai

mal compris, il ne s’est pas expliqué. C’était de l’admiration un peu

suffoquée ; sans doute suprême (un étonnement marqué). Il nous a

présenté sa fiancée (dont je connais les parents) et qu’il m’annonce

depuis un an comme une beauté. C’est un petit rat maladif (elle a

vraiment une maladie de foie), une petite maugrabine, les lèvres

grises, qui a, dit-il, mauvais caractère. Je la crois très bien,

moralement. Enfin, c’est de l’amour. Heureusement, il est aveugle.

 

Votre

J.

 

1. Éd. Julliard, 1943.

 

366 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Je vous disais, dans ma dernière lettre, je crois, que le livre auquel

je travaille en ce moment, paraîtra par tranches ; la première (200

pages environ) paraîtra sans doute en 1960.

Dans la première tranche, je vous le disais, j’annonce que je

parlerai de vous plus tard (après Tolstoï et Proust) ; mais tout de

suite, dans cette première tranche, il y a 20 lignes (et non pas 10) sur

vous, et qui disent bien des choses. Je voudrais terminer ce morceau

en citant quelques lignes de votre dernière lettre, qui éclairent bien

ce qui précédera. Je rappelle, avant que ces lignes ne sortent de votre

tête légère (est-il trop tard ?) qu’il s’agit du passage sur les bains : « Le

vide m’attire… etc… jusqu’à… un vieillard fou d’eau salée et encore

barbouillé de vie sauvage… bain dans le Styx 1. »

Oui, Kléber serait navré s’il pensait que la nouvelle réédition de

son Histoire de la littérature vous est venue dans les mains. Cette

réédition ne fait l’objet (comme c’est le cas toujours) d’aucun

« office » ni service de presse. On sert les commandes voilà tout. Trois

par an, sans doute. Elle est oubliée.

 

Votre

J.

 

P.-S. À la pointe de la Côte sauvage, il y a le pertuis de Maumusson.

Je n’y suis jamais allé (c’est une heure de marche depuis Ronce). De

Ronce, on voit quelquefois cette pointe écumer. Les vagues

s’ordonnent en soulèvement blanc.

Nimier, qui n’est pas bien au courant de la question de l’histoire

de Kléber, avait emporté le volume chez Hecquet hier soir. Blondin

était là, et a vu qu’il n’était pas nommé (ami intime de Kléber). Par

téléphone, à l’instant, j’ai pu calmer tout ce monde.

 

1. Ce passage sera effectivement publié in Le Ciel dans la fenêtre (Albin Michel, 1959).

367 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

 

14 juillet 1958

 

Cher ami,

 

J’étais dans les montagnes ; en redescendant, je trouve vos lettres

des 10 et 11 juillet. Les Français sont moins nombreux que les autres

années, vu qu’on leur a coupé les devises. Si on leur coupe le pétrole,

après l’affaire d’Irak 1, on n’en verra plus. Par contre les Belges fuient

en masse leur exposition 2.

L’affaire d’Irak est capitale. Un gros pan, le plus gros, de la grande

muraille américano-orientale s’écroule. Israël est encerclé ! Hitler rit

dans sa tête de mort.

J’ai écrit la 1re scène de Byzance dans les bois. La « transfiguration »

depuis 48, vous en êtes, pour la plus grande part, l’artisan. Vous avez

expliqué aux jeunes ce qu’ils sentaient vaguement. Pour l’Académie,

tous me demandent de faire la planche. Ce n’était pas mon avis ; au

fond, je n’avais pas d’avis. « Vous nous appartenez », disent-ils. J’aime

me laisser faire, étant, quand j’agis, brutal et maladroit. Je vais

demander à Nimier de m’accompagner au début de septembre en

Bretagne, pendant la cure d’Hélène à Bagnoles. Peut-être Nadine ne

me le permettra-t-elle pas ? Je suis comme Marie Laurencin : j’aime

les êtres séparément ; les couples m’effrayent. Le saisissement de

Nourissier vient, comme je vous l’ai dit, du rythme absurde et païen

de ma vie physique.

Le numéro de la dernière 3 N.N.R.F. , excellent, malgré Judrin !

