Dictionnaire du patois du pays de Bray
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DICTIONNAIRE
DU
PATOIS DU PAYS DE BRAY
PAR
L’ABBÉ J.-E, DECORDE,
CURÉ DE BURES,
_Membre de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres
de Caen, de la Société des Antiquaires de Normandie,
de la Société des Antiquaires de Picardie et de
la Société d’Émulation d’Abbeville._
Bientôt les patois auront complètement disparu;
beaucoup de mots employés par les pères ne
sont déjà plus intelligibles pour les enfants,
et l’on doit se hâter de les recueillir, si l’on
porte quelque intérêt aux origines de la langue.
(M. E. De Meril, _Dictionnaire du patois
normand,_ Introduction, page XXXIV.)
Prix: 3 fr.
A PARIS:
Chez | DERACHE, libraire, rue du Bouloi, 7.
| V. DIDRON, libraire, rue Hautefeuille, 13.
A ROUEN:
Chez A. LEBRUMENT, libraire, quai Napoléon, 45.
A NEUCHATEL:
Chez tous les Libraires de la ville.
1852.
INTRODUCTION.
M. Edélestand du Méril termine la remarquable introduction de son savant
Dictionnaire du Patois Normand par ces mots: «Nous prions toutes les
personnes qui portent quelque intérêt à l’histoire de notre province et
aux origines de la langue française de nous fournir les moyens d’élever
à la mémoire de nos ancêtres un monument qui, moins encore par son sujet
que par la multiplicité des auteurs, appartiendrait à la province
entière: nous ne réclamons pour nous que l’honneur de tenir la plume et
le plaisir de leur adresser nos remercîments.»
Cet appel nous a été communiqué par un homme auquel nous avons voué la
plus grande estime et la plus vive reconnaissance, pour les conseils et
les encouragements qu’il nous a donnés en plus d’une circonstance. Pas
un de ceux qui connaissent M. Auguste Le Prevost ne nous accusera de
flatterie en traçant ces lignes; et, quand nous ajouterons que
l’illustre membre de l’Institut de France et de tant de Sociétés
savantes nous a conseillé de répondre à l’appel de M. du Méril, en ce
qui concerne le pays de Bray, on comprendra notre empressement à nous
mettre à l’oeuvre. Au reste, enfant du pays et ayant passé la plus grande
partie de notre vie au milieu de ses habitants, il nous était plus
facile qu’à beaucoup d’autres de faire connaître le langage, les
croyances et les habitudes de cette contrée. Si notre travail est
défectueux en certains points, il aura au moins le mérite de la vérité;
car nous ne rapporterons pas un seul mot que nous n’ayons entendu
prononcer, pas un seul usage dont nous n’ayons été témoin.
Le mot BRAY est ordinairement considéré comme emprunté à la langue
celtique, et signifie de la boue. Mais, tout en reconnaissant que la
nature du terrain de cette contrée se prête merveilleusement à cette
étymologie, M. A. Le Prevost fait venir Brai de bracus, mot employé
plusieurs fois dans la chronique de Fontenelle comme synonyme de
vallée[1].
[Note 1: Anciennes divisions territoriales de la Normandie, page 15.]
On distingue dans cette contrée, qui s’étend depuis Bures jusqu’à
Frocourt et Auteuil, près de Beauvais, le Bray normand et le _Bray
picard_: le premier fait partie de la Seine-Inférieure, le second dépend
de l’Oise. Nous nous occuperons seulement de la division qui se rattache
à la Normandie; et, comme il est pour ainsi dire impossible de fixer des
limites exactes à cette contrée si peu explorée, nous allons tirer une
grande ligne autour du champ dans lequel nous avons glané les mots dont
se compose notre glossaire: ce sera à peu près l’étendue de
l’arrondissement de Neufchâtel. En partant de Neuf-marché, nous
longerons l’Epte jusqu’à Gournay, où nous trouverons la route no 8 qui
nous conduira à Formerie: de là, nous irons à Hadancourt et nous
suivrons la Bresle jusqu’au petit village de l’Epinoy, en passant par
Aumale, le Vieux-Rouen, Senarpont et Blangy. Ensuite, nous redescendrons
par Grandcourt, Londinières, Bures, Saint-Saens, Buchy, Bosc-Edeline[2],
Bruquedalle et Morville. Puis, après avoir côtoyé la forêt de Lions,
nous nous retrouverons à Neuf-marché, notre point de départ.
[Note 2: Quoique cette commune fasse partie de l’arrondissement de
Rouen, elle est désignée, dans un document relatif à la marquise de
Genlis, sous le nom de Bocqueline-en-Bray (_Mémoires de la Société des
Antiquaires de Normandie_, XVIIIe vol., page 210).]
Le langage est aussi ancien que le monde: en créant les premiers membres
de la grande famille humaine, Dieu a dû leur donner une manière de se
communiquer leurs pensées, leurs désirs, leurs volontés. Ce moyen, c’est
le langage. Mais quelle est la langue primitive communiquée à l’homme?
