Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 10 sur 17 · partie 6/8

Pages du PDF

Correspondance

1958. Lettres 283 à 442

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

moment, tout ce que je peux lui demander, elle me l’accordera avec

plaisir) à Josette d’aller à Crans. C’est facile pour elle dans sa maison

vide. C’est sur le chemin du retour. Quelques jours à Crans

compenseront cette énorme usure de la chaleur qui commence à

m’inquiéter. Il n’y a personne à Crans sauf André Bay (pour peu de

 

À

jours) et personne en vue. Un jour, je vous parlerai de Josette. À

présent, je la connais.

Ce que vous me dites de Nimier, ce qu’il dit de vous, c’est bien

touchant, en divers sens. Il porte en lui, à vif, comme un cancer, la

souffrance de l’adolescent ; l’extrême jeunesse, chez lui, ne s’est pas

cicatrisée. Pas la moindre callosité. Il vit à vif. Et puis Hecquet a fait le

reste, en le poussant au mariage.

J’ai la liste de ses lectures, où vous avez une large part, avec de

bons jugements. Je lui signale deux livres de vous qu’il ignore, je

crois.

Byzance est terminé. Je m’en réjouis ; heureux de le lire quand

vous voudrez. J’en pense déjà grand bien. Comme « les bains » c’est

en plein dans vos eaux. Les eaux vierges. Il y en a jusqu’à la fin.

Inutile de se baigner deux fois dans la même eau. Secret du bon

usage des années.

Petit dialogue à Capri, dans un déjeuner de feu :

Chardonne : Vous connaissez, Marceau, le joli mot de Déon : « Le

célibataire est un homme qui prend le mariage au sérieux » ?

Marceau rit. Une pause.

Chardonne : On peut ajouter : le misogyne est un homme qui

aime trop les femmes.

 

À vous,

J.

 

P.-S. Mon adresse est toujours Tramontano (Sorrente) jusqu’à la

réponse de Josette, c’est-à-dire lundi ou mardi, je pense.

À Capri, comme ailleurs, sauf sur une place, impossible pour le

piéton de faire un pas : l’hôtel ou la voiture.

Josette arrive demain à Capri. Nous mettrons au point le bref

séjour à Crans et nous partirons aussitôt. Je suppose mardi (ou mercredi). Il y a aussi une question de billets de train à régler. Il y a

37˚ tantôt. C’est trop pour moi.

Dans un monde qui se dissout, la petite place de Capri est la

capitale, avec sa population nue et bariolée. C’est classique et ne

déçoit pas. Je disais à Camille : quand l’un de nous deux sera mort, tu

sauras que je suis sur cette place. Il y a un cocktail local, parfait

(négro…). J’ai vu les Clouzot. Véra méconnaissable ; un vilain

cadavre noir. Je me demande comment la sagesse et la morale ont

tant de peine à s’implanter. Les résultats de la conduite sont bien

clairs. J’ai vu beaucoup les Clouzot, il y a six ans, à Saint-Paul-de-

Vence. Je les regardais avec pitié ; ils comprenaient.

 

379 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 juillet 1958

 

Cher ami,

 

Les feux suisses s’allument sur les hauteurs. C’est fête nationale.

Roger va mieux, mais toujours torturé depuis qu’il n’est pas seul avec

nous. Jamais il ne parle à sa femme, mais sa figure s’éclaire quand il

est question de son fils. Hecquet est installé chez Peloux, bien que

tout soit comble. Il fait 31˚. J’espère que vous ne souffrez pas trop de

la chaleur. Bien reçu ce matin votre longue lettre du 28. Votre

« engorgement final » annonce la fin de l’Occident. Un jour ce sera à

la millionième puissance : truites occidentales fuyant au fond du

vivier l’épuisette russe.

Ce que vous me dites du paysage me donne envie d’aller en

Sardaigne, en octobre. Restez sur votre balcon (bien que le balcon

soit un peu suspect, depuis le totalitarisme). « Je viens vous amener

M. Hecquet, de la part de J. Chardonne », a dit Nimier. Et Peloux a répondu, sa soupière en mains : « Je comprends, tout ça, c’est du

même bord… »

Affections à Camille et à vous, qui êtes très présent ici.

 

PM.

 

380 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

Vevey, 1 août 1958

 

Cher ami,

 

À qui le dites-vous ! La Méditerranée est une piscine, non une

mer. L’eau est belle à Capri, et dans divers coins, mais ce n’est pas de

l’eau, c’est du bleu lessive gras, et sans vitamines. J’ai abandonné

Villefranche au bout de 10 ans, non seulement à cause des hauts

brailleurs italiens sur les terrasses, à cause des cars vous crachant leur

jus noir dans l’intérieur des maisons, à cause des nuits sans rosée sous

les moustiquaires, mais à cause de cette mer que vous qualifiez si bien.

Vive la Bretagne ou Tanger, ou Tahiti !

Nimier n’a sûrement rien de grave : il a fait hier 5 heures de soleil,

torse nu, il est écarlate ; et cela sans préparation, bref, de quoi tuer un

homme bien portant ; il ne peut plus trouver une position

supportable, tant il a la peau à vif, et il n’est pas mort : c’est une

épreuve de force, la chaleur est extrême. Le 1er août se prépare, on

allume des autels à la patrie sur tous les sommets, les sommets étant

ici inséparables de la patrie.

Voici Gaulle qui refuse d’aller à New York, et qui se met les

agriculteurs à dos et qui, loi du moindre effort, s’abat, comme tous les démagogues, sur la propriété privée ; c’est vraiment le Nasser du

pauvre.

Quant au pauvre roi de Jordanie 1, il va être chassé par les Arabes,

eux-mêmes chassés de Palestine par les juifs, c’est-à-dire par les

Anglais, qui y ont installé le foyer juif. En installant Israël en Asie, au

même moment où ils inventaient la révolte dans le désert, en 1915,

les Anglais opéraient deux mesures contradictoires, dès cette époque,

ce qui explique qu’aujourd’hui ils scient la branche sur laquelle ils

sont assis.

Stock devrait traduire Eastern adventures, étonnant livre de F. Mac

Lean 2, mais un autre éditeur a déjà dû le faire ?

Je vous quitte, les feux brillent aux sommets, les orphéons

défilent, Vevey, qui devient la Cité du bruit, à l’heure où d’autres villes

imposent le silence, a installé des haut-parleurs sur le toit des W.C. en

ciment qui bouchent la vue du lac, devant mon nez. On comprend

que Chaplin s’insurge contre le tir municipal ; moi, contre le casino,

les foires, cirques, parkings, manèges, etc… qui s’acharnent sur mon

coin de lac.

Jusqu’à quand restez-vous en Italie ? Cave caniculum !

Lu, dans une chronique de Dutourd, que Voltaire écrivait : « La

promenade est le premier des plaisirs insipides. » Je l’ai toujours

pensé, mais pas si bien dit. La promenade après déjeuner, surtout.

Ou, dans les châteaux, après la messe. Par exemple à Montmirail,

chez Edmée de La Rochefoucauld 3, quand on voit Maurois revenir de

la messe.

 

Votre ami

PM.