Revel se fait taper sur les doigts. C’est au tour du professeur de

souffrir. La rage du bonheur 4 de la Lausannaise Mahyère fait beaucoup de bruit ici ; D. Aury écrit d’elle : « Pourquoi cette

impossibilité d’avoir un contact 5 ? » C’est le drame de tous les juifs :

ils se cherchent tous sans jamais se trouver. Le Juan Rulfo 6 est bon.

Il est 8 heures moins cinq. Le facteur arrive ; il est temps de me

dire

 

Votre ami

PM.

 

1. La monarchie irakienne avait été renversée le 14 juillet 1958, à la suite d’un coup d’État organisé par le général Abd al-Karim Kassem (1914-1963).

2. L’Exposition universelle de 1958 se tint à Bruxelles du 17 avril au 19 octobre.

3. Allusion à la note de lecture de l’ouvrage de Jean-François Revel, Pourquoi des philosophes ? er ( La Nouvelle Nouvelle Revue française , 1 juillet 1958, p. 135).

4. Eveline Mahyère, Je jure de m’éblouir, Éd. Buchet-Chastel, 1958.

5 er . Dominique Aury, « La rage du bonheur », La Nouvelle Nouvelle Revue française , 1 juillet 1958, p. 179.

6. Juan Rulfo, Pedro Paramo, Éd. Gallimard, 1958.

 

368 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 19 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Si Balfour 1 n’avait pas installé Israël, en 18, en Palestine, ce qui

était évitable, et si T. E. Lawrence, ce Malraux pédéraste, n’avait pas

libéré les Arabes des Turcs exécrés, qui sont maintenant notre seul

allié sûr, nous n’en serions pas là… Londres envoie 2 000

parachutistes ; un verre d’eau pour un incendie. Ces pays-là n’ont pas

de frontières ; tout s’y tient ; il suffit de tirer par un bout pour que le

bâti se découse et pour que tout vienne… ou s’en aille. Pendant la guerre de 14, je voyais souvent Balfour à Londres, soit chez Lady

Cunard, soit chez la duchesse de Rutland (les Souls, les âmes, c’est-à-

dire la société 2 highbrow sophisticated). Je l’entendais dire : « D’abord, il

faut punir les Turcs d’avoir passé à nos ennemis. Ensuite, il faut

détacher des Allemands l’opinion juive mondiale, qui leur est

favorable ; faisons donc quelque chose pour elle. » Il craignait aussi

que la Palestine fût réclamée par nous, Français, à la paix, ou par les

Russes, à qui nous avions promis Constantinople.

Pour ne pas m’éloigner d’Hélène, à la fin de 1917, après le départ

de Briand 3 4 , j’ai failli aller avec Georges Picot en Palestine ; je serais

entré avec lui et Sykas, dans les premiers à Jérusalem. Je le regrette ;

même avec un grade infime d’interprète (ou plutôt grâce à cela)

j’aurais vu des choses plus curieuses qu’à Madrid, et à Rome, où je

m’ennuyai comme un rat mort.

Nimier arrive. Il a eu une crise cardiaque et a besoin de repos.

Qu’en pensez-vous ? Est-ce héréditaire ? Je vais le faire voir par

Mahaim, le meilleur cardiologue suisse.

Autre tourment : le martyre de Pierre Benoit ; il voit sa femme

perdue ; il est obligé de jouer la comédie ; quand il ne peut plus, il

s’en va ; l’absence, c’est encore plus affreux ; on ne devine pas si elle

(Marcelle) sait ; elle parle d’une incompréhensible maladie

tropicale ; elle veut vivre ; elle est trompée ou se trompe-t-elle ?

La Fin de Byzance avance.

Terrible, la radio : des acteurs rares et monologuant, ennuient.

Des acteurs nombreux, et qui hurlent, font vibrer le micro, on n’y

comprend plus rien. Il faudrait des acteurs qui fassent semblant, sans

crier. Le théâtre n’étant que du trompe-l’œil, il y faut aussi du

trompe-l’oreille. Cette frénésie des acteurs actuels est une fausse

violence.

Tout à vous,

PM.

 

P.-S. Claude Roy m’assène une comparaison Claudel dans son

dernier livre 5 et m’appelle : le fade Morand ! Si j’étais fade, je serais à

l’Académie, non ?