Perron se montre le patron zélé de la langue celtique; Webb plaide
chaudement la cause du chinois; plusieurs auteurs modernes se font les
champions de Goropius-Becanus qui proclame le flamand comme la langue du
paradis terrestre; à côté de ces prétentions, viennent les défenseurs
des langues semitiques; enfin l’hébreu réunit en sa faveur de nombreux
et puissants suffrages. Mais nous n’avons pas le moindre désir de nous
arrêter à cette question qui a tant occupé les savants. Nous laissons
les uns soutenir que le langage peut être une invention graduelle de
l’espèce humaine, les autres prétendre que c’est le résultat nécessaire
et spontané de l’organisation de l’homme. Nous passons à côté de Smith,
qui assure que l’invention du langage a commencé par les substantifs, et
de Herder, qui donne le pas aux interjections. Pour nous, nous voulons
seulement jeter un coup-d’oeil rapide sur les divers langages qui sont
venus tour à tour régner dans le petit coin de terre qui nous occupe, et
aboutir au patois actuel du pays de Bray; patois qui s’efface de jour en
jour, et dont on ne trouverait bientôt plus la moindre trace, si l’on ne
s’empressait de recueillir ce qui en reste: «Il est facile de le
prévoir, dit M. du Méril, bientôt les patois auront complètement
disparu; beaucoup de mots employés par les pères ne sont déjà plus
intelligibles pour les enfants, et l’on doit se hâter de les recueillir
si l’on porte quelque intérêt aux origines de la langue[3].»
[Note 3: Dictionnaire du Patois normand, Introduction, page XXXIV.]
Cependant, il ne faudrait pas croire que la différence qui existe entre
le langage du savant le patois du paysan soit uniquement une différence
d’origine; il faut aussi faire la part du progrès et du temps, «La
langue du savant et celle du vulgaire au fond sont identiques, à cette
simple différence près, que la langue parlée par le vulgaire à une
époque déterminée est toujours celle que parlait le savant à une époque
antérieure, et que la première n’a d’autre avantage sur la seconde que
d’être constamment avec elle de quelques siècles en retard; ainsi le
français de nos villages est aujourd’hui, sur beaucoup de points, le
français qui se parlait il y a trois ou quatre cents ans, à la cour même
de nos rois[4].» Nous aurons plus tard occasion de donner la preuve de
ce que dit ici le savant et laborieux autour auquel nous empruntons ces
paroles.
[Note 4: Essai sur le langage, par M. A. Charma, page 171.]
Les Gaulois sont les premiers habitants connus de notre contrée: mais,
comme ils ne nous ont point transmis de langue écrite, il est impossible
de rien conjecturer sur leur langage. Leurs doctrines religieuses, leurs
lois, leurs annales passaient d’âge en âge par tradition orale, et nous
ne saurions pénétrer des secrets qui reposent ensevelis avec eux sous le
tertre où dort leur dépouille mortelle, depuis deux mille ans[5].
[Note 5: On peut consulter, sur les habitudes et usages des Celtes ou
Gaulois, notre Essai sur le canton de Londinières, pag. 100-113.]
L’an 51 avant J.-C, Jules César devint maître souverain des Gaules,
après une lutte qui avait duré dix ans. Il préleva de lourdes
contributions sur les Gaulois, fonda des écoles et déclara le latin la
seule langue officielle. Mais, comme le fait observer avec beaucoup de
vérité M. l’abbé Corblet, le peuple prouva à César qu’on n’obtient pas
aussi facilement l’adoption d’une langue qu’on improvise une victoire;
«il introduisit dans le latin des constructions de la langue maternelle;
il confondit arbitrairement tous les cas; il altéra les mots par des
constructions bizarres; des terminaisons latines s’allièrent à des
radicaux celtiques, des désinences celtiques s’imposèrent à des radicaux
latins, et l’emploi des auxiliaires vint bouleverser l’harmonie des lois
grammaticales[6].» Aussi Quintilien écrivait-il, vers la fin du premier
siècle de notre ère, qu’il y avait une grande différence entre parler
latin et parler grammaticalement, _aliud esse latinè, aliud grammaticè
loqui_[7]. Au rapport de saint Jérôme, la langue latine subissait encore
de grandes modifications au IVe siècle, _latinitas et regionibus
quotidiè mutabatur et tempore_[8]. Et saint Augustin nous apprend qu’au
Ve siècle, le latin pur perdait du terrain au profit de la langue
vulgaire qu’on regardait comme plus utile dans les relations habituelles
de la vie, _plerumque loquendi consuetudo vulgaris utilior est
significandis rebus, quàm integritas literata_[9].
[Note 6: Glossaire du Patois picard, page 65.]
[Note 7: De Institutione oratoriâ, lib. I, cap. 6.]
[Note 8: Epistola ad Galatas, lib. II, præf.]
[Note 9: Doctrina christiana, lib. II.]
Bientôt, à ces difficultés vinrent s’ajouter de nouveaux éléments
contraires à l’uniformité de langue: l’introduction des Francs[10] dans
la Gaule, qui tantôt en guerre, tantôt en paix avec les Romains,
finirent par devenir les maîtres, à la fin du Ve siècle. Alors la langue
tudesque apparaît; mais elle s’efface insensiblement, et bientôt se
forme la langue romane. «En reconnaissant que le latin a joué le
principal rôle dans la formation de cette langue, dit M. Ph. Le Bas, il
convient de distinguer la langue latine littéraire de la langue latine
usuelle…. C’est du latin parlé par les masses, que s’est formé le
roman[11].»
