Correspondance
1960. Lettres 590 à 800
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
J’ai dîné chez Lipp, hier soir, avec Robert Bresson 2 ; son Pickpocket
est un demi-échec.
Camille nous donne de bonnes nouvelles de vous et nous dit que
vous avez été bien accueilli à Athènes.
Votre
PM.
1. Film de Jean-Luc Godard, tourné en 1959, avec, dans les rôles principaux, Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg.
2. Robert Bresson (1901-1999), cinéaste. Pickpoket avait été tourné en 1959 avec Martin Lassalle, Marika Green et Pierre Leymarie.
649 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
7 avril 1960
Mon cher ami,
D’abord, beaucoup de remerciements pour les bons soins de votre
cousine. Vous lui direz, je vous prie, combien j’ai apprécié ses bontés.
J’ai déjeuné chez elle, mais surtout, elle m’a conduit pendant deux
heures dans les musées d’Athènes, et elle est un guide incomparable.
Je ne suis pas un homme de musée, où je m’endors ; elle m’a tenu
bien éveillé. Il y a là des trouvailles récentes. (Pirée.)
L’Acropole, on n’a aucune idée de cette fameuse merveille, si on
ne l’a pas vue. Plus rien n’existe dans ce genre, en comparaison.
Rome, ce n’est plus rien, ni Pestum, ni la Sicile.
Athènes, c’est la ville la plus laide qui soit. Il faut tâcher de
l’oublier. Un peuple dégénéré. Toutes les femmes sont affreuses ; des
canards.
Après les îles, c’est un émerveillement continu, difficile à définir ;
peut-être la beauté suprême. Un beau style, fait de rien. Des îles, n’en
parlera pas qui veut. Les Déon sont instruits, grâce à Chantal qui sait
le grec. Si on n’a pas vécu dans une île, mêlé aux gens de l’île, parlant
avec eux, la plus étrange société qui soit reste ignorée. Spetsai, île
balnéaire l’été, a quelques villas, louées 500 mille francs par mois
l’été. Les Déon habitent l’une d’elle. Maison exquise. (Eux payent 15
mille francs en cette saison.) Jusqu’au mois de juin, Spetsai, sans
étrangers, redevient une île comme une autre. (Elles se ressemblent
toutes.) Les mêmes mœurs, et qui sont les plus étranges. Grâce à
Chantal, je fais l’économie d’un long séjour ; tous les secrets de cette société me sont livrés. Inutile d’aller ailleurs ; on est au bout du
monde.
Le seul secret qui me reste à méditer est celui de la beauté de ces
choses. On est saisi ; mais là tout vous échappe.
On attend le maître de maison après-demain. Une catastrophe
pour eux, c’est la maladie de la mère de Déon (la tête s’égare) dont il
est, sans argent, l’unique soutien. Un asile, cela coûte cher. Ils vont
revenir à Paris, et y vivre. Plon lui offre une situation importante. Le
Moyen-Orient, où ils voulaient aller l’an prochain, sera pour plus
tard.
Ici, c’est le règne du silence, comme chez vous, avenue Floquet.
Une île sans une voiture, sans chiens, où quatre mille habitants ne
parlent pas ; une île habitée par le ciel, et sa lumière indéfinissable ;
une île où l’amour est inconnu. (Il n’y a qu’une seule amoureuse, elle
est au couvent.)
On épouse une fille pour sa dot (500 mille francs) ; ce sont les
frères qui fournissent la dot ; et puis le mari part marin, pour
l’Amérique ou le Japon, et on ne le revoit plus. Et les femmes,
toujours seules à la maison, heureuses, recrépissent de blanc, chaque
année à Pâques, les maisons éclatantes.
Merci encore, à votre femme, pour le secours qu’elle a été.
Votre
JC.
650 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Paris, 8 avril 1960
Cher ami,
Il est admirable de voir l’Angleterre, mère des Parlements, faire
un accueil triomphal à Gaulle 1, qui vient de mettre sans façons (je ne
l’en blâme pas) le Parlement français dans sa grande poche 2 ! Ce qui
prouve que la raison d’État aura toujours le pas sur l’idéologie.
L’Angleterre voit, sous forme économique (la politique suivra), se
reformer contre elle l’axe Berlin-Moscou-Paris 3, qui date de
Napoléon I er. Elle hait l’Allemagne, même Adenauer, et n’a d’autre
ressource que de faire bonne figure à un Gaulle par elle si mal traité
pendant la guerre, mais dont elle connaît la figure, dans l’espoir qu’il
fera le pont entre elle et le continent. L’Angleterre est prise entre
deux feux (ou plutôt entre deux eaux) : ou, être à la remorque de
l’Europe, de plus fort tonnage qu’elle ; ou s’en aller à la dérive du
côté des antipodes, dans le Commonwealth, c’est-à-dire à la remorque
des USA, autre bâtiment mieux ancré. On en revient toujours, en ce
cas dernier, à « l’Amérique détruira l’Angleterre » de Stendhal.
« Ce qui me frappe chez les jeunes, c’est leur indifférence, leur
insensibilité », me disait avant-hier Robert Bresson. Je crois vous
l’avoir déjà dit ; depuis, j’ai réfléchi là-dessus.
Hier soir, à la T.V., Déon a dit : « Je pars, parce que le voyage est
pour moi un choc qui m’amène à écrire. » Là-dessus aussi j’ai, après
coup, réfléchi. Moi, je ne voyage pas. Je suis un errant. Je n’ai pas de
patrie. C’est bien différent.
À la T.V. également, hier soir, Troyat : « C’est une aventure
merveilleuse que la mienne, petit proscrit russe de 8 ans, arrivant en
France, et aujourd’hui, accueilli par tous, la quarantaine passée, élu à
l’Académie française 4, au sommet des honneurs, en France, etc… » À
part moi, je pensais : « C’est une aventure peu ordinaire non plus que
la mienne, Français de race, Parisien de naissance, et à 70 ans, demi-
proscrit, renié par mon pays, chassé des portes de l’Académie, écrivain au nom inimprimable chez les bien-pensants, etc… » La
chose est prodigieusement pittoresque et j’espère que la postérité, les
futurs événements aidant, en goûtera l’extrême saveur.
Je retourne lundi en Suisse ; possédant, comme Cadet-Rousselle,
trois maisons, chaque fois que j’ai besoin de quelque chose, ce
quelque chose (que ce soit un slip, un livre ou un stylo) se trouve
dans la maison où je ne suis pas.
Grande chaleur ; 24˚ ; rien de pareil depuis 1893. On étouffait,
hier, dans ma maison encore chauffée, hélas. Il y avait les Kléber
Haedens, Blondin, Kanters, Élise Jouhandeau, Fraigneau et les
Thérive. Élise Jouhandeau a sorti un nouveau livre de ses 5 Mémoires,
hier. De son mari, elle m’a dit : « En un mot, je vais vous expliquer
tout : Marcel m’est antipathique ! » Les allusions du ménage aux
beautés de la pauvreté évangélique ne l’ont pas empêché de me dire :
« Kuhlmann achète toute la rue du Commandant-Marchand. Ils
m’offrent cent millions de notre maison ; mais que ferais-je de cet
argent, demain sans valeur ? Alors que mes petits appartements
meublés me rapportent 300 000 francs par mois. » Le Times d’avant-
hier contenait un article, d’ailleurs fort intéressant, sur l’impossibilité
de traduire certaines œuvres ; ceci, à propos des livres de
Jouhandeau. Le Times ajoutait : « Cette mésentente conjugale, qui
dure depuis 30 années, et qui, d’ailleurs, est d’un excellent rapport,
littérairement parlant. »
Blondin dit que sa pièce ne bat plus que d’une aile ; que la visite
de K., interdisant le théâtre Marigny aux voitures, l’a tuée. Et qu’en
plus, dès qu’il fait beau, chacun fuit Paris ; Denise Bourdet, et tous les
auteurs dramatiques avec elle, tend le poing au soleil.