 

1. Arthur James Balfour (1848-1930), Premier ministre britannique de 1902 à 1905, ministre des Affaires étrangères de 1917 à 1919, avait proposé, le 2 novembre 1917, la création en Palestine d’un foyer national juif.

2. Les intellectuels.

3. Aristide Briand (1862-1932) avait démissionné de la présidence du Conseil le 18 mars 1917.

4. François Georges-Picot, diplomate.

5. La Main heureuse, Éd. Gallimard, 1958.

 

369 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Dimanche [20 juillet 1958]

Cher ami,

 

J’ai lu La N.R.F. avec un mois de retard. Les pages de Paulhan

dont je parlais sont dans l’avant-dernière ; c’est la seconde partie

d’une étude (et la dernière 1) ; la première partie est assez ancienne

(sur le clair et l’obscur). Ce n’est pas facile à lire, quoique très clair.

C’est bien. Même tardif, un mot de vous serait doux à son cœur. J’en

suis sûr. Même un mot.

Les événements de l’Académie vous ont beaucoup servi dans le

public. Pas nui du tout chez les jeunes. Ils ont pris cela du côté

politique, et ont compris. Il s’agit d’une voix, à présent. Si vous êtes

sûr de cette voix nouvelle, pas de question. Si l’on pense que le même équilibre doit se produire, si l’on est même plus pessimiste, je ne

saurais que dire. Tout peut se défendre. Je n’ai aucun avis, ni Nimier.

Très intéressantes vos prophéties. Ce qui m’intéresserait surtout

c’est le rapport aux Affaires étrangères. Est-ce impossible de le

donner dans une revue ?

Je crois que vous avez fait une faute de psychologie ; le cas est rare

chez vous ; c’est une punition, pour avoir jugé des hommes par

catégories ; on s’expose toujours, dans ce cas, à l’erreur. Vous dites, à

propos de la jeune *** (de Genève et non Lausanne) : « Dominique

Aury écrit d’elle “pourquoi cette impossibilité d’avoir un contact ?”.

C’est le drame de tous les juifs… etc. » Elle n’est pas juive. C’est une

jeune fille d’extrême droite, grande amie de Bardèche 2, et pour

comble, elle était antisémite. On la connaît bien chez Stock, où elle

était employée (travaux à l’extérieur).

Je vais vous dire mon opinion sur le Moyen-Orient. Elle se rattache

à l’idée maîtresse de ma vie politique. Il faut toujours s’arranger avec

l’adversaire, si on ne peut pas l’écraser vite, complètement, et sans

alliés. Les trois guerres avec l’Allemagne, terminées par Yalta, ont

ruiné la France et l’Occident. On pouvait « s’arranger » avec

l’Allemagne. Renan le disait déjà.

Le Moyen-Orient n’a pas d’intérêt militaire, puisque l’Orient n’en

a plus. D’ailleurs, plus rien n’a d’intérêt militaire, puisqu’on ne veut

pas faire la guerre. Il s’agit de pétrole. Laissez faire les civils. Ils

connaissent très bien les arrangements. L’un veut acheter, l’autre veut

vendre.

Il y a un monde arabe qui veut régner chez lui. Laissez-le faire. Il

n’a aucun penchant pour la Russie. Ne le poussez pas de ce côté. On

s’accorde très bien avec un pouvoir local indigène. La preuve est faite

en Indochine, où les plantations d’hévéas françaises n’ont souffert de

rien ; et à Suez où tout fonctionne comme avant. De même, jadis, en Malaisie, où le pouvoir était indigène. Quand les Barbeziliens étaient

colons (il y en eut une vingtaine) ils n’allaient jamais dans une

colonie française.

En réalité, il s’agit, au Moyen-Orient, d’une lutte entre l’Amérique

et l’Angleterre, pour le pétrole. Qu’ils s’arrangent entre eux. Ce n’est

plus de saison, ces luttes-là.

J’ai entendu dire à mon fils : il y a beaucoup trop de pétrole dans

le monde. J’ai cru à une boutade. Je viens de lire, je ne sais où : le

Canada ne parvient plus à vendre son pétrole.