[Note 10: Frek, frak, frenk, franc, vrang, selon les
différents dialectes germaniques, dit Frérel, répond au mot latin
ferox, dont il a tous les sens, favorables et défavorables: fier,
intrépide, orgueilleux, cruel.]
[Note 11: Univers pittoresque, France, tome X, page 41.]
Au milieu de ce mélange de langues, on comprend aisément que la pureté
du langage ne pouvait dominer: Alcuin nous apprend qu’il existait, au
VIIIe siècle, une langue lettrée qu’on pouvait écrire et une langue
illettrée qui ne pouvait être écrite, _literata quæ scribi potest,
illiterata quæ scribi non potest_[12].
Aussi, à partir de 813, voyons-nous plusieurs conciles prescrire aux
évêques de prêcher en langue vulgaire, afin de pouvoir se faire
comprendre du peuple[13]. Le plus ancien monument de cette langue
vulgaire ou romane d’où s’est formé insensiblement notre français, est
le serment prononcé, en 842, à Strasbourg, par Louis-le-Germanique,
frère de Charles-le-Chauve, commençant par ces mots: _Pro Deu amor et
pro Christian poblo et nostro commun salvament_, etc. «Pour l’amour de
Dieu et pour le peuple chrétien, et pour notre salut commun»[14].
[Note 12: Opera, tome II, page 268.]
[Note 13: Le deuxième concile de Reims, canon 15.—Concile de Tours,
canon 17 (_Encyclopédie théologique_, tome XIV, pages 486 et 1035.)]
[Note 14: Un million de faits, page 1203.]
«En se décomposant, le latin a produit deux idiomes distincts, dit M. Ph.
Le Bas, deux gracieux dialectes dont les ressources sont grandes: la
langue d’OIL et la langue d’OC. On ramène à trois les principaux
dialectes, de la langue d’OIL, qui sont le normand, le picard et le
bourguignon[15]. Les trouvères, poètes languedociens, s’exprimaient dans
la langue d’OIL; et les troubadours, poètes provençaux, se servaient de
la langue d’oc. La dénomination de ces deux langues vient de ce que
l’affirmation oui se prononçait oil au nord de la Loire et oc au midi de
ce fleuve[16]. M. A. Maury nous apprend qu’au XIIe siècle, ces deux
contrées étaient séparées par de vastes châtaigneraies qui formaient
comme une frontière végétale entre les deux langues[17]. Avant l’an
1000, les formes grammaticales de ces deux idiomes offraient peu de
différence: «mais, à partir de cette époque, dit M. l’abbé Corblet, les
nuances deviennent de plus en plus distinctes, jusqu’à ce que, vers le
XIIe siècle, les deux langues firent un divorce complet, en se
partageant la France[18].» Aussi Jean-Luc d’Achery nous dit-il qu’au
XIIe siècle, les moines d’un monastère du Boulonnais souffraient
impatiemment de leur dépendance d’une abbaye du Poitou, à cause de la
différence des langues, propter linguarum dissonantiam[19].
[Note 15: Univers pittoresque, France, tome VI, page 537.]
[Note 16: Un million de faits, page 1203.]
[Note 17: Histoire des grandes forêts de la Gaule, page 280.]
[Note 18: Glossaire du Patois picard, page 68.]
[Note 19: Spicilegium, tome IX, page 430.]
Nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de lire ici l’oraison
dominicale dans le langage de cette époque reculée: nous l’empruntons à
Charles Batteux, cité par l’abbé Pluche[20].
«Sire pere, qui es ès ciaus, sanctifiez soit li tuens noms,
avigne li tuens regnes, soit faite ta volanté, si comme ele
est faite el ciel, si soit ele faite en terre; nostre pain
de chascun jor nos done hui, et pardone nos meffais, si
comme nos pardonos à ços qui meffait nos ont; sire ne soffre
pas que nos soions tempté par mauvesse temptation, mais sire
delivre nos de mal.»
[Note 20: Spectacle de la nature, tome VII, page 230.]
Le XVe siècle vint opérer la transformation du français du moyen-âge en
français moderne; mais le langage ne s’épura qu’au siècle suivant et
n’atteignit la perfection que sous le règne de Louis XIV. Le XVIe siècle
semble être le moment d’enfantement du français actuel; nous en trouvons
la preuve dans les satyres de Vauquelin de la Fresnaye qui écrivait dans
la seconde moitié de ce siècle et qui, au milieu des incertitudes et des
fluctuations du langage, éprouvait un véritable embarras sur la manière
d’écrire correctement;
Car, depuis quarante ans, desja quatre ou cinq fois,
La façon a changé de parler en françois.
