Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 12 sur 17 · partie 9/11

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Correspondance

1960. Lettres 590 à 800

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

Présentement il s’agit de vous. Voici les questions que je me pose.

Inutile, sans doute, de les poser à vous. Vous-même, vous n’y voyez pas

clair.

C’est par hasard que j’entends parler de vos deux pages dans

L’Action. Assez difficilement, je me procure la revue. Vous pouviez

m’écrire : « Procurez-vous L’Action, telle adresse. Vous lirez deux

pages de moi qui sont bonnes. » Non, silence. Que peut-il signifier ? Il

faudrait une radio.

Modestie ? Qu’est-ce que la modestie ? Jamais sincère. Peur d’être

lu ? Ou bien, et ce serait plus grave, n’avez-vous aucune idée de ce

que vous écrivez, écrivant vite, beaucoup trop doué ? Ne savez-vous

pas que ces pages (comme Vienne tout récent) sont extraordinaires.

On n’a jamais écrit de la sorte, ni vous-même peut-être. À entendre

Caracalla, quelque chose de ce genre ( La Crète) viendra s’y ajouter

bientôt. C’est de l’ordre des merveilles de la nature, les beaux

coquillages, les oiseaux multicolores, les poissons-bijoux, le Niagara.

Que vous ne le soupçonniez pas, cela ne m’entre pas dans la tête.

Alors, votre modestie est un vice. En avez-vous parlé au médecin ?

Ce genre-là n’est pas tellement pour les femmes. Je peux vous dire

que Camille est absolument de mon avis. Et puis vous écrivez Fouquet

en un instant.

En tout cas, ces textes courts, presque impromptus, je suppose que

vous les déposez dans un carton, où vous les retrouverez. Magnifique

photo.

Dans « l’opinion publique », ça va très mal pour de Gaulle.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Je suis heureux que votre femme, bon juge, éprouve quelque

froideur à l’égard de Saint-John Perse 1. Pour ma part, je suis de glace.

Est-ce que ce nom : baronne de Cholley 2 (pas sûr de

l’orthographe), qui habite Fribourg, vous dit quelque chose ? Cela

m’intéresserait. Elle est française, mais son mari est suisse. Je ne savais

pas qu’il y avait des barons suisses. Elle doit avoir une certaine surface

à Fribourg. Elle en a par ce bien.

 

1. Voir lettre de Paul Morand du 9 septembre 1960.

2. Voir lettre de Jacques Chardonne du 19 septembre 1960.

 

747 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 19 [octobre 1] 1960

Cher ami,

 

C’est trop d’honneur, cette lettre d’avant-hier, pour un petit

article de rien ! Il est toujours facile d’écrire trois pages. Vous ne

voulez tout de même pas que j’emplisse notre correspondance de ma

littérature, avec citations latines, comme les assommantes et célèbres

lettres de Voltaire que je relisais hier ? (Il y en a 7 000 !), à moins que

le choix de cet idiot de professeur de mon oncle, le vieux Fallex (j’ai

eu le fils, autre idiot, comme professeur d’histoire), que ce choix, dis-

je, ne soit fait à l’envers ; mais Voltaire écrit souvent, hélas, aussi des

lettres en vers, exécrables, ne cite que ses tragédies, ce qu’elles

seraient, ce qu’elles deviennent, etc… lesquelles sont illisibles. Ou

alors, il n’est question que de créances que ce vieil usurier n’arrive

pas à faire rentrer, ou de compliments absurdes à toutes les têtes

couronnées d’Europe, soit au roi de France.

Les réponses prudentes à Paris-Presse, des gens qui, instruits par les

exemples d’il y a 15 ans, ne veulent plus se compromettre, sont à

mourir de rire. Consulté, j’aurais ainsi répondu : « Le manifeste des

121 n’est qu’une des formes de l’objection de conscience, dont le

meilleur exemple nous a été, en juin 40, donné par la Résistance. »

Je vais me renseigner sur la baronne de Cholley.

Partant dans huit jours, je ne pourrais rapporter le médicament.

Camille s’est-elle rendu compte qu’il coûte 75 000 anciens francs

français ? J’attends sa confirmation.

J’ai fini ma préface à Bragelonne.

 

À vous,

PM.

 

1. Datée du mois de septembre par erreur. Nous avons rétabli la chronologie. Voir lettre de Morand du 1er novembre.

 

748 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

21 octobre 1960

 

Cher ami,

 

Content d’avoir des renseignements Cholley. Voici l’histoire. Elle a

fait partie, vers la fin, de l’étrange et intéressant « cercle » de l’Hôtel

d’Angleterre, où toute la France avait un représentant de marque.

Avant (je ne la connaissais pas) elle était assise, face à moi, dans la

salle à manger. De ma vie, je ne me souviens pas d’avoir été regardé

avec cette audace, de cette façon, par une dame de si bonne

apparence. De même, quand je la rencontrais. Si bien qu’à la fin, je

lui ai dit : « Vous me connaissez, peut-être ? » Tant de sourires et

d’appels s’adressaient à l’écrivain. Je le supposais, naturellement. Eh

bien, non. Elle ne connaissait pas l’écrivain. C’était l’homme. J’aurais

pu être flatté ; non, j’ai été vexé ; à ce point, que je me suis montré

très impoli. Après, il y a eu une espèce de réconciliation. Et puis elle

est partie. Une assez jolie femme.

Cocteau est un farceur. On ne joue plus L’Aigle.

Soyez fidèle à votre homéopathe, qui vous donne le bon régime.

« Changement d’air… Ne pas fumer… », oui, hélas !

Si, je garde Loti. Il n’y a que moi qui puisse en parler. Ce n’est pas

un écrivain. C’est un moment dans l’art (le grand art) de décrire. Peu

importe quoi. C’est la façon qui compte. Sa façon, qui n’était rien.

Je prendrai cela du côté de la Charente, de la « mélancolie ».

De Gaulle, quelle chute !

 

Votre

JC.

 

P.-S. La baronne de Cholley que nous avons vue ne paraissait pas

plus de 40 ans. Cela ne cadre pas tout à fait. Une brune, élégante, et

sobre dans les atours.

 

749 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 22 [octobre 1] 1960

Cher ami,

 

Comme j’aime tracer votre simple nom sur l’enveloppe, à l’âge où

l’on attend de tristes compensations chez les autres : « M. le Président

Chardonne, M. J. Chardonne, de l’Académie de Palavas-les-Flots… »

Rien que « Chardonne », tout nu, tout jeune, tout frais, devant

l’avenir et devant la littérature, musclé et intact ; c’est bien.

Vous avez vu les chiffres donnés avant-hier par Bonn : il reste en

Allemagne 1 600 000 Allemands non rapatriés, 90 000 demandes de

visas en instance. Malgré les « accords », les Moscovites, en août

dernier, en ont rendu 49 ! Et le monde regarde ça d’un œil sec, alors

qu’il crie et s’émeut parce qu’on a occis trois nègres ! Voilà le crime

capital, cardinal, de la race blanche, et la mort l’en punira, aussi bien

Slaves qu’Occidentaux. Et ce ne sera pas volé

Hier, à un petit cocktail à Lausanne, une dame : « Permettez que je

vous présente ma fille… La fille : Oh ! Monsieur, vos livres ont été tout

pour moi… J’adore Climats… Moi  : C’est écrit comme par un

cochon ! La fille  : Quant à votre Shelley… Moi  : Une ordure,

mademoiselle ! La fille : Oh ! Monsieur ! Est-ce possible ! Comme vous

êtes dur pour vos si grands livres ? Pourquoi… Maintenant expliquez-

moi tout, c’est si intéressant de voir un auteur. Moi  : D’abord parce

que ces livres-là sont nuls, en toute objectivité, zéro. Et ensuite parce

que je n’en suis pas l’auteur ».

