Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 10 sur 17 · partie 8/8

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Correspondance

1958. Lettres 283 à 442

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

La démocratie a infligé à la France la folie de la peur… N’ayant

jamais douté de ce qui arrive, et m’attendant à mieux encore… » Mais

moi, j’aime la Suisse, que Gobineau nommait « ma Sibérie ». Ceci dit,

ma préface ne vaut pas celle du Rouge et le Noir.

Je n’avais pas été à Verrières-le-Buisson depuis mille ans. Arrivée à

9 heures, dans le brouillard, en pleine banlieue, cette demeure e XVIII ,

oubliée, avec ses fenêtres éclairées à croisillons, comme dans une

nouvelle de Balzac. Nimier, de mauvaise humeur, Nadine l’agaçant

avec ses coq-à-l’âne, Hecquet silencieux, les Wilmetz, un Anglais

apparenté aux Rutland, ancien amant de Louise de Vilmorin 2 (me

dit-elle), une Mme C., ancienne maîtresse d’*** ; tout cela allant mal

ensemble, mais le salon à boiseries grises avec cretonnes bleues,

ravissant.

Marc Allégret 3 est venu me demander de retaper un scénario

idiot, à lui imposé par un producteur, le fils des meubles Lévitan !

(Rien de changé depuis 4 France-la-Doulce.) Les producteurs croient

tenir le succès en faisant des cocktails avec les succès de la veille.

Quelle erreur !

 

Votre

PM.

1. Le prix Goncourt avait été attribué à Francis Walder pour son roman Saint-Germain ou la négociation aux Éd. Gallimard.

2. Louise de Vilmorin (voir n. 1, p. 134) avait écrit en 1958 le scénario du film de Louis Malle, Les Amants.

3. Marc Allégret (1907-1987), cinéaste, photographe et réalisateur.

4. Paul Morand, France-la-doulce, Éd. Gallimard, 1934.

 

423 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

3 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Ce qui est marquant, autour de ces prix, c’est le succès de

Christiane Rochefort. Deux mille par jour. Pas de succès aujourd’hui,

sans quelque scandale (Peyrefitte connaît la recette). Mais sitôt la

période « succès » passée, le livre est mort à jamais. Les éditeurs n’ont

qu’à mettre leur stock au pilon. La littérature devient l’éphémère. Je

regrette de n’avoir pas vu chez vous Michel Clerc, que je ne connais

pas. J’ai fait mieux connaissance avec les couples Claude Gallimard et

Dutourd. Charmants. Boisdeffre a bien su me trouver ; il avait un

service à me demander. Parinaud m’a dit que ne dormant pas la nuit

(parce qu’il travaille trop le jour) il écrit son journal pendant trois

heures, la nuit. J’ai été transi par son regard ; une cruauté effrayante

dans les yeux. Est-ce que les bêtes féroces n’ont pas les yeux très

doux ? Je ne me souviens pas. Sûrement pas les hommes.

L’agrément de ces réunions-foule, c’est que l’on choisit son

monde. Chez les Vilmorin, on est pris ; ou chez Mme ex-Leclerc.

Hecquet est terne, parce qu’il se sait mortellement atteint (comme

Sartre).

Passé hier à la N.R.F. Égaré dans une grande salle, au crépuscule,

j’ai pris Gaston Gallimard pour une sorte de maître d’hôtel, et je lui ai demandé mon chemin, comme à un domestique. Je suis arrivé dans le

quartier des bureaux. Dutourd, Mohrt, charmantes gens. Vu un

instant Nimier, que quelque chose travaille ; peut-être le cœur

sentimental. Avant, j’avais aperçu sa secrétaire que je ne connaissais

pas (elle est très loin de lui ; à un autre étage on dirait). Elle est jolie,

très distinguée, très timide, d’un blond pur. On dirait une jeune fille,

très bien élevée, de 1900. Si Nimier a des vues de ce côté, il doit avoir

quelques difficultés. Ce sont des jeunes filles que l’on épouse.

Mme Fabre-Luce a pris de l’âge ; elle est toujours pittoresque et la

voix si fraîche.

 

À vous

JC.

 

424 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 5 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Le B. Frank d’ 1 Arts (dernier numéro), excellent. Par contre, le

J. Laurent 2, plus que médiocre. Qui fait ses articles ? Pieyre de

Mandiargues m’a envoyé Le Belvédère, son dernier livre de chez

Grasset. Là-dedans, Le Mur, excellent ; quant au Guide des Pouilles, il a

transporté Hélène, qui adore les Hohenstaufen 3, au point qu’elle, la

sédentaire, j’ai dû la retenir, car elle se voyait déjà à Bari (« À Bari,

tous les deux… » disait Nimier). La Peur sans frontières, de Michel

Clerc, que vous avez manqué, il y a 8 jours, avenue Charles Floquet, et

qui vient de paraître à La Table ronde, est d’un ton juste, brillant et même, parfois, assez Mémoires d’Outre-Tombe. Ici, il fait très beau ;

décembre n’est jamais aussi dur que janvier et février.

J’aime beaucoup vos commentaires après la réception ; vous les

goûtez en gastronome, jusqu’à l’arrière-goût. La dame que vous avez

trouvée vieillie vient d’avoir un terrible choc sentimental ; son amant

1˚ s’est marié et, 2˚ s’est tué en auto, avec sa femme ; c’est une femme

deux fois abandonnée.

Je voudrais abréger l’hiver, mais me creuse encore la tête pour

trouver un hivernage. Ou il fera froid, ou c’est trop loin.

J’ai entendu Gregh répandre, à la radio, ses faux souvenirs. De

Picasso, il disait : « À son âge, il faudrait s’arrêter. » Qu’il tire le

premier !

Hier soir, été voir B.B. dans 4 En cas de malheur. Elle ne se contente

pas d’être admirablement nue, elle joue, et très, très bien ; quand elle

se dresse sur son lit, comme un cobra réveillé par la chaleur ou la

musique et qu’elle soulève sa petite tête, elle est magnifique ! Le

dialogue de Bost et Aurenche, excellent de naturel et de sobriété : le

personnage existe ; il a sa 3e dimension ; l’image réussit, en deux

heures, ce qu’un romancier ne pourrait faire qu’en un an, et avec

beaucoup de talent ; c’est la fin de l’écriture.

Jean Fougère m’a envoyé La Vie de Château de chez Albin Michel.

C’est du sous-Daninos. Camille doit être remerciée pour une

charmante lettre.

Dans son 5 Journal, Maurois dit, en substance : ma liberté d’esprit

me permet de faire l’éloge de Gaulle. Cela me rappelle Rochefort 6

commentant les 7 Mémoires d’un bourgeois du Dr. Véron :

« L’indépendance du Dr. Véron offre cette particularité qu’elle vante

sans restriction des gens haut placés et qu’elle réserve ses critiques à

ceux qui sont restés sur le carreau. Le Dr. Véron est un de ces

indépendants qui disent aux hommes arrivés : excusez ma rude franchise, mais vous êtes d’une intelligence hors ligne… Oh… Vous le

prendrez comme vous voudrez : votre intelligence est à la hauteur de

votre talent. » C’est du Molière.

 

Tout à vous par – 6˚,

PM.