 

1. Hussein de Jordanie (1935-1999).

É

2. Fitzroy MacLean, Diplomate et franc-tireur, Éd. Gallimard, 1952.

3. Edmée de Fels, duchesse de La Rochefoucauld (1895-1991), écrivain, membre du jury du prix Femina, codirectrice de La Revue de Paris.

 

381 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Impérial Hôtel

Tramontano - Sorrente

Dimanche [3 août 1958]

 

Cher ami,

 

Retour à Sorrente, laissant Josette à Capri. À Capri (que je trouve

exaltant comme les « prairies » dans les villages charentais quand

j’avais douze ans), vu des gens qui m’ont amusé (Marceau, Clouzot,

bien d’autres) ; vu Josette surtout. Il y a chez elle un trait bien en

relief, c’est la bonté, du moins pour moi, et pour le moment. Tout le

reste, chez elle, c’est un abîme de nuances. Je suis presque malade de

chaleur, et ce sujet épuisant, sans que l’on puisse l’épuiser, sera pour

une autre saison.

Capri, comble de l’artifice, c’est le chef-d’œuvre que pouvait

sécréter la Méditerranée. Je ne peux plus voir ce plateau de faïence

blanc qui, en ces jours, cuit dans le four.

Nous partons mardi (ou mercredi) pour Crans, et je pense que

nous y resterons 8 jours. Je compte bien aller un jour à Vevey. J’espère

que Josette ne tombera pas malade à Capri (plus chaud que

Sorrente).

 

À vous,

J.

P.-S. Les voyages, c’est pour la jeunesse. Je vous ai dit que

Boisdeffre était venu à La Frette pour m’extorquer cinq lignes sur son

livre. J’ai médité deux jours. Il ne veut pas de mon texte, et rédige lui-

même trois morceaux. Grande colère de ma part. Et puis, elle tombe.

Et gentiment je lui écris : tout ce que vous voudrez. C’est ma règle à

présent. Donc, du Boisdeffre sera signé Chardonne.

Je sais à présent le nom de la maladie de Roger. Pour ne rien

céler, quand je vous ai écrit de la gare de Lyon (et plus tard encore) je

croyais à une tentative de suicide.

 

382 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

3 août 1958

 

Cher ami,

 

Dimanche, fin de la canicule ; Nimier soigne ses brûlures solaires ;

je lui propose, ainsi qu’à Hélène, de me fournir un sujet d’article

pour R. Poulet, qui crée une rubrique littéraire à Écrits de Paris.

Hélène se creuse la tête ; je lui dis : « Tu penses, donc je suis. »

Nimier fait des blagues sur la meilleure manière d’accommoder le

Robert Poulet : « Prenez une épouse de taille moyenne ; bridez-là ;

réservez la rate ; enlevez les dents, etc… » Comme vous voyez, il va

beaucoup mieux. Hecquet nous distrait chaque soir avec des histoires

de Palais. Il est poursuivi par une folle dont il assura le divorce et qui

le prend maintenant pour son mari ; elle lui amène ses enfants :

« Voilà papa ! » Type du transfert freudien. Hecquet conseille Jean-

Albert de Broglie poursuivi par les gendarmes suisses pour défaut

d’aliments financiers à sa femme divorçante ; comme Jean-Albert ne

possède rien, il paraît hors d’atteinte.

Allez à Ischia, c’est un peu trop smart, mais les plages d’ouest, à

l’abri des routes, où l’on ne peut accéder qu’en barque sont

recommandables.

L’Italie est, comme tout, effroyable en août. Pensez qu’il y a 4

camps suisses, rien qu’à Rimini (lagune que Byron et moi connûmes

déserte) à savoir : Cervia, Marina di Ravenna, Imperia et Follonica,

avec bars et orchestres, relations directes avec Bâle par pullman-route,

et des prises de courant aux arbres (célèbre pinède) pour rasoirs

électriques de campeurs ! C’est une préfiguration de l’Europe de

demain, celle d’après la Bombe. Heureusement, nous quitterons

bientôt la terre. « On s’en souviendra de cette planète » (Villiers de

L’Isle-Adam 1.) Mais mon père disait : « Ce sera aussi raté de l’autre

côté. »

Heureusement que La Frette n’est pas un domicile secondaire ! Je

me demande quel est l’inspecteur des finances sadique, chargé

d’inventer de nouveaux impôts ? Et pourquoi s’arrêterait-il ?

Pourquoi pas taxer la 2 e roue du vélo, les couverts à poisson, la

seconde chaussure, etc… Pour quelques milliards à l’État, que

doivent perdre les jardiniers, maçons, peintres, agents immobiliers ?

Tout cela amène de la clientèle aux camps de vacances

concentrationnaires, dont je vous parlais plus haut.

À déjeuner, j’ai parlé à Nimier de son fils Martin, dimanche.

« Quand il aura vingt ans… Si je suis encore là… », a répondu Nimier.

Serez-vous rentré à La Frette le 28 août ? Où dois-je déposer les

iris ?

Georges Bonnet, qui est ici, nous a raconté que le 19 mai, tout

était prêt à Paris pour la prise du pouvoir à 18 h du soir par les

parachutistes 2. La situation n’est que très peu claire ; en province, à

Périgueux, au 14 juillet, un commandant a, malgré le préfet,

prononcé un discours très menaçant. Les comités de salut public

restent en place. Toute la jeunesse s’y affilie. Ils ont imposé Soustelle 3

et continueront. À Pékin, Mao regonfle Khrouchtchev. Cette

continuelle intervention chinoise dans nos affaires, cela promet pour

dans 10 ans. Ne vous avais-je pas dit que la présence de Mao à

Budapest, après la révolte, c’était un fait capital dans l’histoire de

l’Europe.

 

Les Hongrois sont des Huns qui avaient fui vers l’ouest : 14 siècles

après, la Chine les rattrape.

 

Votre

PM.

 

1. Auguste Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889), écrivain.

2. Le 16 mai 1958, le gouvernement, face à la situation en Algérie, avait fait voter la loi instaurant l’état d’urgence par les deux assemblées et, le 19 mai, le général de Gaulle, lors d’une conférence de presse, avait indiqué qu’il se tenait à la disposition du pays.

3. Jacques Soustelle (1912-1990), député, gouverneur général de l’Algérie de 1955 à 1956, opposé à la politique d’autodétermination, exilé en Italie en 1961, amnistié en 1968, redevenu député de 1973 à 1978, élu à l’Académie française en 1983.

 

383 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Crans, 8 août 1958

Cher ami,

 

J’aurai besoin de vous pour éclaircir deux points de psychologie ;

d’autres encore. D’où vient ce premier mouvement chez moi, de dire

non ? Vous m’avez offert gentiment des lainages qui étaient les

bienvenus (je peux m’en passer, il est vrai). Pourquoi dire non, quand

je pensais oui, et avec un grand merci. Fernandez 1 l’avait remarqué et disait que c’était le protestant. On offre une cigarette ; je dis non. Et

j’en prends une.

Autre question : le soir, on me montre des dessins humoristiques

dont l’auteur est connu. À ces dessins, sans légendes, je ne

comprends rien. Autour de moi, la jeunesse comprend tout,

m’explique les rébus. Si vous aviez été là, je vous aurais demandé :

comprenez-vous ? Si vous aviez compris, ce n’était pas grave. J’aurais

pensé : je suis bouché de ce côté (au cinéma, je ne comprends rien).