Cette irrésolution venait de tous les idiomes avec lesquels la nouvelle
langue s’était trouvée en contact; «créée par les rapports et le mélange
des patois, la langue commune participe de tous; elle prend à l’un ses
habitudes de prononciation, à l’autre ses tours de phrase; elle conserve
les idiotismes d’un troisième, et comble, en puisant indistinctement
dans tous, les lacunes qui existaient dans les différents
vocabulaires… Mais, malgré cette fusion à l’usage de la classe élevée
de la société, presque jamais les patois ne disparaissent entièrement;
le peuple auquel ils suffisent les conserve avec obstination, et les
savants sont obligés de les consulter pour connaître les éléments
constitutifs de la langue et remonter à la forme primitive des
mots[21].» En effet, comme en fait la remarque M. G. Brunnet, «les
patois renferment des mots qui remontent jusqu’au grec et qui furent
importés par des colonies hellénistes; ils en contiennent d’antres qui
restent comme des débris de la domination romaine; ils en présentent qui
sont évidemment le produit de la création populaire, mais le fond du
dialecte est tout latin[22].»
[Note 21: Dictionnaire du Patois normand. Introduction, page III.]
[Note 22: Encyclopédie du XIXe siècle, tome XVIII, page 663.]
Ceci nous ramène à notre patois du pays de Bray, dans lequel nous
retrouvons, malgré les nombreuses corruptions qui en masquent la forme
primitive, un assez grand nombre de mots qui se rattachent aux langues
des différentes nations qui ont parcouru ou habité cette contrée.
C’est ainsi que DIEPPE, ancien nom de la Béthune, est une corruption
de l’islandais Diup, profond;—ITOU, du latin Ità, aussi;—RAINE,
du celtique Ran, grenouille;—FREULER, du breton Frel,
fléau;—BISQUER, du saxon Beiskiar, rager;—SUPER, de l’anglais _To
sup_;—RIO, de l’espagnol Rio;—BRAIES ou BRAGUES, du grec Brakos;
etc.
«Pour remonter aux radicaux primitifs et saisir les lois qui ont dominé
les développements de la langue et lui ont donné de l’ensemble et de
l’harmonie, dirons-nous avec M. du Méril, il faut l’étudier à la source,
dans la bouche même du peuple… En effet, les patois, soumis dans
chaque localité à des influences diverses qu’aucune raison générale ne
neutralise, se grossissent au hasard d’importations étrangères et
d’imaginations individuelles; qui ne relèvent que du caprice…. Par
exemple, le moineau est appelé Pisli à Avranches, Pottin à
Coutances, Friquet à Bayeux, Quilleri dans l’Orne, et Moisson dans
le pays de Bray[23].»
[Note 23: Dictionnaire du Patois normand. Introduction, pages LVII,
LVIII et LIX.]
Maintenant abordons notre travail principal, et tâchons de donner une
idée générale du patois brayon, avant d’en venir au glossaire des mots
que nous avons recueillis. Deux voies s’ouvrent devant nous: l’une que
suivent les savants, l’autre dans laquelle marchent les simples
travailleurs. Cette dernière voie sera la nôtre. Nous nous bornerons
donc à constater ce qui est, sans rechercher le cûr, quomodò,
quandò; c’est-à-dire que nous abandonnerons aux maîtres de la science
les observations scientifiques et les découvertes étymologiques, pour
nous occuper seulement à recueillir des matériaux sur lesquels ils
puissent exercer leur sagacité. Nous suivrons cette recommandation
pleine de vérité: «La science étymologique, dit M. Auguste Le Prevost,
est une arme à deux tranchants, qui ne doit pas être abandonnée à des
mains novices. On peut encore la comparer à ces flambeaux qui jettent de
la fumée et de l’obscurité sur leur passage, quand ils n’éclairent pas.
Elle demande non-seulement la connaissance approfondie et la comparaison
continuelle d’un grand nombre de langues, de dialectes, d’idiotismes,
une faculté d’observation et de rapprochement exquise, mais encore
beaucoup de sobriété, de loyauté, de circonspection dans l’exercice de
cette faculté; sans quoi on arrive par une pente très-rapide à faire
venir affana d’equus[24]; on se discrédite soi-même et l’on discrédite
l’une des recherches les plus piquantes et les plus utiles à la
satisfaction de la raison humaine, qui puisse occuper les loisirs d’un
érudit. Nous insistons d’autant plus sur la nécessité d’une grande
réserve à cet égard, que, débarrassé de cette grave responsabilité, le
travail que nous désirons voir entreprendre dans chaque arrondissement
n’offrira plus qu’une tâche facile à chacun de nos collaborateurs[25].»
[Note 24: L’étymologie-monstre à laquelle l’auteur fait ici allusion a
donné lieu au quatrain suivant:
Affana vient d’equus sans doute;
Mais il faut convenir aussi,
Qu’en venant de là jusqu’ici,
Il a bien changé sur la route.]
[Note 25: Ce passage est extrait de la préface d’un ouvrage inédit de M.
A. Le Prevost, qui a bien voulu nous donner communication de son
manuscrit.]
Quoiqu’on ne puisse pas dire, selon la rigueur de l’expression, qu’il
existe un code particulier au patois du pays de Bray, il n’en est pas
moins vrai que ce patois est soumis à certaines règles dont il s’écarte
peu. Pour plus de clarté, nous allons essayer d’indiquer ces règles
touchant les lettres, l’article, le nom, l’adjectif, le pronom et le
verbe.