 

1. Bernard Frank, « Surtout pas de prix pour les chefs-d’œuvre ! », Arts, 3 décembre 1958, p. 1-3.

2. Jacques Laurent, « Huit jours avec Dasté », Arts, 3 décembre 1958, p. 1-11.

3. Famille allemande originaire de la Souabe, qui donna six empereurs à l’Allemagne et s’éteignit avec le dernier d’entre eux, Conrad IV, dit Conradin, décapité sur ordre de Charles d’Anjou, à Naples, en 1268.

4. Film de Claude Autant-Lara, réalisé en 1958, avec, dans les principaux rôles, Jean Gabin, Edwige Feuillère et Brigitte Bardot.

5. Il s’agit des Mémoires publiés en 1948.

6. Henri Rochefort (1831-1913), écrivain, journaliste, fondateur de La Lanterne en 1868, de La Marseillaise en 1869 et de L’Intransigeant en 1880.

7. Louis-Désiré Véron (1798-1867), publiciste, fondateur de La Revue de Paris, directeur du journal Le Constitutionnel, auteur des Mémoires d’un bourgeois de Paris en 1854 et des Nouveaux Mémoires d’un bourgeois de Paris en 1866.

 

425 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

6 décembre 1958

Cher ami,

 

Je vous le disais, les journaux ayant la propriété exclusive des

documents qu’ils publient, beaucoup échappent ; on ne peut les lire

tous. Si on ne lit pas Le Figaro ces jours-ci (et ce n’est pas obligatoire)

on ignore la publication depuis cinq jours, par morceaux, du

testament moral de Hitler ; ce que Hitler a dicté à Bormann 1, dans les

derniers jours, c’est sensationnel. L’état physique de Hitler en ces jours, dans sa cave, on le connaît. Ses proches le considéraient alors

comme fou. Il l’était un peu, bien sûr.

La lucidité, l’intelligence, la mémoire de ce fou, touchant le passé

proche (la guerre depuis 39), c’est extraordinaire. Poncet fait un

commentaire embarrassé, anodin, poli, pour faire avaler la pilule. Si

les quatre derniers Figaro vous ont échappé en Suisse, tâchez de vous

les procurer (on ne doit pas les vendre tous à Vevey).

De même, sur un autre plan, un tout autre sujet, dans La Table

ronde 2 , revue que personne ne lit, illisible, chaque mois, Berl donne

deux ou trois excellentes pages. Ce mois-ci, c’est sur Frank. Après un

salut à son talent, il parle de Drieu (à propos du livre de Frank).

Admirables pages ; du moins excellentes. Personne ne les lira.

Chaque mois, il écrit ainsi, se disant : personne ne me lira.

Mais on lit 3 La N.R.F. et votre texte sur Roger Martin du Gard

plaira à tous. Ce n’était pas un sujet facile. Ses lettres 4 que donne La

N.R.F. sont d’un très brave homme.

 

À vous

JC.

 

1. Martin Bormann (1900-1945), général des S.S., exécuteur testamentaire de Hitler, condamné à mort par le tribunal de Nuremberg. Le Figaro commençait la publication d’une série d’articles, « Dans le bunker, Hitler m’a dit » (6 décembre 1958, p. 5 ; 8 décembre 1958, p. 4-5 ; 9 décembre 1958, p. 5, et 10 décembre 1958, p. 5), commentés par André François-Poncet.

2. Emmanuel Berl, « Littérature », La Table ronde, décembre 1958, p. 184-188.

3 er . Paul Morand, « Jean Barois, 1913 », La Nouvelle Revue française , 1 décembre 1958, p. 1060-1063.

4. Roger Martin du Gard, « Lettres à un ami sur les Thibault », ibid., p. 1137-1161.

 

426 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 8 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Je reçois votre lettre du 6. J’ai lu (merci) les documents Hitler, que

Guérard 1 avait achetés il y a longtemps (je crois, de mémoire, qu’il

s’agissait de ceux-là). Ce n’est pas en 45, c’est en 38 qu’Hitler aurait

dû bien penser ; je vous l’ai déjà exposé : a/ sérier les adversaires, au

lieu de se les mettre tous, d’un coup, sur le dos ; b/ comprendre que

l’Angleterre ne céderait ou ne transigerait pas — même erreur que

Napoléon ; c/ enfin (erreur suprême et fatale), ne commencer la

guerre qu’avec la Bombe. J’étais si certain qu’il la possédait que, les

premiers jours de septembre 1939, lorsque je me réveillais vivant dans

ma chambre du Savoy, et que je regardais les ballons d’argent des

barrages aériens, dans le ciel bleu londonien, je ne comprenais plus rien.

Ci-joint copie de ma lettre à B. Frank 2.

Oui, le Berl de La Table ronde, excellent.

Camille peut, sans danger, acheter des General Mining, OFSIT,

Anglo-American Investment, East Gedruld, Santa-Helena ; les mines

d’or sud-africaines, m’a-t-on dit à Londres, vont rester en vedette.

 

Tout à vous

PM.

 

1. Jacques Guérard (1897-1977), secrétaire général de la présidence du Conseil en 1942, réfugié en Espagne, condamné à mort par contumace en 1947, puis à cinq ans de dégradation nationale en 1958 après son retour en 1955.

2. Cette copie ne figure pas dans la lettre.

 

427 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

10 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Ah ! elle est bien votre lettre à Frank ! qu’elle me fait plaisir.

J’envoie cette copie à Kléber Haedens, qui continue à beaucoup

s’intéresser à Frank. Il me la retournera, et elle rejoindra vos lettres

dans le coffre blindé.

Il faut se serrer autour de Frank. On ne peut le goûter que pour

l’amour du talent et de l’intelligence. C’est un écrivain original

(presque tous les autres des copistes). Nous serons très peu. On fera

le silence autour du livre ou on boudera. C’est qu’il choque tout le

monde ; les amis de Drieu, ses ennemis, la gauche, la droite. J’envoie

votre lettre Frank à Kléber, parce que deux fois il m’a demandé :

« Que dit Morand ? »

Je me demande si nous parlons du même Hitler. Il s’agit de la

publication dans Le Figaro qui se termine aujourd’hui. Il y a eu dix ou

quinze morceaux, depuis dix ou quinze jours.

Je me pose la question, parce que Hitler dit justement ce que vous

écrivez : il dit qu’il aurait dû faire la guerre plus tôt (38), ou plus tard.

Mais il a été bousculé (on l’a désarmé à Munich) et puis le temps

pressait. Il fallait tout réussir en dix ans. Les Russes, eux, ont le temps.

Il a très bien vu ses erreurs, le désastre que fut l’Italie pour lui, ses

illusions sur l’Angleterre avec qui il espérait s’entendre. Sa faute

majeure, il n’en parle pas, il ne la soupçonne pas.

Il y a toujours quelque chose qui fait glisser tous les grands

conquérants, quelque chose d’inclus dans la substance humaine qui

fait que tout est toujours manqué, à tous les degrés. Ce n’est pas le

péché d’Ève et le péché originel, c’est la vie qui est faite ainsi : elle

rate.

J’ai fait imprimer fin 43 un livre qui a pour titre Le Ciel de

Nieflheim 1. Des Allemands amis m’ont dit : si vous le publiez, vous serez arrêté par les Allemands d’abord, et, après, fusillé par les

Français. Je me suis contenté de 25 exemplaires d’épreuves. Je n’en ai

pas un exemplaire, mais tout Français a ce livre dans sa bibliothèque.