Si vous n’aviez pas compris, un problème capital se posait.

L’intelligence serait une question de génération. Nous n’aurions plus

la forme d’intelligence de ces jeunes.

Merveilleux Crans. Voilà qui me remplit les poumons et le cœur ;

ma nature amie.

Je disais à Josette : avez-vous eu des hôtes qui ne partent plus ? Elle

m’a dit que cela ne la gênait pas. C’est elle qui part.

En réalité, nous partons dans 5 jours.

 

Votre

J.

 

1. Ramon Fernandez (1894-1944), critique littéraire, romancier, membre du comité de lecture des Éd. Gallimard à partir de 1925, collaborateur de La Nouvelle Revue française et de Marianne.

 

384 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 10 août 1958

 

Cher ami,

Nous partons pour Munich. Attendez-nous : vous n’avez ni

enfants, ni animaux, ni personnel qui piétinent et, dès le 25 août, il

ne fera plus si chaud à La Frette. Que Camille garde ses cuivres ! Pour

les pétroles, l’ International Petroleum, coté, je crois, à Paris, est bon, pas

d’impôts, et va être racheté par Standard Oil. Éviter les pétroles arabes.

Se rappeler ce qu’il y a derrière le mouvement panarabe, en partie du

moins ; c’est ce que Sénac de Meilhan 1 écrit dans son roman

L’Émigré  : « L’espoir du pillage est le patriotisme de la multitude. »

(Sur le patriotisme, il y a aussi la belle phrase de Macaulay 2 :

« Patriotism is the last refuge of scoundrel », le dernier refuge des

gredins.)

Nimier paraît mieux ; le travail et la solitude de Paris en moins lui

vont.

Je viens de lire le Théâtre de Théophile Gautier ; très inférieur aux

nouvelles.

Le déjeuner chez Simone a fini à six heures du soir. Elle ne

connaît pas le premier livre de Camille 3, qui pourrait, peut-être, le lui

envoyer ?

Paulhan m’écrit de lire l’André Bay de La Guilde ; je l’attends,

ayant eu la bêtise de tout oublier à Crans.

Mon Londres est épuisé chez Plon. Ai-je bien fait d’écrire à

Bourdel 4 en lui proposant trois solutions au choix : a) réimpression ;

b) me rendre le titre ; c) refaire une édition Londres revisité en 1959,

remis au goût du jour, avec tirage important.

À Henry Muller, je viens d’écrire une lettre sur L’Europe galante,

pour sa préface. Le livre n’est pas sans intérêt ; ce n’est pas Ouvert la

nuit recommencé ; la technique de la nouvelle y est plus ferme,

Lorenzaccio par exemple, que les Portugais ne m’ont pas pardonné

(est-ce ma faute, cette préfiguration d’un tyran trois ans avant

Salazar ?). Et Malraux disait que 5 Plaisirs rhénans était ma meilleure nouvelle. (C’est l’histoire des amours de Marie Laurencin et d’Otto

von Wätjen, son mari 6 ; c’est la Résistance allemande 1922-1923.)

Essayé de lire les Rêveries sur la nature primitive de l’homme de Senan-

cour 7. Illisible. Aurez-vous la bonté de me renvoyer Byzance avant

votre départ ?

Est-ce que le Bernard Privat qui a écrit quelque chose d’amusant

sur les courses dans le dernier 8 N.R.F., est celui de chez Grasset ? Et le

livre de Gabriel Bounoure, 9 Marelles sur le parvis (sur la poésie), qui

est-il ?

Restez. Les choses mêmes ne se retrouvent jamais deux fois ; c’est,

non pas ma devise, mais celle du destin. Et même s’il y a une

deuxième fois, cela porte, pour des gens comme nous, sa mort, en soi.

 

Votre

PM.

 

1. Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803), intendant général, émigré pendant la Révolution à la cour de Catherine II, puis à Vienne, auteur des Considérations sur le luxe et les richesses (1787), d’un roman historique L’Émigré (1797) et d’un ouvrage sur la situation de la France avant la Révolution.

2. Thomas Babington Macaulay (1800-1859), historien britannique, publiciste, collaborateur de l’ Edinburg Review, membre du Conseil suprême de l’Inde et auteur d’une Histoire de l’Angleterre depuis l’avènement de Jacques II (1849).

3. Camille Belguise, Échos du silence, Éd. Plon, 1952.

4. Maurice Bourdel (1889-1968), président de la librairie Plon, qui avait édité Londres en 1933.

5. Nouvelle de L’Europe galante (Éd. Grasset, 1925) dont René Bonnel avait fait une édition tirée à 107 exemplaires hors commerce (7 sur vieux Japon et 100 sur vélin d’Arches), illustrée par Gaston-Louis Roux, en 1926, fictivement éditée à Dusseldorf à la librairie Leocadia.

6. Le drame de ces amours inspirera Jean Giraudoux pour Siegfried et le Limousin.

7. Étienne Pivert de Senancour (1770-1846), écrivain, adepte des théories de Rousseau, auteur d’un roman autobiographique, Oberman (1804), d’un Résumé de l’histoire des traditions morales et religieuses chez tous les peuples (1825), et d’Isabelle (1833).

 

É

8. Bernard Privat, directeur des Éd. Grasset, était le neveu de Bernard Grasset. Il avait publié « Les courses. Souvenirs de captivité », er La Nouvelle Revue française , 1 août 1958, p. 356-358.

9. Éd. Plon, 1958.

 

385 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

12 août 1958

 

Cher ami,

 

Byzance, très beau. J’écris à D. Aury pour les mettre à l’aise. Je dis

ce que j’en pense (le bien ; je n’en pense que du bien), et aussi que la

forme (dialogue) peut les surprendre ; et que je ne leur ferai pas de

scène, s’ils jugent que cela ne convient pas pour la revue. On pourrait

supprimer deux lignes dans la première page. Vous trouverez mieux

que « quadrature du cercle » un peu plus loin.

J’ai un souvenir précis de L’Europe galante. Un de vos meilleurs

livres. Tout y est bon. Pour Londres, vous ne pouviez mieux dire à

Flammarion.

Crans, c’est la félicité, pour moi. Un peu agacé d’abord par les

joueurs de golf. J’ai compris que c’est une religion du silence. À

présent je les respecte. Je ne cesse de montrer du doigt le ciel à mes

voisins. Ce bleu-là n’est qu’à Saint-Moritz et à Biskra ; un bleu vivant.

Dans l’azur de Capri et Sorrente, la mort planait. Je fus épargné.

Millau, venu je ne sais d’où avec Josette, a été frappé. Le médecin de

Montana le soigne (une forme assez maligne, quoique discrète de la

bronchite). La mère de Josette, à Brides, a été atteinte de je ne sais

quoi de grave, et transportée dare-dare à l’Hôpital américain (Paris).

Voilà les ombres.

Nous restons à Crans jusqu’au 16 août. Donc je pourrais voir votre

femme qui en a le désir ; moi aussi. Reste à savoir comment se fera cette réunion. Je laisse ce soin à Josette.

De La Frette, je vous écrirai plus librement.

Reçu des lettres de vous ce matin ; il en venait de Sorrente et de

Vevey.

 

Votre

J.

 

P.-S. Il faudra penser de toute façon à la publication de Byzance.

Cet ouvrage superbe doit faire explosion ici ou là.

