Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 10 sur 17 · partie 2/8

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Correspondance

1958. Lettres 283 à 442

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

me verse du baume.

 

1. Allusion à l’ouvrage Ouvert la nuit suivi de Fermé la nuit, Éd. Gallimard, 1957, livre qui reprenait en un seul volume les éditions séparées de 1922 et 1923.

 

302 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Vendredi [31 janvier 1958]

Cher ami,

 

Il est cinq heures. Je reviens de Paris. J’ai déjeuné avec Géraldy,

que je n’avais pas vu depuis deux ans ; j’ai trouvé un vieillard. C’est

rare, un « vieillard », à Paris, dans nos âges, entre nos deux âges. C’est

plus triste à voir qu’un mort.

Il m’a dit, presque tout de suite (mais il faudrait une

sténographie, car certains mots ne se remplacent pas) : « Passant sur les quais, j’ai trouvé Londres de Morand ; un service de presse

dédicacé à Bidou 1, quel livre ! quelle merveille ! quel chef d’œuvre ! »

(Ici, il faudrait les mots exacts.) Il voulait en venir à ceci : Moi qui n’ai

plus d’amour que pour Paris, je voudrais un livre sur Paris comme

celui-là !

Je lui ai dit : un Parisien, amoureux de Paris, ne peut guère en

parler. Il faudrait un étranger, comme Morand était un étranger. Mais

il n’y a pas de Morand, à l’étranger.

Il m’a dit aussi : « Cocteau, avant d’être élu, a fait la cour aux

académiciens, comme personne avant. Depuis qu’il est élu, il ne les

regarde plus. Maurois, ulcéré, le hait. »

Je suis persuadé qu’il y a chez M. une ombre de sentiment vrai,

que je ne puis mesurer, mais il y en a. Si le reste compte un peu, sans

doute, ce n’est pas tout. Là-dessus, une femme ne se trompe pas. C’est

très difficile de feindre en amour. À cause de cette ombre de

sentiment, chez un être jeune, elle est un peu heureuse. Je ne crois

pas qu’elle le retrouve jamais. Pourvu que cela dure un peu. C’est cela

qui est douloureux à voir. Je ne suis pas sûr qu’elle ait été bien

heureuse après 20 ans. Je la trouve, pour son âge, bien marquée. Au

total, elle fait de la peine. Ses amis doivent être bons pour elle. On

peut tout craindre. Les milliards ne sauveront rien.

Ne vous occupez pas de votre vente. Appréciez la faveur générale,

à votre endroit ; la vie de votre nom. Peyrefitte se vend beaucoup ; je

ne l’envie point.

Il y a un récent livre de Huxley 2 (Essais) dont le titre m’échappe,

que je vous dirai, et qui vous intéressera.

 

Votre

J.

P.-S. Fabre-Luce a téléphoné à Géraldy : « Vous ne m’avez pas

écrit ; je vous somme de me dire votre opinion sur mon roman —

Puisque vous m’y poussez, je vous dirai donc que je le trouve très

mauvais — Bon, je ne vous connais plus. » C’est difficile, la vie

parisienne.

 

Déclaration

 

Je prends garde à mes derniers pas. Ce sont les plus dangereux.

On peut glisser. J’écris un livre lentement, parce qu’il est de structure

assez neuve.

Il exige une prudente audace. Je ne publierai pas ce livre avant

1963, environ 3.

D’ici-là, je ne changerai rien à mes habitudes. Je suis un homme

solide et fragile. L’Académie (de toute manière) apporterait dans ma

vie plus de désordre que l’amour.

Contre l’amour et les folies de l’âge, je suis armé.

Ce n’est pas l’Académie qui me troublera.

 

J.C.

 

1. Henri Bidou (1878-1943), critique littéraire et écrivain.

2. Aldous Huxley, Adonis et l’alphabet, Éd. Plon, 1957.

3. Il s’agit probablement de Demi-jour, publié en 1964 chez Albin Michel.

 

303 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 janvier 1958

 

Cher ami,

La Méditation de votre lettre d’avant-hier est profondément

pensée. Tout cela, publié un jour, prendra une autorité stupéfiante

pour les autres, comme, aujourd’hui pour moi, si je ne vous

connaissais pas.

Je pense que j’ai traversé l’ère maudite, comme j’ai traversé tout. Il

n’y a qu’Hélène que je n’ai pas traversée, car son aura est aurea, oui,

en or pur ; j’ai vécu près d’elle ; on ne traverse que les fantômes ; près

d’elle, je ne suis qu’un fantôme ; elle, c’est du diamant.

Le personnage du Figaro, c’est sans doute Masson-Forestier ; il

représentait le journal, à Vichy. Propos fort intéressants ; grâce à cette

neutralité bienveillante (comme je vous l’ai déjà dit), les hostilités de

ceux qui y écrivent ne coagulent pas ; ils en sont impressionnés, et

peut-être en seront, au vote, désunis.

Hélène me dit : « Laisse donc Josette en paix ; si elle trouve là son

équilibre, tant mieux ; elle a eu une vie dure et mérite cette paix. » Je

réponds que cela vieillit Josette d’emmener, à travers les continents,

un amant-secrétaire ; c’est dix ans trop tôt.

 

À vous,

PM.

 

P.-S. Le Nimier et le B. Frank et le Marc Bernard, à retenir dans les

Saisons. Le Nimier, c’est lui ; et vous.

Les Indonésiens ont dit aux Hollandais : « 15 kg de bagages et

vous videz les lieux 1. » J’ai toujours dit aux nazis que, puisqu’ils ne

voulaient pas de juifs chez eux, ils n’avaient, à l’époque, qu’à tenir les

mêmes propos que les Indonésiens. Leur aveuglement fanatique les

en a empêchés. Il est vrai que Nuremberg 2 a rendu les gens prudents,

et réalistes. Ils préfèrent les mêmes résultats, sans massacre.

Merci pour lettre d’hier vendredi. Fabre-Luce, c’est l’intelligent

maladroit.

1. Allusion à la querelle qui opposa, de 1949 à 1958, le régime indonésien et les Hollandais, installés à Java et à Sumatra depuis 1619, et qui conduira au départ de ces derniers.

2. Le tribunal de Nuremberg avait condamné à mort et fait exécuter douze dirigeants nazis, le 16 octobre 1946.

 

304 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Lundi [3 février 1958]

Cher ami,

 

D’abord, surprise. Je n’ai pas compris si vous étiez obligé de vous

présenter jeudi (j’ai vu Le Monde). Vous êtes bien renseigné, je pense.

Ne risquez pas d’être exclu pour une faute dans la procédure. Si cela

n’est pas obligatoire, l’absence est plus digne. Votre personne nue,

avec la couronne de vos livres, cela n’a pas mauvaise mine. Les titres

de résistant, cela date. Je ne sais si personne aime à en entendre

parler. Fourcade 1 2 , dont j’ai connu le père, le Fourcade qui préside la

Haute-Cour, rencontré dans un salon, et à qui je dis : « Vous avez fait

une belle carrière, depuis les temps… » se penche sur moi de très

haut, et me dit à l’oreille : « Ce n’est pas dans la Résistance ! »

Jeudi, je déjeune avec le chef comptable de Stock. Puis j’emmène

Camille au cinéma (quelque bêtise, boulevard des Italiens). À cinq

heures, je peux vous rejoindre où vous voudrez. Soit chez Lipp, soit

aux abords de l’Opéra. Où vous voudrez.