Fry, le futur garçon d’honneur du mariage de la princesse
Margaret, a renoncé à assister au mariage, sous prétexte de jaunisse ; en réalité parce qu’un journal allemand a parlé de lui, dans un article
qui a fait du bruit, comme d’une célèbre tante.
Fraigneau me dit que Plon fait de mauvaises affaires, en ce
moment ; j’ai demandé à Plon de me rendre mon Londres, mais
Bourdel 6 a voulu me garder ; comme le livre a fait son temps (toute
une partie, qui date de 1933, a vieilli (marche des chômeurs,
récession, crise, etc…) il va me falloir la remplacer par des chapitres
nouveaux, ce qui va faire cent pages à réécrire.
Kl. Haedens pense à quitter sa propriété toulousaine et à acheter,
plus près de Toulouse, un petit château ancien, d’accès plus facile.
Même si la princesse Margaret est connue, désormais, comme
l’épouse d’une célèbre tapette, la postérité ne le saura pas, puisque
l’historiographe officiel de la Cour, Harold Nicolson 7, en est une
célèbre, lui aussi.
Merci pour vos lettres d’Athènes et de l’île ; je suis enchanté de ce
succès. Oui, le marbre, si laid à Carrare, devient sublime en Grèce.
Pour les antiques d’Italie, vous avez raison ; mon père disait que
Poestum et Segeste avaient l’air d’être en liège.
Quant aux dames grecques, dites-vous qu’en USA ou en
Argentine, vous trouverez les mêmes ; l’univers est rempli de dames
grisonnantes, intelligentes, fines, sensibles, disponibles et frustrées
par la vie et les hommes du cru.
[Lettre non signée]
1. Le général de Gaulle avait effectué un voyage officiel à Londres du 5 au 8 avril 1960.
2. Le 3 février 1960, l’Assemblée nationale avait voté les pouvoirs spéciaux du gouvernement. Deux jours plus tard, Jacques Soustelle, ministre chargé du Sahara, était démis de ses fonctions et Pierre Messmer devenait ministre des Armées.
3. Allusion au Blocus continental mis en place contre l’Angleterre de 1806 à 1811.
4. Henri Troyat avait été élu à l’Académie française en 1959.
É É
5. Élise Jouhandeau, Joies et douleurs d’une belle excentrique., t. 3, Le Spleen empanaché, Éd. Flammarion, 1960.
6. Maurice Bourdel (1889-1968), éditeur et président de la Librairie Plon.
7. Harold Nicolson (1886-1968), écrivain, diplomate et journaliste, à qui l’on doit Quand on faisait la Paix (1921), L’Humour anglais (1946) et Bonne conduite (1955).
651 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Spetsai, 12 avril 1960
Mon cher ami,
Je suis toujours au plus haut de l’enchantement. Les Déon, leur
habitation, leur connaissance des gens et de l’île, y ont une bonne
part. Je cherche l’endroit où déposer Camille, sans trop la remuer,
quand elle viendra, dans un an ou deux. L’Eubée 1 ? Il y a des
objections ; la ville est bruyante, ce qui est une profanation.
Nauplie 2 ? Peut-être. Je crois bien que la Grèce, c’est une île,
n’importe laquelle.
Déon se trouve interrompu sur sa délicieuse ligne de
déplacements intelligents à travers Portugal, Grèce et Moyen-Orient
où il voulait aller. Il est obligé de revenir à Paris, quelques années
(deux ou trois). Il entre chez Plon dans « les cadres » supérieurs, mais
ne sera occupé que trois jours par semaine. C’est une bonne solution
à ses difficultés. Il va se marier, et il ne s’est pas trompé sur la femme.
Il est charmant, et d’une vraie valeur comme homme. Il voudrait
s’installer près de Paris, à 50 km au moins, allant à Paris par le train,
c’est-à-dire au-delà de la zone banlieue. Si vous pouvez lui signaler
quelque chose à Rambouillet (ou proches environs), vous lui rendrez
le plus grand service.
Je suis, à présent, l’ami intime d’une dizaine d’agréables dames
d’Athènes, qui ne sont plus jeunes, mais qui ont de l’esprit. Je m’aperçois que l’esprit d’une femme consiste à s’apercevoir de
l’esprit que vous pouvez avoir ; car on n’a pas de l’esprit tout seul. Il
faut être au moins deux. Les dames ont le sens de l’humour, tout ce
qu’on leur dit est compris. Je découvre, à mon plaisir, que c’est très
rare. Une surprise ; cela peut se trouver en France (ce n’est pas
fréquent), pas du tout en Angleterre, ni en Allemagne, ni au
Portugal.
Ici, parler, c’est une fête. Je me régale. Je me régale aussi de miel,
huile, loukoums. Je dois à votre femme mes réjouissantes amitiés
grecques.
Je ne vous apprendrai pas que Pâques est ici la grande fête de
l’année ; dans la petite ville, toute reblanchie, après quarante jours
d’un jeûne épuisant (épuisant chez les pauvres gens mal nourris) les
pétards vont éclater dimanche matin, jusque dans l’église.
Le 20, nous traversons la mer ; la côte n’est pas loin. L’auto de
Déon est sur la côte, en face ; et nous irons par Nauplie, Corinthe,
jusqu’à l’Eubée.
Je reviens le 24.
À vous,
JC.
1. Île de la mer Égée, l’ancienne Négrepont du Moyen Âge.
2. Ville du Péloponnèse, l’ancien port d’Argos.
652 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vendredi 15 avril 1960
Cher ami,
J’ai relevé de jolis traits dans Goncourt : « Le Nord se verse
l’ivresse ; le Midi la respire ; le e XVIII avait la veille et nous, le
lendemain, de toutes les croyances ; les bonheurs arrivent toujours
trop tard, dans la vie (sauf celui d’avoir des parents) ; si la Providence
existe, ce n’est que pour tolérer. Dieu est une sorte de La Fayette. » À
propos de La Fayette, il y a un mot excellent dans À bout de souffle, le
film qui fait courir Paris : « Les Américains sont des cons ; la preuve,
c’est qu’ils n’aiment, de la France, que ce qu’elle a de plus con, La
Fayette et Maurice Chevalier. » Un cinéaste me disait, à propos de ce
film, qu’à part un scénario de 3 pages, de Truffaut, il n’y avait pas de
dialogue écrit ; c’était improvisé, le jour même ; d’où le naturel
étonnant du discours.
De Goncourt encore, ce mot de snob, très digne de La Bruyère.
