Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 12 sur 17 · partie 10/11

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Correspondance

1960. Lettres 590 à 800

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

admirables mots, pensées, qu’on lui prête, je n’ai jamais pu les

trouver dans un de ses livres. Il paraît qu’il faut lire ses poésies, et en

allemand. Voltaire, c’est mieux.

Donc, l’écrivain, lui, a affaire à un éditeur. Ça ne coûte pas cher,

mais il ne faut rien en attendre. Être écrivain, c’est être un saint. Pas

d’argent ; pas de lecteurs, redouter, avant tout, la gloire, les honneurs,

le bruit ; vains détournements. Je disais, il y a quelques jours : « Ne

me parlez plus de l’Académie ; il y a plusieurs raisons ; la principale

c’est que cela ne me donnerait rien, sauf des ennuis, je vous le dis

sans pause. » On me dit : « Qu’est-ce donc qui vous donnerait

quelque chose ? — Personne ; rien. Sauf moi ; être content de moi,

cela me suffit. » Et j’ai ajouté, afin d’être complètement sincère :

« L’opinion de quelques rares personnes m’est pourtant nécessaire. »

Tout cela pour répondre à votre question : « Combien paye-t-on

une préface ? » Je peux vous dire : à peu près 50 mille francs. Si vous

voulez le savoir exactement, cela m’est facile. Je demanderai à Stock

combien on a payé à Maurois sa toute récente (et bonne, pour une

fois) préface à Anna Karénine.

Je viens de demander un compte à Albin Michel pour la première

fois depuis sept ans (cela comprend mes Œuvres complètes). C’est une

maison d’illettrés, mais parfaitement honnête. On me doit un

million. J’ai étudié de près ce document détaillé. Ils me donnent un

million, mais eux perdent beaucoup. J’ai presque envie de le leur

rendre.

La Revue des Deux Mondes, et toutes les revues, une misère.

Comment voulez-vous qu’ils paient un article. Plon doit 200 millions.

Des ruines, partout. On édite follement dans un pays où les gens ne lisent rien. Elle, Match, Réalités, c’est à part, bien payé. Mais on vous

prend un texte, une fois ou deux par an.

Les « progressistes » sont scandalisés par quelques grosses

fortunes. Scandale bénin, si cela en est un. Il y a en France, à un point

effrayant, le scandale du vol. Il est partout installé, et non par des

capitalistes. La pauvre (c’est le mot qui convient) Josette, la tête

perdue, a demandé à Galey, pour un salaire fort modéré, de lui

débrouiller ses affaires, en attendant quelques spécialistes. J’ai

conseillé à Galey d’accepter. Il est à l’abri, avec elle, de toute tentation

(elle n’est point désirable, et je le crois pédéraste, ou en pierre). Il a

grand besoin d’argent. Il peut s’instruire dans cette fonction

passagère.

Il est épouvanté par le vol qu’il découvre partout. Le beau maître

d’hôtel, que vous savez, est parti, fortune faite, avec une pension (du

défunt) et beaucoup de millions volés. Je pense à une domestique,

chez des Américains, dont la famille est à La Frette (famille de la

bonne ; cuisinière au juste). Elle envoie, chaque mois, cent mille

francs à sa famille à La Frette ! On trouve ça naturel. Le panier danse.

On vient de découvrir (grâce à moi) le vol installé dans la librairie

Stock (Saint-Honoré), depuis cinq ans, et plus. Beaucoup de millions,

de quoi ruiner Stock. Ainsi, partout. Il n’y a que l’écrivain qui ne peut

pas voler : tout juste placer deux fois le même texte. Un malheureux ;

toujours.

C’est une remarque que m’avait faite Sieburg : il n’y a qu’en

France que l’on permet à un écrivain de s’occuper de politique, et

même on lui offre un poste. Je lui ai dit : « Vous savez bien que la

France n’est pas un pays sérieux. Mais nous avons des Poincaré. —

Peut-être, j’aurais préféré Verlaine. »

À l’instant, je reçois une lettre d’amour de Claude Roy.

Votre

JC.

 

1. Conversations de Goethe avec Eckermann, Éd. Gallimard, 1941.

 

766 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 9 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Marthe de Fels, venue déjeuner aujourd’hui, nous a raconté, sans

appuyer, des histoires assez comiques. (Elle ne file jamais l’anecdote,

l’anecdote pour dîners en ville ; c’est sympathique.) Elle reçoit un

reporter qui vient lui parler de Saint-John Perse : « Alors, vous êtes

Mme Léger ? » Un journaliste d’Arts téléphone à Léger : « Je voudrais

parler au Prince John de Perse. » Un autre encore, reçu par Léger :

« Vous êtes américain ? Mme Léger est bien femme de couleur ? » La

presse demande a être reçue ; Léger refuse, puis, à la fin de la

journée, se ravise, la reçoit, et se met à enfiler phrases et souvenirs ;

tellement, dit à Marthe la femme de Léger, qu’après avoir souhaité

être reçus les journalistes souhaitaient prendre congé, sans y réussir.

Comme je demandais à Marthe pourquoi Léger, vers la fin de sa vie,

s’était marié 1 : « Parce qu’il ne savait pas balayer ; il y avait chez lui

une épaisse couche de poussière ; et aussi parce qu’une série de

vieilles Américaines influentes le lui ont conseillé. »

Une voyante amateur (je vous l’écrivis en 1958) avait dit ici :

« Gaulle aura de gros ennuis avec les généraux. » Avant-hier, elle a

ajouté : « Il va vers un grand succès personnel au referendum ; mais, à

partir de février prochain, cela devient très grave, un attentat, bref je le vois tout à coup disparaître. » Hélène dit de vous : « C’est un grand

fou plein de sagesse. » Ce que vous m’écrivez des poésies de Goethe,

tout le monde le dit : intraduisible. Vallery-Radot et un autre

académicien ont proposé une adresse félicitante de l’Académie à

Saint-John Perse. François-Poncet s’y est opposé. Il y a eu 10 voix

contre.

Merci pour les précisions sur les droits d’auteur actuels ; comme je

m’en doutais, cela n’a pas suivi les dévaluations. Prenez ce que vous

doit Albin Michel et achetez demain des louis d’or ; on ne peut pas

perdre, et c’est joli comme bruit ; cela rappelle Monte-Carlo avant

1914. Plon ne doit que 200 millions ? C’est un tout petit déficit. Le

vol, au point que vous dites, n’est plus un scandale ; c’est l’honnêteté

qui en est un.

Si j’étais Galey, je me garderai comme la peste de m’occuper de

l’argent de notre amie ; elle se fâchera avec lui, se croira, et le dira,

lésée. J’ai connu bien d’autres femmes riches appelant au secours.

Chanel, avec un ami à moi, qui se dévoua pour ses intérêts

commerciaux ; elle raconta partout qu’il l’avait dépouillée.

Claude Roy ? C’est mieux que Vailland, et que Jules Roy. Ce n’est

pas vous qui flirtez avec les communistes, mais eux avec nous.

Dans La Revue de Paris, un portrait de vieux monsieur par

Nourissier 2, sans intérêt. Avez-vous vu Match et les 75 ans de Mauriac  ;

le diable noyé dans un bénitier ; je ne lis pas Match, mais on m’a

signalé le numéro ; il portera sa grand-croix jusqu’au bout du

clavaire.