J’ai eu tort de lire (un peu) Les Rats de Bernard Frank. C’est

détestable. Cela m’inquiète. Un mauvais livre, un seul, une mauvaise

page, cela atteint profondément l’auteur. Il n’a plus un casier

judiciaire vierge. Ce n’est plus un honnête homme. Je ne sais s’il peut

jamais se racheter.

[lettre non signée]

 

1. Jacques Fourcade, avocat à la cour, député des Hautes-Pyrénées de 1951 à 1958, avait été nommé président de la Haute-Cour de justice en février 1957.

2. Manuel Fourcade, avocat, vice-président du Sénat.

 

305 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Mardi [11 février 1958]

 

Cher ami,

 

Vous m’avez dit de vous passer le 1 Napoléon de Sieburg. J’en suis à

la page 50. Je le lirai très lentement. Il y a 500 pages, presque. Et puis

Camille le lira. Après, ce sera une loque. C’est un livre de premier

ordre, et même extraordinaire.

Vous feriez plaisir à Robert Laffont, éditeur, 30 rue de l’Université,

Paris, si vous lui demandiez un S. P 2. Cela flatte l’éditeur. Vous pouvez

dire que c’est moi qui vous l’ai signalé. Je viens de le lui demander.

Les jeunes, nos jeunes amis, je le crains, ne sortiront jamais de

leur prime jeunesse. Ils ne mûriront pas.

 

À vous,

JC.

 

1. Napoléon. Les Cent jours, Éd. Robert Laffont, 1956. Friedrich Sieburg (1893-1964), écrivain allemand, correspondant de la Frankfurter Zeitung à Paris, puis directeur du supplément littéraire de la Frankfurter Allgemeine Zeitung à partir de 1956.

2. Service de presse.

306 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Le Mans, 17 février 1958

 

Cher ami,

 

Je vous écris ce mot du Mans, où je suis venu saluer le cardinal et,

à 40 km de là, le duc de La Force. À l’hôtel Bellevue, un hôtel de

commis voyageurs, près de la gare, j’ai trouvé une cave étonnante, et

un saumon de la Loire auprès duquel le nôtre, de samedi, était moins

que rien, accompagné d’une sauce béarnaise à l’estragon qui suffisent

à classer une maison. Je n’en avais pas goûté de semblable depuis

25 ans, à Antioche. Antioche, figurez-vous ! aux frontières de la Syrie

et de la Turquie, où un pauvre restaurateur français perdu, m’en avait

fait un signe des dieux (et, à Antioche, les dieux sont sans nombre). Il

pleuvait à torrents, mais j’ai revu la Sarthe de ma jeunesse. J’y

accompagnais souvent mon père chez Caillaux, à Mamers, et chez la

Princesse Alice de Monaco 1, à Haut-Buisson ; c’était, en France, la vie

et le paysage les plus proches de ceux d’Angleterre, moins les chênes

du Kent.

Je ne sais si tous les étrangers sont aussi courtoisement accueillis,

chez nous, que les Suisses, mais je dois dire que les plaques suisses de

ma voiture me valent beaucoup de gentillesse, les triporteurs se

rangent pour me permettre de m’approcher des trottoirs et les

camionneurs me laissent volontiers passer. Il n’y a vraiment, je crois,

que les Américains de détestés, non seulement par le P.C. et les « go-

home », mais par le Français moyen, qui louche sur le dollar, n’aime

pas qu’on lui en prête, même s’il sait qu’il ne les rendra pas, enfin, est heureux de faire aux Russes, qu’il admire, cette politesse gratuite et

indirecte, qui consiste à ne pas aimer les Yankees.

Au sujet des futures élections, je vous recommande de ne pas

répéter ce que vous avez dit un jour devant moi, que c’est Hélène qui

m’a décidé à me présenter et que j’ai voulu lui faire plaisir. C’est en

grande partie vrai, mais comme elle passe, à juste titre, pour une

germanophile sans repentir, trop de gens s’en trouveraient autorisés à

me refuser un vote. Et, comme vous savez, il y a des pentes dures à

remonter.

Puisque je suis sur ce sujet, je crois que vos déclarations de l’an

dernier, « il n’est question de rien pour moi avant 80 ans », il faudrait

à l’occasion les répéter, tant les hésitants de l’Académie ont peur que

la moindre élection ne fasse chavirer leur bateau. Avant-hier encore,

Maurois (ceci, bien entre nous). L’équilibre entre les deux partis est

très instable ; si je donne l’impression que j’amènerais après moi des

sympathisants politiques, je terroriserais les modérés gauchisants plus

encore que je ne leur fais peur dès à présent, ce qui, déjà, n’est pas

rien. Excusez cette stratégie ; je crois n’avoir pas tort, commençant à

comprendre un jeu où j’étais nul. Excusez aussi ce charabia, il y a une

machine à sous, dans ce café, qui me rompt la tête.

J’ai beaucoup aimé le Céline de Poulet ; c’est vigoureux, profond,

vrai, coloré, vu de l’intérieur et de l’extérieur avec un talent extrême.

Pas une faute. Les portraits initiaux du docteur Destouches et de sa

femme, celui de l’éditeur Denoël sont des rinceaux à châssis. Par

contre, Hélène dit qu’elle ne comprend rien au roman, que c’est du

Kafka à la centième puissance.

Nous partons dimanche. La neige fond en Suisse comme ailleurs,

sauf aux USA, où Josette m’écrit qu’elle gèle. Le départ de Christian

Millau de chez Plon pour de plus hautes destinées, le fait qu’il soit

descendu à l’hôtel Pierre, le plus cher de New York, exaspère ses camarades, qui ne croient pas que Jours de France puisse supporter

pareils frais. Je trouve Josette assez jeune et belle pour ne pas

commencer, à 44 ans, à jouer les rombières des pièces de Bourdet 2.

Mais je me tais, ayant peur de lui faire de la peine. Donc, ceci pour

vous seul.

Voici un train.

 

Votre

PM.

 

1 er . Marie-Alice Heine (1858-1925) avait épousé en 1889 Albert I prince de Monaco (1848-1922).

2. Édouard Bourdet (1887-1945), auteur dramatique, administrateur général du Théâtre-Français de 1936 à 1940. Paul Morand avait publié « Édouard Bourdet, dix ans après » (La Revue de Paris, mars 1955, p. 71-75), lors de l’anniversaire de sa mort.

 

307 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 23 février 1958

 

Cher ami,

 

Il faut bien conclure, étant donné la hausse des prix, que les seuls

bistrots très chers actuellement, sont les anciens cabarets bon marché.

J’ai dîné, l’autre soir, chez Raffela et Honorine, 16 boulevard Saint-

Germain, avec un faux Sancerre à quatre, pour 14 000 F. Pour le

même prix, mais avec une bouteille de Pommery rosé, j’ai eu

4 personnes à dîner à L’Escargot de la rue Montorgueil, le cabaret le

plus réputé de Paris. Nous avons déjeuné, avec un ami, à deux, chez

Maxim’s pour 5 500 F et pour le même prix, dans un méchant

restaurant des Ternes, deux jours plus tard. Stop.

Hier, j’ai fait un tour au cocktail des Écrits de Paris, chez Mouillain ;

la droite et l’extrême droite s’y trouvaient : Fabre-Luce, M.M. du

Gard, Bardèche, Thèrive 1, etc… Je vais à cette sorte de réunion une

fois tous les cinq ans.