L’Express de cette semaine est intéressant ; on y parle ouvertement

de complots. Le vrai danger serait une armée revenant d’Algérie,

après l’avoir perdue, dans la métropole.

Boisdeffre a fait un long et gentil article sur les Bains, dans Le

Journal de Genève d’aujourd’hui.

J’attends votre livre avec impatience. Nimier a ma préface à

Bragelonne 2 . Sa préface aux 3 Mousquetaires est exquise.

 

Votre ami,

PM.

 

1. Datée septembre par erreur.

2. Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, Librairie générale française, Le Livre de Poche, 1961. La préface de Roger Nimier se trouve aux pages 1-6.

 

750 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

22 octobre 1960

 

Cher ami,

Je ne sais plus ce que je vous ai écrit. Tête pleine de trous. C’est le

tabac, bien sûr. Tant pis. Je me suis déjà arrangé avec une tête vide ;

très peu de savoir, le redoutant. Pas d’encombrement. Voir très peu et

bien. Fabre-Luce est étouffé par tout ce qu’il touche, et voit, et sait. Je

le sens ces jours-ci. Ce que je lui écris (à propos de Nanterre)

l’intéresse. Il voudrait que j’en dise davantage. À peine a-t-il le temps

de poser une question, de lire la réponse. Il est appelé partout. Et il

n’est nulle part. Ces actifs de l’esprit ; ces rêveurs planant dans le vide

de leurs abstractions comme Sartre ; ces romanciers et leurs fariboles

sur « les mœurs », pures fantaisies ; et puis la farce des « enquêtes »,

des statistiques, voilà nos lumières sur « la société ». De la société où

nous sommes, on ne sait rien. De là, mon choc, au Condorcet de

Nanterre. Un professeur de première m’a demandé de venir parler

aux élèves (filles et garçons) du lycée Condorcet de Nanterre. C’était

avant-hier. Sujet : le luxe (le luxe, seule dignité d’une société. Le

premier des luxes : la liberté de l’esprit ; et puis la prose française ; et

puis bien d’autres). Longtemps après, j’ai été interrogé par ces jeunes

gens, et puis énormément applaudi.

J’ai vu une jeunesse sérieuse. Pas une question (que l’on m’ait

posée) sotte. Des professeurs bien, tous socialistes et deux

communistes. J’ai lu la revue rédigée par ces filles et ces garçons. Ils

écrivent mieux que Malraux et Picon. Je me suis beaucoup instruit.

Nanterre ? Atroce paysage, avec lycée neuf au milieu d’une

débâcle de choses. Un agglomérat de dix mille Arabes. On distribue

des bourses aux meilleurs de ces Arabes ; on tâche de les instruire ;

on leur donne des livres, des vêtements. Aussitôt, ils revendent tout.

Finalement, on les a tous renvoyés. Les Arabes, c’est une peste. Leçon

qui n’a pas été perdue pour les socialistes. Ils ne croient plus à

l’homme planétaire.

Vu, en matinée, la pièce de Marceau 1. Je partais, après le premier

acte d’une pièce de Giraudoux : trop de parfum. Je serais parti plus

tôt, à la pièce de Marceau : cela sentait trop mauvais. L’horrible, le

noir, l’étalage du pessimisme, cela peut passer, si on a du génie. Je

n’ai vu dans ce portrait de Néron et de sa mère que la bassesse

foncière et la vulgarité de l’auteur. La salle m’a parue consternée.

Il me semble que ce que j’ai vu de mieux au théâtre, dans ma vie,

c’est le théâtre Antoine.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Une question que l’on m’a posée à Nanterre 2 : pourquoi

écrivez-vous ? J’ai répondu : parce que j’écris bien.

Vos lettres 19 et 22. Cette phrase : « C’est trop d’honneur pour un

petit article de rien… et toujours facile d’écrire trois pages… » Mes

questions, le problème, restent entiers. C’est sérieux. Vous ne voulez

pas vous connaître, ni même vous voir. Profondément troublant.

Il y a un bon vent pour Fouquet. Avant de partir, il agite

l’atmosphère. Kléber m’a écrit ce matin : « Colbert et Louis XIV sont

menacés, et peut-être même d’Artagnan. Ce sera encore une fois

étonnant. »

Camille renonce, bien sûr, au coûteux (et sans doute vain)

remède suisse.

Que faire de l’armée ? C’est bien le problème.

Je déjeune vendredi avec Nimier. Je ne l’ai pas vu depuis six mois.

Superbe photo (le couple). Un doute : est-ce d’aujourd’hui ou

bien il y a quinze ans, ou vingt ? Tout est possible. Camille, appelée en

consultation, n’a pu me répondre. S’il y a un recueil, plus tard, de vos

images, on se dira : qui était cet homme ? On répondra : la joie. Mais, dans mon livre, j’apporterai quelques rectifications. Bronches : cela va

mieux.

 

1. La Mort de Néron.

2. Jacques Chardonne avait parlé devant le Club des lettres du lycée Condorcet. Deux élèves de première, Jacques Commissaire et Pierre Corbie, en rendront compte, sous le titre « Chardonne à Nanterre », Les Cahiers des Saisons, printemps 1960, p. 461-463.

 

751 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

1

Vevey, 23 [octobre ] 1960

 

Cher ami,

 

Je pense arriver vendredi à Paris et être aux Hayes samedi. J’ai

sous mes fenêtres l’annuel cirque Knie, de sorte que je suis réveillé

par le barrissement des éléphants, tout étonné d’être à l’unisson du

grognement des ours polaires ; les pumas d’Amérique, les bêlements

des chiens tibétains font le reste ; la girafe passe le cou au-dessus de

mon balcon, c’est ravissant.

À mesure que Voltaire vieillit, sa correspondance devient

meilleure. Il est d’une courtoisie parfaite et son usage des Cours, sans

défaut. Il n’y a plus que Cocteau pour être, de nos jours, aussi bien

élevé. « Ayant fui Paris, écrit-il, cette tempête continuelle, ce roulis de

visites, je rentre à Ferney enterrer cette dissipation. » Et moi, je vais

faire le contraire. La Suisse, comme la maladie, a ce grand avantage

de délivrer de la société. Cependant celle que j’avais hier soir à dîner

était charmante : Louis Malle et son équipe, venus dîner à la maison.

J’ai amené Chaplin voir le film Zazie, hommage d’un garçon de 26 ans

à ses grand-pères cinématographiques, Méliès 2 3 , L’Arroseur arrosé 1900,

et Chaplin 1910. Chaplin a fait à Malle un accueil touchant.

Josette m’a téléphoné hier soir ; elle n’a pu se supporter dans sa

clinique et est chez elle, à Mougins. Mes respects et amitiés à Camille ;

nous pensons bien à elle.

 

Votre

PM.