Mystère.

Ce n’est pas bien méchant. Une nouvelle version de 2 Beaux Draps.

J’expliquai à Hitler que si on a l’idée de remodeler un continent et de

le défendre, on ne fait pas la guerre à tout le monde à la fois, et qu’il

n’aura fait la guerre que pour les Russes.

 

À vous

JC.

 

1. En juin 1943.

2. S’agissant de la sympathie pro-allemande, mais pas de l’antisémitisme. Louis-Ferdinand Céline, Les Beaux Draps, Nouvelles Éditions françaises, 1941.

 

428 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 10 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Savez-vous qui a dit : « Les adjectifs passent, les substantifs

demeurent ? »

Neige à Caux. Pluie en bas. Je crois que je vais repasser par Paris

avant Noël.

Les photos de Roger Martin du Gard, dans le numéro de La

N.R.F., curieux. « J’ai une face de compère de service » disait-il. Sans

oublier le nez en trompette de Saint-Exupéry. Les nez en l’air sont-ils

une spécialité de la N.R.F. ?

Je me permets de vous envoyer ci-joint ce que j’ai écrit pour

J. Laurent 1 2 . Vous ai-je dit de lire le super reportage de Clerc, sur la

Peur ? Oui, j’insiste.

J’ai fait faire par un forgeron de Houdan un collier à vis, pour

soutenir une charpente. En Espagne, j’en aurais eu pour 500 FF. Cela

m’a coûté 50 000 francs ! Les prix français sont démentiels.

Il sera amusant de voir, à l’arrivée, l’état physique et moral de mes

amis du yacht. J’ai rarement vu une croisière sans brouilles. Lorsque

la princesse Edmond de Polignac 3 m’emmena sur son yacht en 1923

(ou 24), à Constantinople, on débarquait dans chaque port les gens

brouillés qui ne se toléraient plus.

D. Aury m’a demandé des coupures pour Byzance. Je vais essayer.

75 pages dactylographiées, c’est trop long, mais pourquoi pas deux

numéros ? Si nous ne nous entendons pas, ou si je ne réussis pas, en

gardant l’essentiel d’une œuvre à laquelle je me suis attaché, à vaincre

les difficultés typographiques, je les prierai de ne pas publier du tout,

bien que cela me coûte. (Hélène : « Ne dis pas cela à Chardonne, il va

se précipiter à la N.R.F. et les engueuler ! » Moi : « Non. Il va

doucement se renseigner et savoir si c’est une dérobade, ou le

sentir. »)

Pardon de vous ennuyer de mes petites affaires. Vous ne me parlez

plus de vous. Mme de Sévigné dirait (par la bouche de la grand-mère

de Proust) : « J’en suis nécessiteux. »

 

Votre ami

PM.

 

1. Aucune lettre n’est jointe.

2. Michel Clerc, La Peur sans frontières, Éd. de la Table ronde, 1958.

3. Winaretta Singer, dite Winnie, avait épousé en 1893 le prince Edmond de Polignac, fils de l’ancien président du Conseil de Charles X, Jules Auguste de Polignac (1780-1847), qui avait été fait prince romain par le pape en 1820.

 

429 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Oui, c’est une lettre étonnante que vous avez écrite pour B. Frank.

Cela en valait la peine (diverses raisons). J’ai été content de la faire

lire à Kléber (pour diverses raisons aussi). Et puis elle sera mise à

l’abri.

Kléber Haedens, depuis quelque temps, a envie d’écrire un livre.

Finalement, il s’arrête à ce projet (je lui ai déconseillé les autres) :

« Rêverie sur les années 20. » On pourrait appeler cela « la cinquième

époque » (en oubliant un peu le Moyen Âge), les quatre premières

étant illustrées par la Renaissance, l’école de 1660, l’Encyclopédie et

le Romantisme. « Je dis cela pour voir ce que vous allez répondre. »

Je lui réponds que cela me paraît très bien.

Pour la première fois depuis des années nous sommes allés voir, le

soir, dans un petit théâtre, une pièce américaine (insupportable) ;

c’était un devoir.

J’y ai rencontré Déon et la jeune comtesse que vous avez vue à la

Radio. C’est la comtesse de C., dont j’ai bien connu la belle-mère

jadis. Ce couple soulève toutes sortes de questions. Ils voyagent et se

promènent librement. Où est le mari ? Elle est toute jeune. Qui paye

les frais ? Comment s’arrangent les comptes ? C’est cher, les

promenades à deux. Lui, n’a pas de situation, ni argent.

Je m’explique mieux d’autres situations analogues. L’amour n’y

tient pas la même place. Le grand moteur c’est la solitude. Marie-Odette de Rochechouart est seule, avec deux enfants. Quand on

porte ce nom, on ne divorce pas. Reste la solitude. À 30 ans, c’est dur.

Mais quel est l’homme assez vaquant, assez bon, assez fidèle, pour

être toujours là, au moins pour dîner, et tous les soirs ? Ce n’est pas

Nimier, qui fut un passant (le premier, je crois), ni Déon, le second.

C’est Frank, très bon. C’est lui, parce qu’il est toujours là.

De même, pour Josette. J’ai vécu trois semaines dans sa

compagnie. J’ai d’elle une haute opinion, en somme, peut-être

influencée par Camille, qui n’aime personne (sauf son fils), et qui a

un faible pour Josette. La femme qui écrit les lettres qu’elle écrit

compte. On peut passer 15 jours avec elle à Crans, à condition de

n’avoir aucune attache et de s’absenter à son gré. Aucun homme ne

peut vivre avec elle, ou bien, c’est une espèce de martyre.

La solitude, c’est son drame.

Là où l’on veut voir l’amour, cherchons plutôt la solitude.

 

À vous

JC.

 

P.-S. Je reçois votre lettre du 10. Je répondrai demain. J’aurai vu

Aury. Ne craignez rien. Cela se passera très doucement. D’autant plus

doucement que je comprends, par avance, l’une et l’autre opinion. Je

saurai exactement ce qu’ils pensent.

Ayant lu votre page étincelante sur Les Corps tranquilles, je

téléphone à Parinaud. Je lui dis : « Quand on a le privilège de

recevoir un texte pareil (il l’avait reçu) on le publie seul. Alors cela

porte. Si vous ajoutez quelques lignes de Chardonne, cela sent la

coterie. La coterie damnée. Cela affaiblit tout. » Il m’a dit : « C’est

bien mon avis. »

430 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 12 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Je viens de terminer le 1 Saint-Simon de Jacques Roujon (je mets

des mois à lire ces gros livres de 1000 pages : entre Gary, S. de

Beauvoir, Aragon, etc…, et celui-là ! on arrive au bout de l’année sans

avoir pu tout terminer !) Vous dites que vous ne voulez pas qu’on

vous gâte Saint-Simon ? Mais cela ne me le gâte en rien de savoir que

c’était un orgueilleux prudent et un indépendant que l’établissement

des siens ne laissait jamais indifférent. S’il a pu écrire ses Mémoires,

c’est justement parce qu’il n’a joué qu’un petit rôle. Dans la vie

courante (je résume Roujon) Saint-Simon s’est montré fort

accommodant avec maints personnages qu’au cours de ses Mémoires, il

a traités de noms délirants, de vils calomniateurs, d’escrocs,

d’aventuriers, de fripons et d’assassins. Vantard, vindicatif,

orgueilleux, envieux, coléreux, autant de qualificatifs qu’on est bien

obligé de lui accorder en le lisant ; mais dès qu’on remonte à d’autres

sources, on le découvre poli et sociable. Le misanthrope ne pouvait

vivre qu’en société et ne s’est montré intraitable qu’à retardement, la

plume à la main. N’ayant pas su ou pas voulu jouer un véritable rôle,

il ne pardonne pas aux hommes qui sont parvenus aux premiers

emplois.