Ce soir, je dîne avec les amis musiciens dont vous oubliez les

noms, à mes réunions : Auric, Jacques Février 2, Claude Rostand.

Jeudi, il y a présentation des titres, séance à l’Académie, assez

ridicule, reprenant une coutume tombée en désuétude ; des amateurs

de bagarres essaient de la remettre en faveur. Comme si le vote n’était

pas suffisant pour décider des mérites d’un ou de plusieurs

candidats ! (Voir à ce sujet l’article du 3 Monde d’avant-hier.) Je pense

que mes deux concurrents s’y feront représenter avec leurs titres

éclatants de résistants ; plus modeste, je serai, moi, tout nu ; auprès de

si grands patriotes, je me sens un peu comme le larron entre deux

Christs ! Je laisse Paris et ses passions diverses vendredi matin, n’ayant

pu partir ce matin à cause de la neige ; les journaux suisses d’hier

sont remplis des méfaits du verglas entre Pontarlier et Vallorbe. Nous

pouvons donc prendre le thé chez Lipp, cette semaine, n’est-ce pas ?

Stock m’a envoyé son relevé. C’est (avec Fayard) le seul éditeur

qui me donne de l’argent et me rende des comptes. À peine avais-je

dit à Flammarion que Gallimard reprendrait mon Maupassant épuisé

(et qu’ils ne voulaient pas rééditer), qu’ils m’ont offert de le retirer,

sur l’heure.

J’ai fait une très agréable visite à Mondor. Je lui ai dit que j’aimais

le côté joueur des grands esprits, playful, un peu fol, des génies,

Giraudoux, Claudel, Fargue, Valéry ; que c’était fini de jouer, hélas,

vu les sérieux, aux intellectuels métaphysiques à lunettes ; Sartre et

Camus me font penser aux Allemands de 1813, du Tungenbround ;

rien les offense. Une France « grave », c’est affreux ! Elle peut être

timide, sanglante, empirée, aimante à condition qu’elle reste sans lunettes, ces grosses lunettes d’écaille comme en ont tous les petits

crépus, intellectuels progressistes — même pas communistes —

amenés à la Télévision par d’Arcy, gendre de Chamson, je crois ?

 

Votre

PM.

 

1. André Thérive (1891-1967), romancier, critique littéraire, notamment à Carrefour, où il tenait la chronique « Clinique du langage ».

2. Jacques Février (1900-1979), pianiste virtuose, professeur au Conservatoire national de musique.

3. Jacqueline Piatier, « L’Académie élira le 22 mai les successeurs d’Édouard Herriot et de Claude Farrère », Le Monde, 22 février 1958, p. 7.

 

308 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

Vevey, 1 mars 1958

 

Cher ami,

 

Il faut que j’écrive à R. Poulet pour le remercier de son roman 1 ;

pas bon. J’ai commencé par le plus facile : je l’ai remercié pour le

Céline. Quand un roman est bon, il est facile, avant de l’avoir oublié,

d’écrire, vite, quelques lignes d’éloges. Mais quand il est mauvais et

que l’auteur est un ami, cela prend un temps fou. Comment font les

gens pour dire si facilement le contraire de ce qu’ils pensent ?

Partis sous une pluie battante, nous avons trouvé un ciel de plus

en plus bleu en allant vers l’Est ; sur le Jura, c’était hier soir, une

lumière de Louqsor. Très peu de neige, pas horizontale, mais plaquée

droit, comme une gifle blanche sur les troncs d’arbre et sur le visage des rochers de Naye, comme ces œufs battus que les clowns se jettent

à la face ; ils se donnaient des airs d’Himalaya.

Je serai à Paris du 11 au 13 mars. À Melton Mowbray, Hunting

center, près de Leicester, dans les Midlands les 14 et 15, pour voir une

chasse au renard, dans cette Mecque du fox-hunting. Puis, du 15 au

23 mars, à Londres, au British Museum. Puis retour ici.

La presse suisse est pleine de correspondances de Paris prédisant

le retour du grand Charles ; s’il se produit, l’ennemi pasteurisé va-t-il

réussir son torpillage ? J’aime ces farces du destin.

Vous nous avez bien manqué au déjeuner où Nimier vint seul, car

J. Laurent, comme vous savez, manquait et vous m’aviez écrit que vous

déjeuniez avec le comptable de chez Stock, au moment où je

décrochais pour vous inviter. Nous avons bu mes 2 plus vieilles

bouteilles, un Quart-de-Chaume de 1921, que j’avais jadis acheté à

Nantes, et un 2 Fronsac 1906, qui avait appartenu à M. Hébert, mon

grand-père maternel, lointain descendant du Père bougrement

Duchesne ; vin stupéfiant par sa force intacte. J’en garde une

bouteille pour votre prochaine visite, dont j’espère me voir honoré

bientôt.

La terre redevient molle à souhait. Au lieu de déjeuner, j’ai couru

les prairies des bords du canal Rhône, entre midi et deux heures. Sur

la route, les autos filaient à la queue leu leu vers les dernières pistes

du Valais, skis sur le toit, comme des cure-dents. Écrivez-moi à Vevey,

bien que demain, je monte, à mon tour, à Crans pour 3 jours, voir si

l’on peut glisser encore ! Autant l’entrée de l’hiver est sinistre, autant

la sortie est splendide, cette lumière boréale, les branches qui

deviennent violettes comme si les arbres allaient avoir un coup de

sang, par sève remontée ; cela enivre.

 

À vous,

PM.

É

1. Robert Poulet, Les Ténèbres, Éd. Plon, 1958.

2. Francis-Charles Hébert.

 

309 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 2 mars 1958

 

Cher ami,

 

Le livre de Stock dont je vous parlais, c’est Crime ; or, nous l’avons ;

votre fils me l’a trouvé. Ne vous en préoccupez donc pas. Je vous

envoie ci-joint une copie de ma lettre à R. Poulet 1. Je pense qu’il n’en

sera pas mécontent ? J’y joins aussi (ne la montrez pas, pour que cela

ne grossisse pas en « incident ») une copie de la lettre sur P.V.R 2., que

j’envoyai hier à Alfred Cortot.

Je ne vous ai pas remercié de la reproduction de Lauzero 3, La

Seine à La Frette, que contenait votre lettre d’il y a 10 jours. Vous me

parlez d’un article de J. Laurent sur moi, dans La Table ronde d’il y a

10 ans 4. Je ne l’ai jamais lu. C’était l’époque encore où Mauriac

dirigeait la revue et où il était interdit de me nommer. Une gentille

Polonaise de noble origine, que j’ai connue à Tanger et dont le fils,

brillant sujet, faisait depuis 2 ans ses études à Paris, vient de m’écrire

une lettre folle de douleur, mais que je vous enverrai, si ce document

sur l’actuelle jeunesse vous intéresse : ce jeune étudiant en

philosophie existentialiste vient de se jeter du haut de la tour Eiffel et

est venu tomber sous mes fenêtres, sans que je m’en doute. Je lui avais

offert, via Nimier, d’entrer chez Gallimard, l’après-midi du moins,

pour le mettre en contact avec le réel ; il n’a pas voulu.

Je viens d’avoir à déjeuner de très vieux amis, bien plus jeunes que

moi, cependant, les Rodocanachi, eux-mêmes amis de Christian

Pineau. Ils ne voulaient pas croire qu’en 1913 ( e sic ), j’avais été le 2 témoin (virtuel) d’un duel (dont le 1 er témoin était Philippe

Berthelot) de Jean Giraudoux, avec le Cdt Pineau, officier d’artillerie

détaché au ministère de la Guerre, duel dont la liaison de Giraudoux

avec Suzanne Pineau avait été la cause, duel qui, d’ailleurs, n’eut pas

lieu, l’affaire ayant été arrangée, avant et sans le duel.