Je vous ai dit que j’avais lu le « Portugal » de Giraudoux. C’est

effrayant. Ce qui est grave, c’est qu’il voulait le publier. C’est la

caricature de son talent. Très gênant. Lise 3 aimait bien Léon Blum,

qui n’avait pas une vilaine figure. Elle m’a dit : « Je ne peux plus voir

la figure de Léon ; je vois toujours sa caricature. »

 

Votre

J.

 

P.-S. Je félicite votre femme d’aller à Bagnoles. On a délaissé les

villes d’eaux qui ont fait tant de miracles. Les eaux ne guérissent pas

toujours ; elles ont de la fantaisie. Il faut trouver par hasard ses

propres sources.

 

1 er . Jean Paulhan, « Le clair et l’obscur », La Nouvelle Revue française , 1 juin 1958, p. 1006-1026.

2. Maurice Bardèche (1909-1998), écrivain, journaliste, fondateur de la revue Défense de l’Occident et beau-frère de Robert Brasillach.

3. Lise Bloch avait épousé Léon Blum en février 1896.

 

370 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

Lundi [21 juillet 1958]

 

Cher ami,

 

Par le même courrier, ce matin, une lettre de vous me dit : Nimier

arrive ; une lettre de Nimier qui m’apprend sa terrible crise de trois

jours. Je téléphone partout à Paris (chez ceux qui ont pu voir

Nimier). Impossible d’atteindre qui que ce soit par téléphone (c’est

comme à la radio ; inutile d’écouter, on n’entend rien, on ne

comprend pas). J’espère apprendre bientôt qu’il est vraiment parti

pour la Suisse. S’il est là, dites-lui qu’il ne peut pas être mieux qu’à

Vevey, entre vos mains, examiné et soigné à Lausanne.

Il a été vu par le meilleur médecin du cœur, Racine (le médecin

de Pétain) il y a deux ans. Racine n’a rien trouvé au cœur. Les crises

violentes sont en général nerveuses. Nerveuses ou non, il faut voir. Et

cela se soigne ! Il a grand besoin d’être examiné et soigné. Je serais

heureux de le savoir sous votre aile.

N’en doutez pas, la femme de Pierre Benoit ignore le nom de sa

maladie. Je le dis hardiment, parce que tout le monde meurt du

cancer, autour de nous, à La Frette. Jusqu’à la fin, les malades ne

soupçonnent pas ce qu’ils ont, en particulier le cancer du sang.

Morand fade ; cela n’avait pas été dit encore. Curieux. Les

jugements critiques d’écrivains sont toujours curieux (Claudel en

avait de bonnes, lui aussi). Les critiques (purs) sont plus sérieux.

Depuis assez longtemps, je ne lis jamais Claude Roy ; ce n’est pas qu’il

manque de talent (je le sais, une fois pour toutes) mais je le tiens

pour un farceur (ce que n’est pas B. Frank) ; de plus, un farceur

corrompu par sa femme, une orientale. Vous le savez, pour moi, le

« juif » cela n’existe pas (un mythe). Comme faisaient les Allemands,

je les confonds avec les Français. Mais « l’oriental », une certaine

forme de la décomposition, cela existe (« décomposition » par

rapport à l’Occidental). Ainsi la femme d’Aragon 1. Ces hommes à

femmes, je les raye.

J’attends Boisdeffre tantôt. Lui, c’est l’Occident ; mais je n’en

raffole guère. À tout prendre, son livre n’est pas mal.

Nous devons partir, mais je ne sais quand, ni où nous allons. Nous

ne pouvons aller en Italie qu’invités. Or Tramontano qui nous invite

veut nous loger princièrement ; il faut que les pièces qu’il nous

destine (silence absolu, etc…) soient libres. Je ne sais encore si ce sera

son hôtel Tramontano à Sorrente, ou à Positano.

Je pense avec appétit à votre Byzance.

 

Votre

J.

 

P.-S. J’ai eu enfin Hecquet au téléphone. Il me dit que Nimier part

ce soir. Ce qui m’importait le plus : il dit que cette crise était toute

nerveuse ; que cela est vrai, il le sait (ce sont en effet les

manifestations nerveuses au cœur qui sont les plus dramatiques).

