Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 12 sur 17 · partie 11/11

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Correspondance

1960. Lettres 590 à 800

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

— au frigidaire du wagon restaurant ; mais à Vinkopjé, pendant la

nuit, ledit wagon avait été détaché à la frontière roumaine ! C’est par

l’Orient-Express que, de Vienne au Bosphore, se diffusait la

civilisation française. Hélène me dit que, quand sa mère donnait à

Bucarest un grand dîner, le turbot en gelée, tout dressé, arrivait de chez

Cuvillier 6, par le train de Paris, le matin même, ainsi que les pièces

montées de chez Gloppe !

 

Pour B. Frank, vous avez bien fait de vous réconcilier ; après tout,

il n’est peut-être pas mal élevé, c’est nous qui nous trompons, vu que,

depuis des siècles, les vieux disent la même chose, que la gaieté s’est

perdue, que les jeunes sont des débauchés sans entrain et qu’ils ont

d’affreuses manières. Les gens de Louis XVI et de la Restauration le

disaient de ceux de l’Empire, ceux de 1914 le disaient de nous.

 

À

À vous,

PM.

 

1. Virgil Gheorghiu (1905-1977), poète roumain.

2. Ion Antonescu (1882-1946), maréchal roumain, ministre de la Guerre en 1938, chef du gouvernement de 1940 à 1944.

3. Carol II (1893-1953), roi de Roumanie de 1930 à 1940.

4. Vintila Horia avait obtenu le prix Goncourt 1960 pour son livre Dieu est né en exil, mais le prix ne fut pas décerné en raison du passé fasciste de l’auteur dénoncé dans L’Humanité et les Lettres françaises.

5. Curzio Malaparte (1898-1957), écrivain et journaliste italien.

6. H. Cuvillier, magasin de vins et de comestibles situé au 16 rue de la Paix.

 

783 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

30 novembre 1960

Cher ami,

 

On ne décide rien d’emblée, du moins sérieusement. Il faut passer

par quelques détours. Le cerveau est plein de circonvolutions, n’est-ce

pas ?

Déon est venu hier. Il nous a dit : « Malaga est splendide.

Comment ! cela vous est permis d’aller quelques jours à Malaga, et

vous balancez ! » Là-dessus, la nuit a travaillé.

Oui. Merci. Mais ce serait quelques jours seulement. Disons une

semaine. Je suppose que vous serez installés là-bas de telle façon que

cela vous sera commode. Je n’ai pas crains de gêner Déon à Spetsai

parce qu’ils sont très jeunes. Je ne voudrais pas peser une heure à

votre femme.

Donc, séjour bref. Cela sans aucun doute. Et j’en serai ravi. joli. Écrivez Frank, non pas Franck (comme César), ni Franc (comme

J’aimerais que ce soit le plus tard possible. Vers la fin de votre

séjour. Et cela pour plusieurs raisons. Je me borne à la principale : le

frère de ma femme ne peut vivre longtemps au point où en est son

cancer. Je voudrais que les choses soient terminées avant. Elle ne

viendrait pas, dans le doute de ces côtés ; elle ne veut pas être absente

à la dernière minute. C’est une femme qui se réveille tous les matins

en pleurant. Elle est aussi une enfant. Une heure après, quand elle a

tournoyé un peu dans la cuisine, il n’y paraît plus rien. Quand cela

sera terminé, elle sera tout de suite dégagée.

Donc, le plus tard possible, huit jours. Oui, avec un très grand

plaisir et reconnaissance. Et merci à votre femme.

Il y a d’autres raisons. J’ai un petit livre qui va paraître début

février. Je dois être ici, pour m’occuper de la fabrication, en

décembre. Et puis je veux être ici quand il paraîtra, début février

(service de presse… l’éditeur… etc…). Le mieux serait début mars,

époque à laquelle nous avions pensé à Menton.

Martin du Gard va être opéré de la prostate. Il a beaucoup maigri.

Camille, qui voit des cancers partout, se demande…

 

Votre

JC.

 

784 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

1 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Bravo pour Malaga. J’y serais jusqu’à la semaine sainte, exclue,

c’est-à-dire jusque vers le 23 mars. Plus vous viendrez tard, plus ce sera

É

vous le faites dans votre dernière lettre), encore que cette francisation

orthographique soit flatteuse. Il faut le lire Frank, mais quant à le

voir… « Je suis l’ami du peuple, mais à une grande distance », disait le

très libéral prince Napoléon.

Je suis passé à la N.R.F., hier, et j’ai trouvé Nimier très bien,

reposé, habillé et coiffé net, sans désespoir ni chandail raclé, bref tout

à fait à son affaire.

J’ai traité avec Laffont pour un livre sur les Habsbourg, une

collection sur les familles royales que dirige Gaston Bonheur, et qu’il

me demande d’inaugurer, en octobre prochain, ce qui va m’obliger à

un séjour à Vienne, en avril.

J’attends votre livre, même pas très inédit, avec une vraie

curiosité ; vous êtes un auteur à relire.

J’ai téléphoné à Gérard B. et je dois voir son ex-femme à Londres,

le 13 de ce mois. Encore merci.

Demain samedi, et dimanche, je serais à Rambouillet, puis, pour

toute la semaine, à Paris, mais je n’ai plus de déjeuners libres.

K. Haedens a bien fait d’assommer Kern 1, ce soir ; j’ai essayé de le

lire, ce dernier roman, il a perdu son talent.

Jean Delay prépare une étude psychiatrique sur Nietzsche. Sur

Gide, qui est un clown, c’est bien, mais toucher aux grands hommes,

il va se faire descendre par leur fantôme, car il y a des fantômes qui

savent se venger de leurs biographes.

Je crois que vous ne faites partie d’aucun jury de prix littéraire.

Moi non plus. Que cherche Maurois avec ses 37 jurys ? Assurances

contre des attaques éventuelles de jeunes ? Crédit chez les éditeurs ?

Vanité ? Déjeuners ? Je connais mal la vie à Paris, mais il doit y avoir

mille dessous (dessous de table et dessous de jupes ?) qu’il serait pittoresque de voir Arts nous révéler, sans rien citer. Nourissier ou

Déon seraient amusants à lire sur le sujet.

À la T.V. il y avait une bonne émission sur Fargue, hier soir. Une,

beaucoup moins bonne sur le Goncourt, où Bauer, 2 Dichter und Bauer,

borborygmait du larynx dans le restaurant Drouant. À propos de ce

prix, Marcel Thiébaut me racontait, ce matin, à déjeuner, qu’en 45,

Philippe Hériat lui refusa un article pour La Revue de Paris, parce

qu’elle avait publié un Giono, auteur munichois, etc… « Or, quelques

années plus tard, dit Thiébaut, quelle ne fut pas ma surprise de voir le

même Hériat accueillir Giono au jury Goncourt en l’embrassant. »

Au déjeuner Thiébaut, il y avait Frédérique Vaudoyer ; le moral de

Jean-Louis remonte un peu ; elle attribue à la méchanceté de Mauriac

la maladie de son mari ; c’est le moral détruit qui ruina ensuite sa

santé.

 

À vous,

PM.