Ces mêmes amis m’ont rappelé une histoire célèbre du Quai :

Bousquet 5, ambassadeur à Bruxelles, alors chef du personnel, avait

fait un recensement des pédés du Quai ; il était arrivé au chiffre de

33. Lorsque Robert Schumann fut ministre 6, il fit le même

recensement et arriva au même chiffre. « J’en suis, comme vous, à 33,

dit-il (avec l’accent tudesque) à Bousquet, mais alors pourvu que ce

soient les mêmes ? »

 

Vale et me ama,

PM.

 

1. Aucune copie ne figure dans la lettre.

2. Idem. Il s’agit de Pasteur Vallery-Radot.

3. Albert Lauzero, peintre de paysages, spécialisé dans les sites de banlieue de la région parisienne.

4. Jacques Laurent, « Paul Morand, l’accent aigu et l’accent grave », La Table ronde, septembre 1951, p. 149-152.

5. Raymond Bousquet, diplomate, avait été nommé directeur du personnel du ministère des Affaires étrangères en 1950.

6. De juillet 1948 à janvier 1953.

 

310 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

5 mars 1958

 

Cher ami,

Il est permis de mentir, si on ment franchement ; comme le

médecin au chevet du moribond. Vous êtes de première force dans

cette charité. J’avais essayé de mon côté, faiblement. R. Poulet sera

heureux et ébloui par votre lettre. Au moins c’est une bonne action.

Le Vallery-Radot que Pasteur a oublié de guérir de la rage, est un

mot que je m’attribue. Je l’ai dit à Mauriac (par Claude 1). Il paraît

que François s’est étranglé de rire. Bien, votre lettre à Cortot.

Les Kléber Haedens (à Paris) m’ont dit avant-hier, et hier au Pizou

(où nous déjeunerons), André Sabatier (Albin Michel) m’a dit que

votre élection ne fait aucun doute. Ce sont des gens renseignés. Les

uns et les autres m’ont dit que Rostand ne passerait pas. J’ai envie

d’écrire à Rostand qu’il se renseigne une bonne fois, et qu’il retire sa

candidature. Il n’a pas fait une seule visite.

Oui, étonnante votre lettre à Poulet. Peu importe le sujet ; quelle

leçon !

J’ai toujours pensé que vous n’aviez pas lu cet article de Laurent

sur vous, dans La Table ronde (au moins trois pages de la revue). Il

avait remarqué, en ces temps, que vous n’aviez rien dit.

Oui, une copie de la lettre de la Polonaise (dont le fils s’est tué)

m’intéresserait.

Ne manquez pas de lire le Napoléon de Sieburg.

Souvenez-vous que vous gardez pour moi un Fronsac 1906. Et

gardez-moi un jour (s’il peut se loger dans vos trop brefs passages à

Paris) pour un déjeuner au Pizou, petit restaurant périgourdin. C’est

à connaître. Bon, dans son genre. Mais ce n’est pas de la cuisine de

luxe ; je ne me la permets pas (voilà, comment on écrit mal).

La neige de printemps, c’est connu. Un jour, venant de Suisse, vous

me ferez un autre cadeau ; vous aurez la gentillesse de me donner,

avec les enveloppes, un bloc-papier moyen, suisse, qui fera grand luxe

ici. Pour écrire des lettres genre Poulet.

On peut avoir de l’esprit en dormant ; c’est-à-dire sans en avoir le

moindre soupçon. Un mot de moi, qui court dans Paris, m’a fait rire,

quand on me l’a raconté. Difficile à transcrire, tout est dans le ton.

Marceau est drôle, quand il le raconte, parce qu’il imite bien. Chez

les Fasquelle, où vous étiez, je dis à Muller : « C’est très mauvais ce

que donne Mithois dans Jours de France ; il y a vingt personnes à Paris

qui s’en tireraient mieux de ce genre de chroniques. » Henri Muller

fait un pas en arrière, et me dit : « Permettez-moi de vous présenter

Michel Mithois. » Alors, j’avance un bras vers Mithois, et je dis : « Je

vous lis… » Il faut mettre dans ces mots un accent pénétré, rêveur, un

peu exhalté.

 

Votre

J.

 

1. Claude Mauriac (1914-1996), écrivain, secrétaire particulier du général de Gaulle, critique au Figaro littéraire et directeur de la revue Liberté de l’Esprit.

 

311 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 7 mars 1958

 

Cher ami,

 

Je ris tout seul, nous rions à deux, de votre : « Si on ment

franchement… » Dans cette « charité », je ne viens qu’au 10e rang ;

étant maladroit et brutal, veuillez me croire quand je vous le répète.

Le Poulet ne me plait pas beaucoup, mais il est certain qu’il y a chez

lui un art mystérieux du mystère, un son étrange (aussi intraduisible

que le uncanny des Anglais) qui ne se rencontre jamais ailleurs. L’étrange fuit la France ; tout ce qu’elle produit et contient de

bizarre, c’est-à-dire beaucoup, s’évanouit au soleil des mots ;

l’allemand, l’anglais sont, au contraire, des pellicules protectrices.

Le Fronsac 1906 vous attend. Je puis déjeuner avec vous le 12, ou,

si cela vous va mieux, à mon retour d’Angleterre, vers le 22. Pardon

d’avoir marché sur vos brisées, pour la rage de P.V.R. ! Je ne vous

conseille pas d’écrire à Rostand ; vous allez amener son retrait et une

candidature Malraux, avant-coureuse du grand Charles.

« La neige de printemps », mais c’est nous-mêmes ! J’achète votre

bloc ; dois-je comprendre que c’est du format pareil à ce papier-ci ?

Couleur, ou blanc ? Glacé ? Enveloppes simples ou doubles ? Je ne

pars que mardi ; vous avez le temps de me répondre ici. Votre accent

« pénétré, rêveur, un peu exhalé exalté » (vous avez écrit, entre les

deux, exhalté) quel self-portrait !

Josette pêche le petit requin (sic) à Miami et à la Jamaïque, en

compagnie de son mari.

Les nouvelles publiées par Françoise Mallet-Joris 1 sont médiocres,

sauf une, de Vahé-Katcha. Je relis les 2 Mémoires d’un fou ; Flaubert, si

Gustave Moreau 3 dans le pensum archaïque, est d’une fraîcheur de

crème normande quand il parle de la mer, de la plage, de l’odeur des

vagues sur le corps mouillé de Mme Schlesinger 4.

Je viens à Paris seul, ne me laissez pas sortir à 9 heures du matin ;

si vous désirez m’appeler que ce soit vers 8 heures.

La Guilde m’a annoncé dans son Bulletin  ; m’a demandé des

photos, des coupures ; je me suis contenté d’une (trop) élogieuse

citation d’Ernst R. Curtius, peu avant sa mort, sur Parfaite, dans son

panorama de la littérature européenne 5.

Vous ne m’aviez pas expliqué, vous qui m’expliquez si bien le Paris

littéraire, que Nimier et Nourissier, c’était chien et chat. Je le sais

maintenant. Je trouve en Nourissier quelque chose de triste qui m’émeut ; chez Nimier aussi, mais Nimier surmontera sa tristesse,

parce qu’il est plus amer et plus solide.