Mais ces manifestations ne sont pas chose normale. Un médecin doit

avoir quelque chose à dire.

Je ne me souviens pas si je vous ai dit que Josette S. (qui me paraît

vraiment très bonne) ayant pris André Bay en pitié (il se trouve dans

le pire drame conjugal, le pire : la femme qui ne vous lâche pas et

vous tue lentement ; en fait, elle vient de le lâcher un moment ; elle

est partie pour l’Algérie, mais le lâche comme le chat fait avec la

souris) lui a offert son chalet vide à Crans. Il part le 25, mais restera

d’abord deux jours à Lausanne chez Photiades.

 

1. Elsa Triolet (1896-1970).

371 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Jeudi [24 juillet 1958]

Cher ami,

 

J’ai lu ce rapport ; un bel éclairage. Vous me dites, tout le monde

l’a eu. On ne s’explique pas que Romains ait pu écrire son article

dans L’Aurore, l’ayant lu. Tout est possible, avec ces gaillards. Je trouve

que cela vaudrait la peine de le faire imprimer (ou ronéo) et de

l’adresser à toute la presse (critiques, journalistes, tout ce qui tient

une plume) avant octobre. C’est mon sentiment. Vous aurez d’autres

avis. Et le vôtre.

Quand on souffre du cœur, ce n’est rien. Oui. Mais une telle crise,

un tel état, brusquement, c’est quelque chose. Reste à savoir où c’est

logé, et le traitement. Rien n’est mieux que Lausanne et vos docteurs

pour débrouiller ces choses. Des tracas, crampes conjugales,

beaucoup de travail, beaucoup d’alcool, est-ce que cela explique

tout ? Soignez-le. Il est bien chez vous.

Ici, temps frais, deux heures de pluie ; je ne puis imaginer rien

d’autre sur terre. Nous sommes en suspens ; devant partir, sur un

signe de Tramontano, pour Sorrente ou pour Positano. Nous irons

par le train. Caracalla s’en charge. Je ne veux pas traverser les airs, par

ce temps. Et puis j’aime bien dormir dans le train, à condition que ce

soit un wagon-lit. Comme nous arriverons à la dernière minute, nous

coucherons sans doute dans les lits des ministres.

Je me réjouis de lire votre Byzance.

Boisdeffre est venu à La Frette, m’extorquer trois lignes sur son

livre. Sa femme, surtout, nous a plu ; une petite provinciale, toute

simple, des anciens âges. « Prions pour une femme simple ! » C’est un

vers ou une phrase de Jammes 1 que Mauriac répétait jadis.

Très brillant Cocteau dans 2 Arts (toujours étonnant dans ces

circonstances). Il y a un article de Bay dans La Guilde 3 d’août, sur

vous, et une photo, me dit Mermoud.

Je vous l’ai dit, je crois : jamais, dans le cas de cancer du sang, le

malade ne se doute de sa maladie (il ne souffre guère d’ailleurs). Je

l’ai vu trois fois, de mes yeux.

 

Votre

J.

 

1. Francis Jammes (1868-1938), écrivain et poète.

2. Jean Cocteau, « Le monde casse sa vaisselle, moi j’expose des poteries », Arts, 23 juillet 1958, p. 1-2.

3. André Bay, « Diplomate de l’espace-temps », Bulletin de la Guilde du Livre, août 1958, p. 314-315.

 

372 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

24 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Nous partons demain. Voici l’adresse : Hôtel Tramontano,

Sorrente (Italie).

Je crois que nous ne resterons pas à Sorrente ; ce sera Positano, un

peu plus tard. La Revue de Paris m’y parviendra (août).

Vous savez que Lausanne se vide en août. J’ai hâte de voir Nimier

chez un médecin. Il ne devrait pas perdre un jour. Une telle crise, si

ce n’est pas le cœur (et on le dit) a une cause, et suppose un

traitement. Rien dans ce que nous savons ne peut l’expliquer.

Je pense à votre rapport-réponse. Devant ce texte, comment

expliquer les onze ? L’ont-ils lu vraiment ? Comment expliquer

Kemp, ou Vallery-Radot ? Oui, j’aimerais voir (et pour des raisons qui

dépassent votre personne) ce texte répandu. Est-ce que Paulhan le

connaît, par exemple ? Je pense à cent autres.