Mon médecin homéopathe m’a, ce matin, enfoncé des aiguilles

d’or dans la tête, prises dans une trousse que lui avait légué Soulié de

Morant 3, l’introducteur de l’acupuncture en France. Il a perdu une

aiguille, mais j’ai gardé mon nez bouché.

Avez-vous vu la photo des rescapés de Buchenwald habillés en

pyjama pour recevoir les troupes allemandes venues à Mourmelon

pour les manœuvres ; les pyjamas, drapeau communiste.

 

À vous,

PM.

 

1. Le 26 avril 1958, Saint-John Perse avait épousé, aux États-Unis, Dorothy Milburn Russel.

2. François Nourissier, « Entre trois et quatre heures », La Revue de Paris, novembre 1960, p. 94-99.

3. George Soulié de Morant, diplomate en poste en Chine, auteur de L’Acupuncture chinoise, Éd. Mercure de France, 2 vol., 1939-1941.

 

767 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Je m’aperçois que j’ai lu tout Goethe. Je n’y reviendrai pas ; mais

je n’ai rien lu de Schiller. Tant pis. Iphigénie ? Je ne vois pas cela chez

Stock. Peut-être pendant l’Occupation. Ou bien est-ce un livret

d’opéra ? Écrivez à mon fils Gérard. Il sera fier de vous l’envoyer si

cela existe. Stock a publié la correspondance inédite avec Mme de

Stein. Vendus, 300 exemplaires.

J’aurais pu voir Gide souvent. Je ne l’ai vu que deux fois dix

minutes. J’en avais l’horreur. Cette sincérité gluante d’artifices, faux

jusque dans le vrai. Je préférais Du Bos.

Oui, Nimier est chez Kléber. Pour un match de rugby. Est-ce qu’il

aime tant que cela le rugby ? C’est pour son petit personnage, j’ai idée. Mais il le joue avec simplicité.

12 novembre. Tout à coup, je vois les choses bien noires en

Algérie. Sans craindre quelque révolte de l’armée, ni paras à Paris ;

simplement l’obstruction, (l’inertie) aux plans et ordres de de Gaulle,

de tous les Français d’Algérie, civils et militaires, et police. Il ne peut

rien faire. Cela me paraît inévitable maintenant. Ainsi l’ONU et

l’Amérique devront s’en mêler. Il valait mieux commencer par là. Il

faudrait toujours se renseigner auprès des pessimistes.

Galey (auprès de Josette) s’attend à tout. En réalité, il ne s’occupe

pas de ses finances. Il met de l’ordre dans sa correspondance, range

des papiers. Il n’y a pas grand-chose à craindre de Josette,

maintenant ; quasiment, elle n’existe plus.

Il me semble que votre homéopathe n’est plus dans son rôle. Un

homéopathe est un médecin prudent, qui est plus attentif que les

autres, qui connaît mieux les hommes, qui use de peu de remèdes.

Des aiguilles dans la tête, c’est beaucoup.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Je lis Benoist-Méchin avec intérêt. Il me faudra quinze jours.

Ce volume n’a pas l’agrément du précédent, en effet. C’est un

document.

Vous voyez des médecins. À l’occasion, un renseignement me

serait précieux. Il y a trois ans, l’ouïe un peu engourdie, j’ai vu un

spécialiste. Il m’a dit : « Rien à faire ; c’est normal à votre âge. Vous

n’entendez plus les voix de femmes. » (Les inflexions hautes ;

seulement les sons graves.)

Cela a fait des progrès. Non pas que je me sente sourd. Seulement

facilement abstrait, dans une conversation qui me semble toujours murmurée (et qui l’est souvent). Est-ce que je dois penser toujours

« qu’il n’y a rien à faire », ou revoir un spécialiste ?

 

768 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Clarens, 15 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci, parce que j’étais en clinique

pour, nouveau Faust, une cure de rajeunissement par cellulothérapie,

chez le professeur Niehans (celui qui soigne le pape). Niehans a

repris la théorie de Carrel 1 : faire vivre les cellules après les avoir

isolées et les intégrer dans l’homme. Il s’agit d’agneaux, à leur

naissance. On amène les brebis en auto à la clinique, après examen

sérologique (ce qui fit rater Voronoff, c’est que ses singes étaient

tuberculeux ou syphilitiques), aseptisées, on leur fait une césarienne,

on en retire les agneaux vivants dans leur poche, et, quelques minutes

avant les injections, on prend à ces pauvres bêtes, au lieu de leur

astrakan ou de leurs gigots, placenta, capsules surrénales, testicules,

etc… C’est impressionnant de voir, dans la seringue de verre, un

tourbillon blanc : la vie, les cellules folles de vie ; aussitôt après, cela

vous est introduit dans les fesses, et c’est fini ! Mais il ne faut pas de

chaleur, de peur de cuire ces jeunes cellules : ni fièvre pendant, un

bain chaud après. Niehans soigne ainsi tension, rhumatisme, diabète,

artériosclérose, nanisme, etc… Somerset Maugham s’est fait soigner

par lui à 85 ans. Mais il vaut mieux le faire plus jeune. Pour avoir un

bon diagnostic, Niehans se fie à un laboratoire de Bâle qui vous fait

un check-up par l’urine, en vous donnant des points, comme à

l’école, pour chaque partie de votre organisme. Donc, plus d’hésitation, on sait où porter l’effort, avant de commencer. Résultats

dans 2 mois à 3 mois. Il paraît que je serai guéri de ma rhinite

chronique et d’un début d’artériosclérose. J’espère, en tout cas, que

je ne bêlerai pas quand je vous verrai et qu’il ne va pas me pousser des

cornes d’Ammon !

Simenon et Henry Miller sont venus me voir ici en clinique.

Simenon m’a raconté sa vie, depuis qu’il était secrétaire de Binet-

Valmer 2, homme paraît-il redouté, non par sa plume, mais par son

épée. Miller, avec sa figure si bonne, si amicale, si heureux d’être en

Europe, et loin de Big Sur 3 ; il a trouvé un jeune admirateur inoccupé

qui le suit partout et fait tout pour lui, conduisant l’auto, tapant,

faisant la cuisine, s’occupant de la moindre chose. Cocteau croyait

avoir ça en Doudou 4, mais, avec le temps, c’est devenu le contraire ;

c’est lui qui aménage la vie pour son fils adoptif ; avant-hier encore, il

a téléphoné de Genève, où il était venu passer quelques heures pour

ouvrir l’exposition des œuvres de Dermitt, afin de nous y amener

tous, Simenon, Chaplin, moi, etc…

J’ai lu beaucoup : le long Voyage en Italie de Goethe, très ennuyeux,

considérations sur la peinture et sur les pierres, les volcans, les

terrains, etc… Sauf des pages excellentes sur le carnaval à Rome. Mais

qu’on est loin de Stendhal ! Ça pourrait être le journal de bord de

n’importe quel étudiant allemand, sauf qu’il note, incidemment :

« Ce matin, finir Egmont » ou « ce soir, je reprends Faust ». Lettre de

Vaudoyer, désespéré.