En somme, ce qui en fait un personnage étrangement

merveilleux, c’est sa longue vie, qui lui a permis, avec une âme

traditionnellement et foncièrement Louis XIII, d’expliquer par écrit, sous Louis XV, que, n’ayant réussi à rien sous Louis XIV, il lui aura

fallu, pour exister un court moment, attendre la Régence.

Ses Mémoires seraient fades, s’il avait été une réussite politique. Ce

qui les rend sublimes, c’est que c’est un raté. Il a rêvé sa vie,

phénomène de compensation qui est presque toujours à la base des

grandes créations. Plus les gens sont frustrés (style des psychanalystes

américains) plus ils écrivent. D’où (le magnétophone aidant) le

Niagara actuel de romans, et de je-je-je.

La presse suisse annonce — ô Delamain — l’arrivée de tas de

bécasseaux et autres oiseaux inconnus de l’Alaska, fuyant un hiver

trop terrible. Dans cette même fuite, je compte Josette, qui m’écrit

d’Athènes : « Quelle traversée ! Secoués par un vent de plus de 100 à

l’heure… moulus, ahuris, épuisés nous nous sommes réfugiés pour

quelques heures à Gaète, puis la valse démente a repris jusqu’à

Corinthe. »

Le dernier article d’Hitler (« J’aurai été la dernière chance de

l’Europe »), sonne curieusement, 14 ans après. Timide, la presse d’ici

fait passer en 1 re page le contrepoison de Poncet, et relègue le texte

principal, en dernière, dans l’arrière-boutique.

 

Tout votre ami

PM.

 

1. Jacques Roujon, Le Duc de Saint-Simon, 1675-1755, Éd. Dominique Wapler, 1958.

 

431 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

12 décembre 1958

 

Cher ami,

Donc, j’ai vu D. Aury en toute franchise, cordialité et affection. Ce

qu’elle m’a dit, et qui va suivre, je le comprends d’autant mieux que

je l’ai pensé moi-même tout de suite. La seule question qui se posait :

pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite. Ici, elle est embarrassée. La

vérité, qui perçait dans son embarras, c’est qu’ils ont de grands égards

pour vous, qu’ils tiennent beaucoup à vous, qu’ils craignent de vous

contrarier. Bref, ils ont peur.

75 pages, c’est trop long. Il faudrait paraître en deux fois. Ils ne

veulent pas, et je le comprends. Ils ont supprimé le « roman ». Ils ne

donnent presque rien en deux fois (le Paulhan 1 a été donné à longs

intervalles). D’un mois à l’autre, on perd le fil. Ils ont des textes courts

et nombreux. C’est la bonne formule en revue mensuelle. On ne lit pas

une revue comme on lit un livre. Il faut tenir compte de cette

perspective. Je viens de leur donner un texte qui a cinq pages. Je

pouvais en donner bien davantage. On ne m’aurait pas lu.

Dominique Aury (qui n’a pas été assez claire, me dit-elle, dans sa

lettre) vous demande 25 pages ; elle demande que ces 25 pages soient

celles de la fin, comprenant Byzance seule (ce qui se passe à Byzance,

pas dans les autres capitales). À quoi vous direz oui ou non.

Si vous dites non, je n’en aurais pas tant de regrets. J’ai quelques

doutes sur la forme dialoguée en revue. Il me semble que c’est un

texte pour livre, à lire à la suite. Ce fut mon impression première.

Si vous ne donnez pas Byzance, ils voudraient autre chose. Ils y

tiennent beaucoup. Cet autre chose doit se présenter. La N.R.F. est une

revue qui compte, la seule qui fasse un large « service de presse ». Un

fragment des Bains aurait fait merveille. Pour les revues, je suis bien

d’avis qu’il faut un texte court.

J’ai envoyé hier à Nimier votre texte ébouriffant sur Laurent, lui

disant mon avis. Il me téléphone ce matin que c’est le sien. Il va s’en occuper. Votre texte paraîtrait seul. Après, quelle figure aurait-on ? Il

trouve aussi que, plusieurs, cela fait coterie.

N’est-ce pas Voltaire qui a dit : « L’adjectif est l’ennemi du

substantif ? » Votre phrase : « Les adjectifs passent… » je ne sais.

Nez en trompette = écrivain de seconde zone. Où puis-je lire le

super-reportage de Clerc ?

Quand le projet tour du monde mijotait à Crans (personne n’y

croyait), Josette m’a dit : « Viendrez-vous ? » J’ai répondu : « J’ai bien

connu L. Je ne fais pas de ces voyages. » En réalité, l’équipe est bien

organisée. Guimard 2 et sa femme bons éléments. Ils sont absorbés par

leur film.

Une carte ce matin : Méditerranée de vent et de glace. Athènes,

une glacière.

 

À vous

JC.

 

1. L’article de Jean Paulhan, « Le clair et l’obscur », avait été publié dans les numéros d’avril et de juin de La Nouvelle Revue française.

2. Paul Guimard (1921-2004), écrivain et journaliste. Prix Interallié en 1957 pour Rue du Havre (Denoël).

 

432 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 13 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Merci pour la lettre du 11 décembre avec P. S. Kléber Haedens

saura-t-il écrire le livre sur les années 20 ? Je crois qu’il faut les avoir

vécues. Pour Déon, vous ne saurez sans doute jamais ; pas plus que celui qui, dans 50 ans, continuera l’actuelle collection, d’ailleurs

amusante, sur les finances des écrivains : De quoi vivaient… Vous la

connaissez sans doute ? On a rarement su de quoi vivent les gens, sauf

Balzac : ils mentent aux familles, au fisc, à eux-mêmes. J’ai connu un

avocat bossu, ami de mon père, M. de Dreux : il avait vécu toute sa vie

dans la simplicité aisée d’un homme qui avait 40 000 livres-or de

rente ; il est mort subitement en ne laissant pas un franc, sans qu’on

ait jamais su comment et pourquoi. Et Saint-Simon, qui mendiait

partout avec 4 000 hectares à La Ferté-Vidame (de la Beauce), et

Lamartine aussi (Hugo disait, lors de la quête nationale en sa faveur :

« Ce n’est pas une lyre, c’est une tire-lire ») qui, avec Milly, possédait

de grands biens immobiliers ?

J’ai écrit à Pieyre de Mandiargues, qui part passer l’hiver à Venise,

que lui qui aime les bibelots monstrueux, il devrait écrire quelque

chose, sur l’art ibérique. Avez-vous vu au Portugal, le Porca de Murca,

et autres cochons sublimes ? Et le colosse de Pedralva, âge de fer,

3 000 ans avant J.-C. ?