Cette lettre-ci est lue, ainsi que la vôtre, par-dessus mon épaule,

par Hélène : « Quand on pense aux correspondances assommantes

qu’échangent la plupart des écrivains… »

 

Votre

PM.

 

1. Françoise Mallet-Jorris, L’Empire céleste, Éd. Julliard, 1958.

2. Gustave Flaubert, Mémoires d’un fou suivi de Novembre, Monaco, Éd. du Rocher, 1946.

3. Gustave Moreau (1826-1898), peintre, aquarelliste, dessinateur et professeur à l’École des beaux-arts.

4. Il s’agit d’Élisa Foucault, épouse de Maurice Schlésinger, que Flaubert avait connue à Trouville en 1836, qui lui inspirera Marie Arnoux dans L’Éducation sentimentale et qui mourra, folle, à l’asile d’Illenau, près de Bade.

5. Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, Éd. PUF, 1956.

 

312 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

7 mars 1958

 

Cher ami,

 

Notre déjeuner Pizou serait pour le 20. Ce matin, justement, j’ai

invité Dominique Aury pour le 12 ; je dois m’y tenir. Hier, déjeuner

au Pizou avec les Kléber Haedens, qui avaient, sans me prévenir,

amené un muet de Toulouse. J’ai eu la sensation désagréable de

nourrir un troupeau de ruminants. Ce n’est pas la saison. Il avait vu

Benoit la veille, lequel est tranquille pour vous. Connaît les voix. Le

Cardinal vote pour vous. Au besoin, Benoit usera de son arme

secrète : il fera venir Gilson 1 d’Amérique. Rostand obéira strictement à Duhamel. Tout n’est pas perdu pour lui, disait Pierre Benoit en

dernière heure.

Pas de papier comme le vôtre (trop dur pour moi) pas glacé ; le

bloc courant, souple, « Toile Suisse Elco » par exemple. Enveloppes

simples. N’importe quoi sera magnifique ici.

On dit, on écrit, que Bonnard revient en avril.

Je me souviens du passage de Curtius, très bien. Il vous compare à

Balzac (« Les yeux d’or », je crois).

J’ai dû vous dire que Nourissier et Nimier étaient comme chien et

chat. Ils sont tous chien et chat. Ne jamais dire à l’un que l’autre a du

talent. Sur eux tous pèse le lourd 1925. Tous des malades. Nourissier

le plus frêle. Nimier, le plus sombre, à fond vraiment tragique, peut-

être le plus solide, si nous n’apprenons pas, un jour, qu’il s’est tué. Le

seul, il a des amis, et ne tient que par là : Hecquet et Blondin, vous et

moi. Vaniteux, plus qu’il n’est permis. Ces jeunes n’acceptent pas

d’avoir trente ans. Tout de suite, tout.

Poulet est un nordique. Je lui pardonnerai tout s’il avait du génie,

comme il le pense.

Votre œuvre, c’est de « l’étrange » français. Haute singularité.

Poulet, c’est de l’étrange plat, et il veut pousser tout le monde de ce

côté.

Je cours à la Poste.

 

J.

 

P.-S. Brono, le gentil beau-fils de Kléber, revient de vacances ; il

avait emporté La Folle amoureuse. Mauvais temps. Tout l’hôtel a lu La

Folle amoureuse. Une révélation pour ces gens.

Nous disions : pourquoi n’est-ce pas à 100 mille ? L’effet est

infaillible. On ne comprend pas. Pourquoi le Larbaud accessible est-il

resté dans les 3 mille ?

Si tout cela n’était pas énigmes, le métier d’éditeur serait un bon

métier. Il a un charme : on est en plein mystère, presque l’au-delà.

 

1. Étienne Gilson (1884-1978), philosophe spécialiste du thomisme, élu à l’Académie française le 24 octobre 1946.

 

313 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

8 mars 1958

 

Cher ami,

 

Le numéro de 1 La Table ronde sur Barrès ne précise guère la

position actuelle de Barrès ; j’aurais aimé qu’on nous l’expliquât. On

a dit qu’il s’éloignait, d’autres disent qu’il se rapproche. Nous ne

sommes pas plus avancés. Que fût-il devenu, s’il avait survécu ? Un

Philippe Barrès 2 retrouvant Déroulède sous le cocotier congolais de

Gaulle ? Ou bien l’antiparlementaire, l’antisémite, le raciste,

l’homme qui aurait tout sacrifié, même son anti-germanisme à la

nécessité de demeurer en France en 40 ; eût-il fini comme Brasillach,

ou comme Laval (curieux ces 2 Auvergnats, ces 2 gitans, s’accrochant

désespérément au sol de France, à son relief — Vosges ou Massif

Central — pour échapper à l’attrait héréditaire du nomadisme, de la

plaine aryenne, ne trouvez-vous pas ?). C’est ce que j’aurais voulu voir

débattu, et ce qui a été éludé. Au profit de parallèles universitaires,

Malraux-Barrès, Mauriac-Barrès, et l’inévitable Montherlant-Barrès.

Dans mon enfance, nos milieux d’artistes, bien que n’aimant pas du

tout qu’un écrivain parle peinture, célébraient ses Venise et Tolède ;

moi aussi. Et son anarchisme, avec des formules aussi éclatantes que

la bombe de Ravachol 3, enchantaient notre classe de première. Mais dès qu’il versa dans le nationalisme, je cessai de le lire. L’homme que

je connus 5 ans plus tard chez Philippe Berthelot, chez la comtesse

Joachim Murat, et chez Mme de Noailles, m’enchanta par sa jeunesse,

son espièglerie, sa grâce, sa bienveillance seigneuriale. J’ai encore la

lettre qu’il m’écrivit en 22, quand je lui envoyai Ouvert la nuit  ; elle

finit sa louange par : « Jamais embêtant ! » que je n’ai jamais oublié.

Barrès me donnait l’impression, quand on dînait avec lui, dans une

belle maison, avec de jolies femmes (la comtesse Joachim Murat avait

une table exquise) et de bons vins qu’il était ravi d’avoir échappé à la

Chambre, à Neuilly, à ses morts et à Mme Barrès. Lisez dans La Table

ronde 4 le R. Poulet (parallèle Barrès et Gide), très bon, cela suffira.

Est-il tombé dans la politique par conscience, par devoir, ou par

subconscience, se sachant mort vivant, comme Mauriac, romancier,

tué par Bernanos ?

 

P.

 

P.-S. « Vous voudrez bien trouver ci-joint » l’effigie de B. B. qu’un

vieillard adresse à un autre. « Morts ressuscités », dites-vous ? Non, pas

moi. J’ai l’air vert, de loin ; on s’approche et on trouve un vieil arbre

mort, couvert de lierre, en fait de verdure. L’enquête Arts auprès des

jeunes normaliens, de ceux qui donc nous transmettront à la

postérité, ne nous cite pas une seule fois (et Malraux 50) ; ça promet

un bel oubli ; je me frotte les mains. Le pire m’a toujours enchanté.

Ce que vous me dites de votre chère femme ne suffit pas à me

rassurer. Quand je vois se poser sur moi son œil implacable et d’un

admirable azur, je sais que toutes les lettres que je vous écris seront,

par ses soins, brûlées (ne lui montrez pas ceci, je vous en prie).