 

1. Alfred Kern venait de publier Le Bonheur fragile, Éd. Gallimard, 1960.

2. « Poète et paysan », nom de l’ouverture la plus célèbre du compositeur d’opérettes Franz von Suppé (1819-1895).

 

785 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

2 décembre 1960

 

Cher ami,

 

À La Frette, je suis à l’abri de bien des choses. Je peux dire non

facilement quand on me demande ceci ou cela (banquet, radio,

dîner, etc…) par lettre. Au téléphone, c’est plus délicat. Si c’est un ami, qui me pose une question pour un journal, je ne veux pas être

brutal ; je dis : non, et puis je suis pris à l’hameçon. Cela m’est arrivé

hier soir, et sur un sujet délicat : le prix Goncourt 1. La réponse

demandait des nuances, pas mal d’explications, et je ne suis pas

content de ce qui s’est passé par ma faute.

Je connais les textes incriminés. Je ne les aime pas. C’est la

reproduction des formules officielles de la propagande hitlérienne de

l’époque ; cela même qu’il ne fallait pas dire. L’auteur se prive ainsi

de la seule réponse qu’il pouvait faire aujourd’hui : nous avons été

plusieurs fois sous le joug ; le pire, c’est aujourd’hui, et vous ne dites

rien. Ce que dit et pense l’un de mes neveux par alliance, Kleinberg,

un savant, jadis communiste, qui est resté un an à Prague, choyé par

les nouveaux maîtres, et qui s’est évadé avec l’assistance de Claude

Roy, parce que c’était intolérable, bien pire que la domination

allemande.

De cela, je n’ai rien dit. J’ai dit : ce que l’on a pensé, et ce que l’on

a pu écrire dans le passé, n’est plus toléré sous les nouveaux régimes.

Il en fut ainsi toujours ; en 1915 il n’y a que le pape qui pouvait dire :

« Cela suffit, faites la paix. » Ceux qui se permettaient des paroles de

ce genre étaient promptement fusillés.

Vous avez le choix : ou bien vous reniez votre opinion d’antan,

vous vous frappez la poitrine et on vous pardonne ; ou bien, vous la

maintenez, vous restez dans votre ligne, et vous n’avez plus le droit de

demander ou d’attendre des honneurs chez les maîtres du jour.

Disant cela, je pensais à moi-même. Il y a un livre de moi que vous

ne connaissez pas : Le Ciel de Nieflheim. Je l’ai relu avant-hier, parce que

Caracalla vient de se le procurer. Cela est vendu sous le manteau, fort

cher. Je ne sais par quel mystère. Il n’en existait que 25 épreuves. Je

ne l’avais pas publié à l’époque. C’est un livre dont je ne renie rien.

Qui sera utile dans quelques siècles (il est à L’Enfer de la Bibliothèque nationale), mais dont la lecture serait intolérable

aujourd’hui. Il s’agit d’une peinture exacte (unique, je crois) de

l’Allemagne national-socialiste, avant la folie d’Hitler et ses

exterminations que je ne connaissais pas, et qui sont autre chose. Et je

terminais ainsi : vous avez préféré les Russes ; vous les avez.

Quand on a écrit ce livre, il faut choisir. Ou bien on le renie ; ou

bien on attend, et on ne demande aucune faveur aux maîtres du jour.

On ne se présente pas à l’Académie. Ce qui vous permet d’ailleurs, et

c’est bien plus agréable, de leur cracher à la figure, à votre propos, ce

qui sera fait un jour, et déjà consigné.

Votre cas est bien différent. Vous n’avez rien écrit. Vous avez suivi

une ligne normale et irréprochable.

Je n’ai eu aucune condamnation, pas la moindre, jugé à Versailles,

par un juif et un communiste. Même pas les deux ans d’interdiction

infligés à Montherlant 2. Mais j’ai eu la chance d’avoir un avocat

dévoué, singulièrement ardent en ma faveur et astucieux : les juges

n’ont pas tout lu. Je ne l’oublie pas, et cela m’interdit de faire le

faraud. Je sais ce que je dois à Georges Izard 3.

Comme je vous l’écrivais hier, c’est avec grande joie que nous

irons à Malaga, chez vous, tout à la fin de votre séjour (si cela vous

convient) et pour une semaine.

 

Votre

JC.

 

1. Voir la note 3, p. 1099.

2. Henry de Montherlant avait été condamné à un an d’interdiction de publier par le Comité national d’épuration, en 1944, pour avoir collaboré à des périodiques parus sous l’Occupation.

3. Georges Izard (1903-1973), avocat, député socialiste de 1936 à 1940, élu à l’Académie française en 1971.

786 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

3 décembre 1960

 

Cher ami,

 

La petite maladie dont je sors (à peine) se nommerait

lymphangite (autour d’une oreille) et je pense qu’elle a une cause

morale. Trois fois, dans ma vie, on m’a jugé mortellement atteint. Les

trois fois, la cause était morale. On se croit solide, et un souffle vous

abat (par exemple, je ne résisterais pas à une transplantation). La

cause morale cette fois était minime. Il s’agissait d’une bêtise que

Delamain a faite, que j’ai apprise en déjeunant avec notre ministre

des Finances 1, et ce fut pour moi comme un coup de poignard. Peu

de jours après, j’avais cette petite maladie.

Je suis dans de grosses complications touchant Stock, où il s’agit

de bien naviguer. Stock est une assez jolie fille, fort convoitée ; deux

prétendants sont richissimes. Stock a cette particularité de ne rien

devoir à personne (Plon doit 200 millions) et de vivre sur elle-même ;

mais Stock n’est pas riche. Les cadres (André Bay, mon fils) ne sont

pas assez payés ; l’avenir m’inquiète pour d’autres raisons. Je veux

établir Stock sur d’autres bases, plus larges, plus solides, usant des

prétendants comme il convient. Mais Delamain me gêne. Il se croit

Adenauer, ne fait rien, et il est à demi sénile. Très apprécié dans les

comités d’éditeurs ; il vient d’avoir la rosette, ce qui est rare dans la

corporation ; il est plein de lui-même et tout vide. Président de la

Société de graphologie, il s’agit de le persuader qu’il doit se replier

de ces côtés. On l’y forcera. Le conseil d’administration est là pour

cet office. Mais c’est une rude affaire, et je suis en plein dedans.

Pardon pour ces détails. Camille, qui lit beaucoup plus que moi,

dit que les romans américains, maintenant, sont très fades, genre

« digest ». Ce peuple semble tourner un peu en eau.

Oui, les Français sont des voyous. Thérive a raison. Cela frappe en

Allemagne (qui est plus gentil que les Allemands ?). Au Portugal. En

Grèce. L’Anglais ? ça, je ne sais pas ; j’ai des doutes. L’Italien ?

Mais cela sauvera peut-être les Français, un jour, d’être des voyous.

Cette châtaigne épineuse. C’est le seul mérite que je trouve à de

Gaulle : faire l’Europe sans effacer les nations. Le « réduit breton », et

les autres « réduits », ce sera peut-être le salut.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Camille trouve que Josette est devenue très

« conventionnelle ». C’est vrai. Peu de gens sont à l’aise dans la vie.

Le « talent » de Josette est certain. Et cependant elle n’a aucun

jugement en littérature, aucun goût. Deux domaines séparés, sans

doute.