 

1. Datée septembre par erreur.

2. Georges Méliès (1861-1938), scénariste et réalisateur.

3. Film de Louis Lumière (1864-1938) projeté en 1895.

 

752 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

1

Vevey, 26 [octobre ] 1960

Cher Chardonne,

L’or n’est qu’une chimère ; et le dollar donc ! Les banques d’État

des divers pays peuvent, disent les journaux, acheter de l’or aux USA,

ad libitum, pour 35 dollars l’once. Elles peuvent le revendre librement

à Londres, au Metal Exchange, au cours libre, aujourd’hui, à 38 et

40 dollars l’once. Dans ces conditions, on comprend mal pourquoi

elles ne vident pas le Fort Knox dans la journée, puisque, sans risque,

elles peuvent gagner de 3 à 5 dollars ? Sans doute parce que n’étant

que vendeurs, elles ne trouveraient plus d’acheteurs et que l’or

baisserait ?

Joli article de Nimier sur l’amour, dans Arts, où vous êtes cité

comme un des partisans de « la charrue tirée à deux ».

Que faut-il lire d’H. Thomas 2, que vos jeunes amis font surgir,

après Kern 3 ? Je n’avais pas adoré Le Clown ; de Thomas, je ne connais

que les traductions, excellentes, de Jünger 4 5 , et La Nuit de Londres.

De Loti, j’aime les descriptions, le désert, les paysages, très fins ;

rien d’autre.

J’ai envoyé à M. Arland les premiers chapitres de Fouquet  ; je

donnerai les derniers, plus Alexandre Dumas, à La Revue de Paris.

Reçu d’Athènes une lettre assez intéressante : la nervosité de

Khrouchtchev, à New York, viendrait d’ennuis intérieurs, surtout

financiers ; la guerre froide le ruine ; il a une peur panique de la

guerre (la Chine à Formose).

Voilà Léger 6 pourvu du Nobel, qu’il attendait depuis 3 ans. C’est

très mérité. Je craignais un barrage de Debré, car Gaulle le détestait ;

à New York, à Washington, pendant la guerre, les gaullistes le

traitaient en pestiféré. « Vous osez vous montrer ici avec moi », dit

Léger à Aliki Weiller, en 43, qui l’avait invité à déjeuner dans un

grand restaurant.

 

PM.

 

P.-S. Je commence 7 Le Roi Saud, de B. Méchin qui me paraît plus

intéressant que son Printemps arabe. Partout ces dictateurs militaires

qui s’expliquent en discours, Zaïm à Damas, Nasser au Caire, Kassem 8

à Bagdad, Abou Nawar à Amman ; c’est la suite de Franco, Gaulle,

etc… Et tous, au nom de la défaite et d’une armée frustrée !

Merci de m’avoir fait envoyer Le Rapt de l’Europe de Diez. Comme

ces historiens et essayistes espagnols, depuis Ortega 9 10 , Madariaga,

Azorín 11, Unamuno, etc…, sont imprégnés de culture allemande,

chargés de mots indigestes, comme ils s’appliquent à penser lourd !

Très curieux votre lycée Condorcet !

1. Morand avait daté par erreur cette lettre du mois de septembre. Nous avons rétabli la chronologie.

2. Henri Thomas (1912-1993), romancier, essayiste et traducteur.

3. Alfred Kern avait publié Le Clown aux Éd. Gallimard en 1957.

4. Henri Thomas avait traduit Le Cœur aventureux (1938), Sur les falaises de marbre (1942) et Jeux africains (1944).

5. Éd. Gallimard, 1956.

6. On venait d’annoncer l’attribution du prix Nobel de littérature à Saint-John Perse, le 26 octobre 1960.

7. Jacques Benoist-Méchin, Le Roi Saud ou L’Orient à l’heure des relèves, Éd. Albin Michel, 1960.

8. Abd al-Karim Kassem (1914-1963), général et premier ministre irakien de juillet 1958 à février 1963.

9. José Ortega y Gasset (1883-1955).

10. Salvador de Madariaga (1886-1978).

11. José Martínez Ruiz, dit Azorín (1873-1967).

 

753 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

30 octobre 1960

Cher ami,

 

Je ne sais encore si j’adresserai cette lettre à Vevey ou à Paris.

C’est par erreur que Stock vous a envoyé Le Rapt de l’Europe. Je

l’avais demandé, en effet, puis j’ai changé d’avis. Ce n’est guère

lisible, en tout cas inutile.

Je n’ai rien lu d’Henri Thomas, et je ne lirai rien. C’est un homme

très estimable que je ne tiens pas à voir. Il revient d’Amérique, fatigué

du monde des richesses. Il est, je crois, le candidat de Dominique

Aury pour le Femina.

Déjeuner avec Nimier. Je l’ai trouvé bien. Mieux à l’aise dans la

vie. Il s’occupe vraiment de Gallimard. Et puis d’autres choses. Il peut

faire une bonne chronique. Ce n’est pas vraiment un écrivain, c’est

un personnage. Comme Cocteau est un personnage (de grand modèle) ; comme B. Constant l’était, etc… On ne sait pas si Nimier

est entré dans la littérature par Les Épées ou par une Jaguar. Excellent

déjeuner dans un petit restaurant, Le Paysan, rue de Tournon. Il a

fallu commencer par un verre de vin blanc et cassis. Cela doit être un

trait de Louise de Vilmorin. Il est toujours bien attaché à Blondin. Il

est capable d’amitié. Là, il ne se disperse pas.

Je vous envoie 1 L’Observateur de cette semaine. Le Frank est très

bon. Ce qui me concerne va m’obliger de me réconcilier avec lui. Je

dois dire : c’est profond. Il s’agit de son article sur Brice Parain 2. Mais

il faut lire (et, peut-être, surtout) « Un plan de dix ans 3 » (URSS).

Cela me paraît fait par un homme qui sait ce qu’il dit. C’est capital. Je

suis tout à fait de l’avis de Sauvy (« La grande faute 4 »), dernière

page.

Téléphone de M. Martin du Gard. Il compare le portrait qu’il a

fait de Vaudoyer, avec le Vaudoyer d’aujourd’hui. À présent, un

Vaudoyer aigre, détestant tout le monde, que l’on ne supporte plus.

Je lui dis : « C’est le résultat de la médecine qui conserve les

condamnés à mort. » Il me répond : « Vous ne seriez jamais ainsi. » Je

n’en sais rien. Je tâcherai de ne pas m’exposer à cette fausse survie. Il

semble croire que chez Vaudoyer, c’est le fond qui apparaît à présent.

Enfin, il regrette sa page.

Je n’ai lu de la Correspondance de Voltaire que quelques lettres.

Elles m’ont beaucoup plu, prises au hasard. D’où ma bonne opinion

de l’ensemble, que je conserve. Une façon de juger, en goûtant

seulement. Si quelques femmes m’ont plu, c’est ainsi.

 

Votre

JC.

 

1. Bernard Frank, « Ce bon Parain », France Observateur, 27 octobre 1960, p. 19.

2. Brice Parain (1897-1971), philosophe, essayiste.

3. Pierre C. Pathé, « URSS : un plan de dix ans », France Observateur, 27 octobre 1960, p. 13.

4. Alfred Sauvy, « La grande faute », ibid., p. 28.

 

754 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 30 [ 1 octobre] 1960

 

Cher ami,

 

Après la goutte des riches, dernière forme du capitalisme, vous ai-

je dit que, par suite de ma privation de corps gras, j’ai eu la goutte des

pauvres ? 4 jours sans marcher ; mais, ce matin, de nouveau à cheval.

Lettre de P. Benoit, inconsolable, ne pouvant quitter la tombe de

Marcelle.