§ 1er.—DES LETTRES. Le c doux se change assez fréquemment en ch:
Ex. Les capuchins étaient comme cha. Il en est de même de la double
lettre ss; on dit nourichon pour nourrisson.
Le ch est souvent remplacé par le c dur, qu ou k: Ex. Un cat,
un quien, un kauche-pied, etc.
L’accent circonflexe se remplace en plusieurs circonstances par l’accent
aigu sur la lettre e: Ex. Téte, féte, béte, etc.
Le tr se prononce quelquefois ter, comme dans truie, qu’on
prononce teruie, et teruite pour truite.
§ II.—DE L’ARTICLE. Selon quelques auteurs, notre article masculin le
serait tout simplement la dernière syllabe du mot latin ille, et notre
article féminin la, la dernière de illa. D’autres voient plus
particulièrement dans l’article une combinaison du pronom ille et des
prépositions de et ad. Quoi qu’il en soit, dans les commencements de
la langue française, nous trouvons presque toujours pour articles
simples ou composés les mots el, del, al; ces mots forment encore
la base de l’article dans le patois brayon.
Le, el, l’. La, el. Les, lés, l’s.
De, d’, d’l’. Du, du. De la, del, d’l’. Des, dés, d’s’.
Au, au. A la, al. Aux, à, à les.
On trouvera dans le Dictionnaire les différences qui existent entre ces
divers articles.
§ III.—DU NOM. Certain nombre de noms en eur et en oir changent leur
terminaison en eux: Ex. Menteur, tricheur, conteur, mouchoir, battoir,
couloir, etc., se prononcent menteux, tricheux, conteux,
moucheux, batteux, couleux.
Quelques noms en é font leur singulier en ai: Ex. Curiosité fait
curiositai, été fait étai, etc.
Les noms propres prennent le pluriel; ainsi on dit: les Duvals, les
Dumonts, etc., en parlant des membres de ces familles.
On donne aussi le genre féminin aux noms de famille, en les faisant
précéder de l’article: ex. la durande, la guerarde, la boquet_te_,
la cordière, la vasseu_se_, la brianchonne, etc. mais, quand le nom
propre est précédé du prénom, il garde sa terminaison primitive: ex.
rose durand, marie guerard, etc.
Dans le patois brayon, les noms n’ont pas toujours le même genre que
leurs correspondants français; en voici de nombreux exemples:
NOMS QUI CHANGENT DE GENRE DANS LE PATOIS BRAYON.
AGE. Ex.: La jeunesse est une belle âge.
AIR. Ex.: Cette chanson est sur une vilaine air.
AMADOU. Ex.: Ce marchand ne fournit que de mauvaise amadou.
ARGENT. Ex.: Je vous donne de la belle argent.
AS. Ex.: Voilà une vieille as qui m’a fait perdre.
AUGURE. Ex.: Cela n’est point d’une bonne augure.
AUTEL. Ex.: Voilà une riche autel.
BOL. Ex.: Mettez cette tisane dans une petite bol.
BORNE. Ex.: Quel gros borne!
CANTIQUE. Ex.: Je sais une belle cantique.
CENTIME. Ex.: Cette centime est toute neuve.
CIMETIÈRE. Ex.: Je ne passerais pas la nuit dans la cimetière.
CLAIRE-VOIE. Ex.: Je ferai là un beau claire-voie.
COUDRIER. Ex.: On fait des cercles avec de la coudre.
CRAVATE. Ex.: On m’a fait cadeau d’un beau cravate.
EMPLATRE. Ex.: C’est une emplâtre inutile.
ESCLANDRE. Ex.: Il y a eu grande esclandre.
ÉVANGILE. Ex.: L’Évangile de dimanche est longue.
EXEMPLE. Ex.: Il nous a donné une nouvelle exemple de douceur.
FROID. Ex.: La froid est bien gênante.
GARDE-ROBE. Ex.: Avez-vous un bon garde-robe?
HERBAGE. Ex.: Son herbage est excellente.
HIVER. Ex.: L’hiver de 1830 n’a pas été douce.
IMAGE. Ex.: Vendez-vous de beaux images?
MANQUE. Ex.: C’est une manque de réflexion.
MARNE. Ex.: Servez-vous de marne sec.
MERLE. Ex.: Entendez-vous siffler la mêle?
MEUBLES. Ex.: Voilà de belles meubles.
ORAGE. Ex.: Nous allons avoir une terrible orage.
ORGANE. Ex.: Votre frère a une belle organe.
OUVRAGE. Ex.: Son ouvrage n’est jamais faite en temps.
PARAFE. Ex.: Notre Instituteur fait de belles parafes.
PATÈRE. Ex.: Placez votre chapeau au patère.
POISON. Ex.: Vous m’apporterez de la poison pour les rats.
RÉGLISSE. Ex.: Apportez-moi du réglisse.
RHUME. Ex.: J’ai toujours la rhume.
RISQUE. Ex.: A toute risque.
SAULE. Ex.: La sau est un mauvais bois.
TEMPE. Ex.: Il a reçu un coup de bâton au tempe.
VIPÈRE. Ex.: J’ai été mordu d’un vipère.