 

386 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 13 août 1958

 

Cher ami,

 

Le voyage éclair s’est bien passé. J’aime beaucoup le survol du lac

de Constance, et le repos de la plaine bavaroise d’un côté, la

tourmente de pierre des Alpes, de l’autre. Munich, très reconstruit.

Moins cher que Paris. 10 millions de réfugiés travaillant 12 heures par

jour à bon marché, et 17 % de charges sociales. C’est le secret de la

prospérité actuelle. Un réfugié ne pense pas à la grève, mais à

manger.

L’exposition est d’une beauté stupéfiante. Il faut deux heures

pour la traverser. Une vie ne suffirait pas à poursuivre le baroque

momentanément réuni là, quand il sera dispersé de Suède en Sicile.

Le Louvre a fait un bel effort, le roi de Suède aussi. Et les collections

privées. Il n’y manque que notre cher Portugal, imbattable en rococo.

Et pourquoi Goya, qui est moderne, mais, sauf dans les cartons de

tapisseries, à la rigueur, nullement baroque ? Le contraste était éloquent de l’Europe d’aujourd’hui contemplant l’Europe d’hier,

comme un enfant regarde une pierre tombée du ciel : j’étais devant

un mobilier inouï d’argent repoussé, d’un mouvement, d’une

fantaisie, d’une audace inimaginable, de la dépense la plus folle, de la

gratuité la plus éhontée ; des touristes en short, les jambes nues et

poilues de troglodyte, des chaussettes roulées sur des chevilles

boueuses, sans col, les pieds dans des bains-de-mer, une chemise dans

laquelle ils avaient dormi collée au dos par la sueur, et, à l’épaule,

leur costume de bain dans un sac de cellophane, circulaient entre ces

objets naufragés, les commodes de Cressent 1 2 et les margravines dans

leur cadre ovale : il n’y avait plus aucun lien entre ces deux mondes,

c’était plus qu’un abîme, c’était une autre ère ; la France s’est

malheureusement engloutie là-dedans, et, avec elle, tout l’Occident.

Comme tout continue à fonctionner, les trains électriques, les

hélicoptères et les maternités, personne ne s’aperçoit que c’est fini.

C’est une mort qui bouge, bien plus effrayante que l’autre, la rigide.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Nous monterons vous voir pour déjeuner, n’importe quel

jour.

 

1. Charles Cressent (1685-1768), ébéniste du duc d’Orléans.

2. Paul Morand crée un néologisme pour évoquer les femmes des margraves, princes souverains d’Allemagne.

 

387 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 16 août 1958

Cher ami,

 

J’envie votre silence alpestre ; en bas, ce ne sont que des scooters,

vélomoteurs, hors-bord, cantiques de l’Armée du salut, orphéons, jazz

de bars, chants (faux) des chœurs (entonnés par l’Allemagne et

l’Italie, les 2 peuples musicaux par excellence, les Suisses chantent

faux et ne dépassent jamais le 1 ranz des vaches ; c’est singulier). Il y

avait hier un coucher de soleil splendide, bleu Nattier et rose Frago 2,

avec une arrivée de régates, aux voiles de nylon de toutes couleurs

(qu’on met quand il n’y a pas de vent, à cause de leur légèreté)

gonflées comme des joues de chérubins ; les Dents du Midi violettes ;

les cygnes, bref un repos général des choses ; il a suffi du passage

strident d’un moteur Evinrude, à 3 500 tours, pour tout anéantir.

Les P.D. de notre temps aimaient vraiment leur vice ; ceux

d’aujour-d’hui sont ambivalents, par mode, intérêt, veulerie, défaut

de caractère ; les filles pour avoir un bijou, les garçons, pour un dîner

fin. J. Albert, qui fait la liaison, non seulement, entre sa génération et

la nôtre, mais entre les sexes, a raconté ceci à ma femme : un très

beau garçon, à Montreux, entre dans une pissotière, en un clin d’œil

fait ça avec un autre gars qui s’y trouvait (J. Albert sans doute ?) et lui

dit, à la fin : « Ne m’accompagne pas, je viens de descendre de moto

et ma fiancée m’attend, sur le siège ! » Il faut entendre cette sorte

d’anecdote pour comprendre l’époque. Je n’ai pas pitié d’ailleurs, de

cette fiancée qui attend sur la selle arrière ; les femmes nous ont tant

torturés, qu’il est bon d’avoir en fin de vie cette indirecte vengeance.

Les candidats à l’Académie trépignent, dit-on ; les 3 fauteils

restant bloqués, l’un par le conflit Weygand-Reynaud, que seule la

mort du général résoudra ; l’autre par Rostand, qui reste sur ses

positions, et le 3e par une décision, inconnue, d’eux… et de moi. Je

serais parti depuis longtemps, laissant le champ libre, si ceux qui

m’ont entraîné dans cette histoire, où je n’avais que chercher, ne me disaient : « Ne faites rien, attendons. » Ils veulent négocier. Entre-

temps, la fièvre est tombée et j’ai tout à fait oublié de m’intéresser à

ce qui continue de les passionner.

Michel Mohrt m’a téléphoné. Il a trouvé Nimier beaucoup mieux,

remis en selle. Drôle de penser que cette lettre prendra ce soir, à

Vevey, et au passage, le train qui vous ramène à Paris.

J’arriverai le 27 au soir et vous téléphonerai. J’espère apporter les

iris. Le 28, je serai à Rambouillet, le 29 chez Lacretelle, près de Caen.

Puis, après avoir déposé Hélène à Bagnoles, j’irai voir La Varende 3.

Ensuite, j’espère que Nimier viendra me retrouver aux environs de

Laval, et j’irai à Roscoff. Si les bains d’eau de mer chauds ne sont pas

confortables, ou s’il pleut, je rentre ici.

 

Votre

PM.

 

1. Nom donné à certains airs suisses que les bergers jouent sur leurs cornemuses dans les montagnes.

2. Surnom du peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806).

3. Jean de La Varende (1887-1959), écrivain.

 

388 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 19 août 1958

 

Cher ami,

 

Êtes-vous bien rentré, grand voyageur ? Avez-vous retrouvé votre

maison du sage ? Que j’aimerais, comme vous, cultiver un jardin ;

mais Rambouillet est loin ; je suis ignorant, obligé de demander à

10 personnes si les thuyas ne gèlent pas l’hiver ; il paraît que non, mais, lorsque je les aurai plantés, ils gèleront et j’apprendrai que ce

fut un hiver comme on n’en vit jamais. Et puis, tout est difficile en

France, il faut trois mois pour réparer un carreau cassé et, si l’on

invite le vitrier à déjeuner, il répond que sa fille fait sa première

communion. Et lorsqu’il se décide, ça vous coûte 10 000 F. Ou bien

personne ne vient vous voir, ou bien les fâcheux tombent à

l’improviste, sans avoir téléphoné, ce que je déteste, etc… Bref, faut-il

mieux se préparer à la mort, seul, ou dans le siècle ? C’est la vie qui se

charge, de toute façon, de vous préparer à la mort ; les choses vous

quittent, le café, le tabac, l’alcool, les envies de sortir, de voyager (sauf

pour vous !), de voir de nouvelles gens, de lire les journaux, d’aller y

chercher quoi ? Des informations sur l’ONU. Rien de ce qui s’y passe

n’a la moindre importance ; ce n’est qu’un instrument à battre en

retraite. Nasser, qui n’y est pas, est le seul homme important. Il

domine la situation, les bonnes cartes viennent d’elles-mêmes dans sa

main d’homme heureux ; on assiste à une de ces embûches, à une de

ces formations d’empires orientaux, immenses d’étendues, et

soudaines comme un orage. Cyrus, Alexandre, Gengis Khan, etc…

Les historiens attribuaient jadis cette soudaineté à l’apparition du

cheval ; mais de nos jours, il faut l’attribuer à la radio (entre la Bombe

et la Radio, il faut avouer que l’éther nous aura fait bien du mal ;

nous ne mourrons pas par le fer, mais par l’air).