Je ne lis dans la presse que des éreintements, non seulement sur

L’Étouffe-chrétien, mais, en général, sur la vulgarité du talent de

Marceau, sa méchanceté, sa bassesse d’âme ; bref, on l’accable, et on

lui fait payer sa fortune rapide.

 

Je pense être à Paris dimanche prochain, mais, comme je vous l’ai

dit, nous attendons des nouvelles de Bucarest, et, hélas, il y a du retard.

 

À vous deux, votre

ami,

PM.

 

1. Voir n. 1, p. 267.

2. Auguste Binet de Valmer, dit Binet-Valmer (1875-1940), écrivain franco-suisse.

3. Nom de la propriété d’Henry Miller entre San Francisco et Los Angeles.

4. Surnom du peintre Édouard Dermitt, que Cocteau désignera comme son légataire universel.

 

769 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 15 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Votre ouïe, c’est un durcissement du tympan, c’est-à-dire de

l’artériosclérose. Localement, en effet, rien à faire. Mais, sans vous

lancer dans des piqûres de rajeunissement — longue et grande

entreprise — vous pourriez faire provisoirement baisser votre tension

par les moyens habituels homéopathiques ; ce n’est ni éprouvant, ni

dangereux, ni coûteux, ni difficile. Si cela vous ennuie de consulter,

un jour que vous passerez au coin de la place des Ternes et de

l’avenue de Wagram, dites à la gentille Annamite en robe blanche qui

est au comptoir homéopathique de vous donner des pilules contre la

tension.

Qu’avez-vous eu au Pachon, lorsqu’on vous examina, en

septembre, à Roscoff ?

Je ne reviendrai pas avant le 25 à Paris, car Hélène s’envole pour

Athènes et je l’attends ici. Ne relisez pas Goethe, sauf Faust, le

second ; ceci jusqu’au bout. Mehr Licht !

Delay explique fort bien que Gide n’a pu toucher à sa femme,

pleine de vertus, et même de qualités, à cause de l’image idéale qu’il

s’était fait de sa mère ; la femme pure a un inconvénient, c’est qu’on

n’ose plus y toucher ; aussitôt, on se dirige sur les petits garçons.

L’angélisme aura fait autant de victimes que le satanisme.

J’ai trouvé si juste cette réflexion de la reine Carmen Sylva : « La

mode est faite pour les femmes sans goût, l’étiquette, pour les gens

dépourvus d’éducation, l’Église, pour ceux qui n’ont pas de religion,

la routine pour les êtres peu imaginatifs. »

 

Votre

PM.

 

P.-S. Je suis sorti ce matin de ma bergerie.

 

770 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

16 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Vous laisserez un témoignage assez complet sur la médecine de

votre temps. J’attends avec curiosité la fin des trois mois. Je n’aurais

pas cru que vos cellules avaient besoin d’être réveillées ; je vous aurais

plutôt conseillé du tilleul.

Vaudoyer, c’est une grande misère. Crime de la médecine

conservatoire. Le principe, c’est de mourir vite ; mais comment

l’obtenir.

Je ne vois plus Josette ; mais elle a téléphoné à Camille. Elle est

toujours dans les tourments, et n’en sortira plus. On ne sait lesquels

sont vrais. On pense au mot de Donnay, dans Amants je crois : « Elle

est peut-être évanouie. » Il me semble que Match, en partie exact, et

faux pour une bonne part, lui vaut des ennuis. Elle a fait démentir

par Paris-Presse la nouvelle propagée par Paris-Jour (incroyable

journal), sur son futur mariage avec votre prince ! Nouvelle

burlesque, assurément. À partir d’un certain point de réussite dans la

vie, il n’y a plus que des embêtements.

J’ai réduit les miens à l’extrême. Tout de même, je suis allé hier

faire enregistrer à la Radio une demi-heure de lecture de pages de

mon choix, en prévision de ma mort, je suppose. Cela m’a un peu

fatigué. J’ai dit : « À présent je vous fais mes adieux. Inutile de

m’appeler à la Radio, ni à la Télévision, je n’y paraîtrai plus. » Il y

avait, parmi ceux qui s’occupaient de moi, une dame de 60 ans, qui

m’a dit : « La dernière fois que je vous ai vu, c’était chez Rouffe ;

j’avais vingt ans. » Alors, on vacille avec toute sa vie.

Nous avons emmené dîner deux gars gentils de la Radio au

Paysan, très bon petit restaurant, révélé par Nimier. Ils nous ont

ramené à La Frette. Whisky. On supporte très bien le plus lourd dîner,

une fois. À présent, jeûne, pendant huit jours.

Marthe de Fels nous avait invité à une réception chez elle, peut

avant d’aller à Vevey. Pas question pour nous. Je sais qui il y avait. Je

n’admets pas ces réunions, où l’on vous force à regarder un homme

que vous ne voulez pas voir (dans l’espèce : Henriot).

 

Votre

JC.

 

P.-S. Je croyais connaître tous les mots de Sacha, mais pas celui-ci :

« Les amants qui se sont aimés toute la vie sont morts à vingt ans. »

Dans Match, le couple Marceau (elle, embellie). La comédie,

partout. C’est « sa muse » ainsi présentée. Peut-être celle de L’Étouffe

chrétien. Une muse empoisonnée. Lui, assez sombre ; l’estomac ; il ne

digère pas la vie.

 

771 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

17 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Voici ce qui complique les choses : je n’ai pas la moindre tension

(les oreilles). Trois fois par an, à peu près, un médecin prend ma

tension ; la dernière fois, à Roscoff, en septembre. C’est 15, immuable

depuis des années. Donc, c’est local. Un durcissement du tympan sans

doute. Le spécialiste que j’ai vu il y a quatre ans m’a dit : c’est naturel

à votre âge, rien à faire. La question que je me pose, c’est : est-ce que

je dois voir un spécialiste à nouveau ? Vous y penserez à l’occasion.

À propos de Delay et de bien d’autres, on sera bien purgé, quand

on aura oublié les trois quarts de Freud, et que l’on reviendra à la

saine psychologie, telle qu’elle était avant lui, où on avait une idée

juste des complexes, dont, certes, nous sommes farcis. Ce sont les

origines de ces complexes, où il a fourvoyé tout le monde, et toute

l’Amérique. Ces histoires de rêves à dormir debout, et de la mère, et

du biberon, etc… Cela est vrai quelquefois. Cas exceptionnels. Jean

Rostand, sans doute. Peut-être Gide. Des exceptions. Or tout le

monde est plein de complexes. Origines multiples.

Je commence à sentir les effets du respect ; c’est-à-dire, on craint

de déranger un vénérable personnage, et il reste tout seul. Fabre-

Luce ne m’invite jamais à ses réceptions ; c’est par déférence, je n’en

doute pas. Il me l’a dit d’ailleurs. Matthieu Galey est allé à la dernière, et s’est beaucoup ennuyé. C’est toujours ennuyeux chez lui. De cela,

je ne me plains pas. Tant qu’il restera quelques jeunes écrivains dont

je puisse m’occuper, et qui me font une petite société assez chaude.