 

1. Wilfrid Baumgartner était ministre des Finances et des Affaires économiques depuis le 13 janvier 1960.

 

787 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 5 décembre 1960

 

Cher ami,

Tout ce que vous dites de l’avenir est certain. Au Congrès de

Vienne, Mme de Lieven 1 disait que son désir de vivre n’était que la

curiosité de savoir ce qui va arriver. Nous, nous le savons

parfaitement, et nous mourrons sans aucune curiosité. Déjà, vers

1912, je me rappelle des déjeuners chez mes parents, avec Giraudoux

présent, et tous, nous étions d’accord : à la mort de François-Joseph,

l’Autriche va tomber en morceaux et l’Europe s’écroulera. Tout le

monde savait ça, déjà. Cela datait d’un siècle, exactement, quand

Talleyrand disait : « L’Autriche est la Chambre des pairs de l’Europe ;

tant qu’elle ne sera pas dissoute, elle soutiendra les Communes. »

Aujourd’hui, nous voyons tous que la fin de l’Algérie française

(inéluctable), c’est l’Europe tournée, c’est-à-dire russe, pour après.

Il ne faut pas prendre les hommes pour plus bête qu’ils ne sont,

devant l’évidence. Le devenir historique est une fatalité ; tout ce que

l’on peut faire, c’est le saboter ou lui mettre des bâtons dans les

roues.

Suite de la chronique de mon neveu ; il va voir le ministre des

Affaires étrangères grecques, qui l’a fait passer sous le rideau de fer ;

celui-ci lui demande d’aller faire à l’ambassade de Roumanie à

Athènes une visite de remerciements. Mon neveu y va ; pendant qu’il

attend dans l’antichambre, un attaché de l’ambassade, inconnu, vient

lui faire la conversation : « Nous voyons ici beaucoup de Roumains ;

tous regrettent la Roumanie et demandent à rentrer. » C’est vous dire

que la propagande prend même soin des cas, pour elle, désespérés.

Voici la France qui se débarrasse de l’Élysée sur l’Algérie ; Gaulle

m’apparaît comme un grand champignon atomique, admiré, mais

dont la retombée effraye un pays qui ne sait plus comment se

débarrasser des sous-produits atomiques.

Il paraît que Saint-John Perse est l’objet de toutes les sollicitations

académiques qui le veulent, à la future mort de Weygand, comme son successeur, pour écarter Reynaud.

 

À vous,

PM.

 

1. Dorothée de Benkendorff, princesse de Lieven (1785-1857), épouse d’un diplomate russe, fixée à Paris après 1839.

 

788 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

5 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Réservez-nous huit jours dans la première quinzaine de mars, à

Malaga. Je m’en réjouis bien. Si Camille ne pouvait venir, à la

dernière minute, j’irai seul.

Vous êtes à Paris toute cette semaine. Vous me direz quel jour vous

préférez que je vienne vers 4 heures et demie, 5 heures. J’aimerais

mieux jeudi ou samedi, parce que ces deux jours-là je déjeune à Paris.

Mais tout autre après-midi.

Vaudoyer s’est disloqué pendant l’Occupation, et puis n’a fait que

choir.

Oui ; Kléber a bon goût, et il ne ménage rien. Ces auteurs-là, je ne

les lis jamais (genre Kern).

Josette vient de téléphoner à Camille. Elle est à Paris, part pour le

midi, Crans ; on ne la voit plus. Galey nous disait que, tout

bonnement, elle perd pied, ne sait plus bien qui elle est, s’invente

une vie tous les jours, se croit pourchassée. Avec Galey, cela se sera terminé doucement. Tout gentiment, elle l’a laissé tomber. Elle lui

doit deux mois, qu’il ne touchera pas, et ne veut pas réclamer.

J’ai eu un curieux déjeuner à Paris. Je n’avais pas vu ce genre

depuis trente ans. Je ne me suis pas ennuyé. Seulement deux vieux

vraiment sourds, gênant. C’était la fleur de Lyon, la soie. L’hôte,

jeune (« jeune patron ».) Tout cela de même souche, devenu

hétéroclite, mais chez tous on sent la souche. J’étais entre la jeune

maîtresse de maison, très délurée, et une vieille dame, comme il y en

avait en 1900, intacte, et tout le charme encore vif de ces temps-là ;

rien de vieux. Et puis la secrétaire (dirigeant le service de presse) de

l’éditeur Laffont, qui vous envoie à Vienne. Et d’autres, qui ont fait

deux fois le tour du monde, ou bien qui ont de petits métiers

difficiles ; une drôle de salade ; mais les mêmes feuilles de soie

lyonnaise (les Gilet… orthographe ?).

Ce qui m’a frappé, c’est que toute cette table (une douzaine) était

anti-de Gaulle. Pourquoi ? Là je m’y perds. Ce ne sont pas des

progressistes. Alors pourquoi ? Farouches Européens, peut-être. Mais

que veulent-ils faire, qu’est-ce qu’ils attendent de cette pauvre

Europe ?

 

Votre

JC.

 

P.-S. C’était un bel appartement au parc Monceau ; mobilier de

bonne famille ; là-dedans, une espèce d’anarchie, mais rien auprès

des jeunes La Rochefoucauld.

 

789 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

6 décembre 1960

Cher ami,

 

Les déclarations de votre Béatrice Beck sont démentes ; les juifs

étant nos rois, voient partout, même où il n’y a rien, des crimes de

lèse-majesté. Les vrais antisémites de notre âge sont les plurisémites.

« On ne peut plus parler librement des grandes nations, disait Taine 1,

toutes sont devenues susceptibles, comme s’il y avait un pendu dans

leur famille. » Chez les juifs, il y a toujours un pendu : c’est Judas.

Merci de votre mot ; veuillez noter mon adresse, à partir de Noël :

Casa Azul, Marbella, Province de Malaga, Espagne.

J’ai été hier en Touraine, voir un intéressant guérisseur

homéopathe. Il soigne à distance, à l’occasion, avec pendule. Samedi

après-midi, je serai ici et vers 4 heures, si vous voulez bien, je vous

attends.

 

À vous,

PM.

 

1. Hippolyte Taine (1828-1893), critique littéraire, historien et philosophe.

 

790 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

6 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Pour ma part, je ne crains pas beaucoup que les Russes tournent

l’Europe par l’Afrique. Ils n’en ont aucun besoin. Ils sont en plein

dedans ; ils sont à Weimar (ce que Lénine n’avait pas prévu). Ils

auront plutôt des déboires avec les Arabes, que je ne vois pas bien s’accommodant de leur régime. Ce que je crains en Afrique, c’est

l’anarchie, c’est la perte de nos investissements énormes.

Tant que l’Amérique sera en armes, la Russie ne bougera pas. Et

même après, n’ayant devant elle qu’une faible Europe, elle peut

hésiter. Elle est prudente, elle a le temps. Occuper même les petits

pays, la guerilla (la guerilla c’est la vraie force de frappe) ce n’est pas

commode ; on y perd beaucoup. Je me figure que c’est l’Allemagne

qui décidera de tout, selon le côté où elle penchera. Ce sera du côté

russe, j’ai idée. Tout n’est pas pour demain. Mais la fin est claire. Fin

de l’Europe. Reste encore l’inconnu chinois.