La N.R.F. me propose, via Nimier, de préfacer Mademoiselle Irnois et

Adélaïde, deux nouvelles très médiocres de Gobineau. Quel

dommage ; j’aurais tant aimé parler des Nouvelles asiatiques (La Guerre

des Turcomans 1 et La Fanfarlo de Baudelaire ont été pour moi des

révélations capitales : elles m’ont décidé à écrire).

Pierre Bertin 2, venu dîner avant-hier, a assisté à l’incendie du

Royal, à Evian, a raconté que Gérard Bauer se promenait, souriant,

disant : « J’ai pu sauver mes trois Guermantes ! »

Curieux ces éternels faux nez, même quand ils triomphent :

Bauer, Herzog. Brisson se promenait à Vichy, août 40 : « Gérard

devrait partir pour la Suisse ; il ne veut pas bouger et il est trop lourd

à porter ! » Quant à Maurois, je dois dire que c’est un aimable

commis voyageur en biographie, genre emprunté à Lytton Strachey 3

en 1920 (Victoriens éminents), après quelques essais à la Daninos

( 4 5 Bramble, O’Grady ) ; comme son Bernard Quesnay était placier en

divers produits, Maurois, né Herzog, promenait à travers la France

des échantillons de drap, ce qui était fort honorable ; mais quand je

suis, en 1958, obligé d’aller faire des visites solliciteuses de voix, c’est-

à-dire en vue d’obtenir un certificat de bon Français, à un petit

Israélo-Allemand, je trouve que les temps marchent la tête en bas.

 

Et pourtant je n’ai pas souvent la bouche amère, même quand

celui qui condescend à me recevoir me claque la porte au nez.

J’ai fait taper Byzance. Dites-moi, je vous prie, ce que j’en dois faire.

Et écrivez vite.

 

PM.

 

1. Une des Nouvelles asiatiques.

2. Comédien, qui avait joué le rôle de Ludovic le sédentaire, dans Le Voyageur et l’amour, au Français, le 25 janvier 1932.

3. Lytton Strachey (1880-1932), biographe et critique anglais.

4. Les Silences du colonel Bramble et Les Discours du docteur O’Grady avaient été publiés en 1918 et 1922.

5. Éd. Gallimard, 1926.

 

389 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 20 août 1958

Cher ami,

 

C’est un homme tombé de 1 500 m qui vous écrit. Abêti. Il ne faut

pas sortir de ses gonds. On peut voyager sans répit, si c’est une

habitude. Sinon, passé 70 ans, ne plus bouger ; et 75, c’est demain

pour moi. Tout était neuf pour moi : la température, les menus, les

gens. Du neuf sur du vieux. Josette, c’est la gentillesse même ; à un

degré inconnu de moi. Plutôt traverser le mur de glace sans guide

que de vouloir comprendre Josette. Je suis fourbu, de tous côtés.

Crans est merveilleux. C’est à Crans qu’il faut voir Josette, et ses trois

femmes de chambre.

J’ai eu Nimier au téléphone. Bonne voix. Il vient de passer trois

jours agréables en Normandie, chez les Gallimard. Nous déjeunerons

mardi à Paris. D’ici là, je dormirai.

Rostand se représente. Il veut se présenter indéfiniment au

fauteuil Herriot. S’il en est exclu positivement, il ne se présentera pas

ailleurs.

Pour vous, pas de question, il me semble, jusqu’à la dernière

minute. Vous restez sur vos positions. À la dernière heure, vous

considérez sérieusement comment les choses se présentent ; c’est-à-

dire, vous demandez à vos amis de regarder ces choses sérieusement.

Il me semble que la conclusion viendra d’elle-même.

Comme le disait la revue italienne, votre immortalité est ailleurs.

 

Votre

J.

 

390 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 20 août 1958

 

Cher ami,

 

J’ai écrit, enfin, à André Bay pour le remercier de son délicat

article, qui m’a fait grand plaisir. Les orages se succèdent depuis votre

départ ; il ne manque qu’un cadran lumineux dans la tour de l’église

pour avoir un tableau d’une Suisse classique, avec nuages sur la lune.

Les gens continuent de dégringoler des glaciers, à la cadence d’une

demi-douzaine par jour, surtout des Allemands.

À New York, on replâtre les fissures. C’est surtout tragique pour

l’Angleterre ; si elle reste à Koweit, c’est de l’impérialisme le plus noir,

couleur de l’or noir ; si elle s’en va, c’est la ruine sans phrases, car

non seulement elle consomme le pétrole de Koweit, mais elle le vend

à d’autres. On dit qu’elle a été en Jordanie soutenir elle-même le roi,

pour empêcher Israël de le faire, ce qui eût déchaîné les Arabes.

Je termine La Littérature générale de Kléber Haedens ; il est trop

dur pour Hugo, excellent sur Claudel, d’un goût très ferme en

poésie. Son Cocteau (« son grand pas velouté de voleur d’enfants »)

est savoureux. L’exécution du théâtre d’avant 1914 est excellente.

Coup de téléphone de Josette de Paris : ça n’a pas l’air d’aller du

tout, son moral. Je ne sais pourquoi, détestant les descriptions d’état

d’âme par téléphone. Le téléphone, c’est fait pour prendre des

rendez-vous.

Une poupée que nous avions envoyée à Bucarest est revenue à

l’envoyeur (nous) avec les yeux crevés (tout comme les Tsars crevaient

les yeux des constructeurs du Kremlin, pour qu’ils ne révèlent pas ce

qu’ils avaient vu) car les douaniers roumains ont voulu voir, à

l’intérieur de la tête de la poupée, s’il y avait des messages cachés,

pour l’autre côté du rideau de fer.

Je vais à Evian vous expédier quelques iris ; il y a, sur la boîte, les

instructions.

Une centaine de mouettes ont été tuées, à Pully, par la grêle.

Bien reçu votre lettre du 20 août. Prenez un peu de coramine,

stimulant cardiaque, les premiers temps…

J’ai l’impression qu’il y a bagarre Josette-Christian, d’après l’éloge

(téléphonique) qu’elle me fait de la vie avec son mari.

Dois-je faire lire Byzance à D. Aury, plutôt que de montrer le

manuscrit à Paulhan. Elle saura, en tout cas, me dire si,

techniquement, c’est impossible à la revue ?

Simone, venue dîner hier soir, me rappelle une histoire que j’avais

entendue raconter à Demaison : il avait sur ses plantations, au

Cameroun, comme intendant, un mutilé de la guerre de 1914, qui

avait un œil de verre ; quand ce mutilé devait s’absenter, il laissait son

œil de verre sur son bureau et disait aux nègres : « Je m’en vais, mais

je laisse mon œil pour vous surveiller. Gare ! »

 

Tout à vous,

PM.