On demande à A. Scholl 1 où il a pris son rhume ; il répond : « C’est
un rhume que j’ai attrapé avec Masséna 2. »
« Les Italiens vivent de la loterie et du paradis, tout ce qui fait
patienter. »
J’ai vu hier le film 3 Au soleil cet été , de Tennessee Williams :
excellent ; allez-y à votre retour ; sur les thèmes classiques de la
psychanalyse, un véritable homme dramaturge a développé des
caractères et des situations frappants, allant jusqu’au Grand Guignol.
Cet après-midi, je vais chercher à l’avion, à Genève, Pierre Benoit
et sa femme, qui viennent se soigner à Valmont, au-dessus de mon
ancienne villa Maryland, à Montreux.
Votre
PM.
1. Aurélien Scholl (1833-1902), chroniqueur.
2. André Masséna (1756-1817), maréchal de France.
3. Tennessee Williams (1911-1983), auteur dramatique, romancier et poète américain.
653 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Paris, 21 avril 1960
Cher ami,
Les Weygand me disent que l’armée d’Algérie conduit la guerre
mollement ; Fels me dit la même chose ; la guerre enrichit les chefs,
et en général toute l’armée. L’affaire Jeanson 1, la saisie, hier, de
L’Express et de L’Observateur sur la nouvelle résistance des recrues,
lesquelles passeraient, maintenant, de l’objection de conscience à
l’aide aux fellaghas et à la désertion, sont curieuses. Lorsqu’un
journal va être saisi, à 7 heures du matin, ma marchande de journaux
me dit : « Prenez vite L’Express, il va être saisi. »
J’ai passé l’après-midi d’hier avec Ionesco. Il est ravi de
l’interprétation du 2 Rhinocéros par les Allemands, mais furieux contre
Barrault, qui en a fait, à l’Odéon, un ballet comique 3. Je lui ai
demandé si le jeu de scène où Barrault sort en faisant le pas de l’oie
(ce qui indique que la pièce est antinazi, ce qu’elle n’est pas, elle est
seulement antitotalitaire, c’est-à-dire aussi anticommuniste) était une
indication de l’auteur ; Ionesco m’a dit que non, que Barrault a voulu
se tailler là un succès facile. Mme Ionesco a dit à Hélène que son mari
devait à sa mère, française, son imagination poètique, et à son père,
roumain, son réalisme. Qu’il vit dans les nuages, est incapable de
voyager seul, de prendre un billet, etc… Mais les femmes disent
souvent ça. Nous avons parlé de la pédérastie et de ses influences
politiques. Il y avait, avec nous, Ayala, l’ambassadeur cubain, lequel
ajoute que P.D. et opinions avancées vont souvent de pair ; que, l’an
dernier, on purgea le State Department d’environ 150 homosexuels communisants, ou, comme l’on dit aujourd’hui, « sur les bords »,
mais qu’il en reste autant. La même chose en Angleterre. (Voir
l’affaire Mac Lean 4.)
Ionesco a été content de l’article d’Elsa Triolet, disant que le
Rhinocéros était une pièce anticommuniste, et s’est bien gardé de la
démentir, car aussitôt, il a été joué partout de l’autre côté du rideau
de fer.
Ceci se passait chez les Fels, à Voisins, où je n’avais pas été depuis
mai-juin 44, lorsque Pétain y résidait. Dans cette belle région, ce
château moderne, style Trianon Palace, est affreux et conventionnel ;
la moindre mansion anglaise a une telle poésie, à côté.
Il paraît que, sous nos fenêtres du Champs-de-Mars, il y a, la nuit,
des rendez-vous de P.D., que le lieu est célèbre, surtout une pissotière,
au pied de la tour Eiffel, avec meurtres passionnels ; on a trouvé sur le
trottoir de la rue de Buenos-Aires, il y a peu de temps, le cadavre d’un
homosexuel assassiné. Saint-John Perse m’a raconté jadis que le
premier édit contre les travestis avait été pris par Gengis Khan.
Marthe de Fels est toujours restée pour nous une amie fidèle, ce
qui ne fut pas le cas de sa belle-sœur La Rochefoucauld. Cela depuis
le temps où Alexis Léger revint de Chine, en 1923. Hélène expliqua
alors à Marthe que Léger, qu’elle ne connaissait pas, était l’avenir du
Quai d’Orsay. Elle les invita ensemble en Normandie, à notre manoir
de Trianel, en 1924, et là, Léger séduisit Marthe ; liaison qui dura
jusqu’en 39-40. En 40, Léger demanda à Marthe de le suivre aux
États-Unis. (Cela se passait à Bordeaux, au moment de la fuite du
Gouvernement.) Marthe, qui me raconta cela à Vichy, deux mois
après, me dit qu’elle avait hésité, puis, fini par céder à son mari,
lequel la suppliait de rester. Joli roman. Marthe, je crois, s’est
consolée, depuis ; Léger s’est marié ; mais Marthe lui est restée très
attachée et le sert en toutes occasions. Marthe a, en tous cas, bien choisi, mondainement parlant ; le vieux Fels mort, elle a Voisins, ses
chats, ses 2 000 hectares, etc… au lieu d’une vie errante avec un
diplomate oublié 5.
Je téléphone à Camille ; elle me dit que je puis vous appeler dès
demain soir, ce dont je me réjouis, car je pars pour Vevey dimanche, à
la première heure.
Votre
PM.
1. Francis Jeanson, directeur de la collection « Écrivains de toujours » aux Éd. du Seuil, gérant de la revue Les Temps modernes, adepte du combat anticolonial, avait créé un réseau de relations avec le FLN dès 1957 et un bulletin clandestin, Vérités pour. Son livre, Notre guerre, saisi dès sa parution, son réseau démantelé, il sera jugé, condamné à dix ans de prison en octobre 1960 et amnistié en 1966.
2. La première mondiale de la pièce avait eu lieu, en allemand, au Schauspielhaus de Düsseldorf le 6 novembre 1959.
3. La pièce avait été représentée pour la première fois le 22 janvier 1960.
4. Donald Mac Lean, agent soviétique en Angleterre, recruté par le NKVD dans les années 30, tout comme Kim Philby, Guy Burgess et Anthony Blunt.
5. Cf. Journal inutile, op. cit., t. I, pp. 853-854.
654 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
La Frette, 25 avril 1960
Mon cher ami,
Vers 1900, le doux Guillaume 1 ne craignait que le péril jaune, et
ne voulait faire la guerre à personne ; seulement, il inquiétait
l’Angleterre par son commerce et son industrie ; l’Angleterre est
pacifique ; elle s’est servie de la France (les relents de 70) pour
détruire l’Allemagne. Il me semble que c’est là toute l’histoire. L’Allemagne est détruite, l’Angleterre aussi, mais l’Allemagne
inquiète encore l’Angleterre par son commerce et son industrie.
Vous savez que l’on attend chez Plon votre nouveau Londres. Il y a
cent pages à écrire. Que pouvez-vous faire de mieux ? Le livre aura du
succès.
Chez Mermoud, réservez vos droits de publier les Bains de mer à
Paris. Il vous demandera peut-être de lui laisser l’exclusivité deux ans.
C’est un éditeur prodigieusement actif. Je trouve à La Frette sa
récente « Petite Ourse » ; douze courts romans publiés à la fois, très
bien choisis. Un énorme travail. Il aime aussi les jolies dames. On
aperçoit la dernière élue, en général, près du téléphone (contre
l’ascenseur, en bas), discrète, avec des colliers et bracelets assez
voyants. C’est trop de travail pour un homme.