Évidemment on peut se demander si de Gaulle, dans ces

circonstances, avec sa force de frappe a bien raison. Auprès de lui,

Mendès-France, Moch, sont des gens positifs. De Gaulle leur apprend,

au moins, comment il faut régner.

Pour en revenir à mon déjeuner de grands bourgeois de Lyon, ils

sont plus âcres sur son sujet que des progressistes. Ils sont, il est vrai,

plus confiants dans l’Europe que je ne le suis.

J’ai constaté, à ce déjeuner, ce que je savais : la littérature, cela

n’existe plus. Il y a encore les noms respectés d’antan. Ils n’en font

pas mystère. Ils disent : lire quoi ? Comment le savoir ? Où le

trouver ? Alors, on parle d’autre chose.

La littérature c’est devenu, comme la biologie, curiosité pour un

petit cercle de 500 personnes. Maurois a mené son affaire en bon

industriel d’Elbeuf, avec 17 jurys, et tout le reste ; un gros travail,

aucune pudeur. C’est une autre affaire.

Vous me direz quel jour (comme je vous l’écrivais hier) nous

pouvons passer chez vous entre 4 et 5.

 

Votre

JC.

791 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

10 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Galey vient de faire ses adieux à Josette. Il aura gagné le prix d’un

costume ; grosse dépense, à son âge. Il a été plein de dignité. Camille

ne désire plus revoir Josette.

J’offrais à Josette sa planche de salut. Elle a tout gâté. C’est fini.

Elle pouvait avoir un « salon », avec un déjeuner par semaine, dont je

lui procurais les invités. On lui faisait une place dans les « lettres ».

Où elle va, je n’en sais rien. Tourner le dos à sa chance, pour aller on

ne sait où, étrange.

Pour moi, c’est une perte aussi. On pouvait réunir chez elle des

gens qui sont contents de se revoir de temps en temps, qui ont des

choses à se dire, et nulle occasion de se rencontrer, allant chacun

dans son sens, suivant ses habitudes ou liaisons, à jamais dispersés

désormais. J’allais là, nulle part ailleurs. On pouvait faire signe à qui

on voulait. Comment ne serait-on pas venu à ce repas unique, la plus

belle table qui fut jamais et que l’on ne reverra plus ; table dans tous

les sens du mot : une merveille pour les yeux, un bouquet de cristal,

de fleurs, d’ornements exquis, où l’on sentait l’origine américaine,

portée à son comble par le goût français, et une cuisine sublime. On

s’en allait à cinq heures. Je dormais tout le jour, le lendemain.

Jeter tout cela par les fenêtres, pour rien. Folle.

 

Votre

JC.

P.-S. Je viens d’écrire à Marcel Arland, à propos de votre Fouquet :

« Il donnerait du style à un traité d’algèbre ; comme il fait danser

l’histoire ! » Un énorme succès est probable. Il serait certain, ailleurs.

Je le dis à Nimier. Il n’est pas certain que Gallimard fasse ce qu’il

faudrait.

J’accompagne Camille dans l’Eure, demain. Ces lentes tortures de

la fin du cancer ! Comment peut-on craindre la mort ? Pour la

souffrance, la médecine détient le seul remède, et ne s’en sert pas ;

c’est vraiment trop respecter la vie.

 

792 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 décembre 1960

 

Cher ami,

 

À présent, j’ai bien lu Fouquet. Soyez content, votre habit vous va

bien. C’est éblouissant, constamment soutenu au plus haut, comme

jamais vous n’avez écrit dans le passé. Comment de telles phrases,

d’un si fort métal, sont, à ce point, fondues ensembles, magie. Et cela

fut écrit très vite. Cela se sent, dans le meilleur sens ; comble de

l’aisance ; la richesse.

Soyez très bon pour « les jeunes. » Pour eux, vous êtes écrasant. Ils

me mettent à part, je ne les gêne pas. Mais vous êtes ce qu’ils

voudraient être ; ils sentent bien cette espèce de catastrophe ; ce que

Frank, au Claridge, voilà deux ans, murmurait dans son bourbeux

gazouillis, venant de vous lire : « Que nous reste-t-il ? » Ils ne peuvent

même pas dire : Vendôme, Vendôme !

Nous avons trouvé votre femme parfaitement bien. Ne vous y

trompez pas.

Je comprends que vous ayez besoin quelquefois d’une villa. On ne

peut pas vivre toujours dans une église.

 

Votre

JC.

 

793 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 13 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Naturellement, je bois du lait quand je vous lis sur Fouquet, mais

vous auriez dû attendre le livre ; en parcourant 1 La N.R.F., je

m’aperçois qu’il y a des tas de redites, de retours en arrière, de fautes

de frappe, etc… Je sors de l’exposition du Musée d’art moderne sur

Les Sources du 19 e. Vous verrez, c’est émouvant en diable ; j’y ai

retrouvé ma vie, mon enfance, mon milieu natal, mes parents, tout ce

que j’ai aimé, découvert, tout ce que j’ai omis, par bêtise, d’admirer…

et d’acheter. En 1921-22, je gagnais depuis quelques mois beaucoup

d’argent chez Gallimard ; avec mes premiers livres, je pouvais alors

acheter, dans un Berlin ruiné, des Kandinsky, des Kokoschka, des

Soutine — et à Paris des Gris — pour rien, des riens qui vaudraient

aujourd’hui des centaines de millions ; j’ai préféré des voitures de

course, des cocktails, des wagons-lits, emportés dans l’oubli, envolés

en fumée.

Je réfléchissais, en sortant du Trocadéro, à cet aspect constructif et

culturel de l’exposition, que j’aurais dû, objectivement, présenter

dans 1900, il y a 30 ans, alors que je n’ai pensé qu’à écrire un libelle explosif, destructeur, reniant le passé proche, au lieu de m’y rattacher.

Courte vue.

J’ai pris (ceci pour nous deux) une grande décision : c’est de me

priver, dorénavant, de femmes. Je déteste la déchéance ; avant qu’elle

ne vienne et que le corps ne me trahisse, je crois être plus gentil

envers ce corps qui m’a bien servi, et plus respectueux en lui

épargnant la descente ; je vais donc prendre les devants et dire adieu,

dès maintenant, au plaisir physique. Peut-être vais-je échouer, par

faiblesse, mais peut-être aussi vais-je m’affranchir de la femme,

comme je viens de faire du tabac et de l’alcool ? Cela ne pouvait

durer, sans ridicule. Il y a plus de 55 ans que je fais l’amour. Amen !

Bander facilement me procurait encore un grand plaisir, quand on

m’y faisait penser, mais ne plus baiser ne me manque déjà plus du

tout. Quel débarras ! Je me souviens désormais avec indifférence du

temps où il me fallait une femme à tout prix. « Il ne faut jamais

devenir un vieux cochon », disait mon père. Je m’étais toujours

promis de lui obéir.

Nimier est venu nous voir hier, avant d’aller dîner à Verrières ; il

était très bien, ravi de son film, que nous allons voir demain. On lui

demande de dialoguer 2 L’Éducation sentimentale. Peut-être, au même

moment, dialoguerai-je avec Madame Bovary ? ce serait pittoresque.