 

391 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

21 août 1958

 

Cher ami,

 

Le manuscrit de Byzance  ? Envoyez-le tout de suite à Paulhan (5,

rue des Arènes, 5e arr.). Il l’attend avec impatience, j’en suis sûr. Je

leur ai dit ce que j’en pensais. S’il a des objections (forme dialogues)

il le dira sans crainte. Nous devons le comprendre. Vous aurez un jour

autre chose à lui proposer.

Faut-il se préparer à la mort seul, ou dans le siècle ? Inutile de s’y

préparer. Elle se charge de tout.

On ne choisit rien. Vous resterez dans le siècle parce que vous êtes

mobile, et que vous savez regarder. Depuis longtemps je suis une

momie. C’est ainsi. Et c’est ainsi que s’est fait mon jardin, mon

unique plaisir. Il faut y penser sans cesse, et je peux m’y promener en

pantoufles (dalles et gazon). J’ai retrouvé un magnifique

foisonnement de couleurs. Je suis fier de mon goût, parce qu’il est

vraiment égoïste. Tant de soins, pour moi seul (pas pour la galerie,

pas pour la vanité). Personne ne le voit, et il est toujours à son

paroxysme. Tantôt le rouge domine, ou l’or, ou le violet ; mais

toujours en fleurs serrées, sans qu’un bout de terre soit visible. Jolies

architectures, arrangement d’arbres précieux, en terrasse (un peu

italien, un peu anglais). Petit (sans quoi il faudrait une grande

fortune, et il perdrait tout son prix). Je n’ai que ce goût (la peinture

vivante). Ce n’est pas assez. C’est inquiétant. Si au moins j’aimais

jouer aux cartes.

Les thuyas ne gèlent pas. Je m’en avise trop tard. Il faut que je

remplace à présent une haie de lauriers, par une haie de thuyas (les

lauriers, grands, ont gelé l’an dernier). Grosse dépense. Il y a trois

sortes de thuyas ; je vous en indiquerai la meilleure quand vous

voudrez. Dans ce genre, l’if d’Irlande est un bel arbre, mais pour

isoler plutôt.

À Rambouillet ayez des arbres de ce genre. Pas de fleurs. Des

arbres qui fleurissent et de graves caprissus. On peut faire un joli

jardin en arbres et gazon. Pour les fleurs, il faut la passion et la

présence ; on est toujours penché dessus, comme une femme sur sa

broderie. Ou bien, ce n’est rien. J’ai indiqué discrètement à Josette,

que son joli chalet se passerait fort bien de ses pauvres massifs de chef

de gare.

Pour entrer à l’Académie, faire une visite à Maurois, je l’avoue,

c’est dur. On y entre par de bien petites portes.

La préface demandée par la N.R.F. Pourquoi pas ? Le prix est

convenable. J’en ai fait une.

À l’instant, une lettre de Dominique Aury ci-jointe 1. Écriture de

lassitude (fils difficile. Vieux parents. Père aimé et mourant. Paulhan.

Tout cela dans le cœur et sur les bras). Le bonheur est peu répandu.

 

Votre

J.

 

1. Dans la lettre jointe, Jacques Chardonne avait souligné le passage suivant : « J’ai transmis vos remarques sur le Byzance, et la réponse viendra aussitôt le texte reçu. »

 

392 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 21 août 1958

 

Cher ami,

 

Je lisais cette nuit Le Fils de Jerphanion, de Jules Romains, portrait

de la jeune génération. Est-ce l’histoire des rapports de Proust avec sa

mère, dont il a entendu parler, transposés de 1900 en 1958, qui lui a

fait jeter une goutte d’inceste dans le dossier ? Je recommande à

Mgr Grente (à qui on a envoyé des passages d’Hécate soulignés à

l’encre rouge) le passage où la mère, non contente de se faire baiser

par son fils, quand le père n’est pas là, y ajoute encore en l’emmenant

à l’hôtel meublé ! Car, jusqu’à présent, l’inceste ne se justifiait que

par l’économie, par le travail du circuit familial fermé ; mais n’est-ce

pas du vice pur, où l’académicien de choc se complaît ? Une mère qui emmène son fils au meublé ! Et, dans le roman, l’avocat, à qui cette

confession est faite, a l’air de trouver ce « document d’époque » tout

naturel ! Qu’est, à côté, Hécate, malheureuse clitoridienne, qui n’a

probablement rien fait de ce qu’elle imagine ? Si Jules Romains rend,

un jour, son fauteuil usurpé à A. Bonnard, il y aura une jolie matière

au discours n˚ 2 de l’académicien in partibus et contumax ! Ce qui

me frappe, dans les propos de Romains, c’est le ton du document,

satisfaction bourgeoise d’un maçon ami de l’hygiène et du progrès.

Lisez ou relisez, ça en vaut la peine.

Le 31, je serai bien à Paris vers 15 h, mais c’est un dimanche, jour

où vous ne venez pas à Paris. Le 1 er, je prends Nimier et nous

partirons après déjeuner. Oui, Josette est 20 personnes dans la

journée, et chacune de ces vingt personnes se joue une vingtaine de

pièces.

 

À vous,

PM.

 

393 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 25 août 1958

 

Cher ami,

 

J’ai oublié de vous dire, quand vous m’avez parlé de 1 Graziella, que

je déteste ce roman ; que d’ailleurs je n’aime pas Lamartine, ce

général La Fayette des lettres françaises. Et méchant, par-dessus ça ;

vous vous rappelez le mot de Hugo, par lui attaqué : « Essai de

morsure d’un cygne ! » Claudel aimait le 2 Cours de littérature. Il y a des

pages curieuses, mais quel délayage ! On nous a apitoyé sur la pauvreté de Lamartine : en terres, il a laissé de grands biens à sa mort,

pourtant ? Pauvre Roger Martin du Gard 3 ! Sa dernière lettre, si

touchante. Son 4 Gide reste un morceau étonnant. À en juger par les

dernières Histoires de la littérature, il ne restera pas grand-chose de lui ;

Kléber Haedens et Boisdeffre l’expédient en quelques lignes.

J’espère que les Arabes ne viendront pas lancer des grenades dans

vos fleurs ; je sais bien que c’est la saison des grenades ; c’est un fruit

ravissant, mais horrible à manger. « Cet écrin entrouvert sur des rubis,

et surmonté de la couronne du roi donateur » ; comme j’admirais, il y

a 50 ans, ces phrases du 5 Feu , de d’Annunzio ! Les Français me

semblent éberlués de la vitesse à laquelle se liquide leur empire ;

quand ils rentreront de vacances, ce sera peut-être fait. Ils se disent

que le bon côté de ça, c’est qu’ils auront l’eau de la ville à

Bourdonné, Seine-et-Oise, chose qu’on attend depuis plusieurs

siècles. Comment veut-on que les Arabes votent pour une métropole,

où le chef de cabinet du Président représente la banque Rothschild 6.