Voici une carte postale de quelques-uns de nos jeunes farceurs ;

toujours la farce, pour sauver la face. Je vous envoie aussi des pages de

La Table ronde que sans doute vous n’aurez pas ouverte.

Devant un livre, disons le plus beau qui soit qui paraît, le public

français reste froid ; et même il ignore son existence. On dirait que la

littérature est morte. Mais n’importe quelle pièce attire la foule ; la

pièce la plus ennuyeuse reste en place au moins un an ; la plus

inintelligible. Le pauvre Marceau a reçu sur la tête une cascade de

mépris justifiés. Il paraît que l’on court à sa pièce.

L’Aigle à deux têtes (que l’on ne peut entendre) a duré longtemps,

en effet ; et peut-être dure encore.

 

Votre

JC.

 

772 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 18 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Le portrait de Cocteau par Mauriac, dans le dernier 1 Express, est

un modèle de cette vacherie caressante où il est passé maître. « Le

lendemain de votre mort, vous ne serez plus rien », dit-il en

substance. Mais lui-même ?

Hélène est à Athènes (2 h 10 de voyage, d’ici, par Caravelle),

temps splendide, je lui ai téléphoné ce matin. Ce que mon neveu raconte du régime fait dresser les cheveux sur la tête, dit-elle.

Lorsqu’on voit, sur les aérodromes, partir ces grands avions à

réaction, avec leur sifflement, leur chevelure de fumée, on regarde

ensuite les hélices comme une vieille ferraille.

Je pense être à Paris le 28 de ce mois. J’ai donné le Fouquet à

l’imprimerie ; deux chapitres à La N.R.F, le mois prochain, et, plus

tard, deux autres à La Revue de Paris.

Ma vie normale a repris ; j’écoute, dans mon sang, le bruit que

peuvent faire les agneaux vivants qu’on m’a injectés et qui y sont

enfermés, mais je n’entends rien, je n’éprouve pas le besoin de

brouter.

Une démocratie déclinante se dégonfle sans force et sans bruit,

mais un régime autoritaire, dont on a bouché les soupapes de sûreté,

fait sauter les vitres. Je prévois, pour bientôt, la casse.

J’ai invité Mme Herter, votre amie, à dîner, ce soir ; nous irons

ensuite à 2 Psycho.

Je reçois votre lettre du 16. Cette histoire J. Albert-Josette est

ridicule et ennuyeuse, car sa femme, qui ne voulait pas divorcer,

attendant qu’il hérite de sa grand-mère, va se montrer encore plus

exigeante quand elle saura qu’il va épouser une milliardaire, et c’est

nous qui en supporterons les frais, déjà lourds, en hommes de loi.

Tant pis pour F. M. : il n’avait qu’à ne pas épouser une femme si

bête ; une Italienne bête, c’est pire qu’une Italienne intelligente, quoi

qu’on dise. Et, après tout, tant mieux : Goethe excepté (et encore),

les bons livres ne sont jamais écrits que par qui ne digère pas la vie.

Si Josette a voulu de la publicité (ce que je ne crois pas), oui, elle

est servie. Mais Match ne fait que donner aux lecteurs ce qu’ils

demandent. Par une sorte de loi démocratique, faite de haine,

d’envie, les psychanalystes diraient de surcompensation, le public

aime la faiblesse des forts, le roi qui abandonne son trône pour épouser une bergère (non pour que la bergère, comme jadis,

devienne reine, mais pour que le roi devienne berger), que la

princesse norvégienne épouse un marin de son yacht, etc…

 

C’est, comme je vous l’écrivais, le principe même du succès des

biographies romancées à la Maurois, c’est-à-dire le droit pour les

poux de manger le lion, de scier l’arbre sur lequel on est assis, ou,

suivant la ravissante expression anglaise, de se couper le nez pour

embêter sa figure, to cut one’s nose to spite one’s face. Ajoutez-y, après, le

thème enivrant de la grande famille belge trompée, ridiculisée et

déçue par une petite artiste française, des actions Solvay prenant le

mauvais chemin, de la destruction indirecte d’une forteresse

capitaliste, celui d’un futur mélange de races, du sang négroïde

triomphant, avec, bientôt, princes et ducs agenouillés devant la

nouvelle idole, chère à votre amie Herter.

 

Votre ami,

PM.

 

1. François Mauriac, « Jean Cocteau : le masque colle étroitement à la figure », L’Express, 17 novembre 1960, p. 40.

2. Psychose : Film d’Alfred Hitchcock (1960), avec Anthony Perkins, Janet Leigh, Vera Miles et John Gavin dans les principaux rôles.

 

773 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

18 novembre 1960

 

Cher ami,

Ce sera bien intéressant de vous voir dans trois mois. Après ce sera

mon tour. Il faut rajeunir quand on est jeune et se soigner quand on

est bien portant. Et puis mourir vite.

J’ai vu ma mère s’éteindre sans souffrance. Mes oncles, et autres

vieillards de ma famille, disparaître discrètement ; on parlait de leurs

morts, mais guère de leurs maladies. Ce n’est pas que les maladies

manquent dans le Journal des Goncourt, il est vrai.

Pour le frère de ma femme, il y a eu le traitement pénible,

coûteux, à Curie. Après deux mois, ils ont dit : c’est inutile. Il

retourne dans l’Eure, retrouve son médecin d’Évreux, souffre

terriblement, se sait perdu. Cela va durer combien de temps ? On lui

fait quelques piqûres, à peine calmantes. Les 120 intellectuels

devraient bien signer une protestation pour ces tortures. Il y a un

petit mouvement chez des médecins, dans ce sens ; deux articles.

On craint l’Église, je crois. Mais il faut qu’elle se réforme.

Interdire le divorce, ce n’est plus soutenable. Et tout cela est

incohérent. Elle permet bien que la médecine et la chirurgie

interrompent les maladies et souffrances que le Créateur nous

destinait.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Dans la « force de frappe », c’est bien l’ancien de Gaulle qui

reparaît.

René Lalou a été opéré du cancer (la gorge) il y a quatre ans. Il a

été mieux, presque guéri. Il est repris ; cette fois, plus d’espoir.

Je ne crois pas que je lirai le dernier Bordeaux 1. Cela ne manque

pas d’intérêt, mais ne m’intéresse pas. Celui-là a su meubler sa

vieillesse. On le dit d’aspect plus vieux que son âge.

1. Henry Bordeaux (1870-1963). Il s’agit sans doute de L’Amour de la terre et de la maison, Éd. Wesmael-Charlier, collection « Les auteurs juges de leurs œuvres », 1960.

 

774 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 19 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Les journaux suisses annonçent que la jeune vague d’insoumis

français augmente tous les jours, ici. C’est l’effet de l’objection de

conscience mise en vedette par Gaulle en juin 40 ; « celui qui combat

par l’épée (la non-épée, c’était l’Armistice) périra, etc… » Cette libre

pensée militaire, une fois mise en branle, a tué toute discipline (je

m’excuse de revenir souvent sur cette question, mais quand on a été

matraqué pour avoir, en juin 40, obéi à la hiérarchie, sans reconnaître

le droit de la discuter, on est aujourd’hui ravi d’être récompensé par

l’absurde, peut-être, mais par les faits. Le seul avocat, c’est le Temps.