Je suis tourmenté par l’échec de Déon, chez Plon. Il est difficile de

vivre à Paris sans argent, mais plus difficile encore au loin ; de Grèce,

il lui sera impossible de faire rentrer un sou ; les créances, ou les

avances, ou les piges, etc…, ne se déterrent que sur place.

Il paraît que Debré serait tombé, normalement, mais que l’Algérie

étant considérée par tous comme perdue, on s’accorde à laisser à

Gaulle l’honneur de la défaite.

Les Fabre-Luce sont ravis de l’Italie du Sud.

Josette m’annonçait son retour à Paris pour hier.

La pièce de Marceau ne me paraît pas avoir une très bonne presse

orale ? Je lui ai renvoyé ses deux orchestres pour le 6 ; vous irez sans

doute ? Moi, je ne rentre que le 13 à Paris, et le 11 je serai à

Rambouillet.

Je vais planter des phlox, des digitales, des lupins, des campanules,

des spirées, des saponaires, des narcisses, des crocus, des delphinines, avant l’hiver. Mais qu’il est donc difficile de se procurer des plantes

aussi ordinaires que du lin et des roses trémières ; c’est à qui n’en

vendra pas.

J’ai relu cette nuit un ravissant portrait de P. Valéry par Fargue :

« … l’arcade sourcillière questionneuse… le nez, au courant de la

vie… » Il est vrai que Valéry savait très bien nager ; il était

certainement franc-maçon (24 ans chez Lebey 2, haut grade∴) ; et

cette exploitation, par J. Cain 3 et autres maçons, de sa gloire, avant

39 ; ses inscriptions de 36, au Fronton de l’ex-Trocadéro ; le « Valéry

avec nous » du Front populaire de 36. « À Valvins, me disait un jour

Paul Valéry (voulant m’expliquer, à sa façon, et à son tour, que

Giraudoux, très malin, s’était rallié au Front populaire, en 36, pour se

faire pardonner de petits conciliabules, chez Carton, aux déjeuners

du colonel de La Rocque), à Valvins, chez Mallarmé, un dimanche

soir, quelqu’un s’écria : Le dernier train ! Il faut penser à rentrer ! Nous

sommes tous des artistes, dans la lune ! Avez-vous un indicateur ? Inutile,

interrompt F. Hérold 4, notre dernier train est à minuit 18. Un poète qui

connaît l’heure des trains ! s’exclame Mallarmé. Eh bien, concluait

Valéry, Giraudoux, lui, est un poète qui connaît l’heure des trains. »

Avez-vous jamais lu les Trois essais sur Paul Valéry de Lucienne

Julien Cain 5 ? Moi pas.

Ce Valéry, toujours disponible pour déjeuner ou dîner, qu’on

voyait à tous les cocktails, ne perdait pas de temps. « Les romans sur

l’amour m’ennuient, disait-il ; perdre du temps au sujet d’une perte

de temps… » Mais, comme tous ceux qui se lèvent à l’aube, il avait

fini sa journée de bonne heure. Il faisait son café lui-même, pendant

la guerre, avec des mitaines, ayant une très mauvaise circulation. Je lui

rapportai du café du Portugal ; j’ai une très jolie lettre, quelque part.

 

Votre ami,

PM.

1. Datée septembre.

2. Édouard Lebey, administrateur de l’agence Havas, dont Valéry sera le secrétaire particulier à partir de 1900. Sur ce point, voir Maurice Martin du Gard, Les Mémorables, Éd. Gallimard, 1999, p. 587-590.

3. Julien Cain (1887-1974), administrateur de la Bibliothèque nationale, conseiller de Léon Blum lors du Front populaire et président de l’Association pour le développement de la lecture publique.

4. Ferdinand Hérold (1828-1882), musicien, maître de chœurs à l’Opéra et compositeur.

5. Éd. Gallimard, 1958.

 

755 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

Vevey, 1 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Nous avons reçu hier un télégramme de Roumanie. Mon neveu a

son visa et nous l’attendons dans dix jours de l’autre côté du rideau.

Je n’ose y croire, tant le « supplice de l’espérance » est dans le goût

soviétique. Mais on a tant remué de monde, depuis deux ans, fait faire

tant de pressions sur les diplomates roumains, à Athènes et à l’ONU,

qu’ils finiront bien par céder ; la doctrine disant non (surtout s’il

s’agit d’un ex-banquier), mais la pratique, qui fait que, même

ennemis, des pays continuent toujours de causer entre eux,

répondant oui.

J’ai lu hier soir 1 J’abats mon jeu d’Aragon. Quelle suffisance, quelle

publicité, quelle assurance ; un goût profond de la littérature

continuellement gêné par la présence de la doctrine communiste,

mais une souplesse de plume, un cabotinage qui le fait concilier

« artistiquement » les contraires. Portant aux nues Sollers, Butor,

Sarraute, Robbe-Grillet, bien sûr. Le tout coupé de tam-tam, « ainsi

disais-je dans Anicet… c’est ce que j’ai exprimé dans Aurélien, dont il

reste, d’ailleurs, chez Gallimard 3 400 exemplaires, que (soit dit sans publicité) j’ai fait envoyer à la Vente de écrivains combattants, où je

signerai, le 3 juin, de 17 à 19 heures, en compagnie de mon

admirable compagne Elsa Triolet ; les camarades me trouveront à ma

table, prêt à servir les ouvriers et les intellectuels, etc… ». Est-ce cela

le « réalisme socialiste » ? Je n’invente rien ; il y en a ainsi dix

exemples.

 

Votre

PM.

 

1. Éditeurs français réunis, 1959.

 

756 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

er

1 novembre 1960

Cher ami,

 

Votre R. N. plus « personnage qu’écrivain » est sans doute vrai,

mais en tout cas profond. Quel joli livre de vous, Les Personnages, de

Saint-Évremond 1 à Cocteau. J’ai écrit Fouquet, en pensant à la bien

trop haute idée que vous avez de moi ; cela n’en a peut-être pas fait

un très bon livre, mais a amélioré celui que, sans votre jugement,

j’aurais fait.

Je vais tâcher de trouver ici L’Observateur, dont le directeur Claude

Bourdet s’est vu interdire la tribune d’où il devait, cette semaine, en

Suisse, conférencer.

J’ai écrit au Vaudoyer aigre, pour le remonter ; mais comment

atténuer son aigreur, sinon en renviant sur elle ? Vous, vous ne serez

jamais ainsi.

Un radiesthésiste d’ici, Français à pendule, a fait hier de moi, sans

me connaître, un portrait pas inexact. Il n’a pas hésité : vous êtes

écrivain. Je croyais ne pas l’être, ne pas le montrer, en tout cas.

J’ai daté, sans doute, mes lettres d’octobre d’un IX alors qu’il eût

fallu un X, je m’en aperçois en écrivant ceci. Je m’aperçois aussi que

je parle pour ne rien dire, alors que vos lettres sont splendides.

 

Votre

PM.

 

1. Charles de Saint-Évremond (1615-1703), moraliste et critique.

 

757 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

2 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Votre lettre du 30. À présent, je sais que vous restez encore à

Vevey. Josette a traversé Paris, partie pour la Belgique. Elle voulait

vous avoir à déjeuner samedi prochain avec Dominique Aury et moi,

peut-être Galey aussi. Il faut vous dire que dans son esprit, c’était là

vous rendre le déjeuner où vous m’aviez fait connaître Josette. Temps

anciens. Je lui ai dit que le déjeuner me ferait plaisir ; mais je doute

que vous saisissiez le rapport ; vous devez croire à présent que c’est

plutôt moi qui vous ai fait connaître Josette. Elle semble se tourner

vers la littérature, quand les milliards lui laissent du répit. Dans la

revue Le Parisien (Ketman) elle tiendra la rubrique du cinéma.