Parinaud va être déçu, et Martine 1 aussi de vous voir faire votre

compliment par mon intermédiaire. Et moi aussi, qui aime vous lire,

en imprimé.

Mes amitiés de cœur à Camille.

 

Tout vôtre,

PM.

 

1. Claude Martine, première épouse de Jacques Laurent.

 

433 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 15 décembre 1958

 

Cher ami,

 

J’ai passé ma journée à comprimer Byzance dans un corset de fer,

pour la N.R.F. Je l’envoie à D. Aury.

La tempête a duré 5 jours, elle se termine avec des vagues en

retard, qui ébranlent mes rochers, à grandes claques. À moins que ce

ne soient les premiers coups de pioche du tunnel du Mont-Blanc.

Malgré leur réputation de paresse, les Italiens ont déjà fait 150 m ; ils

font 8 m par jour ; les Français vont commencer, en avril, les

soumissions et adjudications ! (ma lettre se trouve interrompue par

des cris de ma femme qui brandit Le Repos du guerrier en s’exclamant :

« Quand donc lirai-je un livre où il y aura une fille qui se refusera ! »)

Fabre-Luce est venu passer la journée, avant de partir pour

l’Orient, mais je ne l’ai pas vu. Le livre de Michel Clerc c’est La Peur

sans frontières.

Il fait un vent à décorner les cygnes. Tout ce que vous me dites de

Nimier, n’est que trop vrai ! A-t-il trop lu Le Rouge et le Noir, où se

trouvent les phrases-clés de sa vie, et de celles des « garçons »

d’aujour-d’hui :

A/ « Grand Dieu, pourquoi suis-je moi ? » (Julien Sorel)

B/ « Si elle voit combien je l’adore, je la perds. » (id.)

C/ « Les deux amants étaient animés, l’un contre l’autre, de la

haine la plus vive. »

Prodigieux, non pour 1880, comme je vous l’écrivais, mais pour

1958.

 

Votre ami

PM.

434 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 16 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Merci de votre lettre du 15 décembre. Je la trempe dans le

désinfectant, car le chien a attrapé du chat, la gale, et c’est

contagieux, comme l’Académie. Lyautey a cédé aux sirènes de

gauche, désireuses de dissocier mes amis (par exemple : Antoine de

Lévis). Cela leur fera un premier tour de piste honorable. Marthe de

Fels (avec qui, je crois, il a été bien, en 1917, au Maroc) l’ayant invité

à un grand dîner, vers 1922, il lui téléphona : « Ne me mettez pas en

bout de table, car je suis le dernier du nom ! » C’est du micro Saint-

Simon. Le duc de La Feuillade 1 (je ne sais qui fut le dernier à porter

ce titre ravissant) n’aurait pas parlé autrement.

Le vent a repris à 160 km. Les marchands de sapins de Noël ont

dû les vendre couchés, ce matin, sur la place. C’était une « jonchée »

(comme on disait au Moyen Âge, avant que les Croisés ne ramènent

d’Orient les tapis). Les moineaux remontent dans les arbres, après

avoir trouvé leur vie dans un sol dégelé ; on dirait des feuilles qui

regagnent les branches.

J’ai monté 2 Guinguette , ce matin, dans la plaine d’Aigle ; j’avais la

tête emportée, comme quand on met la tête à la portière d’un

express.

Couve de Murville 3 se bat noblement. Il est vrai qu’en 1942, il

avait son bureau au Majestic, à côté du général von Medici, et il

convoquait chaque jour les industriels français qui ne voulaient pas

travailler pour les Allemands, en leur disant qu’ils portaient ainsi

préjudice à l’industrie française.

Tout à vous

PM.

 

1. Louis d’Aubusson, duc de La Feuillade, maréchal de France, ambassadeur à Rome en 1715.

2. Village suisse au débouché de la vallée des Ormonts, dans le canton de Vaud.

3. Maurice Couve de Murville (1907-1999), diplomate, était ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupera jusqu’en 1968, avant d’être quelques mois ministre des Finances (mai-juillet 1968), puis Premier ministre de juillet 1968 à juin 1969.

 

435 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 18 décembre 1958

Cher ami,

 

Je suis sûr que vous trouverez excellente la chronique de Jean

d’Ormesson sur B. Frank, « le météore fou », dans 1 Arts. C’est

insolent, drôle, amical et vrai ; un modèle de justesse. Comment peut-

il être (d’Ormesson) d’une famille aussi stupide ?

Hélène se commande des robes du soir, mais pour n’aller nulle

part, vu qu’elle a épousé un ours, de plus en plus ours. Elle poursuit

un rêve intérieur ; je suis sûr que c’est fréquent, des femmes qui

accumulent (ce n’est pas son cas) des robes de Dior (encore moins)

et qui, pour diverses raisons, fatigue, timidité, mari jaloux, etc…, ne

les mettent… que dans des armoires.

Vous me direz qu’il y a aussi les livres qu’on achète pour ne pas les

lire, mais c’est autre chose.

Pierre Boutang m’a envoyé des nouvelles (Le secret de Renée

Dorlinde 2) ; c’est extrêmement obscur et tordu.

Berlin… on a jeté Hitler au fond du puits, avec quelques tonnes

de pierres au cou, mais le cadavre remonte, 14 ans après, et

empoisonne.

Gallimard va faire un volume unique avec Isabeau, Byzance et La

mort de Lassalle. Approuvez-vous le titre : Spectacles sans théâtres  ?

Jouhandeau, lui, avait choisi (vous l’ai-je dit), Théâtre sans spectacle.

J’ai envoyé un mot à Parinaud. Je vous remercie beaucoup de lui

avoir téléphoné. Je n’aime pas froisser des amis auxquels je tiens. Il ne

me reste que 25 % des anciens, je suis avare.

Nimier reste hanté par l’idée de disparaître ; chacune de ses

lettres y fait allusion. Non par peur de la mort, mais parce qu’il

remplace, sur la tête de Martin, son complexe d’enfance, de garçon

privé de père.

Il paraît que Jean Rostand se représente ? Est-il seul à son

fauteuil ? N’entrez jamais dans cette aventure. Comme dit Julien

Sorel : « Voilà donc la sale fortune à laquelle tu parviendras. »

 

Votre ami

PM.

 

1. Jean d’Ormesson, « Un météore fou dans l’univers de la littérature. La Panoplie littéraire de Bernard Frank », Arts, 17 décembre 1958, p. 5.

2. Éd. Fasquelle, 1958. Pierre Boutang (1916-1998), philosophe, romancier, journaliste à L’Action française, auteur d’une thèse majeure, Ontologie du secret (1973).

 

436 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

18 décembre 1958

 

Cher ami,

Je vais me procurer à La Table ronde La Peur sans frontières de

Michel Clerc.

Kléber Haedens ne prétend pas donner une idée de 1923, telle

que fut l’époque en réalité (M. du Gard s’y emploie). Il peut en

donner la première image historique, étant déjà la postérité. C’est

bien différent. Une première version de l’histoire, c’est intéressant. Si

Richelieu avait laissé un dessin de l’époque de Corneille, Chapelain 1

aurait eu la première place.