C’est plus coûteux, d’ailleurs), les uns tirent à droite, généraux et

colonels, les autres à gauche, recrues. Les Suisses parlent même

d’ouvrir un « camp de réfugiés français », pour ne pas laisser ces

jeunes errer au hasard. Les gentils Suisses qui adorent « assurer »

toutes les responsabilités (j’adore ce verbe, si comiquement gidien)

vont pouvoir s’en donner à cœur joie. C’est également pour assurer

des cas de conscience qu’on voit ici des foules adorer Clouzot,

Cayatte 1 2 , Spaak, et tous nos penseurs filmants.

Mon contrat avec Mermoud m’obligeait à assurer les frais de

reproduction des clichés des Bains de mer. Tout en prenant

spontanément un tiers à la charge de La Guilde, il m’a tout de même

présenté, hier, une douloureuse de 2 500 FS, ce qui est colossal. Je ne

le regrette pas, parce que je n’en faisais pas une question d’argent, parce qu’il est honnête et que je sais ne pas être exploité, parce que le

livre est réussi, mais néanmoins… Surtout n’en soufflez pas un mot,

ni à Mme Herter, ni à personne. Je vous le dis pour que vous soyiez au

courant, voilà tout.

Vous avez absolument raison, dans votre lettre de ce jour ;

interdire le divorce, c’est permettre la plus longue des tortures ; et

l’euthanasie doit être permise aussi. Sinon, pourquoi le chloroforme ?

Niehans me dit : « Ne venez pas me voir trop tard. » Et il ajoute :

« Quand un patient m’arrive, qui ne sait plus retrouver le numéro de

sa maison, je ne peux plus rien pour lui. »

 

Votre

PM.

 

P.-S. J’ai vu deux films d’horreur, 3 Plein Soleil et Psycho  : le Grand

Guignol pour 100 millions d’auditeurs. Dans Psycho on voit, pendant

10 minutes, un sadique assassin laver le sang dans une salle de bains.

J’aimerais mieux voir manger les chrétiens, au moins ça faisait plaisir

au lion.

 

1. Voir n. 2, p. 773.

2. Charles Spaak (1903-1975), scénariste et cinéaste belge.

3. Film de René Clément, adapté du livre de Patricia Highsmith, tourné en 1960, avec, dans les rôles principaux, Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet et Elvire Popesco.

 

775 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

21 novembre 1960

 

Cher ami,

Dans un livre que chérit Camille, il y a un chapitre sur le médecin,

votre voisin, qui vous a inoculé de la brebis. Chapitre alléchant. Je vois

qu’il a soigné le pape.

A. B. ([…]) a, comme femme, la peste. Il va peut-être s’en défaire.

La « famille » c’est très bien, quand ce n’est pas la peste et la

perdition des enfants. Il a une fille (et un garçon), laquelle en sort

hébétée ; une tourte, et, de plus, fêlée. Il l’envoie en Amérique, chez

des amis psychiatres qui (ou dont la femme) dirigent je ne sais quelle

école, où l’on prend la fille au pair (elle a 18 ans). Après trois mois,

ces gens la réexpédient en France. Il n’y avait qu’à dire : votre fille est

une tourte, reprenez-la. Non, on envoie une dissertation sur son cas.

Un ramas de Freud et des principes à la mode ; un enfantillage de

choses apprises qu’ils récitent. Peuple d’une extrême puérilité.

J’ai deux ennemis intellectuels : Freud et Sartre.

Pour Freud, je vous en ai dit un mot. J’y reviens. « Complexes »,

tant que l’on voudra. Il s’est égaré dans les origines. Elles sont

diffuses. Toute la vie (et non pas le berceau) il y a une part, sans

compter les ancêtres.

Voilà une « psychanalyse », à ma façon, de Camille. C’est une

femme qui a peur. La première fois que Muller a vu Camille, il y a

40 ans, il m’a dit : « C’est une femme qui a peur. » Vue prophétique.

Mais il ne faut pas en chercher la cause dans le biberon. La cause,

c’est la vie à la campagne, isolée, dans la plus douce des familles ; une

longue claustration, ancestrale, des aïeux, à la campagne ; la peur,

très tôt, vers 15 ans, peur des hommes, qui veulent l’épouser, qui la

regardent trop ; elle est très belle. Puis à 25 ans, projetée dans Paris,

dans le monde de Chardonne, le plus évolué, qui lui est le plus

étranger, le plus incompréhensible (le « péché » partout), un

Chardonne qui a 40 ans. La peur : peur de parler, de dire ce que l’on

pense, ce que l’on ressent ; de donner un conseil ; tout garder pour soi, par crainte, etc… Le contraire de moi. Peur du mari, surtout, ce

qui n’empêche pas de le maltraiter.

Soyons juste. Josette est étrangère à sa « publicité », et elle en

souffre sincèrement. Son avocat lui a conseillé de partir. Je ne sais où

elle va se cacher avec Innano. Elle a dû la retirer de l’école. L’avocat

redoute, avec raison, une nouvelle affaire Peugeot (rapt). D’ailleurs

presque tout est faux. Elle est en fort bons termes avec la famille

Solvay. Son cousin Solvay voudrait l’épouser. Si elle devait se marier,

voilà le seul prétendant sérieux. Mais je doute fort qu’elle se marie

jamais. La nouvelle (mariage Broglie) que Paris-France a donnée (est-

ce bien le titre du journal ?) est la plus ridicule qui soit, pour qui est

le moins du monde au courant. À coup sûr, cela ne vient pas de

Josette.

Et juste pour de Gaulle. Il a perdu la France. En ses premières

années folles, il y a mis le feu, pour un siècle. Cela va couver, avec des

réveils, comme le feu dans les landes que l’on ne peut éteindre.

À présent, il fait ce qu’il peut, en sens contraire. Son plan pour

l’Algérie me semble sage. Mais il échouera sans doute. Depuis quinze

jours, je crois voir pourquoi. Je ne crains pas une révolte de l’armée,

ni les paras à Paris, ni un coup d’État. Simplement le refus, l’inertie

des « durs ». On refusera d’exécuter les ordres. « On », c’est-à-dire

beaucoup de monde en Algérie.

La France connaîtra un régime d’autorité plus tard.

Paradoxalement, il ne viendra pas de l’armée, ni de la droite. Il

viendra de l’extrême gauche.

Mermoud est honnête, sans aucun doute. Un peu rusé, il faut

ajouter tout de suite. Il tire à lui ce qu’il peut. Sans insister, vous

pourriez dire quelque chose, gentiment : « Cela me paraît gros. Vous

avez bien réfléchi. » Un mot, souvent cela suffit. Il peut faire un

rabais, sur-le-champ. Sinon, c’est qu’il aura de bonnes raisons.

Le Paris-Presse est assez diabolique pour happer leurs informations.

C’est vrai que j’ai perdu mon portefeuille avec 30 mille francs. J’ai dû

le dire, à qui ? où ? Je trouve l’information trois jours après dans Paris-

Presse 1 , et puis celle qui est plus bas. Qui ? Démeron, bien sûr. Mais où

a-t-il pris la nouvelle ?