J’ai écrit à Julliard de vous envoyer, à Vevey, Les Écrivains en
personne 2 par Madeleine Chapsal ; c’est très intéressant, unique dans
ce genre. Je ne vous l’envoie pas seulement pour mon petit chapitre,
dont je suis content je dois dire ; tout ce que je pense est ramassé là,
malheureusement Céline me précède et m’écrase ; écrasant ce bagout
sublime. À nous deux, on leur en fait avaler de raides.
Dior n’a pas épaté K., et c’était une faute que de le conduire là.
Mais Boussac 3 a épaté K. ; et là-dessus il a rêvé avec inquiétude, car
Boussac fait du luxe pour « le peuple » ; 15 mille modèles divers,
chaque année ; et K. ne pourra jamais y parvenir.
Vous ne voyagez pas, vous êtes un errant et même, pensez-vous, un
proscrit. À Spetsai nous pensions à cet « errant », qui, dans un regard,
ramasse tout, quand il nous faut tant regarder ; et ce proscrit est bien
installé dans son pays, envié de Romains, car il est dans tout l’éclat de
sa gloire nouvelle, la vraie. Déon me présentait « comme le plus
grand écrivain français ». Alors, je disais : « Il sait bien que c’est Paul
Morand, mais il est poli. »
Vous croyez que je trouverai partout les dames d’Athènes, ces
charmantes grisonnantes. Je ne les trouverais pas à Paris ; pas cet
esprit éveillé, qui comprend tout, que tout amuse, qui ne laisse rien
perdre. Je ne mettrai pas votre cousine dans le lot. Elle est
incomparable comme guide dans un musée ; on dirait que les musées
sont sa propriété. Mais elle est un peu abstraite, trop nouée en soi,
une raideur dans l’esprit et sur le visage.
Michel Déon ne voyage pas comme vous ; il s’incruste. Esprit un
peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. Sans lui, je
n’aurai rien vu. Une île, c’est une chose tout intime. Il connaît la
Grèce par le détail. Il m’a conduit par de beaux chemins pour finir.
Après la voluptueuse baie de Nauplie, pour voyage de noces, le
grandiose tragique de Mycènes.
La mer et la lumière de Grèce n’ont point de pareil ailleurs ; mais
il faut y venir en mai, au plus tard. Après, tout est terni dans l’excès de
soleil. On me dit que le bleu, c’est une couleur de l’Occident, du
moins, s’il est nuancé.
Je ne sais si Déon a, ou aura, un grand talent ; mais il en a. Il est
sérieux, il travaille ; il est (revenant de loin) de plus en plus équilibré,
il ne fait pas de farces, c’est bien reposant. Je l’aime beaucoup. Je vous
ai dit, je crois, qu’il va entrer chez Plon. Il va se marier. Admirable
couple : deux écorchés, ravagés par la sensibilité (un passé
douloureux pour l’un et l’autre), ont trouvé, chacun dans l’autre, son
remède.
Pour finir, dans l’étonnante Caravelle, à dix mille mètres, la Suisse
toute blanche, pétrifiée dans son écume de neige, au fond d’un ciel
bleu, comme un lac.
Brenner, Solange Fasquelle, Matthieu Galey, les Déon, douce
société. On peut y ajouter les Kléber.
Le prochain livre de Bernard Frank aura pour titre : Non. C’est de
la critique, je crois.
À vous,
JC.
P.-S. Chacun de nous, avec son passé, se trouve devant des portes
ouvertes, ou fermées. Ce ne sont pas les mêmes ; curieux. Ainsi Déon,
qui a été plus puni que moi en 45, a tout de suite un article de
Henriot (Le Monde), Billy (Le Figaro). Moi, jamais. Il faut s’en moquer.
1. Guillaume II (1859-1941), roi de Prusse et empereur d’Allemagne de 1888 à 1919.
2. Éd. Julliard, 1960.
3. Marcel Boussac (1889-1980), industriel, fondateur de L’Aurore et président de la société Christian Dior.
OceanofPDF.com
655 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 25 avril 1960
Cher ami,
Votre enivrement hellène me ravit ; vous n’aviez pas eu votre part
de ces joies-là, et elles sont d’autant plus fortes. Cela nous promet de
belles pages goethéennes. Il vient de se tenir, à Vevey, un colloque sur
la longévité d’allure de l’individu ; les femmes, y a-t-on dit, vivront
encore plus longtemps que les hommes, qui, eux-mêmes, atteindront
cent ans de sorte que, l’agriculture étant en retard sur la médecine,
c’est le monde entier qui deviendra bientôt une de ces sphères sous-
développées encore assez rares aujourd’hui, du moins en Occident.
Cinq milliards d’êtres en l’an 2000 courront après le bifteck ! Nous,
nous finirons donc à boire de l’hydromel et à manger des entrecôtes
de Paros et de Pentélique.
Pouvez-vous me savoir qui est l’auteur de 1 La Confession anonyme ?
Je l’ai reçue avec une carte de chez Julliard où il est dit que l’auteur a
tenu spécialement à ce que je reçoive le livre ?
Hier, j’ai retrouvé Simenon à la clinique Nestlé, dans la chambre
de Pierre Benoit ; un Simenon détendu, gai, faisant d’excellentes
imitations de Vertes 2, et sur le point de partir pour présider, à
Cannes, le jury de cinéma. P. E., le juif P.D. des Relations culturelles, y
représente le Quai ; il serait prochainement « appelé » par
l’Académie ? Je crois que la maladie de Marcelle est en train de ruiner
ce pauvre P. Benoit (ceci, très entre nous), malgré théâtre, cinéma et
tous les sous-produits de ses romans. Simenon dit qu’il a entendu le
discours de Gaulle au Club de la presse américaine à la radio 3 ; bien que très antigaulliste, Simenon doit avouer que notre Duce a été
étonnant de cordialité et de simplicité, lui, d’habitude, si
grandiloquent.
White House a, paraît-il, en l’acteur Montgomery 4 un parfait
professeur de T.V. et d’art oratoire. Eisenhower, médiocre debater,
aurait été fait, techniquement, par cet acteur d’Hollywood.
Le livre de Duché sur Jaccoud, qui vient de paraître, donne,
paraît-il, sur le criminel, la note exacte, psychologiquement. Curieux,
comme on peut être, à des étages différents, deux hommes
contradictoires : un technicien du barreau, rapide, businesslike, au
courant de tout, très informé, très « à la page » ; alors qu’en dessous
on trouve un romantique provincial, de goûts attardés, héros d’une
littérature d’il y a 30 ans.
L’intelligence se situe dans le temps, alors que les complexes
vivent en dehors de la durée.
Votre ami,
P. Morand
1. Ouvrage de Suzanne Lilar publié sans nom d’auteur aux Éd. Julliard en 1960.
2. Marcel Vertes (1895-1961), artiste peintre, lithographe et illustrateur.
3. Conférence de presse tenue au National Press Club de Washington par le général de Gaulle le 23 avril 1960.
4. Robert Montgomery (1904-1981), acteur et cinéaste américain.
656 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
28 avril 1960
Cher ami,
Je viens de donner une petite tape à Nimier. Il faut quelquefois le
corriger. Motif : il aurait dû déjà parler de Déon. S’il ne l’a pas fait,
c’est par une petitesse de caractère, et je sais le motif. Mais Billy,
Henriot, qui nous écartent, se sont précipités pour vanter cet indigne
national. Autre motif : au lieu de parler de Déon, qui le mérite, il
parle de Maupassant qu’il n’a pas lu, et dit des sottises. Pierre et Jean a
peu d’intérêt. Il faut lire les contes, cela demande deux mois. Alors
on s’aperçoit qu’il y a trois Maupassant. Deux ne sont pas du tout
« naturalistes ». Au total c’est admirable. Ce qu’il dit de votre
Maupassant aurait dû me calmer ; tout de même, j’ai sévi.