Avant-hier, j’étais à la Casa Santos (une réunion). Vers sept heures

arrive, heureusement escorté, Pierre Benoit flottant dans une ivresse

qui doit être quotidienne (on peut imaginer la raison ; sa peine). Je

ne l’ai jamais vu dans ma vie (sauf sur un trottoir, il y a un an, et dans

le même état). Il a été charmant. Il avait une lettre de Lyautey dans sa

poche. Il m’a dit : « Il ne passera pas, ce cher ami ; et maintenant, il

ne passera jamais. »

Ce n’était pas la question, pour moi, mais je n’ai pas insisté. En

vérité, je vois mal la question. Sûrement, cela vous retire quelques

voix ; je suppose que vous pensez que cela ne sera que pendant un

tour ou deux, et qu’elles vous reviendront à la fin.

Avant, nous avions passé une heure chez Marie-Odette de

Rochechouart. Sa belle-mère (qui m’a beaucoup plu) la marquise de

R. est venue pendant la visite. Elle m’a dit : « Nous nous connaissons

bien, vous ne vous en souvenez pas ? » Ce visage m’était familier.

Aucun souvenir. Privilège du grand âge (j’aurai 75 ans dans 15 jours),

on perd la mémoire ; cela fait une vie toute fraîche. Elle m’a parlé de

votre femme, et de sa fille, avec une grande affection.

Elle est à demi américaine. On trouve tout de suite l’Amérique

dans ces familles. Cela lui a permis d’être (autrefois) propriétaire de

la rue Vian-Withcomb, toute entière, où nous étions (et qui est le nom de sa mère). Le marquis a tout perdu à Monaco. Ce français-là,

se trouve aussi, assez vite, dans les familles.

Marie-Odette était transie. Rayonnante, après le départ de sa belle-

mère : « Cela s’est bien passé ! » (?)

Je parlais d’elle avec Déon, il y a peu de jours. Ce qu’il m’en disait

n’était pas faux, mais sans aucun rapport avec la femme que je vois

(vous me direz de relire 2 Le Miroir à trois faces, mais je me souviens de

la nouvelle). Tout bonnement, je la vois avec mon âge, lui avec le

sien ; ce n’est pas la même personne, ni les mêmes choses. Ce que je

vois fait pitié. Ce que je vois : une gentille et jolie femme de 29 ans,

sans mari, élevant bien deux enfants, pas beaucoup d’argent, vivant

entre des femmes qui lui font peur : la belle-mère, sa mère (qui a

perdu son mari à 22 ans, et ne s’est jamais remariée, ne voyant

personne, et qui téléphone à sa fille toutes les heures) les deux grand-

mères, des châteaux tristes, par-ci par-là (Morvan surtout), qui a peur

de Paris, peur de tout. Cela fait pitié, oui.

Nimier m’écrit : « S. Hecquet est très malade ; Blondin assez

malade ; moi un peu. Génération qui sera avantageusement

remplacée. »

Comme je parlais à Marie-Odette de Déon, elle m’a dit, avec son

air d’enfant placide : « Je ne le connais pas. » Elle le disait d’un air

très sérieux ; elle n’ignore pas que je sais ce qu’elle m’a dit. Le tout se

tient si bien dans son esprit : je ne le connais pas, quoique…

Ces deux timides, ces deux asphyxiés (elle et Frank) qui ne

peuvent pas parler, passent une partie de la nuit à boire et à parler

entre eux (le langage des muets). L’alcool les tuera, l’un et l’autre.

Tous les vices sont de nature psychologique.

 

À vous

J.

P.-S. Cousteau 3 est mort.

 

1. Jean Chapelain (1595-1674), critique, poète, défenseur de la création de l’Académie française. Auteur, en 1673, des Sentiments de l’Académie sur Le Cid et inspirateur des principes de la doctrine classique. Élu à l’Académie en 1634.

2. Il s’agit de La Glace à trois faces, nouvelle publiée dans L’Europe galante, Éd. Grasset, 1925, p. 7-24.

3. Pierre-Antoine Cousteau (1906-1958), journaliste collaborationniste, ancien directeur de Je suis partout.

 

437 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Vendredi [19 décembre 1958]

 

Cher ami,

 

Tout le monde a été saisi, l’autre soir, par ces voix qui venaient de

si loin et de vous. Tout ce que j’ai entendu dire vous aurait fait plaisir.

Nous aurions dû aller dîner avec vous (c’était maigre). Mais la

voiture de la maison nous a ramenés.

Vous me disiez que la Chine fut jadis communiste, comme les

Incas. Est-ce connu ? Est-ce que je devrais le savoir ? Et où puis-je

m’instruire sur ce point qui m’intéresse ?

Ce que publie 1 Le Monde depuis dix jours sur le communisme

actuel (depuis août) en Chine est effrayant. Rien d’autre ne compte

que cet Orient qui se rue, d’abord, sur nos machines.

Au lieu de l’Europe-France-Angleterre de Delcassé 2, on va faire

l’Europe-France-Allemagne de Schumann 3.

Trop tard.

 

Votre

J.

1. Allusion à plusieurs articles d’André Fontaine et de Michel Tatu sur les négociations relatives au statut de Berlin et à la réunification de l’Allemagne publiés entre le 10 et le 19 décembre 1958.

2. Théophile Delcassé (1852-1923), député radical, ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905 puis de 1914 à 1915, instigateur du rapprochement de la France avec l’Italie puis la Russie et l’Angleterre, ambassadeur en Russie de 1913 à 1914.

3. Robert Schumann (1896-1963), député, ministre des Finances en juin 1946, président du Conseil puis ministre des Affaires étrangères de 1948 à 1953, animateur du rapprochement franco-allemand et promoteur de la construction européenne.

 

438 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

20 décembre 1958

 

Cher ami,

 

Certes ! Excellent le d’Ormesson (Frank). C’est de la haute

critique. Modèle de justesse. On dit que la critique de d’Ormesson est

mauvaise, parce qu’on juge trop vite à Paris ; et puis on ne revient pas

sur un premier jugement. On fait courir ainsi quantité de faux bruits.

Au départ, on sentait chez d’Ormesson de la gêne ; ça n’allait pas

bien. J’ai dit que cela ne valait rien. Je me trompais. Je le dis à

présent. Trop tard (peut-être) pour détromper les autres. À Paris on

n’a pas le temps d’être équitable.

Une page amusante de Jouhandeau est celle où il décrit Élise

commençant une robe pour une soirée, travaillant encore chez elle, à

cette robe, la nuit de cette soirée et le lendemain. Pour les femmes,

une soirée, c’est acheter ou faire une belle robe. Les hommes n’ont

rien à voir là-dedans. Je ne suis jamais allé dans une soirée. Trente

ans, j’ai eu pour unique distraction d’aller à mon bureau Stock, de

2 heures à 8. Je ne m’y suis pas ennuyé. J’y ai vu du monde, et au

naturel. À présent, je ne veux plus penser qu’à mes plaisirs. C’est

pourquoi j’espère que vous donnerez encore quelques cocktails. Ils sont uniques, dit-on. Ils plaisent beaucoup. Cela doit tenir à leur

composition ; je ne sais quoi.