 

1. La Table ronde, mars 1957, p. 9-208.

2. Philippe Barrès (1896-1975), fils de Maurice Barrès.

3. François Claudius Kœnigstein, dit Ravachol (1859-1892), anarchiste, condamné à mort et exécuté.

4. Robert Poulet, « Barrès écrivain d’avant-garde », La Table ronde, mars 1957, p. 176-180.

 

314 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 8 mars 1958

 

Cher ami,

 

Malgré la grève SNCF, reçu votre lettre d’hier. Téléphonez-moi

mercredi ou jeudi, le matin, de bonne heure, please. J’ai remercié

D. Aury de son charmant livre 1, en la nommant « princesse

écrivante ». Dites-lui que ce n’est pas insolent ; elle a une âme de

qualité, elle pense noblement, vraie Madame de… pour moi ; sans

pour cela sentir l’amateurisme.

Un « minet de Toulouse », c’est un veau à 5 pattes que K. Haedens

vous a amené là ; c’est sans prix ! J’apporte votre papier à lettres, mais

je comprends mal qu’un pays comme la France, ou La Frette, ne

puisse pas produire du papier à lettres ? Bonnard a tort de rentrer ; si,

comme disent les Suisses, il y a bientôt un Frente Popular, avec le

grand Charles, ce dernier ne lui pardonnera pas d’avoir dit : « De

Gaulle est un nain sur lequel on a tiré ; ce n’est pas un grand

homme. » Penser que 1925 puisse jamais peser lourd ! on nous eût

étonné… Je ne vois pas que Nimier soit plus vaniteux que vous ou

moi ? Pardon, que moi. Moi je suis bête, vaniteux, lâche, méchant,

paresseux… et vieux.

J’ai reçu des extraits du J. de Maistre de Cioran 2.

J’ai un cas curieux de jalousie pour vous : un mari de mes amis qui

ne veut pas être un peu trompé. Il lui semble moins déshonorant de l’être beaucoup  ; aussi présente-t-il le cas de sa femme comme un cas

clinique ; il en fait une nymphomane, ce qui n’est pas ; « ne croyez

pas que ma femme me trompe seulement avec X ; elle se jette sur le

garçon boucher, sur le télégraphiste, on ne la tient pas », etc… Ainsi

croit-il amener à lui la sympathie du public. On voit ce que

Jouhandeau (que vous appréciez peu) tirerait de cela, dans un cadre

de province auvergnate.

Madame A. Fayard déjeunait à la maison, ce matin ; elle citait ce

mot d’Arthème Fayard, sur son lit (bientôt) de mort : « Voyez

Wiriath 3 (son gendre) ; il réparera ce que feront ces deux

imbéciles… » (Brouty 4 et Jean Fayard). Ce qui arriva.

Lu un intéressant 5 Héliogabale de R. Villeneuve. H. était une sorte

de Barbette, un prêtre de Baal qui faisait en Syrie des numéros de

music-hall, dans un théâtre aux armées, pour divertir les légions qui

finirent par en faire un empereur. Il aimait se la faire mettre par de

gros calibres, et il envoyait chercher parmi les gladiateurs, dans tous

les bains de vapeur de l’Empire, ce qu’il y avait de mieux monté. On

lui amenait d’énormes membres, dont l’heureux propriétaire recevait

aussitôt le titre de chambellan. Les invertis passifs sont comme les

dames distendues par de nombreuses maternités : des gouffres.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Comment la N.R.F. peut-elle tolérer quelqu’un de si peu

N.R.F. que D. Aury, esprit sans préjugés, qui écrit clairement, qui nous

fréquente ?

 

1. Dominique Aury, Lecture pour tous, Éd. Gallimard, 1958.

2. Joseph de Maistre, Textes choisis et présentés par E. M. Cioran, Monaco, Éd. du Rocher, collection « Grands et petits chefs-d’œuvre », 1957.

3. Marcel Wiriath (1898-1974), industriel, président de sociétés, avait épousé Yvonne Fayard le 2 mars 1936.

4. Fernand Brouty, beau-frère de Jean Fayard.

5. Roland Villeneuve, Héliogabale, le César fou, Éd. Pierre Amiot, 1957.

 

315 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

10 mars 1958

 

Cher ami,

 

Je vous envoie ci-joint la lettre de la pauvre mère dont je vous ai

parlé. Ce sont de nobles polonais, de très petite maison, mais de

bonne famille, qui sont réfugiés à Tanger, où ils vendent du nylon.

Leur fils a eu une crise de sartrisme, et il a préféré venir finir à Paris

que d’entrer dans les affaires, avec le résultat que vous voyez.

J’ai rencontré aujourd’hui Vassiliki Photiades (frère de

Constantin, qui traduisit Meredith 1) ; il va publier, chez Stock, le mois

prochain, un recueil de nouvelles, Les Transparents, dont s’occupe

André Bay.

Pineau fait ami-ami avec les Russes, qui lui donnent des assurances

algériennes qui le satisfont. Quel enfant ! Ne pas voir que les cadeaux

des Russes sont toujours empoisonnés ! Nous volons au Frente

Popular, à de Gaulle, et à Alger 1943, ce paradis perdu de la

Résistance.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Que je vous envie de déjeuner avec Madame d’Au (ry) 2 !

Comment un esprit pareil a-t-il pu se préserver de tant paulhantesques et judrinards disséqueurs, voyeurs, et autres

prépouléseurs ?

 

1. George Meredith (1828-1909), écrivain anglais, auteur de romans, de poèmes et d’un essai, Sur l’idée de comédie et les usages de l’esprit comique (1877), dans lequel il analyse la valeur esthétique du rire pour atteindre l’harmonie de l’esprit. Outre ses traductions, Constantin Photiades avait publié, en 1910, George Meredith, sa vie, son imagination, sa doctrine.

2. Allusion probable au roman de Dominique Aury, Histoire d’O, publié sous le nom de Pauline Réage en 1954.

 

316 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 11 mars 1958

 

Cher ami,

 

J’arriverai avec un jour de retard, à Paris, à cause du temps. En

mars, c’est toujours incertain. Je suis né en mars, je le sais ; mars est

au centre de la bataille pluie-beau temps. La masse d’air polaire se bat

contre la masse tropicale, et tous les accidents de mars, je les retrouve

dans ma vie. J’ai vécu sur la frontière de deux mondes et de deux

époques. Partout, je suis arrivé (comme L.P. Fargue dans les dîners,

comme Proust dans les bals), quand la fête finissait. Études

secondaires : 1902, fin de l’ancien régime, réforme du bachot ; 1909 :

service militaire, fin du volontariat, service de deux ans ; 1913 :

Affaires étrangères, fin de la vieille diplomatie et première fin de

l’Europe, etc… Je suis un homme de l’Occident, de l’ombre qui

tombe, de la nuit qui vient.

Des dames ont lu, ici, Les Ténèbres  ; toutes disent : c’est très

désagréable ; reçu une lettre de R. P. me remerciant de mes

remerciements, et disant que son livre reste invendu et incompris. Hélène regrette qu’il n’ait pas réédité la préface de la 1 re édition, qui

éclairait l’œuvre ; elle situe celle-ci entre 1 Malone meurt , de Beckett et,

en très inférieur, à Kafka.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Je vous recommande aussi, pour les bronches, R. Azoulay,

médecin des hôpitaux, 12 rue de la Grande-Armée, Étoile 26-83.

 

1. Samuel Beckett (1906-1989). Malone meurt avait été publié en 1952.

 

317 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

17 mars 1958

 

Cher ami,

 

Vous en serez peut-être désolé, mais Nimier est du même avis que

moi sur le Maupassant : un livre étonnant, et même effrayant.