Caracalla me téléphone, tout gêné. Dans votre texte sur Vienne, il
y a des pointes vers l’Est, qui inquiètent la direction. Nous en sommes
là. Je lui conseille de vous le dire, tout bonnement ; il n’y est pour
rien. Sans doute quelques phrases à changer. Peu de choses.
J’ai reçu La Confession anonyme avec la même carte. Ouvert,
refermé. J’attendrai votre avis, vous êtes meilleur lecteur que moi.
Votre
JC.
657 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 28 avril 1960
Cher ami,
Il fait 0˚ la nuit, la bise a tout desséché, les fleurs rentrent en elles-
mêmes. J’ai réussi cependant des tulipes perroquet frisées jaunes avec
des iris, mélange violent, mais sans vulgarité.
Je suis épouvanté de voir Marcelle P. Benoit livrée aux médecins,
même à Vanetti, qui passe pour le meilleur de Lausanne ; un jour on
lui fait des sels d’or radioactifs, qui la brûlent au-dedans et au-dehors,
le lendemain, du sérum ; elle a eu beau dire qu’à Bayonne le sérum
avait échoué, on lui en a fait hier, et aujourd’hui, œdème.
C’est pour n’avoir pas voulu donner à l’Allemagne un bout
d’Afrique en 1911 (Caillaux 1) que nous et les Anglais avons perdu
nos empires. C’est cher, l’entêtement. Lippmann 2 dit aujourd’hui que
Gaulle et K. se sont mis d’accord sur la nécessité de maintenir une
Allemagne brisée. C’est peut-être l’intérêt traditionnel de la Russie,
mais l’intérêt communiste, c’est une Allemagne unie. Communisme
contre Russie, je ne crois pas que ces beaux dilemmes soient d’une
aussi éclatante simplicité…
Pour Londres, j’attends les offres de Plon.
Tordant, le portrait de Mermoud ; hier soir, la petite favorite était
juste à l’endroit par vous précisé. Mme Herter est à une exposition de
livres à Nancy. Mme Bernasconi, malade, lui, sur les dents. Il croit au
succès des Bains de mer, se donne un mal fou ; cela sortira fin mai, en
un très joli album illustré, tiré à 10 000, et il compte retirer, pour
amortir, car, sur le premier tirage, il ne gagnera rien. J’attends votre
Julliard-Chapsal.
Votre portrait de ma cousine est excellent et nous a ravis. Vous
avez raison ; le 15 juin, la Grèce, c’est Cannes, c’est l’Algérie, ce n’est
plus (jusqu’à octobre) le miracle.
Christian Millau me téléphone pour me demander de collaborer
(une fois de plus) à un Paris-Presse littéraire où vous serez. J’ai dit que
je voulais voir venir. Le titre de B. Frank, Non, est excellent. Non, c’est
le mot préféré des Français ; sauf dans le monde, où merde est préféré.
Hier, concert Arthur Rubinstein. Même enthousiasme depuis
40 ans ; les écrivains ont 2 000 lecteurs, ou 20 000 ; un demi-siècle après, ils en ont encore 30. Mais violonistes et pianistes, après 50 ans
de concerts au fond des pampas retrouvent leurs salles, pleines de
fervents, de vieilles filles pauvres qui n’ont pas dîné, d’ecclésiastiques
hagards, d’étudiants frénétiques, en duffle-coats, assis sur les marches.
Cortot, à 85 ans, est attendu par eux au Japon, au Kamtchatka, aux
Kouriles. Mystère… envoûtement de la musique qui baise la
littérature ?
Comment avez-vous retrouvé Camille ?
À vous,
P. Morand
1. Joseph Caillaux (1863-1944), président du Conseil en 1911, avait négocié avec l’Allemagne l’accord d’Agadir, aux termes duquel la France lui cédait une partie du Congo et gardait les mains libres au Maroc.
2. Walter Lippmann (1889-1974), écrivain et journaliste au New York Herald Tribune.
658 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
er
Vevey, 1 mai 1960
Cher ami,
Les Goncourt (je finis le dernier tome de leur Journal) sont
presque toujours des dessinateurs exquis ; tantôt de grâcieuses
sanguines e XVIII , et tantôt de larges coups de fusain à la Forain. Ils
mettent sur leur palette les couleurs les plus fines… mais ils ne savent
pas s’en servir. Leur goût en peinture en est la preuve : ils détestent
Courbet, disent qu’Ingres, c’est affreux, et que Delacroix n’est pas un
coloriste.
Le fils de mon vieux maître d’hôtel a été, ces jours-ci, visiter des
maisons de retraite ; il y en a de bonnes et de mauvaises, mais toutes
ont ceci en commun que l’atmosphère en est impossible, tant les
vieillards hospitalisés s’y détestent. On croirait que des gens simples,
sans soucis, que l’approche de la mort devrait rendre sereins, dussent
vivre ensemble en bonne intelligence ; mais non, c’est l’enfer, en
attendant l’autre.
Hélène est enchantée d’une phrase qu’elle vient de trouver dans
le dernier livre d’Élise Jouhandeau : « Je jouissais de la vie et ne la
trouvais pas bonne. »
Radio-Berne de midi, rendant compte des manifestations du
1er Mai dans le monde : « À Berlin-Est, les recrues de l’Allemagne de
l’Est ont défilé au pas de l’oie ; cette revue est une nouvelle
manifestation de détente et de paix. »
De Gaulle, qui a fait tant de choses pour notre déplaisir et qui fait
maintenant, parfois, enfin, des choses qui nous plaisent, comme de
clouer le bec aux députés (autres que nègres), s’est vu demander
hier, à La Martinique, l’autodétermination. C’est une « auto » qui
roule très vite sur la piste des idées, comme dirait Le Canard ; et on
comprend que, grâce à cette machine de guerre, les Russes veuillent
avoir, dans les Caraïbes, un petit Cuba de rechange, pour envoi de
fusées sur les USA, chacune de ces îles étant un bon porte-avions.
J’espère que vous vous rincez, par la vue de la Seine, les yeux de
tant de sublime grec ? Vous avez bien fait de réserver la Grèce « pour
la fin » si j’ose dire ; c’est la plus belle récompense. Il n’est pas vrai
que les bonheurs arrivent, dans la vie, toujours trop tard ; il peut être
dangereux, et même catastrophique, qu’ils arrivent trop tôt. « Un
jeune homme qui débute à Paris avec 60 000 livres de rente est un
garçon perdu », écrit Balzac. Voir, un peu, Fabre-Luce ; je veux dire
qu’ayant pu tout essayer, électorat, gymnase loué à Bernstein, etc…, il a, par des échecs bruyants, retardé un succès qui finira bien par lui
venir. Il ne faut pas se presser. Drôle que ce soit moi qui écrive ça. La
démocratisation actuelle des plaisirs, c’est que tout le monde est
pressé, court après les vacances, le soleil, la T.V. Jadis, le peuple
hypothèquait l’avenir, vivait d’espoir (« paradis et loteries », dit
Goncourt). C’est fini. Du cash. Le présent, c’est devenu l’opium du
peuple ; ce qui fait que même Khrouchtchev est obligé de lâcher aux
moujicks des biens de consommation, plus qu’il ne voudrait.