Il paraît que la femme de Millau s’est évanouie à la pièce de

Marceau. Cette pièce n’en méritait pas tant. Elle est simplement misérable.

Vous ne trouverez pas du lin en jeunes plans. Le lin (rouge) se

sème au printemps, et pousse comme de l’herbe. Les roses trémières,

cela doit se trouver.

Je n’ai vu Valéry (souvent) que tout ahuri, fatigué et disant des

riens. Sa prose est merveilleuse. La prose de Saint-John Perse est

bonne. J’ai lu de lui des rapports. C’est pour cela, je l’espère, qu’on

lui a donné le prix Nobel.

Non, je n’ai pas lu l’essai de Mme C. (horrible femme) sur lui. En

somme, pour juger un auteur, nous n’avons besoin de personne. Le

monceau d’études sur Proust, et Proust, cela n’a à peu près aucun

rapport. Il n’y a que sur vous que l’on peut dire quelque chose. Vous :

un écrivain (essentiellement) plus un personnage.

Je vous le disais hier, je crois, ce qui est arrivé de plus triste à

Déon, c’est d’être Déon. Je ne sais pas comment il s’arrangera avec

Paris, trop susceptible, sensible, mécontent ; mauvais épiderme. Ce

qui agace Déon, c’est que R. de Saint-Jean est mieux placé que lui

chez Plon. Mais Saint-Jean y est toute la journée. Plon a 200 millions

de découvert. C’est une pagaille depuis 30 ans. Ailleurs aussi. Déon

devrait se réformer lui-même ; je n’y compte plus. Le dedans est

aigre. Cela vient d’un doute sur soi-même. Content de soi, grande

indifférence sur les choses du monde, c’est le commencement de la

vertu. Il souffre d’être dans une France décadente. Je lui ai dit que

« décadence », c’est une illusion. Il n’y a jamais eu qu’une Grèce

décadente. « Tout a toujours très mal marché », disait Bainville. Et en

Algérie, cela marche très mal ; et ce n’est pas fini.

Saviez-vous que le premier décret des noirs, dans la Guinée libre,

fut la suppression des allocations familiales. Des allocations de ce

genre, à des familles où l’homme a douze femmes et des douzaines

d’enfants, il faut des blancs, fils de la Révoluton française et de Descartes, pour avoir ces idées-là. Quelles folles dépenses pour rien,

ces colonies !

Pauvre Benoit.

 

Votre

JC.

 

758 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Les 2 tomes de Delay 1 sur Gide sont très amusants. Gide a rempli

la mission assimilatrice et vulgarisatrice que doit remplir, et a toujours

rempli, grâce à ce merveilleux outil linguistique, notre littérature.

Corneille nous livre la littérature espagnole, empaquetage français,

les lettres anglaises, la pensée philosophique d’outre-Manche, nos

romantiques l’informe rêve allemand, Sartre récrit Heidegger ; Gide,

accommode Nietzsche et, plus tard, Dostoïevski. Il y a le diable en son

mimétisme et en son talent, sauf que ce fut un diable qui, à l’inverse,

tirait sur la queue des hommes. J’y reviendrai.

Claudel définissait ainsi les symbolistes : « des mystiques dévoyés ».

« Il avait l’esprit des belles lettres et des affaires (publiques)

ensemble », dit Stendhal ; en lisant cette phrase, je pensais que c’est

là une particularité très française, de Joachim du Bellay à Saint-John

Perse, ne trouvez-vous pas ? Sauf quelque fois, en Amérique latine, on

ne trouve pas ailleurs les deux talents jumelés.

J’ai avalé cette nuit 2 L’Évolution des genres de Brunetière, histoire de

la critique à travers les âges. Illisible, malgré sa réputation, ce bouquin.

Reçu lettre de M. Martin du Gard qui est content du succès de ses

Mémorables 3 . Il paraît que les Mémoires de Juin, c’est sensationnel.

Je reçois votre lettre d’hier. Josette m’a téléphoné de Bruxelles,

sans angoisse, de la voix la plus calme, pour m’appeler au secours.

C’est dément. Elle rentrait le lendemain à Paris et n’avait visiblement

pas besoin d’être secourue. Josette n’a mis que trois ans à m’inviter à

ses déjeuners littéraires. Comme disait Du Moulin de Labarthète 4 en

1946, à quelqu’un qui lui serrait la main : « Trop tard. »

Quand j’ai envie de voir un littérateur, je lui téléphone et l’invite à

déjeuner. Je n’ai vu Ketman qu’une fois ; c’est un Oriental ; se méfier,

sauf des pharaons, et encore, avec une pyramide dessus.

Merci pour lin et roses trémières. Nouvelle lettre de Déon, qui va

s’occuper d’éditions illustrées. Duhamel est très malade de la goutte,

dit Paris-Presse.

Gaulle ne partira pas, cette fois, comme en 46 ; ce sera affreux.

Plaignez-le, mais il a choisi ce destin. Tout cela est proche, très

proche. Vous ai-je dit que nous avons reçu de Bucarest un

télégramme plein d’espoir ? Dites à Camille que je suis content de la

revoir bientôt à la maison. Reçu ce matin une carte de Kléber de La

Rochelle.

Personne n’a l’air de parler du livre de J.-J. Gautier ; c’est pourtant

un joli roman.

 

Votre

PM.

 

1. Jean Delay, La Jeunesse d’André Gide, Éd. Gallimard, 1956-1957.

2. Ferdinand Brunnetière (1849-1906), L’Évolution des genres dans l’histoire la littérature (1905).

3. Alphonse Juin, Mémoires, Éd. Fayard, 1959.

4. Henry Du Moulin de Labarthète avait été le directeur du cabinet civil du maréchal Pétain. Il racontera cette expérience dans Le Temps des illusions. Souvenirs (juillet 1940-avril 1942), Genève, Éd. Constant Bourquin, 1946.

 

759 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

3 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Aragon a un joli tour de phrase. C’est le même, presque, chez

Claude Roy. Mais Claude Roy n’est pas sot, il est seulement pressé de

sauter dans le bon bureau. Ce sera L’Action française ou L’Humanité,

selon le vent qui souffle. Roy est plus libre. Il y a dans le visage

d’Aragon un rien d’innocent, et même d’un peu niais ; comme il y

avait chez Roger Martin du Gard. Pour ces deux-là, Tolstoï avait

raison : « La femme la plus dangereuse, c’est la femme avec qui l’on

vit. » Roy s’est évadé. Il vient d’épouser une gentille actrice 1. Je crois

qu’il a bon cœur ; du goût sûrement.

Ce matin, je reçois La Table ronde. Énorme Table ronde tout entière

consacrée à la gloire de Montherlant 2. Personne ne lira ce long

panégyrique. L’écrivain ne gagne rien à faire du bruit. Je crois même

qu’il y perd beaucoup ? Je le crois vraiment. Le monde entier célèbre

en ce moment Perse. Ridicule apothéose. Du vent sur du vent. Je sais

pourquoi trois lignes gentilles et flatteuses de Claude Roy ou de

Frank, dans un coin de journal, me font tant de plaisir : c’est qu’elles

sont gratuites ; je peux, venant d’eux, les tenir pour vraies. Trop de

paroles sur un écrivain le dévorent. Il doit conserver un peu de

virginité, sans pause. Vous n’aurez été vraiment connu que

maintenant.