Hélène regrette de Gaulle, cet apprenti sorcier. La journée d’hier,

à Alger 3, a cassé les reins à ses projets, annulé le sens du referendum

et tout liquidé, avant que ça ne recommence.

 

À vous,

PM.

 

P.-S. De Gaulle a fait appel à l’indépendance des peuples : c’est

toujours la ruine, à brève échéance. L’Autriche l’a fait, contre

Napoléon, elle a tout perdu ; l’Espagne aussi, sous Bolivar ; et l’Angleterre, contre Guillaume II et Hitler ; de Gaulle l’a fait, à son

tour, contre Vichy : Arabes et nègres lui présentent aujourd’hui la

facture 1940-44. Tout se paie.

François II d’Autriche disait, après le congrès de Vienne, « mes

peuples sont étrangers les uns aux autres ; tant mieux ; ils ne

prennent pas les mêmes maladies en même temps. » Mais

aujourd’hui contamination foudroyante.

 

1 er . Paul Morand, « Portrait de Fouquet », La Nouvelle Revue française , 1 décembre 1960, p. 1047-1062.

2. Roger Nimier signera le scénario et les dialogues de L’Éducation sentimentale, réalisé par Alexandre Astruc (1962), avec Jean-Claude Brialy.

3. Le général de Gaulle s’était rendu en Algérie du 9 au 12 décembre 1960, accueilli par une population hostile, et avait dû renoncer à aller à Alger où des affrontements avaient eu lieu entre les partisans de l’Algérie française et le FLN.

 

794 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

14 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Je reviens à Fouquet. Je me permets un avis. Après tout, pourquoi

serait-on des amis, sinon, entre autres choses, pour se donner des

conseils que l’on croit bons. Je pense : la nouvelle et le roman, c’est

fini pour vous. Avec La Folle Amoureuse, vous êtes monté trop haut ;

vous ne pouvez que redescendre.

Reste un vaste champ, presque en friche, pour vous : l’histoire, où

vous êtes, en ce moment, incomparable. Vous l’avez tout juste

effleurée (Isabeau) ou bien elle est romanesque. Je pense à l’histoire toute crue, telle que Fouquet, les Habsbourg. Au surplus, si cela vous

amuse, les gros tirages sont de ce côté, sans déshonneur.

Je suis allé hier dans l’Eure, en voiture. Deux heures. La voiture

en hiver, vitres closes, est bien confinée. On y respire un mauvais air.

La campagne (pour y vivre) c’est un mot. Je ne pourrais vivre dans la

campagne de l’Eure. Chacun a sa propre campagne ; et c’est tout.

Nimier est de mon avis : vous avez fort bonne mine, mais le

bienfait des médecins que vous avez vus semble surtout s’être reporté

sur votre femme.

Je ne sais comment abréger mes derniers jours. Je ne veux pas

souffrir. Je vais écrire à Rostand, le charger de cette mission. Un

médecin n’osera pas, peut-être une délégation de l’Académie. Reste à

savoir quand commencent ces derniers jours. Je les placerai peut-être

un peu tôt : le temps où les femmes vous regardent avec compassion.

À ce propos, je me suis aperçu que je fais les confidences les plus

intimes facilement, à n’importe qui (c’était à Launay 1, au Véfour). Je

lui rappelais le mot de La Bruyère : « Le châtiment des hommes qui

ont trop aimé les femmes, c’est qu’ils les aimeront toujours. » Atroce

châtiment, quand la chair tourmente le vieillard, jusqu’à la fin. Je lui

disais que, pour ma part, j’avais relégué tout cela depuis des années,

sans aucune gêne. Depuis, les femmes me plaisent davantage. Elles

sont charmantes, quand on ne leur demande rien. Pour le reste, elles

ont des spécialistes.

Vous avez mieux fait de perdre votre temps (on a vu comment) en

autos, acheter d’avantageuses babioles. Tout le monde est passé à côté

de telles occasions. Laissons les milliards à Josette.

Mon éditeur Sabatier 2, qui est Albin Michel tout entier, vient

d’avoir une sérieuse attaque. Il doit avoir 60-65 ans ; c’est dangereux

la jeunesse. Homme très vigoureux, grand travailleur, jamais malade.

Forte tension, très forte, puis elle est tombée au-dessous de la normale. Un matin, il ne s’est pas réveillé. Frappé. Il est depuis

quinze jours en clinique. Personne ne peut le voir. On pense le

sauver. On dit même qu’il est sauvé, qu’il n’en restera rien. On le

dit… Sans lui, je me demande ce que deviendra Albin Michel.

J. B. Say 3, le plus sage des économistes, écrivait en 1828 : « Les

colonies sont onéreuses pour la métropole ; cela finira par des

guerres d’indépendance. La France perdra tout. » C’est à peu près ce

que Caillaux répétait vers 1905. Ce fut toujours mon sentiment. Folles

entreprises de la vanité. Ou bien, comme l’Amérique, on supprime

l’indigène, ou bien il vous supprimera.

Depuis longtemps l’Angleterre savait que l’Inde était perdue pour

elle. De même pour la Hollande (ils n’avaient guère d’illusions en

1910) et la Belgique. On peut soutenir un paradoxe longtemps, pas

indéfiniment.

La France a beaucoup dépensé pour dire que Madagascar était sa

colonie. De Madagascar, que pouvait-elle faire ? Y envoyer Paulhan 4,

c’est tout.

De Gaulle est venu au pouvoir dans le moment où c’était l’heure

pour tous de liquider cette vaste entreprise d’illusions. Je le plains de

tout mon cœur. On ne lui en sera pas reconnaissant. Il en portera le

poids. Ce que je lui reproche, c’est, dans le même moment, de

s’attacher à une autre illusion imbécile : la force de frappe.

 

L’Histoire, c’est un tissu de vanité.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Le Roi Saud, de Benoist-Méchin, que l’on n’aime ni à droite,

ni à gauche (moi, si, beaucoup), sans un seul article, en est au 50 e

mille ; chiffre sûr.

1. Pierre-Jean Launay, directeur littéraire du magazine Elle.

2. André Sabatier.

3. Jean-Baptiste Say (1767-1832), industriel et économiste, auteur du Cathéchisme d’économie politique (1815).

4. Jean Paulhan avait été professeur et chercheur d’or à Madagascar de 1908 à 1912. De ce séjour naîtra son premier livre, Les Hain-Tenys Merinas (1913), recueil de proverbes malgaches.

 

795 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 16 décembre 1960

 

Cher ami,

 

La position Gaulle, mauvais stratège, excellent tacticien, n’est

peut-être pas aussi mauvaise qu’on le dit : 1˚ Il s’est débarrassé des

activistes ; 2˚ L’armée n’a pas bougé.

Paris me porte sur les nerfs. Dans l’autobus, je voyais ce matin un

affreux petit barbu — un enfant avec une barbe — embrasser

tendrement sans pudeur une grande blonde ; écœurant, ces amours

publiques ; je sais bien qu’il y a crise du logement, mais n’empêche,

cela lève le cœur. À quand la copulation publique ?

Hier, à la maison, on parlait des renseignements et fiches des

policiers. Spens (W. de) disait que Paris-Presse devait s’y alimenter.