Je reviens de Zurich ; à mesure qu’on monte, les pays deviennent
de plus en plus propres : Lyon est plus propre que Marseille, Genève
que Lyon ; Zurich que Genève ; Amsterdam que Zurich, etc… Au
pôle Nord, ce doit être la brosse à reluire.
Je regrette que vous n’ayez pas vu, ces jours-ci, les magnolias
d’Ouchy ; ils faisaient rêver, presque comestibles, à des fromages
inconnus et tropicaux (bien que les fromages ne soient bons que dans
les pays froids) ; l’on pensait, le long de la ficelle d’Ouchy, à ce
magnolia à fleurs pourpres que Joséphine donna à Chateaubriand et
à ses Floridiennes « arrosées d’une pluie de feuilles de Magnolia ».
Car c’est René qui a mis Miami à la mode, sans d’ailleurs y avoir été
(voir le livre excellent d’un ami à moi, Chinard, sur l’exotisme dans
Chateaubriand 1). Les meilleures descriptions sont celles des paysages
rêvés, non vus. Le drogman 2 du Consulat de France à Jérusalem me
mena un jour à Gethsémani ; me souvenant d’une page où un Loti,
sans la foi, prie jusqu’au matin au jardin des Oliviers, et sachant que
j’avais près de moi ce même drogman qui y mena Loti, je lui
demandais s’il avait été touché par le spectacle de cet incroyant
essayant de prier jusqu’à l’aube. « Jusqu’à l’aube ! me répondit-il ;
M. Loti ne s’est arrêté ici qu’une minute, après dîner, et me dit :
rentrons, il fait froid. »
Tout à vous, mon
cher ami,
PM.
P.-S. De Goncourt, cette jolie remarque, très de Paris, et qui vous
ressemble : « Il faut, pour qu’une soirée soit agréable, qu’une femme
ait un amant, et que cet amant ne soit pas là » (1868).
1 e . Gilbert Chinard, L’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XVII et au XVIII e siècle, Éd. Droz, 1934.
2. Interprète.
659 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
2 mai 1960
Cher ami,
Oui, La Rochefoucauld, c’est le plus grand ; insondable. Ce qui lui
fait du tort, c’est que l’on répète de lui une dizaine de phrases
célèbres, pas les meilleures. Le meilleur, ce sont des pensées
secondaires, que l’on découvre chaque fois.
Personne ne sait ce que Laurent publie ; pas un article ; pas un
mot. Dans la nuit, il vend cent mille. Lui-même a disparu.
J’ai lu 1 Moïra ; je m’en tiendrai là ; c’était bien. Je n’ai pas reçu le
roman de Hecquet. J’ai fait la commission à Caracalla. Il est soulagé ;
il vous retourne le texte.
Ce sont les gens qui disent (innombrables) « je ne suis pas
progressiste », et qui le sont inconsciemment, que je blâme. Dupes
d’eux-mêmes. Il est permis de dire (de ceux-là, j’en suis) : la Russie domine en fait, nous ne pouvons plus rien. L’avenir est à elle. La
seule chance (si réduite soit-elle), comme naguère devant
l’Allemagne, est dans ses bonnes grâces. Ne pas l’exciter contre nous,
surtout. Il faut détester le moins possible l’ennemi que l’on ne peut
plus abattre. L’erreur en 18 a été de faire peur à la Russie. Elle ne
s’est jamais remise de cette peur. Il fallait vaincre, extirper son
communisme, ou la laisser tranquille.
Jadis, comme les vieilles gens s’effaçaient doucement et vite ! Du
moins dans ma famille. À la mort on ajoute à présent des années de
tragédies de toutes sortes, quand on n’est pas très riche ; cette
interminable agonie ! L’hôpital coûte aux plus pauvres quatre mille
francs par jour. La mère de Déon perd un peu la tête (comme celle
de Curel), gentiment. On ne peut la laisser seule. Elle n’a que Déon,
il doit revenir pour la veiller. Le choix entre une infirmière à
demeure : vous pensez le prix !, un asile, qui est le prix d’un palace !
À propos de palace, celui d’Annecy (Dulong) nous offre ses deux
plus belles chambres du 15 juin au 1 er juillet. J’accepte ; bon repos
pour Camille. J’accepte les chambres gratuites. Nourriture à nos frais.
Cette nourriture, ces repas, cela doit être le prix d’un hôtel moyen,
dans nos moyens. Je me souviens d’un très bel hôtel.
À vous,
JC.
1. Julien Green, Moïra, Éd. La Palatine, 1952.
660 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 3 mai 1960
Cher ami,
Dans La Tribune (ou dans Le Journal de Genève) un article
imposteur de Maurois sur les imitations littéraires. Quand on pense
que ses biographies sont une pâle copie d’ Éminents Victoriens de
Strachey des années 20. C’est comique d’inconscience ou
d’hypocrisie. Il a vite senti le vent à ce moment-là et un an après
Strachey, il sortait son Shelley 1 2 et son Byron : retournages d’habits
par un tailleur de ghetto.
Je lis Les Centurions de Lartéguy. Pierre Benoit, qui rentre à Paris
pour donner le prix Richelieu, doit voter pour lui.
J’ai envie d’écrire quelque chose sur la fin du surintendant
Fouquet ; ce qui me tente là-dedans ? l’hypocrisie d’un Louis XIV de
23 ans, sur lequel tout le monde se trompe, y compris sa mère ;
l’enfoncement dans l’erreur et les illusions d’un esprit large, vif et
brillant (Fouquet) ; le triomphe du fonctionnaire et du dossier
(Colbert) sur l’improvisation (Fouquet) ; les mœurs financières de
l’époque ; le contraste entre le génie féodal de la Fronde et les débuts
du socialisme monarchique, cet absolutisme de droit divin, qui va
s’étendre jusqu’à nous.
Oui, l’activité du directeur de La Guilde est prodigieuse ; il lui
manquait, pour illustrer mon album, des photos du Nice 1900 ; à
8 heures du matin, il prenait, à Genève, l’avion pour Nice, et il
rentrait en Suisse le soir, après avoir choisi les épreuves. C’est un livre
qui lui reviendra cher, au prix du kilomètre.
Dans La Revue de Paris, excellent article comique sur les Arts
ménagers, par votre ennemie Béatrice Beck 3.
Curieux dans Goncourt, le siège de Paris et l’hiver 70 ; les queues,
le marché noir, l’armée sans goût du combat, le désordre national, les
nuits dans les caves sous les bombardements, toute une préfiguration,
modèle réduit, de ce que nous avons connu, à une autre échelle.
É
Il y a chez Élise Jouhandeau un génie de la mauvaise époque, des
robes bayadères 1913, de la laideur vestimentaire, dans une ville
comme Paris, où tout le monde s’habille bien, comme dirait Wilde,
« absolutely fascinating ».