Un mot de Déon, ce matin. Il a quitté Plon, et il est ailleurs. S’il

est ailleurs, et s’il y reste, rien de perdu. Nous verrons s’il y reste.

Rester en place, malgré tout, c’est une affaire. On n’échappe nulle

part au « malgré tout ». Question d’épiderme.

Le monde entier ne s’intéresse pas seulement à Perse ; la nouvelle

école du roman (Simon 3, etc…) a sa part. Je leur souhaite du plaisir.

Nathalie Sarraute (j’en ai lu très peu) me semble la meilleure de ce

lot. Et je garde bon souvenir du premier Robbe-Grillet. Cela se passait

dans une île.

Il se pourrait que Proust vieillisse plus tôt qu’on ne l’aurait cru. À

cause de ses disciples. On en a trop parlé.

Kléber Haedens, que je crois toujours écrasé sous les romans,

circule pourtant ; ce matin, une carte de La Rochelle.

 

À vous

JC.

 

P.-S. C’est l’encombrement partout, qui est le drame. Comme le

reste, Curie est débordé ; cela rend barbare. Trop de monde. On

soigne le frère de ma femme (cancer). On dit que cela va mieux.

Brusquement, avant hier, on ordonne double piqure. On lui dit qu’il

est perdu. Bien inutile à dire.

Et on veut se charger des Arabes, par là-dessus.

 

1. Loleh Bellon (1925-1999), actrice et comédienne.

2. Numéro spécial de novembre 1960 consacré à Montherlant (p. 9-236).

3. Claude Simon.

 

760 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 4 novembre 1960

 

Cher ami,

 

À une époque de revendications professionnelles comme la nôtre,

comment les pauvres écrivains n’arrivent-ils pas à se mieux faire

payer ? Les journaux et revues donnent des droits d’auteur dérisoires

à ces malheureux. Sans doute devraient-ils disparaître, ces

périodiques, s’il leur fallait payer ? Mais est-ce le cas de ces revues

subventionnées par de riches éditeurs ? Je ne parle même pas de

Flammarion, qui, par exemple, après m’avoir commandé un article

sur La Varende, ne m’a jamais envoyé un sou ; mais Plon, La N.R.F.,

La Table ronde, etc… ? Je trouve qu’il devrait exister un moyen terme

entre un reportage de Match ou Elle, où une jeune femme de ma

connaissance est payée 2 000 NF l’article, et Les Temps modernes ou La

Revue des Deux Mondes, qui donneront sans doute 200 NF. Deux

dactylographies successives de Fouquet coûtent 500 NF à faire taper ;

une revue ne donnera pas cela de droits d’auteur. Comme vous dites,

auteurs et éditeurs jouent à la loterie ; le gros lot, et plus rien.

Heureusement que les choses changent, peu à peu. J’ai connu les

jeunes musiciens, les Six de 1920, ne pas gagner gros (Satie, rien du

tout) ; sans parler du martyrologue des peintres au 19e. Aujourd’hui,

avec les disques, la radio, la T.V., les jeunes vivent très bien ; et on me

dit qu’en Suisse, aux USA, en Allemagne, en France, tous les peintres,

même inconnus, vendent. Que donnait par exemple Stock, il y a

30 ans, quand il me commandait une préface à 1 Babbit ? Si j’ai bonne

mémoire, une préface, cela valait de 2 à 5 000 francs de 1930. Et que

donne-t-il aujourd’hui ? Pas cent fois plus ?

Merci ; j’avais trouvé ici L’Observateur ; le B. Frank est fameux.

Je reçois votre lettre d’hier ; la niaiserie d’Aragon, je souris…

Votre ami,

PM.

 

1. Sinclair Lewis, Babbit, traduction de Maurice Remon, préface de Paul Morand, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1930.

 

761 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

5 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Le déjeuner Josette (samedi), à la place de vous et Dominique

Aury, a groupé trois pédérastes. Je ne vois, sans les rechercher

spécialement, absolument que des pédérastes. Il n’y a pas de

jugement à porter sur ces circonstances. C’est ainsi. Nous aurons

traversé une époque absolument bouleversée où plus rien n’a de sens

et qui échappe au jugement. Il faut vivre, comme si on ne voyait rien.

C’est une phase brouillée, et pour plus d’une génération. Il y a de

bonnes raisons. Non seulement la guerre, mais l’Occupation, et tout

ce qu’elle a remué d’immoralités en tous sens (de Gaulle, Pétain), le

maquis, le marché noir, tout le reste, tout ce qui tient dans les mots

« tout est permis » ; et les bouleversements du globe, et la

« libération », et les suites, et l’Algérie. Les Français ont la tête perdue

pour un siècle ; à supposer qu’ils conservent une tête.

Dans L’Express j’avais remarqué la photo d’une jolie fille :

Jacqueline François ; au-dessous, cette pensée : « L’amour, c’est le

plaisir. » Vieux puritain, la phrase m’avait choqué. Je pensais : elles en

sont là, quelle époque ! C’est que je donnais au mot plaisir un sens

étroit : le lit. Hier matin, au réveil, illumination. Quelle vue juste, profonde ! Il y a l’amour courtois, le romantique, et celui qui conduit

à l’assassinat. Tout cela est rejeté. Reste le plaisir, à quoi il faut donner

un sens large. Plaisir de vivre avec telle femme, si elle est l’épouse ; de

voir telle autre, pour telle raison ; elles sont diverses. Je n’ai jamais

connu d’autre amour.

Josette semble accaparée par l’argent. Ombrageuse de ce côté,

disant : « Heureusement, j’ai lâché M. ; il m’aurait ruinée. » Un mot

drôle de la petite Caracalla : « En somme, c’est une dame jusqu’à

trois heures. »

Ketmann ne trompe pas : c’est bien un Oriental. Ce charme-là,

qui permet tout. Le plus curieux chez lui, c’est qu’il n’ait que 28 ans

(vérifié).

Je reviens au déjeuner Josette, assez triste, dont je ne voulais rien

dire de plus. Elle venait de renvoyer tous ses domestiques, sauf un,

parce qu’ils avaient laissé, la nuit, deux portes ouvertes dehors. On

sentait une espèce de débâcle générale. La pire débâcle est celle de

Josette même. Aux temps du mari, il y avait une armature, à sa vie et à

sa maison. Elle boit, bien plus qu’elle ne peut le supporter. Cela

finira, et bientôt comme Yvonne de Bray. Et bientôt, je crois, par

charité, nous n’en parlerons plus. Je souhaite qu’elle n’invite pas

Dominique Aury.

J’étais distrait, assez sourd, par ennui. Si distrait que j’ai mangé un

merveilleux lièvre rôti, et toutes sortes de parures, croyant que c’était

du foie.

C’est bien juste tout ce que vous dites sur la mission assimilatrice

et vulgarisatrice de notre littérature. Et cela va plus loin, pas

seulement la littérature. Quand la France veut des empereurs, elle va

chercher Charlemagne en Allemagne et Napoléon en Italie ; c’est un

architecte allemand qui dessine la place de la Concorde 1. L’Espagne

nous fournit Picasso ; et mille etc… Et, en Allemagne, on trouve la France, partout. En Europe, dépôts de l’Orient. Qu’est-ce qu’un

Grec ? Cela devait finir, ces mélanges, par la gloire du métis.