§ IV.—DE L’ADJECTIF. Plusieurs adjectifs ne forment pas leur féminin
comme en français: Ex. Blanc, sec, vieil, fou, malin, frais, font
blanque, sèque, vieuille, fôlle, malinne, fraique. Presque
tous les adjectifs terminés en i ont le féminin en ite: Ex. Pourri,
guéri, font pourrite, guérite.
Les adjectifs possessifs se rendent ainsi:
Mon, man, min, m’n’. Ma, m’. Mes, més, m’s’.
Ton, tan, t’n’, tin, t’n. Ta, t’. Tes, tés, t’s’.
Son, san, s’n’, sin, s’n. Sa, s’. Ses, sés, s’s’.
Notre, not’. Notre, not’. Nos, nos.
Votre, vot’. Votre, vot’. Vos, vos.
Leur, leu, leut. Leur, leu, leut’. Leurs, leus.
Les adjectifs démonstratifs sont:
Ce, çu. Cet, c’t’. Cette, c’t’, c’te. Ces, cés, chés.
§ V. DU PRONOM. Voici les différentes formes des pronoms personnels:
Je, j‘, ej’. Moi, mai, mi. Me, m’. Nous, j’.
Tu, tu. Toi, tai. Te, té. Vous, vos, os.
Il, y, il. Elle, al’, a. Ils, y, ils. Elles, al’, y.
Lui, li. Leur, leu. Eux, eux. Se, s’, leus. Soi, sai.
Les pronoms possessifs n’offrent d’autre différence avec le français que
la suivante: l’ est employé pour le, et l’on supprime l’accent
circonflexe sur notre, votre, notres, votres.
Voici maintenant les pronoms démonstratifs:
Celui, le sien. Celle, la sienne, la celle. Ceux, les ceux, _les
siens_. Celles, les celles, les siennes.
Celui-ci, c’t’ichite. Celle-ci, c’t’ichite. Ceux-ci, cheux-chite,
ceux-chite. Celles-ci, cheux-chite, ceux-chite.
Celui-là, ç’t’ila. Celle-là, ç’t’éla. Ceux-là, cheux-la.
Celles-là, cheux-la.
Ce, cha. Ceci, cha. Cela, cha.
Les pronoms relatifs se prononcent de la manière suivante:
Qui, qui. Que, qu’, que. Lequel, l’queul. Laquelle, l’queulle,
laqueulle. Lesquels, lèqueuls. Lesquelles, léqueulles.
Nous ajouterons les pronoms interrogatifs: qui, que, quoi; lesquels se
rendent ordinairement par qué.
En parlant de l’interrogation, nous voulons faire une remarque qui ne
trouverait peut-être point place ailleurs. Dans le pays de Bray, et
généralement en Normandie, on répond à certaines questions par la
négation ou l’affirmation de la proposition opposée. Ainsi, à cette
question: Fait-il froid aujourd’hui? on répondra: _Il ne fait pas
chaud_, ou il fait assez chaud, ou il fait très-chaud.
§ VI.—DU VERBE. Afin de donner une idée du système des conjugaisons,
nous placerons ici quelques temps des verbes auxiliaires AVOIR et ÊTRE.
AVER. ETE.
INDICATIF PRÉSENT.
J’ai. Ej’sis.
T’as. T’es.
Il a. Il est.
J’avons. J’sommes.
Os avez ou vos avez. Os ètes ou vos ètes.
Il ont. Y sont.
IMPARFAIT.
J’avais. J’étais ou j’étois.
T’avais. T’étais ou t’étois.
Il avait. Il était ou il étoit.
J’avions. J’étions ou os étions.
Os aviez. Os étiez ou vos étiez.
Il avaient ou aviont. Il étaient ou étoient ou étiont.
SUBJONCTIF PRÉSENT.
Que j’aie ou que j’uche. Que j’sais ou que j’suche.
Q’t’aies ou que tu uches. Que tu sais ou que tu suches.
Qu’il ait ou qu’il uche. Qu’il sait ou qu’il suche.
Qu’j’avions ou qu’j’uchions. Que j’sayions ou que nous suchions
ou qu’os soyomes.
Qu’os aviez ou qu’os uchiez. Qu’os sayez ou qu’os suchiez.
Qu’il aient ou qu’il uchent. Qu’y saient ou qu’ils suchent.
Le patois du pays de Bray offre beaucoup d’irrégularité dans les
conjugaisons; nous en mentionnerons seulement quelques-unes.
Généralement l’u du pronom tu s’ellipse à la seconde personne du
singulier, quand le verbe commence par une voyelle: Ex. T’aimes,
t’avertis, t’as, t’entends.
Le j’ remplace ordinairement le pronom nous, à la première personne
du pluriel, quand le verbe commence par une voyelle: Ex. J’aimons,
j’avertissons, etc. Si le verbe commence par une consonne, le pronom
nous est remplacé par le monosyllabe ej: Ex. Ej trouvons, _ej
prévenons_, etc. Il paraît que les courtisans de Henri III regardaient
comme de bon ton de dire: J’avions, j’étions, j’allions; c’était
alors une manière de parler recherchée dans la bonne compagnie, même à
la cour[26].
[Note 26: Essai sur le langage, page 302.—_Glossaire du patois
picard_, page 173.]