 

Votre

J.

 

373 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Vendredi [25 juillet 1958]

 

En attendant le train.

Cher ami,

 

Nimier m’écrit : « Paul est exquis. Je me sens tout à fait diminué.

Vous avez connu un jeune homme. Vous verrez rentrer un vieillard.

Plus silencieux encore qu’auparavant. » Cela donne à penser. Et ce

que je pense, c’est entre nous. Il ne s’agit pas du cœur ; « les nerfs »,

cela ne veut rien dire. Je me figure qu’il y a eu un drame, quand il

était seul chez lui. Tantôt, sa secrétaire m’a dit au téléphone,

répondant à une question : « Oui, Claude Gallimard l’a vu, le jour de

son départ. Il commençait à pouvoir parler. » Il commençait à parler,

3 jours (ou quatre) après « la crise » dans la nuit !

Cette crise, vous avez compris comment je la vois. Si je m’égare,

vous me le direz.

La mort a toujours tourné autour de lui. La seule femme qu’il ait

aimée (Colette Duhamel), suicide manqué, mais de peu. Elle est en

lui. Nourissier, c’est de la déliquescence. Pas lui. Lui c’est une panthère. Ce breton aurait du être marin. Seul, et des gros travaux.

Le mariage lui a tourné les sangs. La vie aussi.

Vous pouvez beaucoup pour lui. Il vous aime bien. Moi, je lui

parle trop.

 

Votre

J.

 

P.-S. L’air que l’on respire autour de cette gare ! Comment peut-

on vivre ? Centre de la folie du monde.

 

374 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 28 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Je vous ai envoyé sous pli séparé le rapport du Conseil d’État 1.

Tout le monde l’a eu ; rien de confidentiel. J’ai vu arriver un Nimier

barbu, défait, épuisé ; en plus, sa mère avait pris son billet via Genève,

ce qui a prolongé son voyage. Il dort, j’ai à peine échangé quelques

mots avec lui.

Après le déjeuner, il s’est levé, très mauvaise mine et très sonné,

bien qu’on lui ai dit qu’il n’y a rien d’organique. Proust m’avait

envoyé chez Vidal, lorsque j’avais 30 ans, et Vidal m’avait dit : « Si on

souffre du cœur, ce n’est généralement rien. Quand c’est grave, on ne

le sent pas. » Hecquet va venir dans 8 jours, et ils iront à 1 000 m dans

le Jura.

J’ai fini le premier brouillon de Byzance. Quand il sera tapé, votre

avis sera précieux.

L’Histoire de la littérature de Boisdeffre n’est pas mal, très clair et

très bonnes références bibliographiques, etc…

Il fait orageux. Je viendrai à Paris le 30 août et tâcherai

d’emmener Roger Nimier qui, entre-temps, aura repris du service à

La N.N.R.F. à cause de la rentrée. Je vous apporterai les iris le 30 août.

Il faut les planter au soleil, dès octobre.

 

Votre

PM.

 

1. Rapport de Georges Pompidou, maître des requêtes au Conseil d’État, du 24 juillet 1953, sur la requête de Paul Morand tendant à faire annuler, pour excès de pouvoir, le décret du 14 septembre 1944 qui l’avait révoqué sans pension de ses fonctions de ministre plénipotentiaire de 2 e classe. Le Conseil d’État avait suivi le rapporteur, et annulé le décret, rétablissant Paul Morand dans ses droits (Recueil des arrêts du Conseil d’État, Éd. Sirey, 1954, p. 391).

 

375 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Hôtel Tramontano

Sorrente

28 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Je vous ai écrit un mot, quittant Paris, aux abords de la gare de

Lyon. Là j’ai vu la fin de notre monde ; ce quartier à 5 heures c’est la

suprême convulsion dans l’horreur ; on ne peut aller au-delà. Il

faudra tout recommencer. La belle route entre Naples et Sorrente,

c’est la même folie ; et on respire le même air, le même poison dans

l’engorgement final. Reste l’hôtel ; s’il est situé à pic sur la mer

comme celui-ci, à l’écart, un jardin comme à Madère, on aura de belles heures à condition de ne plus en sortir. Il y a des années, au

nord de l’Italie, me promettant de ne plus revenir dans ce pays, c’était

ainsi ; cloîtré dans un hôtel, on pouvait respirer.