André Bay avait envoyé son texte à Mermoud (Bulletin de mai)

quand il a reçu les trois lignes sur « Mars ». C’est triste de les remiser

dans une chemise noire ; ces ténèbres où dort une parole d’or.

Le livre de vous qu’il faudrait remettre en circulation, à l’occasion

de l’événement de mai, c’est Le Flagellant, votre plus beau roman. Il a

eu du succès. Mais encore voilé. Vous n’aviez pas encore fait votre

« rentrée ». Il est peu connu, quoiqu’il se soit vendu. Mais

Flammarion n’est pas un éditeur bien dégourdi, sauf pour faire de

gros placards pour les mauvais romans à 100 mille. Il devrait faire une

nouvelle « mise en vente », avec la bande qui s’imposera en mai.

Mon cousin Eschenauer 1, de Bordeaux, est mort à 90 ans,

dirigeant encore la plus grosse maison de vin à Bordeaux (et de

beaucoup). Les Allemands avaient nommé comme gouverneur de

Bordeaux, un négociant allemand, ami de Louis Eschenauer (de

même à Cognac ; le maître de la ville fut un Allemand, apprécié de

tous, qui avait passé 20 ans à Cognac. Étrange, Napoléon n’y avait pas

pensé). Aussi, l’occupation fut douce, à Bordeaux et à Cognac. En

partant de Bordeaux, les Allemands avaient l’ordre de faire sauter les

énormes ponts. Ils n’ont touché à rien. Eschenauer avait sauvé la ville.

Aussitôt, deux ans en prison ; sa belle maison vendue, etc…

Comme chantait Dominique Bonnaud : « Ça, c’est des choses que

l’on ne peut oublier. »

 

Votre

J.

 

1. Louis Eschenauer (1868-1958), industriel.

 

318 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 17 mars 1958

 

Cher ami,

 

Le retour fut rapide : Vevey, c’est ma Frette.

Excusez mon oubli, excusez-le une fois encore ! Je m’en veux

furieusement de vous avoir laissé venir à l’Auto-club ; mon pardon, je

le mérite un peu ; ma place gardée dans le train qui partait ¾ d’heure

plus tard, introuvable.

Depuis deux jours, azur excessif, où le soleil ne se ménage pas.

« Le printemps est ouvert », dit la Sévigné.

J’ai entendu dire que Bloch Dassault 1, le propriétaire de Jours de

France, s’est exprimé chaleureusement sur ma candidature ; pour un

résistant et un juif, voilà qui est méritoire. À l’occasion, j’aimerais

qu’il sût que j’ai été sensible à ses propos ; je ne connais pas l’homme.

Mauriac (qui assistait au repas où B. D. parla de moi), en fut, m’a-t-on

rapporté, surpris et impressionné. Bénouville ne m’est pas favorable,

paraît-il ; l’influence bénéfique ne peut donc venir que d’Henry

Muller.

J’ai relu le dernier article de Mauriac 2 dans Le Figaro littéraire,

« une vieille femme nerveuse » comme vous dites. Comme l’art de

Buffet, celui du « journaliste » Mauriac ce sont des griffures. M. ne

peint pas, il dessine avec génie.

Les cygnes, que je vois de mes 28 fenêtres de façade, ont

commencé leur vol nuptial ; eux, si nobles dans l’immobilité, sont

affreux en vol ; ils ont le cou tendu de l’oie, et leurs ailes font un bruit

de bois cassé.

Jeudi, je passe par Paris. J’y reviendrai les 27 et 28 mars.

Vous avez tort de ne pas aimer Jouhandeau : le dernier volume de

son 3 Mémorial, Les chemins de l’adolescence, sont ravissants (« Chardonne

ne peut aimer ce côté sacristain de comédie de Jouhandeau », dit

Hélène).

Ici, les touristes arrivent, avec les primevères. Pour le plus grand

plaisir d’Hélène, nous devenons, comme Voltaire à Ferney,

l’aubergiste de l’Europe : Pauwels, Eléna Labourdette, les Jacques

Weygand 4, hier et aujourd’hui.

Les intellectuels d’ici, de France, de partout, continuent à être

babas d’admiration devant tout ce qui vient de Russie ; en quoi ils

restent les frères des philosophes de 1760, éberlués par les lumières

de la Grande Catherine 5 ; mais dans les deux cas, à genoux devant le

même despotisme.

 

Votre ami

PM.

 

1. Marcel Dassault (1892-1986), industriel, député gaulliste de 1951 à 1955 et de 1958 à 1986.

2. François Mauriac, « Le retour d’Abel Bonnard », Le Figaro littéraire, 15 mars 1958, p. 1.

3. La série intitulée Mémorial, publiée aux Éd. Gallimard, comprendra : Le Livre de mon père et de ma mère (1948) ; Le Fils du boucher (1951) ; La Paroisse du temps jadis (1952) ; Apprentis et garçons (1953) ; Le Langage de la tribu (1955) ; Les Chemins de l’adolescence (1958), et Bon an, mal an (1972).

4. Catherine et Jacques Weygand.

5. Catherine II (1729-1796), impératrice de Russie.

 

319 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

19 mars 1958

 

Mon cher ami,

 

Dassault saura, par Muller, que vous avez été sensible à ses propos

(au déjeuner en question, dans votre lettre de ce matin). Je lui écris

(à Muller). Je le verrai (Muller) plus tard, et je serai fixé sur

Bénouville (lequel est un résistant, bien amolli). Les grands juifs pour

vous ? Pourquoi pas. Ils sont de toutes les patries, si souples et

intelligents. Voyez Lazareff. Un petit bordelais, c’est plus étroit.

Je m’explique que les grands messieurs (des affaires, du monde,

etc…) soient séduits par les Russes. Ils trouvent là leur doctrine

pessimiste, incarnée au marxisme : un peuple asservi à quelques têtes.

Que les « amis du peuple » donnent là-dedans, c’est plus étrange.

Mon dernier souvenir de l’Occupation à Cognac : avant de partir,

les Allemands voulaient faire exploser des torpilles du champ

d’aviation ; mais pas à Cognac, de peur de casser les vitres. Ils ont

chargé un petit train, avec ces torpilles, pour les faire éclater plus

loin. Chaque fois que le train s’arrêtait dans la campagne, des paysans

venaient dire : de grâce, allez plus loin. Et le train repartait. On l’a vu

errer tout un jour.

Vous allez chasser le renard à Londres. J’ai deux renards dans

mon jardin. Ils habitent un trou de sable dans la côte. Cela me fait

honneur ; on les respecte. Ils ne sont pas aimés dans le voisinage.

Avant-hier, Nimier a déjeuné, chez Lipp, avec Fabre-Luce, dans un

grand ennui. Fabre-Luce mange énormément. Il a tout de l’insecte.

Il trouve Madère affreux. Cela n’avait pas d’intérêt pour lui, qui a

vu Bali, etc…. J’ai pensé (chez les Fasquelle) à le retenir. Dans ces

endroits, la pensée est vite coupée.

Pour goûter Madère, il faut l’aimer par avance. Madère est un des

rares endroits du monde où l’on ne souffre pas ; toujours 25˚, pas de

serpents, pas de moustiques ; toutes les fleurs d’Europe ; trois

palmiers. Ça me suffit.

La plupart des paradis terrestres sont des enfers.