Parmi les verbes de la première conjugaison qui sont irréguliers dans
plusieurs temps, nous mentionnerons le verbe aller qui fait au présent
du subjonctif: que j’ouaiche, que tu ouaiches, qui ouaiche, _que
j’ouaichions_, qu’os ouaichiez, qui ouaichent.
Les verbes terminés en ier et uer ont ordinairement le présent du
subjonctif en che: Ex. Charrier, ruer, etc., font: que je carriche,
que je ruche.
Le r terminal de l’infinitif ne se fait point sentir dans les verbes
de la seconde conjugaison; ainsi on dit: mouri, parti, r’veni,
etc., pour mourir, partir, revenir. Plusieurs de ces verbes
forment aussi leur participe passé tout-à-fait irrégulièrement; c’est
ainsi que soutenir fait soutint pour soutenu.
Les verbes de la troisième conjugaison changent leur terminaison oir
en er; par exemple: Apercevoir, recevoir, émouvoir, etc., font
aperchever, r’chever, émouver, et, au participe passé, _aperchu,
r’chu, émouvé_.
Au nombre des verbes de la quatrième conjugaison qui s’éloignent du
français, nous mettrons le verbe suivre qui fait _sieure, je sieus,
j’ai sieus_, etc.
Une règle qui se rapporte à toutes les conjugaisons consiste dans
l’emploi de la troisième personne au lieu de la première et de la
seconde, comme dans les phrases suivantes: _C’est moi qui se trompe;
c’est toi qui ira; c’est nous qui a joui; c’est vous qui chantait_, etc.
Nous pensons que ces courtes remarques suffisent pour indiquer à nos
lecteurs les ressemblances et différences du patois du pays de Bray avec
les patois des autres provinces, surtout de la Normandie et de la
Picardie. Il nous resterait à citer quelque fragment de cet idiome, afin
d’en faire mieux comprendre le mécanisme; mais nous ne connaissons aucun
monument écrit auquel nous puissions avoir recours. Sous ce rapport,
nous sommes aussi pauvres que la Picardie est riche. Là, des hommes
d’esprit s’amusent souvent a recueillir les reparties, les boutades, les
saillies populaires, pour en former de plaisants dialogues, de gais
refrains. Ici, rien de semblable; Ch’est pat à dire que j’soyomes
(simus) pus enchifrénés q’d’autes, mais j’manquons d’éditeux, disait
dernièrement un de nos amis. C’est donc une bonne fortune pour nous que
la rencontre de l’article suivant que nous extrayons d’une récente
publication[27].
[Note 27: Almanach du pays de Bray, pour 1852, page 99 et suiv.]
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
Jacques.—Ah! Boujou, Mousieu Esprit…
Le citoyen Esprit.—Ne m’appelle donc pas Monsieur; ce titre
aristocratique est aboli et remplacé par le mot égalitaire de citoyen.
Jacques.—Ah! chest cha; j’comprends pas, mais chest tout d’même.
Le citoyen Esprit.—Tu es si bête!
Jacques.—Ah! par exemple, cha pourrait ben être vrai; car tout l’monde
me l’dit. Mais en attendant, j’voudrais ben saver qué qu’veulent dire
chés trois mots Libertai, Égalitai, Fraternitai, quo vait tout
partout; o dirait que l’zimprimeux n’peuvent plus rien écrire sans mette
chés mots-là.
Le citoyen Esprit.—Tu ne comprends pas cela?
Jacques.—Ma foi, non.
Le citoyen Esprit.—Liberté!!! mot divin qui fait battre tous les
coeurs, quand on le prononce…
Jacques.—Ah! bah! l’mien des coeurs n’bat pas du tout.
Le citoyen Esprit.—C’est une manière de parler.
Jacques.—Chest-à-dire qu’cha n’signifie rien.
Le citoyen Esprit.—C’est-à-dire que tu es un imbécille.
Jacques.—Os me l’avez déjà dit, Mousieu citoyen.
Le citoyen Esprit.—Comment pourrais-tu en effet comprendre la
liberté, toi qui as été toute ta vie esclave et malheureux.
Jacques.—Ma foi, pas core trop.
Le citoyen Esprit.—Écoute, Jacques, et tâche de comprendre.
Jacques.—J’vo z’écoute des yeux et des oreilles.
Le citoyen Esprit.—Par le mot liberté, on entend que chacun est libre
de faire ce qui lui plaît.
Jacques.—Tout c’qui li plaît?
Le citoyen Esprit.—Tout!
Jacques.—Absolument tout?
Le citoyen Esprit.—Oui.
Jacques.—Y a ti longtemps, cha?
Le citoyen Esprit.—Depuis le 24 février, l’an 59 de la liberté.
Jacques.—Et moi qui ne l’savait point core! Faut que j’sais rudement
béte!
Le citoyen Esprit.—Je ne dis pas non.
Jacques.—Mais, comment qu’man maîte n’me l’a pas dit?
Le citoyen Esprit.—Nigaud, est-ce qu’il n’est pas intéressé à te
laisser dans l’ignorance?