Mais j’ai revu toute l’Italie de jadis comme dans un rêve. Je dois ce

prodige au wagon-lit. Ces wagons étaient plus luxueux jadis. Je dirai à

Caracalla qu’il fasse de nouveaux wagons en bois précieux. Couché,

face à la fenêtre, tout autre moyen de transport paraît barbare. De

Gênes à Naples j’ai vu défiler toute l’Italie d’autrefois ; une Italie sans

Italiens, sans bruit, sans voitures, sans vespas, sans publicité (on

n’entendait que l’orage que le train porte en lui, car nos places, prises

à la dernière minute, étaient sur les roues). Seulement des paysages ;

les plages, les pins parasols, les maisons de jadis en croûte de pain un

peu brûlée, les lauriers-roses en fleurs ; et, après Rome, les farouches

Abruzzes (on ne parle pas latin dans les Abruzzes), le roc, la chèvre,

les oliviers, splendide pauvreté. Tout cela, de mon lit, d’où je n’ai pas

bougé. (La nuit, à la frontière, il y avait eu une sévère inspection de la

police des douanes ; je n’ai rien entendu ; les douaniers avaient dit :

« Celui-là, ce n’est pas la peine de le déranger. » Un honneur mitigé

de mépris.)

Ici, reçus comme des princes. Je resterai sur le bateau, comme

dans mon wagon-lit.

Venant (presque) de Rome, le contraste est curieux ; tout ce que

peut faire la douce mer d’Italie c’est d’être bleue ; elle ignore ces

magnifiques variations de la mer boueuse de Ronce, ses senteurs, et

toute la bijouterie de la lumière charentaise.

À partir de Gênes, le plomb du soleil. Le plomb, on peut le dire.

Comme intermède c’est plaisant. Ce n’est pas fait pour mon

quotidien. Vous savez que je ne crois guère aux différences venant du

« sang » (pour un demi-américain, c’est difficile à croire), mais je

crois que sol et climat font une bonne partie du cerveau. J’admets la différence nord et midi. Si l’on veut me définir d’un mot, je crois

qu’il faut dire : un homme du climat modéré et du temps variable.

Le directeur de l’hôtel est un romantique américain (comme

beaucoup d’Italiens d’ici, il a vécu 30 ans en Amérique). Le luxe de

ces hôtels italiens, c’est qu’ils peuvent encore s’offrir un nombreux

personnel.

Quand on n’est d’aucune religion, reste la religion du silence. Il y

a une parenté.

 

À vous,

J.

 

P.-S. Je pense à Nimier avec une grande tristesse.

 

376 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 28 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Si vous ne restez pas à Sorrente (endroit triste et démodé), ce que

je souhaite, j’espère que ceci vous suivra. Roger va mieux. Je lui évite

tout bruit, toutes mondanités, tout trimballage, j’organise autour de

lui une épaisse couche d’ennui et de confort. Il dort, il lit des

insanités, dont mes œuvres, bavarde chaque jour un peu plus. Mais

quelle tristesse dans ses regards perdus ; avec sa grande barbe en plus,

cela serre le cœur. Hecquet va venir ; me le laissera-t-il ? S’il est bien,

en fin de semaine, j’aimerais le distraire et l’emmener à Munich, qu’il

ne connaît pas, voir l’exposition du Baroque.

J’ai fini Byzance. Il fait beau et très chaud, mais à 400 m c’est

supportable. Que devient La Frette quand vous êtes absents ? J’ai bien reçu vos lettres du 24 et celle du buffet de la gare de Lyon, endroit

ravissant avec ses peintures 1904 de la côte d’Azur.

Tâchez d’aller à Ischia ; c’est le fin du fin, le couronnement. Et

prenez une barque, qui mène dans les plages désertes, de l’autre côté

de l’île, inaccessibles autrement.