J’aurais pu leur fournir mieux : cet œil constant de la Providence

sur moi. Trois jours après cet événement (alors ignoré) je suis appelé

à la Radio. On me demande de lire des textes de moi, pendant une

demi-heure. Textes choisis et lus par moi, en prévision de ma mort,

sans doute. Et on me remet quoi ? Exactement 30 mille francs.

Je leur ai dit : « À présent, c’est fini ; plus jamais de radio ; jamais

de télévision. Je considère cela contraire à ma dignité. »

 

Votre

JC.

 

1. Sous le titre « À leur bon cœur », Paris-Presse du 17 novembre 1960 révélait que Jacques Chardonne avait perdu son portefeuille et que ses amis se cotisaient pour en remplacer le contenu. Michel Déon, le premier, avait envoyé au journal un chèque de 1NF.

 

776 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

22 novembre 1960

 

Cher « partenaire » !

 

Les paradis se détériorent très vite, comme je dis dans Bains de mer.

Encore deux exemples : un bac transportant 70 voitures vient d’être,

cet automne, installé entre l’Italie du Sud et Corfou. Un de mes

cousins en arrive : « L’île est perdue, dit-il, ce n’est pas 70 voitures,

c’est 700 par voyage, qu’il eût fallu prévoir. Le Club Méditerranée installe partout des campings. » Notre Mme Herter croyait avoir

découvert, entre la Corse et la Sardaigne, un petit archipel ignoré, les

ilôts San Mayharita ; elle a été y passer ses vacances. « Il n’y avait

qu’une seule pinède, dit-elle, le Club Méditerranée y est installé. » Ce

club, monté par des gens intelligents et connaissant la nature à fond,

est bon marché et efficace ; je l’ai vu opérer à Tanger, où il avait loué,

pour ses tentes, la ravissante villa Harris sur la plage ; 300 NF pour un

mois ! Des cars ramassaient les baigneurs place de la Concorde et les

déposaient, sous 50˚ de soleil, à Algésiras. Voilà le monde de demain,

sauf que ce sera le contraire, les Zoulous venant se baigner dans la

Seine et les Samoyèdes en votre Charente.

Heureusement que les Yankees vont être privés de dollars, pour

commencer.

La maison près de Malaga est trouvée ; je la loue pour 3 mois.

Tachez d’avoir des Paris-Madrid par Caracalla, il y aura une chambre

pour vous ; vous serez même mieux qu’à Menton.

Très content pour Arland qu’il ait eu un prix 1. Mais encore un

Goncourt politique ! Je ne connais pas le livre, mais je le devine. Ne

pouvant être des écrivains, ils sont un jury de politiciens qui,

d’ailleurs, fait la politique de la veille. C’était évidemment Henri

Thomas l’homme à couronner.

Quelle étrange révolution : les ministres des Finances yankees

venant demander à l’Allemagne aide économique et protection

financière ! Quand on pense à l’état de l’Allemagne écrasée, en 44, et

de la puissance immense des USA alors seuls vainqueurs, seuls

possesseurs de la bombe ! Et seize ans après, l’Allemagne triomphant

par ses seules vertus, les USA mi-ruinés, encerclés, de Cuba à Panamá,

traqués chez eux. Nous en sommes à l’Histoire, non plus seulement

accélérée, mais démente !

Je lisais, ces jours-ci, différentes vies d’Elizabeth d’Autriche 2. J’ai

noté deux choses terribles, qui passent inaperçues dans ses

biographies : l’une c’est que cette impératrice romantique, qui a

toujours vécu dans l’idolâtrie de son corps et de son âme, qui a

toujours voulu une fin sublime, tombe sous les coups de l’Italien

Luccheni 3 qui, après avoir attendu plusieurs jours le duc d’Orléans

pour le tuer et accomplir un haut fait anarchiste, interrogé, plus tard,

sur les motifs qui l’avaient fait assassiner l’impératrice, répond : « Je

l’ai tuée, faute de mieux ! » L’autre fait, c’est la lutte de toute une vie

de cette révoltée contre les usages, le cérémonial espagnol de la Cour,

sa volonté d’être un jour enterrée à Corfou, île symbolique de ses

fuites et de son triomphe sur le Protocole. Or, ses dernières volontés

ne sont pas obéies ; on la dépèce suivant la tradition : le corps à la

crypte des Capucins, le cœur aux Augustins, les viscères à la

cathédrale Saint-Étienne. Donc, dans cette longue lutte

d’affranchissement, c’est le Protocole qui aura le dessus ! C’est un

drame élisabéthain.

 

À vous, fidèlement,

P. Morand

 

1. Marcel Arland avait obtenu le grand prix national des Lettres pour Je vous écris, Éd. Grasset, 1960.

2. Élisabeth de Wittelsbach (1837-1898), impératrice d’Autriche.

3. Anarchiste italien qui avait assassiné l’impératrice d’Autriche à Genève en 1898.

 

777 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 23 novembre 1960

Cher ami

Où en est le dernier livre de vous, annoncé il y a un mois, et que je

n’ai pas ? N’était-ce qu’une réédition ? Ici, personne ne me tient au

courant. Vous ne faites pas, comme disent les dames dans les

cocktails, « gémir les presses ». Mauriac les fait gémir deux fois, à

Malagar avec son raisin, et dans les journaux, bien que les rotatives

ronronnent, sans gémir. Pourquoi son flot de mots ? Pour ne pas être

oublié ? Ainsi Shéhérazade ; le sultan tue ses femmes d’une nuit,

après usage ; aussi Shéhérazade, pour ne pas être occise, imagine-t-

elle d’enfiler une histoire après l’autre ; Mauriac est une autre

Shéhérazade : il parle, parle, sans jamais déparler, pour ne pas être

étouffé par le silence, pire que la mort quand on se nourrit des feux

de la rampe.

Je suis comme vous, Gide écrivain ne m’intéresse guère et n’a

jamais d’influence sur moi (tout ce panthéisme des Nourritures, je le

rencontrais déjà dans Walt Withman 1 et dans Nietzsche), mais je

trouve l’étude de Delay fort curieuse parce qu’elle va au fond de ce

personnage à double fond, et parce qu’elle traite le vrai roman, celui

que Gide n’osa jamais aborder, la destruction des deux femmes qui

l’aiment — sa mère et sa femme — par lui-même et par son vice, qui

sortent l’un et l’autre triomphants de l’épreuve.

Quelle vengeance (pour une fois !) de l’homme sur la femme ;

sans doute parce que ce n’est pas un homme, mais comme il le dit,

parce qu’il est resté « un petit garçon qui n’a pas grandi ». Il ressort

de 2 Num… qu’il a tué à long feu sa femme, qui ne voulant pas

l’épouser lui a cédé par faiblesse et qui, après s’être résignée à ne pas

être possédée, n’a pu survivre à la trahison tardive, mais suprême,

celle d’être trompée avec une autre femme. Il ressort aussi nettement,

du livre de Delay, que Gide a tué sa mère, se vengeant

inconsciemment des tortures que, par rigorisme puritain, elle lui avait infligées jusqu’à la trentaine : les lettres parfaitement grossières qu’il

lui écrit d’Algérie, ses relations ouvertes avec les deux plus célèbres

tantes de l’époque, Wilde et Douglas, les scènes qu’il fait, par lettres, à

sa mère, parce qu’elle ne veut pas qu’il ramène en Normandie un

petit Arabe, auraient ouvert les yeux à la personne la plus aveugle. La

mère a soudain compris que son fils était pédéraste et, avec son sens

protestant du scrupule, compris que c’était elle qui en avait fait ce

qu’il était : d’où l’attaque d’apoplexie.