Si Josette revient de son tour de la terre, je compte sur vous (le

seul qui ait vraiment de l’influence sur elle) pour la décider à des

cocktails, assez fréquents, avec peu de monde. Ainsi mes vieux jours

seront pourvus. Reste à échapper à tout ce qui est ennuyeux. De cela,

j’ai l’habitude. D’abord l’Académie ; on ne m’y prendra pas. Cela ne

ferait même pas de bruit, chance que vous avez eue. Mais déjà, vous

en avez eu le meilleur ; pour le reste, je vous plains.

Rostand se représente. Il a décidé de se présenter indéfiniment au

fauteuil de Herriot, à celui-là seulement.

Boutang ! moi aussi j’ai lu le livre. Je sais quoi lui écrire.

Bonne idée votre volume chez Gallimard. Un bon titre aussi

(Spectacles sans théâtres.) C’est ainsi qu’il faut lire Byzance.

Les complexes ! voilà qui est bien vrai ! mais je penserai toujours

que Freud s’est trompé dans les origines et l’explication qu’il

propose. Si Nimier avait eu un père, cela se serait sans doute formé

autrement. Rostand, amas de complexes, et qui ressemble à Nimier,

est de souche toute différente : l’opposé. Il y a bien des façons de

ressentir la mort du père : cela tient à soi. Et, soi, d’où cela vient-il ?

ce n’est guère éclairci.

Je me sens veuf ces jours-ci, ou comme si j’avais perdu un chat

aimé. J’ai donné mon manuscrit à la dactylo. Un petit livre auquel j’ai

travaillé six ans. Le titre, je ne sais si je vous l’ai dit, c’est : Cela m’a

suffi. Vous approuvez ?

De ce petit livre, je suis content. C’est le principal. Dire, je suis

content de ce que j’ai écrit, ce n’est pas prétention. C’est la modestie

même. Cela veut dire : il est bien de moi ; je n’en demande pas plus.

Je ne prétends pas à être un autre.

 

À

À vous

J.

 

P.-S. Il y a toujours chez Nimier, en tout, un peu de pose. Il en met

dans sa modestie, et jusqu’à vouloir mourir.

 

439 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

21 décembre 1958

 

Cher ami,

 

René Behaine m’a envoyé L’Aveugle devant son miroir  ; Hélène dit

que c’est du Proust sans le génie. J’en ai bien pour un mois à lire

Aragon ; ce livre ( La Semaine Sainte) ravit Nimier, Cocteau, etc… C’est

écrit avec une sorte de joie hâtive et rageuse qui me plaît assez.

Le franc français faiblit ici, où l’on attend une dévaluation de

15 %.

Vous qui aimez les jeunes filles, je ne vois pas pourquoi vous ne

vous intéressez pas au portrait d’une jeune fille française cérébrale, si

curieusement et sincèrement peint dans les Mémoires d’une jeune fille

rangée. Bûcheuse, mais en même temps cueillant les champignons et

évitant les faux cèpes (en attendant les vrais), cherchant l’ivresse au

Jockey (p. 270) et Dieu à la campagne (p. 127.) J’aimerais que Camille

le lût.

Je vous renvoie l’enveloppe de votre lettre du 10 décembre, qui

me parvient avec 10 jours de retard ; malgré tout mon désir d’être

proche de vous, je vous assure que Vevey n’est pas encore en Seine-et-

Oise 1.

Pol Vandromme m’envoie un livre sur Drieu (Éditions

universitaires). Marcel Thiébaut me demande, pour Hachette, L’Amour et les voyageurs, dans une nouvelle collection.

« Je ne peux plus lire, dit Hélène, que les livres où les sexes sont

séparés : ou un roman sur les femmes, ou un sur les hommes. »

Un reporter de Radio-Lausanne, Antoine Livio, se recommandant

de vous, m’a prié de figurer, à Radio-Monaco, dans une de ses

créations futures, un cabaret fantastique ! (C’est à vous, habitué du

Lido, qu’il aurait dû s’adresser.) J’ai dit non, naturellement. Hélène

m’a lu une très charmante lettre de Camille, ce soir. Je vous souhaite à

tous les deux un bon Noël.

 

PM.

 

P.-S. Berne vient d’interdire aujourd’hui 2 Les Sentiers de la gloire

« pour ne pas nuire aux bons rapports avec la France ». Il s’agit (vous

l’avais-je dit) de soldats fusillés en 17, alors que les officiers menaient

la bonne vie. Interdit en France, le film a été tourné en Italie et en

Allemagne. C’est un film américain.

 

1. Jacques Chardonne avait, par inadvertance, domicilié Vevey en Seine-et-Oise.

2. Film de Stanley Kubrick, tiré d’un récit de Humphrey Cobb, réalisé en 1957, avec, dans les rôles principaux, Kirk Douglas, Ralph Meeker et Adolphe Menjou.

 

440 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 25 décembre 1958

 

Cher ami, que les Mages comblent cela m’a suffi de tous leurs

dons ; les vôtres en plus, cela me suffira ; que l’encens des critiques, la

myrrhe des tirages etc… Un titre simple, philosophe, tourné vers le

passé, sentant la pipe, et le coin du feu, est bon. La radio ronronne pendant que je vous écris : « L’Allemagne de l’ouest et celle de l’est,

oubliant leurs querelles… » dit Sotters ! admirable ! Comme si elles

avaient choisi un déchirement qui leur a été imposé par des alliés

prêts à tout, même à donner la moitié de l’Europe à la Russie, pour

qu’elle ne les abandonne pas !

On fête ici Noël germaniquement, c’est-à-dire en famille, sans

cabarets, ni théâtre, ni sports d’hiver ; tout cela ne commence qu’en

janvier.

Quelqu’un disait, hier, que Jules Romains avait fait ses derniers

romans avec des dossiers consultés à la Police ; d’autres prédisaient

qu’il aurait à quitter son fauteuil si Bonnard était acquitté ; j’ai trouvé

ce surnom pour Romains : Poulet-Malassis.

Reçu une carte de l’autre Poulet, Robert, me conviant à l’écouter

le 31 décembre sur les ondes, sous la forme d’une pièce, Mars et

Vénus. Cette forme d’invitation sur carton bristol m’est nouvelle.

Il paraît que tout roule, cette semaine, autour de : Soustelle 1 sera-

t-il, ou non, à l’Intérieur ? S’il y va, les socialistes disent que c’est la fin

de la République et l’arrivée des « Factieux ».

Je travaille très peu, je lis, je m’agite, bref, je m’applique à moi-

même la pensée profonde de Vauvenargues 2 : « Le paresseux a

toujours besoin de faire quelque chose. »

Tendresses et meilleurs vœux du ménage au vôtre.

 

PM.

 

1. Jacques Soustelle était ministre de l’Information, poste qu’il occupera jusqu’au 8 janvier 1959, date à laquelle il deviendra ministre délégué auprès du Premier ministre chargé des départements et territoires d’outre-mer et de l’énergie atomique.

2. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues (1715-1747), moraliste, auteur des Maximes et Réflexions (1747).