« Comment ont-ils pu savoir que je possède dans les Landes 7

métaieries et deux chiens ? Personne ne me connaît ; je n’en ai jamais

parlé ; j’habite un désert. Alors ? » Puis on en vint à parler des

curieuses fiches policières. Vers 46, on refuse à Auric un visa pour

Londres. Il en fallait un à l’époque. Auric va trouver Dubois 1, qui lui

montre son dossier, où il y avait : « Ami du duc de Windsor et d’Alfred

Fabre-Luce ! »

Vous ai-je dit que, pour qui revient après absence, à Paris, une des

choses qui frappent (outre les dégoûtants baisers en public), c’est le

renforcement de l’appareil policier. Je demandais un visa, il y a huit

jours, au Quai des Orfèvres ; du Châtelet à la place Saint-Michel cela

sentait la police. Il y en avait autant que dans La Chartreuse de Parme, en

civil, en uniforme, un passant sur deux était un inspecteur. On est

revenu au Premier Empire !

Je lisais cette nuit le 1814 de Madelin et le 1815. C’est prodigieux.

Avec le télégraphe électrique (car l’optique existait) des coups,

demain, comme le retour de l’île d’Elbe, ne sont plus possibles. Tous

les paysans étaient pour Napoléon, tant la Restauration avait inquiété

les possesseurs de biens nationaux. Massés sur les routes, comme pour

un Tour de France, les soldats n’osaient pas obéir à leurs officiers et

tirer sur la vieille garde. Et pas de casse ! Prodigieuse aventure.

Le culte de Napoléon s’est bien perpétué, jusqu’à Louis-Philippe,

par dessous, comme Balzac l’a dit. Après les adieux de Fontainebleau,

la Garde a brûlé ses drapeaux, et, ayant mêlé leurs cendres au vin, les

a bus !

Baumgartner a dit à Marthe de Fels qu’il ne prévoyait pas de

dévaluation du dollar avant 6 mois.

J’ai déjeuné ce matin avec Nimier et Blondin, beaux, jeunes,

charmants, gais, l’un et l’autre. Je leur ai dit : « La partie est

définitivement perdue depuis 39 ; ne faites que de la littérature. »

Je ferai une nouvelle ou un roman, si j’en ai envie ou besoin ; je

ne prends pas de position absolue. Pour faire l’amour, c’est différent.

Il faut savoir en sortir, partir en beauté, pour ne pas se dégoûter soi-

même ; il faut être plus délicat que les autres. Les femmes, elles, ne

sont jamais dégoûtées.

Le Kléber Haedens 2 de ce soir (Paris-Presse) sur Jules Renard,

excellent. Un gars de ce journal, Pierre Démeron, me relance ; je réponds, pour ne pas le laisser dire des bêtises, mais avec prudence.

Fraigneau m’a dit hier de me méfier de lui.

Très intéressé par ce que vous répondra Rostand.

Malheureusement, avec les facultés qui baissent, le goût de la vie

augmente. « Quand j’aurai une attaque, je disparaîtrai », disait René

de Knyff bien portant. Il eut une attaque ; on le traînait au soleil, il ne

pouvait plus prononcer qu’un mot : « Ma pipe, ma pipe… » et c’est à

peine s’il articulait. On lui donnait sa pipe : un sourire radieux sur

son visage ; il vivotait, comblé.

Pour moi, je crains qu’en renonçant aux femmes, ce soit le

contraire de vous, je crains de les prendre en grippe.

Il ne faut pas se fier à la tension artérielle ; elle peut être très

bonne, mais on meurt le lendemain. C’est dans l’œil aujourd’hui que

tout se voit, et peut se prévoir ; il y a de nouveaux appareils pour lire

au fond de l’œil, qui paraissent extraordinaires à l’ignorant que je

suis.

L’indépendance ? Où finira-t-elle ? On accorde aujourd’hui aux

nations tout ce qu’on refuse à l’individu. Et où commence la nation ?

Pourquoi pas l’indépendance de la Bretagne ? La France est un

hexamètre [ sic] ? Pourquoi pas un triangle ? S’il n’y avait pas eu la

guerre de 40, l’Empire français aurait duré cent ans. Comme je vous

l’ai écrit, la « force de frappe », c’est la ligne Maginot 1960. Aussi

bête.

Je prends la route après demain matin. Mon adresse : Casa Azul,

Marbella, Province de Malaga, Espagne.

 

Votre fidèlement

ami,

PM.

1. André-Louis Dubois, préfet de police de la Seine.

2. Kléber Haedens, « L’idéal de ces Français-là c’était d’être décorés et respectés de leurs concierges », Paris-Presse, 17 décembre 1960, p. 8.

 

796 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Grenade, 21 décembre 1960

Cher ami,

 

Quel dommage cette défaite des Arabes à Poitiers ! Il n’y aurait

pas eu de guerre d’Algérie et nous aurions un bel Alcazar carré sur

Montmartre, au lieu du Sacré-Cœur, mauvaise imitation syriaque

périgourdine. Hélène visite l’Alhambra ; c’est la 8 e fois que je viens à

Grenade, et moi, je m’occupe à dégeler les vitres de la voiture. Temps

d’Engadine 1, ciel des cîmes, comme sur tout le plateau espagnol, si

pur que les rares fumées industrielles ont l’air de lui demander

pardon de le salir, comme on s’excuse d’arriver sur un tapis avec des

pieds boueux. La route s’est passée sans encombre ; Hélène a bien

supporté 500 km par jour. Dans les voitures, les femmes sont

généralement insupportables, trop d’air, pas assez, très « chiens, pipis,

et mes bijoux ! » oubliés ; cabots, conseils de conduite, « tu aurais

mieux fait de prendre à droite… », mais là encore, les dieux m’ont

favorisé. Les Espagnols continuent à jouer au bridge et à arroser leur

assiette avec de petites burettes d’huile d’olive.

Hélène ne goûte pas du tout le livre de Pauwels 2, qu’elle trouve

autodidacte et primaire, mauvais écrivain, très inférieur à Abellio en

ésotérisme. Vous ai-je dit que j’ai choisi comme titre, pour Fouquet, Le

Soleil offusqué et en sous-titre Louis XIV contre Fouquet  ? Nimier et

Blondin l’aiment. Que pensez-vous du dernier article de Poulet, si sévère pour nos jeunes mousquetaires, à qui il reproche de n’avoir

donné que des promesses ?

25 décembre 1960. Je viens de relire De l’amour. Stendhal évoque

le Français ! Il est le Français type, intellectuel, sec, sans passion. Que

dire de ce « peintre éternel de l’amour » qui écrit : « Une femme à

son métier à broder, ouvrage insipide et qui n’occupe que les mains,

songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec

son escadron, est mis aux arrêts s’il fait faire un faux mouvement. »

Hélène prétend qu’il n’a jamais connu l’amour physique, qu’il est

perdu par la mondanité.

La villa est un bungalow avec grande plage privée, style andalou,

confortable. Les prix ont triplé depuis mon dernier séjour en 55. Si

j’avais acheté un terrain ici, au lieu de l’acheter en face, à Tanger !