 

Votre

JC.

 

1. Jacques Ange Gabriel (1698-1782) dessina la place de la Concorde et Jacques Hittorf (1792-1867) en acheva la décoration de 1833 à 1846.

 

762 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 5 novembre 1960

 

Cher ami,

 

Ici, on donne partout Kennedy gagnant, à moins d’une vague

secrète, et que les évaluations Gallup ne peuvent chiffrer, d’une vague

antipapiste. En tout cas, des journaux va disparaître le hideux sourire

d’Ike, avec sa tête de mort à la Grock 1. Les deux candidats ne veulent

pas, disent-ils, dévaluer le dollar. Mais, je vous l’ai déjà dit, c’est mal

poser le problème ; on ne dévalue pas, on est dévalué,

automatiquement. C’est comme si l’on s’écriait : « Je ne me ruinerai

pas » ; on est ruiné. Le jour vient où l’encaisse-or exigée par la loi

n’est plus au niveau voulu ; elle ne l’est déjà presque plus, puisqu’en

dehors des USA circule une dizaine de milliards de dollars en

créances étrangères ; en tout cas, l’annonce faite, que les récents

mouvements sur l’or étaient dus à des spéculateurs zurichois, ne tient

pas debout. Zurich n’achetait que pour le compte d’Américains

vendant leur propre monnaie pour acheter un or qu’ils ne peuvent se

procurer sur place. Bref, une dévaluation, c’est simplement un vote de l’opinion publique mondiale contre une monnaie. On ne peut

décider très longtemps que, dans un monde où tout a doublé, au

minimum, depuis 20 ans, l’or, seul, ne suivra pas. Il y a une loi des

vases communicants, les vases étant les banques d’État étrangères.

J’ai essayé, cette nuit, de lire 2 Torquato Tasso de Goethe. Les

goethisants portent cette pièce aux nues ; transportée dans l’Italie de

la Renaissance, c’est l’histoire de Goethe ; Ferrare, c’est Weimar ;

Léonore, Mme de Stein 3 4 ; le bon tyran italien, c’est le patron de

Goethe à Weimar, etc… En français, tout au moins, la pièce est

illisible.

Gaston Bonheur dirigera chez Robert Laffont une nouvelle

collection sur les familles royales et l’amour (ce qui peut être assez

goethéen, sans remonter jusqu’aux Atrides et aux Tantalides !), qu’il

me demande d’inaugurer avec les Habsbourg. Moi qui ai fait le tour

de tous les éditeurs de Paris, il ne manquait guère que celui-là à ma

collection ! Après quoi, il ne me restera plus qu’à faire des déchets

chez Julliard.

Je crois que nous n’irons finalement pas en Égypte, pour diverses

raisons (retour en Occident de notre neveu, domestiques à payer sans

rien faire, situation troublée en France, divorce de Jean-Albert, etc…)

et je vais m’orienter sur Malaga ou, du moins, la côte du Levante, et y

louer une villa pour l’hiver, ce qui me permettrait d’y avoir les amis

qui voudraient sècher leurs vêtements et tomber la pelisse.

Je crois qu’en France, on va à un plébiscite, où Gaulle obtiendra

une grosse majorité, sur une formule vague et rassurante, du genre

« la paix dans l’honneur » ; après quoi, un tour de vis d’absolutisme.

Mais quoi faire de l’armée ? Si elle reste en Afrique du Nord pour

les élections, le G.P.R.A. ne marchera pas ; et si on la rapatrie, elle

flanquera Gaulle à la porte. L’idée géniale, c’est évidemment la force

de frappe, qui n’a d’autre but que de supprimer une armée récalcitrante, qui sera ainsi la seule victime d’une bombe, à part cela

aussi inutile et coûteuse que le fut la ligne Maginot.

 

Votre

PM.

 

1. Voir n. 1, p. 740.

2. Pièce en cinq actes représentée en 1807 à Weimar et en 1816 à Berlin.

3. Charlotte von Stein.

4. Charles-Auguste de Weimar (1757-1828).

 

763 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 6 novembre 1960

 

Cher ami,

 

En écrivant avenue Briand sur l’enveloppe, cela me fait penser à

Alexis Léger. C’est Briand qui a fait sa carrière. Briand la Paix. Or tout

dans Léger aura été la préparation à la guerre, au Quai. Bien sûr pour

les motifs les plus élevés, au nom de la Démocratie, etc… Mais il n’a

jamais voulu coexister avec les « Empires de prise », pauvres petits

prédateurs à côté de ceux qu’il a été chercher. Ce n’était pas la peine

d’être un spécialiste de l’Extrême-Orient et d’avoir sondé tant

d’années l’âme de la Chine pour nous l’amener en Algérie ! Nous

sommes toujours restés en bons termes avec Léger, et j’en parle sans

animosité aujourd’hui. Vichy lui a enlevé sa nationalité, mais c’était

une mesure automatique, à laquelle personne ne croyait. J’ai,

jusqu’en 44, toujours entendu Laval bien parler de Léger, avec lequel

il s’était bien entendu. Et Léger n’a cessé d’écrire d’Amérique au

Maréchal.

Léger détestait Giraudoux, mais je crois qu’il m’aimait bien. Nous

étions camarades de concours. Il s’était présenté en 1913, avec moi,

mais n’avait pas passé, « ayant perdu en mer son cours de droit

international dactylographié emporté par le vent, juste aux pages sur

lesquelles il avait été interrogé ». Parti pour Pékin, il y était resté

mobilisé pendant toute la guerre, ce qui m’avait enchanté, car je

haïssais déjà, à cette époque, cette guerre faite par les Slaves. La

dernière fois que je vis Léger, au Quai, dans son grand bureau

d’angle, je lui dis : « Je ne sais qu’une chose, c’est que ce ne sera pas

une guerre comme les autres. » Il me répondit qu’il partageait ce

point de vue. Léger était au courant, comme anti-hitlérien de

première classe, de la prochaine déclaration de guerre de l’Axe ; moi,

comme un étourneau, je pensais, en 40, que Munich allait

recommencer et me préparais, en juillet 39, à partir sur le Danube.

Léger me regarda dans les yeux et me demanda de ne pas partir pour

l’Allemagne et l’Autriche. Il ne pouvait m’en dire plus, mais je

compris qu’il attendait l’ordre de Londres d’avoir à marcher. Car il

était de l’aile marchante, d’une opposition belliciste anti-

Chamberlain ; sans cependant être pro-Reynaud, lequel, sous

l’influence de Paul Baudouin, qui voulait la place de Léger, le vida du

Quai, aussitôt au pouvoir.

Londres n’osa rien dire, même Eden, qui s’entendait bien avec

Léger. Ce qui n’empêche pas la presse française d’aujourd’hui de

poser Léger en victime de Vichy. La dernière fois que je vis Léger,

c’était à Londres, dans le bureau de Roger Cambon. Il était

désemparé, mais anti-gaulliste. « Qu’il fasse la guerre, mais pas de

gouvernement », dit-il ; propos que je rapportai au Quai, lorsque je

rejoignis Vichy, car il n’avait pas été sans influence sur mon choix. Ce

qui m’avait beaucoup rapproché de Léger, à son retour de Chine, vers

1923, c’est que je lui avais fait connaître Marthe de Fels, peu après ; ce fut chez moi, à Trianel, en Normandie, au cours d’un week-end, qu’il

devint son amant. La liaison dura jusqu’en juillet 40. Replié à

Bordeaux, il demanda alors à Marthe de le suivre en Amérique. Elle

refusa « devant le désespoir d’André » (son mari), me dit-elle.