Si Roger veut être à Paris en août, du moins à partir du 15, pour

préparer la rentrée N.R.F., je tâcherai de l’emmener en Bretagne en

septembre, pendant la cure d’Hélène, à Bagnoles. Ne pourriez-vous

venir avec moi ? à nous deux, nous le porterons sous les bras, comme

font les Turcs, quand ils soulèvent l’ambassadeur qui va à l’audience

du Grand Turc, dans les anciennes chroniques ; je conduirai et vous,

pendant ce temps, vous vous laisserez taquiner. Qu’en dites-vous ? Je

m’ennuie de vous.

 

Tout votre ami,

PM.

 

377 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Hôtel Tramontano

Mercredi [30 juillet 1958]

 

Cher ami,

 

Plein d’années, nos rapports avec le monde extérieur sont plus

aigus (plus sensibles). Je sens, comme jamais encore, mon

incompatibilité avec la Méditerranée. Cette mer si calme, un peu

sotte, avec sa bordure de plages (à Sorrente) noirâtres, où l’eau

remue des détritus sans avoir la force de les avaler, et de pâles

grenouilles humaines ; surtout cet air toujours chaud, qui vite vous rendrait bête (je ne peux écrire une ligne — ma vie — parce que l’air

ne me soutient plus. La Frette, c’est fortifiant, à côté ; la Suisse,

l’océan, exaltant).

Toutes les femmes ont l’air stupides ! Je partirais tout de suite, si je

n’étais ici pour Camille, le repos qu’elle y trouve, le luxe gratuit, ce

personnel nombreux qui a encore une douceur d’esclaves. Mais il y a

Positano, éblouissant, cette rivière unique entre Sorrente et Amalfi, le

golfe de Salerne ; et puis Capri où nous irons voir les Marceau, deux

jours, demain. Je comprends votre façon de voyager ; une heure

suffit. Mais il y a les paysages, contrées, où l’on peut rester, qui sont

bons pour vous. Heureux qui a pu les trouver. Je suis de ces heureux.

Nimier m’écrit : « Paul Morand ne cesse d’être réconfortant et

délicieux. » Une lettre de lui de dimanche, m’est arrivée avant celle

de vendredi ; aussi je m’embrouille un peu dans sa convalescence. Il

ne veut pas voir de médecin en Suisse. Bon. À sa maladie, je ne

comprends rien. Mais j’admets à présent (il semble bien) que ce soit

vraiment une maladie. Laquelle ?

Je ne lis rien ; je deviens incapable même de parler, un de ces

détritus du rivage.

Valéry s’est trompé ; jamais l’Occident ne serait venu de la

Méditerranée, sans les barbares.

Il y a des analogies entre nos rapports avec la nature, et nos

relations entre humains. On supporte ou non. Une différence

pourtant : on voit des hommes attachés par le cœur, adhérant par le

cœur à leur « mante religieuse » (mon beau-fils, André Bay ; bien

d’autres martyrs de ce genre). Avec la nature, nos rapports sont plus

clairs. Je ne puis aimer la Méditerranée qui me vide la tête.

 

Votre

J.

378 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Hôtel San Michele

Capri

Jeudi [ 31 juillet 1958]

 

Cher ami,

 

Sorrente, endroit démodé, dites-vous. Le mot est faible. C’est une

pourriture, couverte de mouches en cette saison. Je me demande où

Lamartine a pu trouver une graziella. Un avantage, un seul, qui

compte pour nous : il y a là, à Tramontano, les seules chambres

fraîches de toute la région.

La chaleur nous a surpris ici, comme une chose dont je n’avais

aucune idée. Notre imagination est pauvre ; en vérité on n’imagine

rien.

Nous voici à Capri pour trois jours (retour à Sorrente après-

demain). Je crois aux vieilles renommées. Capri est exquis ; en tout

ravissant. Ce n’est pas la peine d’inventer Saint-Tropez. Habitant de

La Frette, ces spectacles me plaisent un moment. Ici Marceau, et

autres. Je ne suis pas blasé. Mais je ne reviendrai plus (d’ailleurs les

circonstances, les conditions qui me permettent d’être ici, ne se

reproduiront plus). Je ne crache pas sur mes restes. Seulement, la

chaleur (sans les bains) me dévore. Je demande (sachant que pour le

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