Dans 5 ans, ce coin ici, encore peu abîmé, sera Juan-les-Pins. Déjà,

plus près de Malaga, Torremolinos, intact il y a 10 ans, est perdu.

Beaucoup d’Anglais clochards, quelques laboristes, vulgaires et

parlant haut, avec de l’argent ; d’autres ruinés, troués, de la classe

supérieure, parlant bas et croulant avec noblesse et dignité.

L’Europe n’est pas un continent d’hiver, même le Sud, avant

février. Ceci dit, même maintenant, c’est délicieux le jour, cette

lumière démente, Gibraltar se découpant sur le couchant, le xérès

encore à 70 centimes le litre. Les petits pois frais et les rougets roses,

comme dans Manet. À Madrid, une très belle exposition Vélasquez.

 

Votre

PM.

 

1. Partie suisse de la vallée de l’Inn dans les Grisons.

2. Louis Pauwels, L’Amour monstre, Éd. Bibliothèque mondiale, 1958.

797 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

22 décembre 1960

 

Cher ami,

 

Sabatier (Albin Michel) a eu longtemps une forte tension. La

tension est tombée. Un matin, on l’a trouvé dans le coma. On dit

qu’il est guéri, qu’il n’en restera rien. Pour Martin du Gard

(opération de la prostate) tout s’est bien passé. Il faudra que je

demande à Rostand le sens de ces mots : ce que l’on appelle artério-

sclérose ne répond à rien.

Oui, les informations de Paris-Presse, c’est mystérieux. Bien

étonnant en tout cas. Démeron 1, c’est un vrai pédéraste, nerveux,

susceptible ; par là dangereux, si l’on veut ; il est toujours blessé.

La démocratie, c’est le règne du flic en uniforme.

Il n’y a qu’en France, je crois, que les étreintes sont permises en

pleine ville. Les Français sont des voyous, disait Thérive.

Cela m’étonne que vous puissiez lire entre les heures de sommeil,

la nuit ; c’est épuisant.

Dans le même moment, j’ai dit adieu à la femme, au roman et à la

nouvelle. Cela se tient, il me semble. Il me semble qu’il y a un genre

pour chaque âge ; poète à 20 ans.

Un territoire est vraiment dominé quand il ne se pose pas un

rapport de force (Bretagne). Les Portugais plantaient un drapeau, et

s’en allaient. Cela ne pouvait durer.

Retrouvé dans un fouillis et relu ce matin la 2 Lettre aux résistants de

Paulhan. Ce n’est pas mal.

Je suis le seul, sans doute, à lire les chroniques d’Emmanuel Berl

(La Table ronde) toujours si intéressantes. Ce matin, je lui écris un mot. Il faut se faire la charité entre écrivains. Chaque fois, c’est une pièce

d’or. On ne peut douter de la sincérité.

À l’instant, vu Paris-Presse (votre note). Je vais vous dire mon

opinion sur le titre (Soleil offusqué). Elle est bonne à connaître, entre

plusieurs. Faites un referendum. Un titre, c’est important. Je crois

que l’on ne peut contester ceci : il y a, présentement, une baisse

sérieuse sur tout ce qui se présente comme « fiction » (romans,

nouvelles, littérature, etc…). Le public n’en veut plus, sauf les

« Prix ». Il veut du vrai, et s’instruire. Vous avez la chance de proposer

un livre sur un personnage historique. Il s’appelle Fouquet ; le

meilleur titre, c’est Fouquet. « Soleil offusqué », c’est aussi bien un

titre de roman ; on ne sait. Vous perdez la chance que vous avez en

main.

Je reviens à Paris-Presse. Mystère, leurs informations. Ce n’est point

la police, elles portent en général sur des choses toutes récentes. En

45, Camille a vu mon dossier de police. Les renseignements sur moi,

ce sont des choses très vagues.

Je retiens que pour l’état des veines et des artères c’est l’œil qui

donne les bons signalements. Je vais me présenter à cet examen.

 

Votre

JC.

 

1. Pierre Démeron, critique littéraire, publiera une Lettre ouverte aux hétérosexuels en 1969 chez Albin Michel.

2. Il s’agit de la Lettre aux directeurs de la Résistance (1952).

 

798 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

27 décembre 1960

Cher ami,

 

Bel article, plein de feu, de Kléber Haedens, sur Cendrars 1. Une

juste image de lui. C’était un personnage (je trouve plein de trucs). Je

n’ai jamais pu le lire. Dans ce genre, style fou, Miller est le maximum

que je puisse supporter. Heureusement, il y a les bons critiques pour

accueillir tout le monde. Il rappelle que pour Cendrars, le e XXI siècle

serait celui de l’Amérique latine. Cela commence à bouillir dans nos

Caraïbes. Et ailleurs, sur de vastes continents, cela chauffe. En France,

dans les écoles, dans l’armée, sourde propagande de socialisme. Il n’y

a plus qu’à regarder et à attendre. Vu de ces côtés, le passé, à partir de

1900, s’explique. Nous sommes aspirés par l’avenir, déjà en place.

C’est la Providence qui conduit tout cela ; je l’accorde ; je refuse

seulement de l’adorer, et d’aimer les hommes. À la Providence on

offre, en ce moment, dans les carrefours, aux portes des bouges,

beaucoup de luminions.

Galey en tête, un petit groupe de gentils pédérastes sont venus

faire un pique-nique nocturne à La Frette. Première réception à La

Frette depuis 40 ans. Il y avait Pierre Démeron ; c’est un charmant

garçon, si on sait le prendre. Il faut quelques précautions, un timide,

tout de nerfs. Fraigneau a des jugements un peu sommaires.

Il pleut. Poste assez détraquée par de délicates grèves.

Je pense que vous êtes bien arrivé ; vous arrivez toujours. En tout

cas votre femme était bien partie.

On ne verra pas Sabatier (si on le revoit) avant un an.

Galey s’est discrètement démis de ses fonctions chez Josette (elle

est à Cannes), mais ils restent en bons termes. Elle est, pour le

moment, dominée par sa mère. Il dit que Josette, sa mère, le beau-

père, c’est exactement le demi-monde. Il me dit d’aller voir Les Années

folles 2. Il paraît qu’on y voit un Drieu d’une élégance qui les fait tous

rêver.

À

À vous,

JC.

 

1. Kléber Haedens, « Cendrars le Magnifique fait honte à la sinistre littérature d’aujourd’hui », Paris-Presse, 24 décembre 1960, p. 8.

2. Film documentaire d’Henri Torrent et Mirea Alexandresco (1959) réalisé à partir d’images des archives Pathé et Gaumont.

 

799 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

28 décembre 1960

 

Mon cher ami,

 

Je découpe dans Paris-Presse cet article qui m’a intéressé. Il est bien

fait, bien écrit. Ce Diolé 1 que je ne connais pas, n’est pas un écrivain

de métier, je crois ; il a un nom dans autre chose.

Cet article m’a suggéré une vision de l’avenir. La Russie va sécréter

la société la plus distinguée du continent ; une foule de grands

messieurs et de savants, un peu dans le genre des premiers nazis. Ils

seront l’aristocratie européenne. Les autres nations (France entre

autres) seront une peuplade de grossiers communistes. L’Américain

sera tout a fait amolli, à force de faire travailler des machines à sa

place, et ne comptera guère. Et puis Moscou, nouvelle Athènes, sera

effacée par le Chinois spartiate. Cela demandera un siècle. Nous

verrons bien.