 

Votre

J.

 

320 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Londres, 24 mars 1958

 

Cher ami,

Je viens de voir le film de Clouzot sur Picasso 1, que j’avais manqué

à Paris. Même quand c’est mauvais, Picasso, c’est toujours de la

peinture ; même quand c’est bon, B. Buffet, ce n’en est jamais.

Il fait noroît ; c’est un vent de mer sain, qui sauve Londres de la

peste et de la pestilence. Ce qui m’a permis d’y vivre 4 ans, sans

presque sortir, mais en m’y portant bien ; il est vrai que j’avais 25 ans.

Aujourd’hui, l’air des villes, respiré plus de 2 ou 3 jours, me tue, les

gaz m’asphyxient et je sens mon cœur se recroqueviller comme les

jeunes feuilles des marronniers, à Paris. Vous êtes un sage d’aller

respirer la nuit, à La Frette.

Cet hôtel est horrible, avec les maids qui chantent dans les

couloirs, des radios dans les chambres, des Américains de qualité

inférieure à la qualité inférieure habituelle, des salles à manger

dorées, dans les sous-sols sans air et les boys à casquette de côté

(comme l’infanterie anglaise dans les opérettes de Gilbert 2 et

Sullivan 3, 1895) qui crient en courant les noms des clients convoqués

au téléphone : « Mr Cohen… Mr Livy », etc… ce qui est un comble,

« 4 Adding insult to injury  », comme dit le perroquet dans Pickwick.

Hier, été au marché aux puces de Petticoat Lane ; le dimanche matin,

c’est notre Porte de Clignancourt, moins les Arabes, ici remplacés par

des Jamaïcains. Bref (c’est le perroquet du perchoir au dessus qui m’y

fait penser) j’ai revu ce charmant marché judéo-nègre, aux portes de

Whitechapel et j’y ai découvert (les infinies surprises de Londres) un

marché aux perroquets de seconde main. On se passait l’article de

client en client ; ils se laissaient gratter sur la tête cette petite touffe

d’endive qui embellit tellement les ennuyeuses dames ; il y avait des

aras bleus et rouges et des perruches « adorables » comme disent les

femmes du monde avec gouvernante anglaise. Il y avait aussi un

marché aux chiots d’occasion, et aux lévriers ex-champions des courses de greyhounds, un peu flanchants, pour courses de province,

mûrs pour la piqure ou l’Académie.

Samedi, j’ai été voir l’équipage Quorn chasser près de Melton

Mowbray, 2 heures de Londres, au nord de Cambridge, la Mecque du

fox-hunting. Tout encore impeccable au milieu du désastre anglais

général, immigration, vieux matériel, plus de devises, colonies

américanisées ou négrifiées, fuite des capitaux, etc… Le cheval est

encore Dieu ici ; des splendeurs ; les cavaliers n’ayant aucune idée du

manège et du style, mais absolument à l’aise partout, car toujours en

selle, vu qu’il ne se passe pas un jour sans gymkanas, point-to-point 5,

steeplechases, drags, etc… Et des chevaux ardents sur le terrain, mais,

contrairement aux nôtres, calmes au pas, ne tapant pas aux chiens,

sans ruades ni cabrades. Il y avait une armée de veneurs ; bien cent ;

pas un cheval tirant, jouant, se traversant. Et tout ça saute ; vieille

amazone de 75 ans, le haut de forme immobile sous la voilette ;

personne ne contourne l’obstacle, c’est beau à voir ; les jambes m’en

tremblaient de désir !

Je vous quitte pour aller travailler au British Museum, me

documenter pour mes sacrés Bains de mer. (Car, comme disait

Giraudoux, avec quoi faire ses livres, sinon avec les livres des autres ?)

Je suis heureux, 50 ans après, de me retrouver dans cette grande

salle en rotonde où j’ai vécu ma 20 e année, très privé de femmes,

hélas (faute d’argent et très timide), mais dévorant tout, nageant dans

« un océan de livres » (Balzac), avec une famille adorable qui

préférait renoncer à m’avoir près d’elle, à Paris, puisque j’étais plus à

l’aise à Londres. (« Que ferez-vous de votre fils ? », demandaient à

mon père les gens. « Un homme heureux », répondait-il.)

 

Votre

PM.

1. Le Mystère Picasso, réalisé en 1956, d’après un montage d’Henri Colpi, avec une musique de Georges Auric, montrait Picasso au travail, ses dessins et ses tableaux se faisant sous les yeux du public.

2. William Schwenk Gilbert (1836-1911), auteur dramatique anglais.

3. Arthur Sullivan (1842-1900), organiste, chef d’orchestre et compositeur anglais.

4. Personnage de Charles Dickens, fondateur d’un club imaginaire dont les comptes rendus mensuels forment Les Aventures de M. Pickwick (1837).

5. Course de chevaux dans laquelle la liberté est laissée au cavalier de choisir son parcours d’un point à l’autre.

 

321 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

25 mars 1958

 

Cher ami,

 

Londres n’est pas une ville comme les autres ; ce n’est qu’une

gare ; les habitants y arrivent le lundi, bien contre leur gré, et la

quittent vers la fin de la semaine, dès le vendredi, beaucoup même en

partent tous les soirs. Up and down town. Ils ne pensent qu’à s’en aller.

Hier soir, été à l’Empire, vaste cinéma, voir 1 Dunkirk, film exaltant

la puissance de résistance et le 2 stubbornness anglais dans l’adversité.

Les scènes de rembarquements nocturnes, celles de 200 000 hommes

massés sur la plage, sont bonnes. On n’y voit presque jamais

d’Allemands. On oublie seulement de dire que, s’il n’y en avait pas,

c’est que, contrairement à l’avis de ses généraux (qui, depuis, l’ont

écrit en toutes lettres), Hitler avait recommandé de laisser l’armée

anglaise rentrer chez elle, dans l’espoir, tout napoléonien, d’une

prochaine paix de compromis avec Albion (Hitler et Napoléon ont

commis les deux mêmes grandes fautes : croire à une paix de

compromis avec Londres ; croire qu’à Moscou la Russie capitulerait

avant l’hiver). Pour en revenir à ce film, on y voit l’ambassade de

France à Londres, avec un secrétaire français bafouillant un mauvais anglais, le cheveu crépu hérissé par la peur, en face d’un Britisher

impassible. Une retraite où l’armée se défend en Belgique pas à pas,

alors qu’elle s’est repliée en camions, avec peu de pertes, laissant en

l’air des armées franco-belges.

À côté de moi, il y avait le couple tendrement enlacé, habituel.

Comment ces jeunes hommes peuvent-ils joindre leurs lèvres à celles

d’une fille abandonnée dans leurs bras en l’inondant d’une bave

pareille à celle de l’escargot sans éjaculer ? Cela, pendant 3 heures. À

20 ans, il me suffisait d’appuyer sur la sonnette de la porte d’entrée

de ma maîtresse pour bander, et parfois pour m’inonder, sans

l’attendre, elle ! Mystère… D’autant plus qu’hier, ma voisine avait le

bras étendu sur les cuisses du garçon.

Aucune pièce à voir, sauf 3 Le Roi Lear , où je vais ce soir, à Old Vic.

Je rentre vendredi pour quelques heures. À 8 heures du matin, le

Suffren 95-81 répondra, mais je repartirai aussitôt pour Vevey.

Maintenant que vous avez votre papier à lettres, continuez-vous à

Continuer : partie 3 sur 8