Simone m’a raconté hier, à déjeuner, que Bernstein avait rompu

avec Gérard d’Houville 7 parce qu’elle avait refusé de coucher avec

Tigre 8 9 devant lui ! Elle racontait qu’Achard avait, un jour, pris un

taxi, faisant la conversation avec le chauffeur : « Il est à vous le taxi ?

— il est à moi… sans être à moi ; il m’est prêté gracieusement par un

musicien de mes amis, son nom ne vous dira rien, un nommé

Poulenc 10… Il y a de drôles de clients dans la profession. Figurez-vous

qu’un jour, un client me fait monter Cours-la-Reine, me paie le

champagne, me présente sa femme, belle et bien plus jeune que lui et

me dit que je peux la baiser, qu’il me le demande, mais qu’il veut

assister à ça. Il m’a même donné 1 000 F ; un drôle de nom boche, il

s’appelait B[…] 11. »

Je rapporte Byzance pour Paulhan ; c’est terminé.

Gregh se soigne ici. Millau se soigne dans un hôtel de Crans. Avez-

vous une adresse pour les thuyas ? Je crois qu’en province, c’est moins

cher. Ici, c’est meilleur marché, mais intransportable, il faut 10 kg de

terre à chaque motte. Les horticulteurs des environs de Versailles,

Moser, Truffaut, etc… sont exorbitants ; en Italie ou en Belgique, on

aurait une forêt pour le prix d’un seul de leurs conifères.

J’ai fini hier soir 12 Un mauvais rêve de Bernanos. Quel romancier,

quelle fougue, quelles belles colères ! Et ce n’est pas un de ses

meilleurs livres. Il les écrase tous, Green 13 et Mauriac.

 

À vous,

PM.

 

1. Alphonse de Lamartine avait publié Graziella, récit autobiographique tiré des Confidences, en 1852.

2. Il s’agit du Cours familier de littérature, publié par Lamartine en 28 volumes à partir de 1856.

3. Roger Martin du Gard était décédé à Bellême le 22 août 1958.

4. Roger Martin du Gard, Notes sur André Gide (1913-1951), Éd. Gallimard, 1951.

5. Gabriele D’Annunzio (1863-1938) avait publié Le Feu en 1900.

6. Georges Pompidou avait été directeur général de la banque Rothschild de 1956 à 1962 et en même temps directeur de cabinet du général de Gaulle de juin 1958 à janvier 1959.

7. Gérard d’Houville était le pseudonyme littéraire de Marie de Heredia (1875-1963).

8. Pierre de Régnier, dit Tigre (1898-1943), dessinateur et chroniqueur mondain, fils de Marie de Heredia.

9. Marcel Achard (1899-1974), auteur dramatique, élu à l’Académie française en 1959.

10. Francis Poulenc (1899-1963), compositeur.

11. Anecdote déjà racontée dans la lettre du 7 avril 1958.

12. Éd. Plon, 1950.

13. Julien Green (1900-1998), élu à l’Académie française en 1971.

 

394 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

26 août 1958

 

Mon cher ami,

 

Je ne vous verrai pas, donc, dans ce bref séjour si rempli.

R. Martin du Gard était un peu sot ; cela se voyait sur sa figure, et

le bout de son nez un peu retroussé. On ne comprend pas que

l’excellent journal sur Gide soit de lui. Il laissera peut-être des hors-

d’œuvre ; s’ils peuvent subsister sans chef-d’œuvre.

Pour acheter arbres et plantes, s’adresser au fournisseur le plus

proche. Il doit y en avoir un à Rambouillet. Le principal n’est pas le

prix, c’est que l’on apporte les arbres par camion, au printemps

(mars). Je me fournis chez Croux (Chatenay-Malabry) et Truffaut,

pour cette raison. Croux est le meilleur. Thuya de Chine : 1 m

(environ 600 frs), 2 m (2 000 frs).

Vous êtes bien bon de lire Le fils de Jerphanion. Vous donnez une

clef pour Hécate  : « Elle n’a rien fait de ce qu’elle imagine. » Je me

figurais que c’était l’homme qui imaginait tout (ce que j’ai suggéré à

Poulet).

Graziella, sobre récit, n’est pas si mal. C’est Elvire, plus prétentieux,

qui est mauvais. Sa littérature, sa prose si abandonnée n’est pas un

mauvais sirop.

Vous avez bien raison pour Bernanos.

 

À vous,

J.

 

395 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Hôtel d’Angleterre, Roscoff

2 septembre 1958

Cher ami,

 

Vous trouverez ci-joint une fougère de Combourg ; mettez-là dans

le tome I des Mémoires. J’ai laissé Hélène à Bagnoles ; c’est un

admirable pays, le début du pays des Chouans. Au nord et à l’ouest,

cela devient moins beau. Lacretelle habite près de Bayeux, un petit

Versailles, qu’il a payé une bouchée de pain, avec des cheminées

monumentales, des balustres, des dalles qui, à elles seules, valent le

prix du château, construit par Mansart 1 pour sa famille. Habitué de la

salle Drouot, Lacretelle l’a meublé avec goût et sans frais. Il a un

grand art de vivre. La Varende, à Chamblac 2, est le dernier amateur

de bibelots en vitrine. C’est un original très pittoresque. Sa

gentilhommière est en vieilles briques orangées qui resplendissent

comme du soleil, même sous la pluie ; des arbres taillés donnent à

cela un petit air anglais délicieux. J’aime tellement mieux les arbres

taillés que les chiens taillés, comme les caniches, qui pissent partout

et lèvent la patte sur les buis.

Nimier n’est pas venu ; il a craint de perdre sa place chez

Gallimard, à force de prendre des congés et de ne plus pouvoir

nourrir les siens ; voilà, je pense, la dure réalité. Je ne lui ai pas

conseillé un week-end, car 16 h de voyage, c’est tuant. Vous pouvez

m’écrire ici jusqu’au 15. Je repasserai par Bagnoles, serai à Paris le

21 septembre, passerai 10 jours à Paris et à Rambouillet et partirai

pour Tanger en fin de mois. Ici, c’est la fin des pardons, qui, avec les

inspections policières de voitures, dérangent fort la circulation.

Pardons ! C’est à moi à pardonner à Dieu de m’avoir mis au monde.

Ce monde que la religion empoisonne en vous demandant de rendre

des comptes (j’ai toujours détesté compter).

Pour Hécate, je vous ai écrit, trop vite, que tout s’était passé dans

son imagination. C’est une des deux explications ; je l’ai donnée

parce que, dans l’histoire de Mgr Grente, elle m’était favorable. En réalité, personne n’en sait rien. Moi non plus. Il est possible

qu’Hécate invente, il est possible qu’elle dise vrai : le drame n’est pas

là ; il est dans une interrogation qui n’eut jamais de réponse.

 

Votre

PM.

 

1. François Mansart (1598-1666), architecte à qui l’on doit le château de Blois, celui de Berny, de Maisons-Laffitte et de nombreux hôtels particuliers parisiens.