Néanmoins, elle resta très attachée à Léger, alla le voir en Amérique

après la guerre, s’employa beaucoup, depuis 3 ans, à lui faire avoir le

prix national des Lettres, puis le Nobel. Elle me pria même d’aller

faire aux Beaux-Arts, en 58, une démarche pour lui faire avoir le prix

national des Lettres. Ce que je fis. Mais sans doute Léger ne m’a-t-il

pas pardonné d’être resté à Vichy, car il ne m’a jamais remercié de

cette démarche, qui m’a coûté, car demander quelque chose à un

gouvernement comme le nôtre me déplaisait, comme vous pensez.

Pour le reste, je vous en ai déjà parlé. « Que puis-je faire pour toi

en rentrant en France ? » avais-je dit à Léger, à Londres, en juillet 40.

« Veille sur ma mère. » Elle lui était plus chère que tout. Ce que je fis.

Pendant 4 ans, je ne la laissai manquer de rien. Léger ne m’en a

jamais remercié.

J’ai été gâté en amour, mais décidément pas en amitié. Quelle

curieuse forme de l’amitié, que de la faire passer après tout ? Je veux

dire : après les passions, les convictions, la conscience, l’opinion,

etc… Il aura fallu que j’attende dix ans pour être gâté en amitié ;

belle, mais trop tardive récompense. Que vous dire encore de Léger ?

J’ai bien d’autres choses à vous conter, sur ses liaisons, avec une

horrible femme de lettres qui se nommait Karen Bramson, puis avec

Mélanie de Vilmorin 1, mère de Louise. Ce sera pour une autre fois. Il

ne m’a jamais fait de confidences, je puis en parler librement.

Le livre de Delay est une très consciencieuse étude de psychologie

enfantine. Bien écrite, sauf un peu de charabia : « C’est à partir de

l’intuition originelle de sa précarité qu’il allait peu à peu édifier ses

finalités originales », écrit-il de Gide. Ce que je n’aime pas dans les biographies modernes, c’est qu’elles sont toutes écrites dans le même

esprit : le grand homme est un homme comme les autres, qui

tremble, qui fait pipi au lit, etc… À lire Ariel, de Maurois, ou son

Byron , on sait tout, sauf qu’ils sont poètes. C’est toujours la même

doctrine judéo-démocratique, qui nie le héros, ou ne le montre qu’en

posture ordinaire, rapetissante. Vous me direz que c’est comme cela

que je viens de vous parler, plus haut, de Saint-John Perse. Mais

d’abord, je vous parlais d’Alexis Léger, pas de Perse ; et ensuite, une

lettre privée n’est pas un livre.

Curieux, comme Gide se met souvent au féminin : « Louÿs est

mon mari légitime 2 … vous (Quillot) mon gracieux adultère. » Ou, à

propos de Balzac : « Toujours la prostituée qui lève la tête chez moi…

Je me donne tout entière. Ah, je suis folle, fou, folle, que sais-je ? »

« Un personnage », disiez-vous. En somme, un personnage, c’est ainsi

que Gide le dépeint (Intentions) : « Il vit la poésie qu’il ne peut

exprimer, les autres écrivent la poésie qu’ils ne peuvent réaliser. »

Dans le premier cas, on est son seul lecteur, on s’édite soi-même.

C’est mieux.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Exposition Valery Larbaud, en ce moment, à la bibliothèque

de Lausanne. Quand je pense qu’un jour, cette même bibliothèque,

en quelque an 2000, exposera sous vitrine nos lettres et manuscrits,

c’est drôle…

 

1. Mélanie de Dortan, épouse de Philippe de Vilmorin.

2. Maurice Quillot (1870-1944), écrivain.

764 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 8/9 novembre 1960

Cher ami,

 

Ma dernière lettre parle d’un Gide qui se déguise en femme ; il

adore être femme, et, depuis son enfance, les déguisements

l’enchantent. C’est bien son droit. Mais ce que je demande, c’est

qu’on ne nous l’impose pas alors, comme maître de sincérité, cité en

modèle à la jeunesse. La vraie jeunesse sort du Gide des Faux-

Monnayeurs : les blousons noirs, Stavroguine du boulevard Saint-

Michel. « Vous voyez-bien, répondra-t-on, qu’il est la sincérité même,

puisqu’il avoue qu’il aime se déguiser ! Quelle sincérité que de crier

bien haut qu’on n’est pas sincère. » C’est sans fond.

Et puis, zut, pour les études qui se penchent sur le berceau et

l’enfant ! L’enfant a les démons de tous les enfants, alors que le

vieillard s’est fait les siens. Mais qui se penchera sur nous, sinon nous-

mêmes ?

Dans cette antipathique famille Gide, il n’y a qu’une personne

touchante, faible, c’est la brebis égarée, la catholique, la femme

adultère, qui est partie et qu’on n’a plus revue… Comment vous, si

bon, si tolérant, si objectif, avez-vous pu soulever le poids effrayant

d’une hérédité huguenote ? Je vous admire de cela plus que de tout.

N’égalant pas Gide, quant aux lectures (quel dévorant !) j’ai

continué à relire le théâtre de Goethe. Même Götz, que je n’avais pas

lu depuis ma quatorzième année, m’a ennuyé. Quelle différence avec

Schiller ! Clavigo, je ne le relirais jamais, en ayant gardé le plus lourd

souvenir. Quant à Torquato, que les gourmets goethéens mettent au-

dessus de tout : illisible. Comme aussi Hermann et Dorothée. Je n’ai

jamais relu Werther. Je crois bien, finalement, que Faust et Le Divan suffiront à assurer la fin de ma vie. Hélène demande grâce pour

Iphigénie  ; soit. Mais, comme je voudrais le relire et que je vois que

Stock en a publié une traduction, et qu’Hélène n’a que les textes

allemands, croyez-vous que je puis, sans insistance, m’adresser rue

Casimir-Delavigne ?

Ce qui se dégage de l’étude sur Gide, c’est le ridicule du

personnage ; ce fut, à le fréquenter, la même impression que j’eus,

dès 1920. À voir ces sanglots (personne ne pleure autant) on s’attend

à la prochaine apparition d’un immense poète romantique et il en

sort… le style le plus travaillé, l’analyse la plus subtile, rendant

transparents les sentiments les plus troubles, le cœur le plus sec, le

plus influençable, le plus comédien, l’âme la plus comiquement

double qu’on ait jamais vue.

J’ai envoyé Fouquet à Nimier. Il part pour Toulouse le

11 novembre, voir je ne sais quel match. J’espère arriver vers le 15.

 

Votre fidèlement

ami,

PM.

 

P.-S. Pour l’Espagne, je vais voir si un ami à nous, qui est aux

Affaires étrangères et, par conséquent, n’a pas besoin de sa villa près

de Malaga, voudrait me la louer.

Admirable, le mot de Mme Caracalla.

 

765 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

9 novembre 1960

 

Cher ami,

Le « Personnage » s’édite lui-même, ça coûte cher (fameux !)

Goethe, c’était un personnage. Tout ce que j’ai lu de lui m’a paru

ennuyeux, c’est-à-dire insignifiant, sauf les 1 Conversations. Les

Continuer : partie 10 sur 11