J’emmène Pierre Benoit déjeuner chez le docteur Niehans, ce
matin. Cela crucifie de voir Pierre si malheureux, son œil si bleu dans
le vague, traînant des pieds, désarmé devant la moindre difficulté
matérielle. J’ai été obligé de lui acheter des timbres, à la Poste, il ne
savait pas à quel guichet aller.
Votre ami,
PM.
1. André Maurois, Ariel ou la vie de Shelley, Éd. Grasset, 1923.
2. André Maurois, Byron et le démon de la tendresse, Éd. À l’enseigne de la porte étroite, 1925, qui sera suivi de Byron, Éd. Grasset, 1930.
3. Béatrice Beck, « Arts ménagers », La Revue de Paris, avril 1960, p. 126-131.
661 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 mai 1960
Cher ami,
Les Goncourt savaient conter ; toujours intéressant. Je lirai les
nouveaux volumes sur mon lit de mort, pour m’amuser encore.
Gardez-les, je vous les demanderai. Ce qui a tant gâté (ou un peu)
chez eux, c’est leur volonté d’être neuf, et l’inutile tarabiscotage.
Vous êtes l’écrivain le plus neuf du siècle ; mais sans le savoir, sans le
vouloir, et c’est pourquoi vous êtes, aussi, le seul classique.
Oui, je suis heureux d’avoir gardé la Grèce pour la fin. Rien au-
delà. C’est la perfection de la palette occidentale, et du dessin.
Encore faut-il choisir le moment. Il faut un guide aussi. L’Acropole,
Spetsai, Mycènes, Nauplie, cela me suffit. J’ai lu assez sur Delphes, je
le sais par cœur. Quelques points, choisis, on reconstruit tout.
Spetsai, c’est la pauvreté heureuse. Insondable petite île. On y vit
de rien, souriant toujours, ne demandant rien d’autre. L’amour est
banni de l’île. Une fille ne regarde jamais un garçon. Pour les
femmes, l’homme n’existe pas, c’est l’absent.
K. ne pourra rien tirer de cette île. Il n’y a rien. Il ne pourra que
transférer les populations ailleurs.
La Grèce est bien plus pauvre que le Portugal. Il y a un roi 1, mais
aussi une sorte de régime, de fiscalité socialistes, qui obligent les gens
doués d’allant et d’imagination, de faire leur fortune ailleurs, dont la
Grèce ne profite pas (les grands et moyens Onassis). Elle est plus ou
moins entretenue par l’Amérique. Ses marins, sa marine, sont
ailleurs. Ils détestent tout le monde, sauf les Français. La Grèce n’a
connu que la guerre, depuis les origines. La dernière visite des Francs
(que Barrès aimait tant) en 1940 n’a pas été douce ; ni celle des
Italiens 2.
Des guerres et des discours, c’est toute l’histoire grecque.
De Gaulle m’épate. J’admire, sans regarder plus loin. On n’avait
pas vu mieux depuis Napoléon III.
Napoléon a fini par des bêtises (70). Gaulle a commencé par là.
L’Algérie, c’est inextricable, pour tout le monde.
Une parole toute neuve de Gaulle, toute neuve en France,
s’adressant à quelques noirs : « À présent, le Gouvernement
gouverne, les députés légifèrent, la justice juge. »
À vous,
JC.
1 er . Paul I (1901-1964), roi de Grèce de 1947 à 1964.
2. La Grèce, soutenue par les Alliés, avait repoussé victorieusement l’offensive italienne en octobre 1940.
662 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
7 mai 1960
Mon cher ami,
La mort de Hecquet 1 sera longtemps douloureuse pour Nimier.
C’était presque son seul ami. Un ami « d’autrefois ». Hecquet m’a
toujours fait peur (ses débordements d’activité). Il avait l’air de vivre
pour en finir. D’autres suivront, de ces prodigues d’une maigre santé.
Maurois est un travailleur, mais il n’a fait que copier. Quand il
m’est arrivé (c’est rare) d’étudier à fond un point de littérature, je
n’ai jamais trouvé chez Maurois que le résumé de ce qui était écrit
avant lui.
Ce que vous me dites sur Fouquet, est-ce un rêve ou une intention
positive ? Voilà de l’histoire chatoyante ! Il n’y a que vous pour écrire
ces choses. Sans les transposer ; telles quelles, ce serait unique.
André Bay a rapporté d’Amérique, pour Stock, un gros livre
« sensationnel », 2 Le Troisième Reich, par l’Américain qui était à Berlin
de 1920 jusqu’à la fin et qui a eu connaissance de tous les papiers
ramassés par les Américains. Les Allemands écrivaient beaucoup.
Pour lui, Hitler est un génie, qui est devenu fou. Le plus nouveau, là-
dedans, c’est la « résistance » allemande (six mille officiers tués).
Benoist-Méchin, qui vient de lire l’ouvrage, renonce à poursuivre le
livre qu’il écrivait sur le sujet.
Ce soir, Green a été bien arrangé par Kléber ! On devrait une
bonne fois, dans un continent peuplé d’impuissants, laisser la chair tranquille.
Je reviens à votre Fouquet. Seul, vous pouvez écrire de telles
pages, telles que je les vois, venant de vous. Il faut d’abord votre
« culture », et puis tout le reste, qui manque aux gens de grosse
culture.
Ma culture est maigre ; je l’ai voulu ainsi, non sans discernement.
C’est une question d’estomac. C’est dangereux de se charger
l’estomac, si on ne digère pas tout. Le principe, c’est la digestion.
Vous avez un formidable estomac.
À l’occasion, félicitez Mermoud. Il n’est pas tellement gâté.
À vous,
JC.
1. Stephen Hecquet était décédé le 5 mai 1960.
2. Cet ouvrage de William Shirer sera publié aux Éd. Stock en 1961.
663 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 7 mai 1960
Cher ami,
« Margaret et son fiancé s’envolent pour leur voyage de noces,
tournant ainsi une des pages les plus glorieuses de l’histoire
d’Angleterre ! » (La Suisse, de ce jour.) Je trouve ce mariage un très
grave avertissement. Là où juifs et P.D. s’installent, c’est un signe
certain de décomposition avancée ; asticots dans la viande qui pue. À
la T.V. Cecil Beaton 1, héros du cortège, debout, saluant la foule dans
une Rolls, lui la Reine des reines, cité par la radio suisse comme une personnalité anglaise marquante aux côtés d’Olivier Messel ; c’est
vraiment le triomphe de Pédale I er, de l’inverti-roi, la revanche sur
Édouard II 2, puni de son vice d’un tisonnier rouge dans le derrière ;
cependant que Noel Coward 3 et Cocteau s’embrassaient sur
l’objectif ; nous voici à la même heure que celle du nègre, de
l’underdog, de l’opprimé, heure que la démocratie a fait sonner, dans
la vieille capitale des « libertés de l’individu ». Oscar Wilde doit bien
rire, au cimetière de Bagneux. Tout cela va finir très mal, et très vite.
Après P. Benoit, Montherlant a, paraît-il, fait défense à son éditeur
de mentionner, sous son nom, « de l’Académie française ». Cela
devient chaque jour plus élégant de ne pas en être. La Tribune de
Genève publie ce soir un article intitulé : « André Maurois invite René
Clair à l’Académie ». « Ce n’est pas l’Académie qui invite, dis-je à
Pierre Benoit, il suffit maintenant d’un académicien. » Ma taquinerie
a eu son effet ; Benoit fou de fureur, je me tordais de rire.