J’en étais là de ma vision, quand vient me voir, retour de Hongrie

(où il passe chaque année deux semaines), le jardinier qui fut

l’auteur de mon jardin. Il me dit : la haine est aussi forte après 15 ans,

et se transmettra intacte. Les Russes, exploiteurs, tyranniques et sauvages, sont des brutes menteuses. Il faut dire qu’on les juge là-bas à

travers la haine.

Il y a eu trois articles sévères sur la pièce de Montherlant (Kanters,

Le Monde 2 3 , Arts). Je suis frappé par la finesse de ces trois juges, car il

s’agit d’une pièce superbe. C’est un rien, je crois, qui cloche. Ce rien,

c’est Montherlant lui-même. L’homme est un peu sot. J’appelle sot

celui qui croit encore que « Munich » est une date honteuse. Il est sot

dans tout son comportement extérieur, sa perpétuelle parade. Il y a,

au fond de son art, quelque chose de trop concentré. Nuance, et si

menue, que je m’étonne de la voir soulignée avec cette force

(excessive) chez les trois. En général, nos jeunes auteurs ne l’aiment

guère.

J’ai vu Les Années folles, où l’on entend votre nom. Je les ai vues

comme Galey peut les voir. Dans ces foules sautillantes (le cinéma de

l’époque) je n’ai rien reconnu de cette époque qui fut la mienne. On

ne ressuscite pas le passé.

Je reçois votre lettre de Grenade (21) et carte d’arrivée. Je me

souviens assez de L’Amour de Stendhal, pour ne jamais le relire. Au

fond, Stendhal, c’est un grand nom.

J’ai un peu tiré les oreilles à Poulet pour son article sur nos

mousquetaires. En réalité, Poulet déteste son compatriote

Vandromme. Les mousquetaires sont un prétexte pour tirer sur

Vandromme. Le malheureux Poulet (qui a souvent de bons articles

politiques, qui travaille énormément) croit qu’il crie dans une cave.

Dure solitude. Ainsi, il est content quand je me fâche et me remercie

d’une façon touchante ; quelqu’un l’a entendu.

Je vous ai dit mon opinion pour votre livre ; s’il y a un sous-titre

bien apparent, c’est différent. Le titre complet me semble bien. Le

principal c’est qu’il n’y ait pas d’erreurs ; toute œuvre romanesque ou

littéraire est mal vue.

La terre était trop petite pour vous. Partout, il vous faut revenir.

Les écrivains (les vrais) c’est un peu comme les émigrés de jadis,

seuls, ruminant leur religion dans un monde étranger.

La pensée, la vie française, sur une autre face, sont entre de

puissantes mains : l’armée ou l’école. Rien à faire contre la marée qui

vient de l’école.

Ici, pluies et froid. Depuis l’effacement de Josette, nous ne voyons

plus personne. Camille s’en félicite, c’était trop de champagne.

La revue de Ketmann est un échec. Plon a trouvé un peu d’argent.

Cela s’ajoutera à sa dette de 200 millions.

On envoie, on donne trop de chocolats (pas nous, à personne) et

de vaines cartes illustrées. Nos vœux (superflus, que demander de

plus ?) à votre femme ; et à vous, la modération.

 

Votre

JC.

 

1. Philippe Diolé, « Une rafale dans les rues de Caracas : c’est encore un coup de Castro », Paris-Presse, 25 décembre 1960, p. 2. Sous le tire « Philippe Diolé revient des Caraïbes », les articles se poursuivront dans les numéros des 27, 29 et 30 décembre 1960.

2. Bertrand Poirot-Delpech, « Le Cardinal d’Espagne », Le Monde, 23 décembre 1960, p. 12.

3. Pierre Marcabru, « Le Cardinal d’Espagne : une belle rhétorique qui tourne à vide », Arts, 28 décembre 1960, p. 5.

 

800 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Marbella, 30 décembre 1960

 

Cher ami,

Reçu en 2 jours votre lettre du 27. Lyautey 1 disait : « Le Maroc est

un pays froid avec du soleil. » Même chose ici. À part quelques

tempêtes, ciel bleu parfait, soleil brûlant de 10 h à 17 h, nuits froides.

Ces rivages déserts il y a 10 ans deviennent une Côte d’Azur, où les

villas de 200 millions sont remplaçées par des bungalows mexico-

californiens à 200 000 F. D’ailleurs, assez joli. Tout étant également

chaulé, d’une belle chaux grasse, traitée largement à la truelle et

rectifiée souvent, c’est net de surface et d’arête. Une bougainvillée ou

un géranium grimpant, dit de Chine, là-dessus, et tout est dit. La vie

est d’un tiers moins chère qu’en France, mais a triplé dans les 5

dernières années. 1 million ½ de touristes, l’été, enrichit les

boutiques, qui vendent des poteries rustiques. La migration

touristique va s’accentuer. 800 000 Français, sans parler de ceux du

Maroc, viennent ici coucher en plein air, amenant leur remorque

depuis Romorantin ou Saint-Cloud, par des 50˚ de chaleur qui les

ravissent. C’est l’attrait du Sud, comme Capri pour Krupp, à la

millionième puissance.

Que le Mexique soit la Suède de l’Amérique latine, soit, mais

laquelle ? La blanche (Uruguay, Argentine), l’Indienne (Amérique

centrale et occidentale), la nègre (Brésil) ou la métisse (ailleurs) ?

J’écris la vie de Maximilien, l’infortuné archiduc 2, et je dis : « En

jouant Juarez 3 contre lui, c’est-à-dire l’Indien contre l’Européen, les

États-Unis se sont préparés Fidel Castro. »

Je trouve charmant et touchant ce pèlerinage des jeunes à La

Frette. Vous le méritez par votre intelligente patience et affection

envers leurs talents et leurs personnes. Fraigneau (je crois vous l’avoir

dit) affirme que Démeron est un traître, mais on ne sait jamais ce

qu’il y a dans le jugement d’une tante sur une autre. Cela veut dire :

« Il m’a abandonné… ou : il n’a pas voulu s’abandonner » ?

Votre : « Vous arrivez toujours » est admirable ! Je pars toujours,

sans arriver jamais.

Josette m’avait parlé de Galey, gentiment, mais disant qu’il ne

venait jamais, etc… Je ne vous en avais pas parlé, pour éviter d’avoir

l’air de m’occuper de potins, mais ce que je lui ai dit, c’est qu’il lui

suffisait de trouver une jeune fille du monde venant classer le

courrier le matin sur place. Ce doit être très facile à trouver.

Bonne fin d’année, ou plutôt bon début.

 

Votre

PM.

 

1. Louis Lyautey (1854-1934), maréchal de France, avait été nommé résident général au Maroc en 1912 puis à nouveau de 1918 à 1925.

2. Maximilien d’Autriche (1832-1867), devenu empereur du Mexique en 1864 grâce à Napoléon III.

3. Benito Juárez (1806-1872), gouverneur de l’État mexicain d’Oaxaca, président de la République de 1858 à 1872.

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