Quant à Mme André Gide, elle a ce mot sublime, pour résister aux

instances de son futur mari : « Je n’ai pas peur de la mort, mais j’ai

peur du mariage. »

C’est affreux de vieillir, mais c’est non moins affreux de ne pas

vieillir. Il m’arrive de sentir souvent, comme Gide, que ma jeunesse

n’est pas terminée ; en sera-t-il ainsi jusqu’à la fin ? Se dit-on :

« Quoi ? C’est déjà fini ? Mais ce n’est même pas commencé ! Je

meurs à la fleur de l’âge ! Arrêtez ! Attendez ! »

Je crois qu’il n’y a que les gens très sages, très misérables ou très

souffrants pour s’écrier : « Ouf ! C’est fini ! » Mais on ne peut pas tout

avoir, « avoir son gâteau et le manger », comme disent les Anglais.

Pourquoi suspense en anglais, quand nous avons le suspens  ?

Mallarmé emploie souvent le mot, qui, en tout cas, vaut bien le

retardierensmoment goethéen.

Mes pensées affectueuses à Camille.

 

Tout à vous,

PM.

 

1. Walt Whitman (1819-1892), poète et journaliste américain.

2. Allusion au livre de Gide Numquid et tu… ?, Éd. de la Pléiade, 1926.

778 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

24 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Nous pensons avec reconnaissance à ces chambres qui nous sont

offertes à Malaga, mais elles resteront à l’état de rêve. Nous sommes

trop vieux pour les déplacements. C’est la tête qui suit mal. Il faut

penser à des choses qui ne sont pas coutumières. Déjà je perds ce qui

est sur ma table (jamais vos lettres) ; souvent, une page que je suis en

train d’écrire ; c’est le pire ; on pense au diable. Menton, c’est autre

chose. C’est facile. Cela nous suffira. L’hôtel sera vide. Il s’agit surtout

que Camille se repose. J’irai lire les journaux au Casino.

Les endroits bondés, même les ilôts que Herter croit découvrir,

c’est le mois d’août. C’est peuplé de malheureux qui doivent rentrer

fin septembre.

Robert de Saint-Jean vient de quitter Plon, à son tour. Le plus

grave, c’est qu’il le fait savoir (journal). Quelque chose ne va pas bien

là-dedans.

Je sais déjà que Marcel Arland a été sensible à un mot de vous. De

Vevey, vous êtes prompt pour les félicitations.

Le livre de Delay doit être très intéressant et vrai. Il convenait à

Delay ; Gide était fait pour lui. Ce que je lui demande, c’est de ne pas

étendre cela à tous.

Vieillir, sans perdre la vue comme Henri Fauconnier (il m’écrit —

trois lignes — « je ne connaissais pas l’ennui » ), sans les tortures du

cancer, on est dans le lot des bienheureux. Et sans doute on ne s’en

aperçoit pas. Vous serez longtemps presque le même. Peut-être est-on

davantage soi, et c’est tout. Je suis de l’espèce écrivain couveuse. C’est

inouï (sans difficultés pour écrire) le temps que je peux passer à réfléchir sur une phrase. Je publierai en 1963 un livre que j’aurai

couvé plus de six ans (la suite de La Fenêtre) et qui n’aura que 250

pages, et peut-être j’attendrai 64. On a annoncé de moi un roman.

Erreur, vous le pensez bien. En février, Albin Michel publiera Femmes,

contes choisis et quelques images. Cela n’est pas offert comme inédit.

Deux seulement. Des nouvelles que l’on connaît peu, beaucoup

remaniées. Elles sont bien.

Mauriac écrit sur ses genoux. Sa plume galope davantage ; il est

un peu plus lui-même. Au fond, c’était un bon journaliste.

Pour vous ce sera plus délicat. Vous étiez plusieurs hommes à la

fois. Tous ne seront pas faits pour le grand âge. Il y aura des cris.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Demandez à voir l’admirable Rome, par Ingres, que publie

Mermoud 1.

 

1. Hans Naef, Rome vue par Ingres, Éd. la Guilde du Livre, 1960.

 

779 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 25 novembre 1960

Cher ami,

 

Cet après-midi, j’ai été à Cointrin chercher Hélène, qui a fait un

voyage excellent. Elle a retrouvé, après 16 ans, les siens, avec les

transports que vous imaginez ; ses 4 petits neveux et nièces, de 14 à

18 ans, n’avaient jamais vu l’Occident ; ce qui les a le plus ravi, c’est de sonner, à l’hôtel, et de voir arriver le petit déjeuner ; et aussi de

voir dans les vitrines des objets qu’on peut emporter. Ceci dit, mon

neveu a été torturé, interrogé 75 heures de suite, avec piqûres quand

il s’évanouissait, fausses nouvelles (« votre femme a été arrêtée »), ce

qui voulait dire qu’il ne reverrait plus ses enfants ; car, quand les 2

parents directs sont en prison, les enfants, automatiquement,

deviennent pupilles de la nation.

Ce qui les indigne le plus, c’est la presse bourgeoise occidentale,

présentant partout l’autre côté du rideau de fer et l’URSS comme des

pays à vie normale.

En Roumanie, les Russes sont haïs ; si on joue un air russe dans un

endroit public, on s’en va ; comme en Lombardie, du temps de

Metternich, quand la société était convoquée à la Scala, elle mettait

des gants noirs ou donnait les loges à ses larbins.

À Moscou, il y a eu du tirage entre Chinois et Russes, raconte-t-on

à Athènes. On y dit aussi que l’aviateur yankee de l’U 32 a été payé

par les Russes pour atterrir sans dommage, avec son appareil intact.

Gaulle n’arrivera à rien avec ses projets de partage de l’Algérie ; le

GPRA veut un Maghreb uni, de Tanger aux îles de la Sonde. Il ne va

jamais accepter un corridor saharien, ou un État kabyle, ou un

mandat français en Oranie ou au Sahara. Il ne fallait pas, de 1941 à

1944, se promener dans l’Empire en promettant à des noirs et à des

Arabes, qui n’en avaient cure, une liberté qui les abasourdit, en leur

expliquant que les Vichyssois étaient des traîtres. Eux ont compris que

tous les blancs étaient des jean-foutre, non seulement les Vichyssois, mais

les gaullistes et tous les Français. Même chose pour l’Indochine :

quand on sème la haine, on ne récoltera pas l’amour.

J’ai grand-hâte de vous revoir.

 

Votre

PM.