441 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

27 décembre 1958

 

Cher ami,

 

L’enveloppe que vous me retournez, je dois la faire encadrer, pour

la gloire de l’administration des postes (toujours admirable) et à ma

confusion. Je suis à l’âge où il faut se méfier, même de soi. Il y a trois

jours j’ai trouvé dans mes papiers une lettre que je vous écrivais, et

assez longue, le 7 décembre. Je l’ai lue. Je pouvais aussi bien ne pas

l’écrire. Une lettre qui n’est plus fraîche, ce n’est plus rien.

Je ne lirai pas 1 Une jeune fille bien élevée parce que j’ai des préjugés à

l’endroit de l’auteur. De ma part, et connaissant cette faiblesse, c’est

équitable en somme. Je ne peux faire mieux. Mais j’ai lu La Peur de

Michel Clerc. Livre épatant. Je lui écris. Je n’ouvrirai pas Behaine. Un

jour peut-être La Semaine Sainte. On en dit merveille (Kléber Haedens

entre autres). Le Venaroman vous plaira (très bien).

Votre lettre a charmé Bernard Frank. À l’instant, votre lettre du

25. Ce matin, celle du 21.

Pas de modestie à la Nimier : vous travaillez beaucoup. Voulez-

vous que je récapitule ce que vous avez écrit depuis deux ans, et les

lectures !

Nous avons dîné (tard) la veille de Noël, chez mon tailleur. Je dis

mon tailleur, mais il ne m’a fait qu’un pantalon. C’est notre voisin.

Un tailleur jeune, alsacien, qui habille Le Figaro, et ce qu’il y a de

mieux à Paris. C’était plus amusant que chez Maurois.

Le jour de Noël, les Caracalla sont venus. Vous savez que je les

aime beaucoup. J’ai dit à la jeune femme : « La première fois que je

vous ai vue, vous m’avez donné l’impression d’une forêt brûlée, à

cause de ces ténèbres qui sont sur vous, ces beaux noirs des yeux, des cheveux… et pour une autre raison. — Laquelle, je vous prie ? — Si

vous voulez passer dans mon bureau, je vous la dirai en secret. »

Je ne me suis pas trompé. Elle avait brûlé ses 20 ans. Elle a épousé

plus tard Caracalla, qui avait perdu deux ans avant sa première

femme (plus âgée que lui, très douce) morte en couches. La mère (sa

première belle-mère) a perdu l’année suivante sa seconde fille, et tout

de suite après son mari. Elle était très riche. Le mari était le fils de

Massip (Massip. Pieux souvenir pour moi. 2 Le Siècle . Yves Guyot,

Méline 3. Le journal de mon grand-père). Cette dame (la première

belle-mère) n’a plus un sou (à la lettre). Caracalla la loge dans une

chambre de bonne de leur joli appartement. Sa femme lui apporte à

manger, et la dorlotte comme elle peut.

Posez deux questions à n’importe qui, on tombe sur des histoires

incroyables.

Pour votre femme, à ses pieds, pour vous, plus simplement, nous

déposons tous les trésors du cœur.

 

Votre

J.

 

1. Il s’agit de Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Éd. Gallimard, 1958.

2. Yves Guyot était le directeur politique du Siècle.

3. Jules Méline (1838-1925), député, président du Conseil en 1896.

 

442 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

29 décembre 1958

 

Cher ami,

Georges Bonnet est venu hier se reposer, ici, de ses succès

électoraux dans le Périgord 1 e . « Vous, un très vieux de la III ! — Peu

importe, a-t-il répliqué, ce qu’il ne faut pas être, c’est un vieux de la

IV e… » Comme en littérature ; nous sommes des très vieux, mais pas

des vieux de la Quatrième littéraire ; aussi nous entoure-t-on de ces

honneurs dont on entoure les morts, comme vous dites.

Je crains que la Ve n’ait pas moins de difficulté avec l’Algérie que

la IVe 2 3 . Un régime amené à l’Élysée par Cassin , juif, avec Debré

comme premier ministre (lequel est fils de rabbin), et qui prend la

suite de la IV e. Sa succession diplomatique, c’est-à-dire, sans la

dénoncer une alliance secrète avec Israël, qui doit sa vie, depuis 1940

à la juiverie internationale, ne peut pas traiter avec les Arabes. Je ne

suis pas plus antisémite en politique qu’ailleurs, mais il ne faut pas

connaître les Arabes pour croire qu’on leur fera accepter ça.

Je n’ai pas encore lu le roman que Gérard 4, votre fils, m’a très

gentiment envoyé ! Il me faudra bien un mois pour finir le roman

d’Aragon (lequel parle, en 1815, de Buckingham Palace, construit en

1886 5). Il est vrai que moi, dans Byzance, je parle de l’héritage de

Marie de Bourgogne 6, trois ans avant sa naissance…

Pour en revenir à Georges Bonnet, à dîner ici hier, et qui, en

tournée électorale, vient de visiter la moindre ferme périgourdine, il

dit que la misère des petits cultivateurs est à fendre l’âme, qu’ils

vendent sans rien gagner, qu’ils ne peuvent rien s’acheter, etc…

Comment, dans ces conditions, faire une charte de l’agriculture,

puisqu’ici aussi il y a deux Frances, l’une pauvre et l’autre riche ?

Vous me direz que c’est la même chose entre Milan et les Abruzzes,

entre Barcelone et la Galice ? Il est à fond pour la paix en Algérie

disant qu’aucun assainissement financier ne pourra suffire, si la

guerre continue et que la Ve e y passera, comme y a passé la IV, après

avoir fait place, d’abord aux fascistes, ensuite au P.C.

Merci pour votre si gentil mot du 27 décembre que je reçois à

l’instant ; j’espère que j’aurai droit à la lettre du 7 décembre, même

tardive ; rien de vous n’est défraîchi. Je suis content de n’avoir pas

blessé Bernard Frank.

Il y a chez Drieu un fond de seigneur ruiné qui me touche, une

sorte d’impuissant lucide, d’ 7 Oblomov intellectuel ; j’aurai voulu

l’expliquer à Bernard Frank et je regrette de ne pas l’avoir fait.

 

Je ris, en vous voyant dîner avec votre tailleur, dévorant un

pantalon, découpant les coutures d’un veston comme une aile de

poulet. Et j’admire en Mme Caracalla, votre forêt brûlée ; Camille se

chauffe au charbon de bois !

 

Votre

PM.

 

P.-S. Je m’inquiète pour vous, et votre pension, de ces

amputations 8 en francs…

 

1. Georges Bonnet avait été élu député de la Dordogne lors des élections législatives des 23 et 30 novembre 1958.

2. René Cassin (1887-1976), juriste, était vice-président du Conseil d’État.

3. Michel Debré (1912-1996) était ministre de la Justice et sera nommé Premier ministre le 9 janvier 1959.

4. Gérard Boutelleau, Les Grandes Illusions, Éd. Grasset, 1958.

5. Le palais avait été construit en 1705 pour le duc de Buckingham, acheté en 1761 par George III et remanié plusieurs fois de 1821 à 1913.

6. Marie de Bourgogne (1457-1482), fille de Charles le Téméraire (1433-1477), duchesse de Bourgogne de 1477 à 1482.

7. Allusion au jeune homme indolent et incapable du moindre effort du roman Oblomov, publié en 1859, du romancier russe Ivan Aleksandrovitch Gontcharov (1812-1891).

8. Le franc avait été dévalué de 17,5 % le 28 décembre 1958.

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