Hier déjeunait ici un de nos cousins qui vient de passer 14 ans en
Afrique du Sud, comme fermier, et s’y est d’ailleurs ruiné. Pour lui, le
problème est insoluble. Presque tous les vieux Boers ont du sang
noir ; il n’a eu affaire qu’à des voisins malhonnêtes ; le pays est d’un
ennui et d’une laideur sans nom, sauf Le Cap.
J’ai réussi un vase de lilas perse foncé et glycine, aussi joli qu’un
poème de Géraldy. À propos, votre ami Géraldy a publié dans la
dernière 4 5 Revue de Paris un joli portrait de Nathalie Barney. Il est vrai
que les meilleurs passages sont des citations. Lisez Henri Michaux 6
dans La N.N.R.F. sur la mescaline et l’aliénation par les drogues
dépersonnalisantes, c’est très curieux et effrayant.
Votre ami,
PM.
1. Cecil Beaton (1904-1980), costumier britannique.
2. Roi d’Angleterre de 1307 à 1327.
3. Noel Coward (1899-1973), dramaturge, scénariste et cinéaste britannique.
4. Paul Géraldy, « L’Amazone », La Revue de Paris, mai 1960, p. 60-67.
5. Nathalie Clifford Barney (1876-1972).
6 er . Henri Michaux, « Situations-Gouffres », La Nouvelle Revue française , 1 mai 1960, p. 839-855. Le début de l’article figurait dans le numéro du 1er avril 1960 (p. 629-650) et la fin sera publiée dans la livraison du 1 er juin 1960 (p. 1070-1084).
664 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
9 mai 1960
Cher ami,
J’espère que vous pensez toujours à Fouquet.
Dans La N.R.F. de mai, qui, en somme, se tient toujours à un
niveau assez haut (il y a de tout bien sûr), je lis enfin le « Balzac » de
Nimier 1, annoncé depuis un an. C’est bien. C’est à peu près ce qu’il
aurait écrit il y a dix ans. Guère de progrès. Il est figé dans une
certaine forme, un tour d’esprit qu’il tient (inconsciemment) de
Stendhal et de vous. C’est un « je ne sais quoi ». Ce n’est pas un
emprunt ; c’est ainsi. Cela restera une gêne, je le crains. Vous ne
saviez pas que vous étiez Paul Morand, jadis. La véritable originalité,
capable de se développer en plusieurs directions, d’évoluer, est
toujours ingénue.
Samedi, curieux déjeuner chez Josette ; plus de monde que
d’habitude. Je cite : Schneider 2 (écrivain délicat), Galey, Brenner,
Ketmann, René Tavernier, Démeron. J’étais comme d’habitude à côté
de Solange Fasquelle. Un coup d’œil sur la table et sa garniture. Je
remarque les visages : tous fins, un peu chiffonnés, non pas tout à fait
féminins, mais graciles ; je dis à Solange : « Je crois bien qu’ils en sont tous. — Tous — Sans exception ? — Sans exception — Même celui-là
(Galey) — Bien sûr — Mais ils n’ont pas l’air bien enchaînés ; je les
vois toujours libres — Ce ne sont pas des liaisons ; cela change tout le
temps (son amant *** était compris dans le lot) — Pauvres femmes,
pauvre France — Les femmes s’en arrangent ; elles se disent : c’est
ainsi ; c’est cela aujourd’hui. Ce n’est pas en France seulement. Mais
en France ils sont un peu plus féminins — Pourquoi dans les romans
de femmes (j’en sors) toujours peindre de toutes jeunes filles lascives,
qui n’ont plus peur de rien. On sait bien que cela n’est pas vrai — Ce
n’est pas vrai sous cette forme. C’est transposé. Mais il y a un
changement par rapport à jadis : les toutes jeunes filles n’ont plus
peur des hommes, comme autrefois ; ils sont à présent des
demoiselles délurées. Ils ne sont plus le sexe opposé, le mâle
redoutable, trop énergique. »
(Camille était au centre d’une obscure et étrange conversation, à
demi-mots, entre Ketmann, Tavernier, Démeron.)
Josette est à une minute grave. Vous savez le résultat de sa cure
très rude à Grasse. Maigrie de 12 kg très vite. Ne mangeant plus rien,
ne buvant que de l’eau. Résultat (à mon sens) un peu flétrie, mais
sensée à toute heure. Une Josette transformée. Je lui ai dit : « Vous
avez été trop vite ; vous êtes fatiguée ; attention. » Il faut croire que le
médecin est de mon avis. À présent, elle mange un peu plus ; samedi,
pour la première fois elle a bu un peu de champagne. Voilà le point
inquiétant : peut-elle maintenir un régime mesuré, ou bien (comme il
arrive souvent dans ce cas) retomber (après une goutte de
champagne) dans les flots du champagne.
Votre
JC.
1 er . Roger Nimier, « Balzac 86-69 », La Nouvelle Revue française , 1 mai 1960, p. 884-894.
2. Camille Schneider (1900-1978), professeur et écrivain.
665 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 10 mai 1960
Cher ami,
Je vous écris, en écartant de ma table (d’une table qui n’est plus
« de travail ») le travail des autres, histoire de trouver un peu de place
pour mon papier. Voici les récents arrivages : L’Élève et la leçon de
Malek Haddad 1 (pas de talent), deux livres d’Arland, Du mouron de
Simonin 2 3 , deux reportages sur l’Afrique, des Gosset, L’Air de la mer
de Gilles Rosset 4 5 , Les Centurions de Lartéguy, Tigrane de Deval,
Tournoux, 6 7 Secrets d’État , Iphigénie en Thuringe de Diesbach, La Femme
et le manuscrit 8 9 de Cressanges , Tantale de Kalda, Avoir été de
Cesbron 10 11 12 , Descartes de Frédérix , plus le dernier Michelle Perrein
(« écriture artiste, faux, prétentieux et antipathique comme elle », dit
Hélène), sans parler de Balthazar et Justine qui attendaient depuis des
mois.
Je viendrai chez Fabre-Luce, à la Rivière 13, dimanche ; il y aura un
cocktail de générations. Je passerai le lundi à Paris, reviendrai ici le
lundi 16, à minuit, et ramènerai Hélène à Paris le 20.
Quand on lit Goncourt, on est frappé du nombre de dîners
d’hommes, à cette époque : 14 15 Magny , Les Spartiates, etc… (Renan,
Berthelot, Flaubert, etc…) J’ai vu la fin de cela dans l’entre-deux-
guerres ; ces dîners (sauf du Crapouillot, genre farce d’atelier) m’ont
toujours parus sinistres. Comment nos pères, qui ne pouvaient se
passer des dames, faisaient-ils pour se retrouver entre eux ? Et surtout,
comment leurs femmes permettaient-elles d’être laissées à la maison, elles qui, à travers toute notre histoire bourgeoise (je dis bourgeoise
car, au e XVIII , dans la haute société, il était de bon ton d’inviter les
ménages séparément), n’ont jamais desserré leur emprise ?
La lettre de vous reçue ce matin (7 mai) me fait de la peine :
Hecquet était un étonnant personnage et je le regretterai, pas
longtemps puisque je le suivrai bientôt, mais, du moins, jusqu’au bout
(s’il y a un bout). Et pour Nimier, c’était un frère.