780 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

26 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Pendant que vous me parliez de Mauriac, et de sa vieillesse

conteuse, il vous répondait et s’en expliquait dans 1 Le Figaro littéraire

de cette semaine. Il disait qu’il est parvenu à ce grade où l’on relègue

les auteurs dans une vitrine. Mais il ne veut pas rester dans cette

honorable prison. Il veut se mêler à la mêlée du jour, à l’éphémère

dont il fait encore partie, sachant qu’il est devenu journaliste. Nous

pouvons ajouter : c’est bien cela que vous avez toujours été ; il vous

manquait seulement (comme il me l’a dit souvent jadis) une

« tribune ». Pour ma part, je me trouve bien dans ma vitrine. Je

préfère trois personnes qui viennent m’y voir, à la foule, s’il faut

courir après.

Votre lettre. C’est bien terrible tout ce que vous me dites sur la

Roumanie, et votre femme a dû avoir des émotions. L’Occident

préfère se voiler la face et se boucher les oreilles. Vous connaissez

l’idée de Cioran : l’Allemagne va s’amollir et ne sera plus

l’Allemagne. Ce sera des Balkans que viendra l’explosion. Ils

régneront sur l’Europe, États vierges. En tout cas, à cause d’eux, et

des ces « arriérés » épineux qu’elle a voulu comme protection, la

Russie hésitera avant de s’étaler sur le continent. Reste la Chine.

Bernard Frank ayant écrit des choses gentilles (du moins autant

que cela lui est possible) sur Kléber Haedens, je me suis réconcilié

avec lui. D’ailleurs, il avait fait des excuses. Il avait comme vice d’être buveur de whisky désordonné ; il en a un nouveau : il est joueur. Il

compte sur la société pour l’entretenir.

 

Votre

JC.

 

P.-S. J’étais obligé de me réconcilier avec B. Frank (je le préfère

d’ailleurs). Personne n’aurait accepté la lettre que je lui ai écrite.

Qu’il y ait répondu par quelques lignes imprimées, qui sont un éloge

(l’éloge lui est impossible) cela me confond.

Reste que c’est un monstre. Pas absolument mal élevé,

extérieurement ; moins que les autres, peut-être. Il l’est dans l’amour

de soi ; seul il existe à ses yeux. Il admet deux écrivains : vous et moi

(Sartre aussi). C’est strictement tout. Quant à sa propre

« génération », il n’admet même pas qu’elle existe, sans exception.

Dès qu’il n’est plus question de lui-même dans la conversation, il est

ailleurs.

Marie-Odette l’accompagnait, l’observant avec une sorte

d’horreur ; disons [de] continuelle réprobation. Elle a été très malade

(opération), ne semble plus boire. Joues un peu grosses. Très

mignonne. Elle semble repliée dans la solitude familiale, pas gaie. Je

ne vois pas l’avenir pour elle.

La société se défait et se reconstitue constamment. Donc, on a

toujours dit la même chose, mais qui ne s’applique pas à des choses

semblables. Nuance. Les « embarras de Paris » ne sont pas les mêmes,

jadis et aujourd’hui. Ni la guerre qui peut venir.

Pris bonne note de vos vues sur le dollar.

 

1. François Mauriac, « La vitrine », Le Figaro littéraire, 26 novembre 1960, p. 1.

781 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 28 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Cela me fait tout drôle d’écrire de si près, le téléphone à côté.

Samedi, nous serons à Rambouillet. Mais avant le 8, il faudra bien

trouver un jour, pour calmer mon impatience. D’ici là, je me jette

dans Paris, et dans son enfer de complications. Comment trouve-t-on

le temps de s’amuser ici ? Je ne sais plus faire deux choses à la fois.

C’est par ce manque de naturel, et parce que tout y est à double sens,

que Paris est si fatigant. Le Chevalier de Gramont 1 disait des yeux des

Parisiennes « qu’ils ont toujours l’air de faire quelque chose de plus

que de vous regarder » ; c’est vrai aussi de tout, ici, de ce que vous

disent les gens et de ce qu’ils font ; ils ont l’air de fonctionnaires et ils

font des complots ; de soldats et ils sont des politiciens ; d’hommes de

science et ils sont des académiciens ; d’amantes et elles sont des

poètes, etc…

Je croyais que le testament de Maurice Solvay devait être très

simple (m’avait dit, jadis, Josette) et qu’elle héritait de tout ; mais ces

grandes successions ne sont jamais simples. On louait, devant

Bismark, l’unité et la haute moralité des gens d’une grande famille :

« Les avez-vous vus hériter ? » demande le chancelier. En tout cas,

J. Albert me dit que personne n’a cru à son démenti et qu’à Paris on

est persuadé qu’il épousera Josette. « Jamais je n’ai été aussi invité »,

dit-il.

 

Votre fidèle,

PM.

P.-S. Puis-je vous demander le nom et l’adresse de la personne que

je devais voir à Londres pour mon livre. Je pense y partir le

8 décembre. Pardon et merci encore.

 

1. Philibert de Gramont (1621-1707), aristocrate dont les Mémoires ont été écrites par Antoine Hamilton.

 

782 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 29 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Tous ces jeunes Roumains qui veulent conquérir Paris sont, à les

entendre, des victimes des Allemands. Cela a commencé avec

Gheorghiu 1, jusqu’au jour où son préfacier Gabriel Marcel, après

l’avoir loué, a battu en retraite, Gheorghiu ayant été chef de je ne sais

quel cabinet sous Antonescu 2 3 ou Carol. Cela continua avec Ionesco,

farouche antifasciste (le Rhinocéros, etc…), ce même Ionesco que j’ai

connu, en 43, sous le ministre Miott, attaché ou sous-attaché culturel

à Vichy. Enfin, hier c’est Horia 4, le dernier prix Goncourt, que ses

compatriotes accusent d’avoir été, non une victime, mais un

bénéficiaire de l’occupation allemande. Ce qui nous rappelle

Malaparte 5, soi-disant torturé et exilé par Mussolini, alors qu’il était

correspondant de guerre en Russie auprès du grand état-major

allemand.

La dévaluation certaine du dollar va amener, je pense, plus que

des remous, une véritable révolution monétaire. Les Américains vont

défendre désespérément leur monnaie, allant jusqu’au contrôle des

changes. Le feu rouge premier sera sans doute l’embargo sur l’or,

 

É É c’est-à-dire que l’État yankee ne vendra plus aux banques d’État

étrangères de l’or à 35 dollars l’once. Il n’y aura donc plus que le

marché libre de l’or, à Londres, au Metal Exchange, à plusieurs

dollars au-dessus des cours actuels.

On dit autour de moi que Gaulle aura 70 % de majorité au

referendum-plébiscite. Que les gaullistes sont furieux, Debré en tête.

Pourquoi ne s’en va-t-il pas, puisque le principe n˚ 1 de la Résistance

fut, dès le début, que la conscience passe avant la discipline ?

L’Angleterre va émettre une monnaie en plastique ; nous voici

loin du souvenir victorien ! Le sterling-plastique !

L’Orient-Express ne payant plus vient d’être supprimé ; il s’est

brisé contre le rideau de fer, ce vieil et noble train qui datait de 1883.

On montait dans son wagon et on débarquait, 4 jours plus tard, à la

Corne d’Or ; cela reliait les deux Byzances, Paris et Stambul (voir

Ouvert la nuit) ; on emportait mille livres, du champagne et on

achetait le caviar en route. Un jour, j’avais mis mon caviar — un kilo

Continuer : partie 11 sur 11