2. Commune du département de l’Eure.

 

396 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Hôtel d’Angleterre, Roscoff

4 septembre 1958

 

Cher ami,

 

Si vous voyez Nimier, dites-lui que je quitterai Roscoff le samedi 13

à midi, fin de cure. S’il fait beau, je flânerai dans la Bretagne sud

jusqu’au 19 où j’irai chercher Hélène à Bagnoles. Le 21, je serai de

retour à Paris pour 9 jours avant d’aller à Tanger. Si Nimier a envie de

venir me retrouver (ou vous, et vous ce qui serait, comme disent les

élégants, « mer-veil-eux » !) il y a à la gare Montparnasse à 8.30

l’express de Brest qui arrive à Morlaix à 15.30 Vous retrouveriez vos

ciels de Saintonge. Bleu nacré, immenses, et ce soleil blanc du nord,

déjà hanséatique, qu’on voit aux Canalettos 1 d’Angleterre. Ici, c’est

une Bretagne sans arbres, genre Cornouailles et Galice, bref, comme

tous les Finistères. Je préfère celle de l’intérieur, où il n’y a pas

d’artichauts. Le beurre salé, style anglais (à moins qu’en Angleterre

on ne l’ait imité ?) est parfait, mais tous les homards me filent sous le nez et s’en vont chez Onassis, ne me laissant qu’araignées de mer. La

nuit, les phares se croisent, admirables en cette extrêmité de la

France ; ils jettent plus de feux à éclipses que les diamants de

Mme Onassis.

Je viens de lire un 2 Vocabulaire philosophique de M. Cuvillier. Les

existentialistes ont forgé une langue d’une barbarie inouïe ! Lu aussi

The End of the Affairs 3 de G. Greene. « Les Anglais sont des hommes

d’affaires », dit-on en France. Or « affairs », en anglais, veut dire

aventure amoureuse ! (Alors que l’amour, en France, c’est souvent

business !)

Greene est un excellent romancier, inférieur à Bernanos,

supérieur à Mauriac.

Les incidents islandais sont comiques, avec abordages suivis de

cocktails 4. J’ai bien aimé aussi le grand dîner donné à Reykjavik par

l’ambassadeur d’Angleterre, qui fait tourner des disques pendant que

la foule lui brise ses vitres. D’Islande à Chypre, c’est inouï ce que l’on

casse de vitres dans les ambassades anglaises, depuis quelque temps.

Le Foreign Office devrait ouvrir une boutique de vitres. Quant aux

incidents racistes de Londres, cela vient de ce que les pauvres

jamaïcains y débarquent sans femmes et baisent des Anglaises, celles-

ci n’ayant jamais été à pareille fête (car les Anglaises, contrairement

aux Anglais, aiment beaucoup ça), cela irrite les maris. Blâme de

toute la presse du monde qui, étant juive, a toujours peur que, du

quartier nègre on passe au ghetto. J’ai vu, en 1916, à Londres, brûler

des rues juives, qu’on croyait allemandes. Ne pas oublier que, du e

XVI

au e XVIII siècle, les foules anglaises étaient d’une brutalité inouïe ; il a

fallu l’âge victorien pour les émasculer.

Je vous prie de ne pas m’oublier.

Votre

PM.

 

1. Giovanni Antonio Canse, dit Canaletto (1697-1768) avait exécuté de nombreuses vues de la Tamise entre 1746 et 1753.

2. Armand Cuvillier, Nouveau Vocabulaire philosophique, Éd. Armand Colin, 1957.

3. Graham Greene (1904-1991) avait publié La Fin d’une liaison en 1951 aux Éd. Robert Laffont.

4. L’Islande avait instauré en 1958 une zone exclusive de pêche, contestée par les navires britanniques qui y avaient leurs habitudes.

 

397 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

7 septembre 1958

 

Cher ami,

 

Nimier a été sage en ne vous suivant pas ; il a eu une nouvelle

atteinte dimanche. Les médecins sont en vacances ; il en verra un bon

le 10 (celui de Louise de Vilmorin). Il est temps. Je me demande si ce

n’est pas une fausse angine du cœur (rhumatisme du cœur serait plus

grave, je crois). Mais peut-être seulement l’état général.

Je pensais vous voir à Paris, à votre dernier dimanche (mais vous

n’êtes pas revenu à Paris). Décision de samedi. Je voulais encourager

votre femme, qui se trouvera bien de cette cure.

La Varende est un charmant homme et qui a de l’allure (vu, une

fois). À son style, il donne trop d’allure quand il écrit des romans. Je

me demande ce que vous appelez des arbres taillés (sauf le buis). Un

château (Lacretelle) cela peut s’accepter pour rien, mais cela ne se

conserve pas pour rien ; et puis Paris. Je me demande, ayant vu

ruisseler tant d’argent autour de moi (Cognac, caoutchouc,

porcelaine, édition, droits d’auteur), cet argent qui traverse les familles, comment ces gens ont de l’argent, et moi si peu. Je les envie

d’aimer les bibelots, vieux meubles. Aimer quelque chose. Je n’aime

rien. Sauf mon jardin. À l’architecte qui a construit ma maison, voilà

40 ans, j’ai dit : des vitrages, des meubles à la mesure de la pièce, en

lignes droites, comme une salle de bateau, et que je n’y pense plus.

C’est encore tel que cela fut. Ces dernières années, le gouverneur de

Dakar m’apportait d’horribles objets nègres ; ils sont à la cave. Tout

cela est bien. Mais un couvent sans Dieu, cela fait nu.

Vous mangerez des langoustes à Royan.

Entendu Malraux à la radio. C’est effrayant. Je voterai, oui, parce

que de Gaulle ne dit pas qu’il a libéré la France. Malraux a eu tort

d’exalter les leçons de la Résistance ; à présent ce ne sont plus des

officiers allemands que l’on tue dans le métro.

 

Votre

J.

 

P.-S. En 14, je me souviens que les ouvriers (peuple) anglais

paraissaient sauvages aux nôtres. Il y a un fond sauvage. D’où

l’habitude du smoking.

 

398 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Roscoff, 7 septembre 1958

 

Cher ami,

 

Je viens de recevoir votre lettre d’hier. Nimier, c’est très embêtant.

Que pourrais-je faire pour lui ? Obtenir de Gallimard qu’il le laisse se

reposer six, ou au moins trois mois ?

Je m’excuse de ne pas vous avoir averti, pour dimanche dernier.

Nimier ne venant pas ici, j’ai préféré économiser l’essence et traiter

mes affaires par téléphone. La route n’est plus un plaisir, c’est

désormais un supplice.

On ne taille pas que les buis, mais, je crois, les ifs, aussi. Vos prix

pour les thuyas, exacts : 2 200 F l’arbre d’1 mètre. À Vevey 500 FF.

Tout à l’avenant : à Rambouillet, j’ai un toit vermoulu, 10 m x 3 de

charpente à refaire = 300 000 ! À ce compte-là le toit d’un château

devrait revenir à 20 millions. Pour 2,5 millions je fais refaire : un

égout, une lucarne, aménager 2 greniers et rajeunir un conduit de

chauffage ! Ceci, par de petits artisans locaux, que je connais depuis

20 ans. Pour ce prix-là, j’aurais un cottage en Irlande ou une maison

aux Baléares. Et on construit, dans ma région de Rambouillet, à tour

de bras. Partout les hôtels sont pleins et le repas à 1 000 F, c’est pour

les pauvres. Un Vaudois dépense 4 à 500 F pour le même repas. Si on

lui demandait 9 ou 10 francs suisses, il ne reviendrait pas. J’ai pris une

fine, hier, dans un bar sordide : 200 F. En Suisse, vous avez pour 1,80,

Continuer : partie 7 sur 8