Jacques.—Chest vrai! ben asteu, chest ben fini; quand y m’dira
d’batte du blai, j’battrai d’l’aveine; quand y m’dira d’vaner de l’orge,
j’ferai des guerbées; quand y m’dira de monter l’grain au grenier,
j’irai m’mette à table; puis plutot j’li dirai que j’veux ête maîte
chacun note semaine… Asteu, j’voudrais bien saver quoique chest
qu’l’égalitai.
Le citoyen Esprit.—Cela signifie qu’il n’y a aucune différence entre
les hommes, et qu’ils sont tous égaux.
Jacques.—Mais chest pas vrai, cha.
Le citoyen Esprit.—Comment, ce n’est pas vrai?
Jacques.—Non! Est-ce que j’sis l’égal de man maîte?
Le citoyen Esprit.—Sans doute.
Jacques.—Ah! cha mais!… comment s’y prendre? Man maîte qu’a six
pouces plus qu’mai.
Le citoyen Esprit.—On le rognera.
Jacques.—Par queu bout?
Le citoyen Esprit.—Par la tête.
Jacques.—Diable! mais… puis, Nicolas, li qu’est trois pouces plus
p’tit qu’mai; est-ce qu’on me rognera itou par la tête?
Le citoyen Esprit.—Mon pauvre Jacques, tu ne comprends donc rien;
quand on dit que nous sommes égaux, on veut dire que nous avons tous les
mêmes droits et les mêmes avantages.
Jacques.—Chest-à-dire que j’pourrais mette l’zhabits de man maîte,
manger san dinner, monter sur san bidet?
Le citoyen Esprit.—Certes, tous les biens sont communs.
Jacques.—Mais les propriétaires?
Le citoyen Esprit.—Il n’y a plus de propriétaires: la propriété,
c’est le vol.
Jacques.—Tiens! je l’aurais jamais cru…. Man maîte qui passe pour
si honnête homme dans le pays! Mais y va me renvéyer, pétète, quand
j’l’y demanderai l’exécution d’l’égalitai.
Le citoyen Esprit.—Ne crains rien.
Jacques.—Pourquoi?
Le citoyen Esprit.—Parce qu’il ne saurait trouver un autre domestique
aussi bête que toi.
Jacques.—Chest ben possible… Puis c’té fraternitai, elle, qué
qu’chest?
Le citoyen Esprit.—Cela veut dire que nous sommes tous frères.
Jacques.—Ah! cha, du coup, chest une bêtise; car, quand ma mère, qui
n’vient plus d’pis qu’al est morte, venait m’ver, a m’embrachait toujou;
puis a disait: Boujou, man fieu! Mais a n’embrachait pas man maîte; au
contraire, a faisait une révérence, puis disait: Boujou, maîte Pierre!
mais a n’y disait jamais: Boujou man fieu, ni boujou man frère! Cha
fait ben ver qu’a n’était pas sa soeur et qu’il n’est pas man frère.
Le citoyen Esprit.—Il ne s’agit ici ni de père ni de mère.
Jacques.—Chest vrai, y sont morts tous deux.
Le citoyen Esprit.—Tu ne comprends pas. Il n’y a plus ni père ni mère
pour personne; nous sommes tous enfants de la nature.
Jacques.—De la nature? Connais pas! J’avais toujou cru qu’j’étais
l’fieu d’ma mère qu’est morte, pauve fame.
Le citoyen Esprit.—Pauvre Jacques! quel dommage qu’on ait paralysé
l’action des clubs! je t’aurais fait admettre pour t’initier aux grands
principes….
Jacques.—Pardon! excuse! Mousieu citoyen, maîte Pierre m’crie pour
manger la soupe.
Le citoyen Esprit.—Mais j’aurais un petit service à te demander.
Jacques.—Jé pas l’temps; cha sera pour une aute fais.
UN FLANEUR BRAYON.
Nous terminerons cette introduction par quelques proverbes et dictons
populaires, auxquels nous joindrons un court exposé des croyances et
usages du pays.
PROVERBES ET DICTONS.
Amis comme chiens et chats. Ennemis.
Adroit de sa main comme un cochon de sa queue. Maladroit.
Se laisser manger la laine sur le dos. Trop bon.
La semaine des trois jeudis. Jamais.
Il vaux mieux tuer le diable que le diable vous tue.
Caillou qui roule n’amasse pas mousse.
Mais que les poules pissent. Jamais.
Engendré d’un coq et d’une oie. Sot et malin.
Ouvrir les yeux comme un chat qui c… dans du son. Ouvrir de grands
yeux.
Brouillard en mars, gelée en mai.
Laid comme le diable.
Toute la pouquette sent le hareng. Toute la famille a les mêmes vices.
En attendant les souliers d’un mort, on va longtemps nu-pieds.
N’y voir que du brouillard. Ne rien comprendre à une chose.
Un coup de langue est pire qu’un coup de lance.
La première mouche qui le piquera sera un taon. La dernière faute paiera
pour les autres.
Ne pas valoir les quatre fers d’un chien. N’avoir aucune valeur.
N’entendre ni à hu, ni à dia. N’avoir aucune intelligence.
Brebis qui bêle perd sa goulée. On ne peut parler et manger en même
temps.
Au plus fort la pouque. En parlant de deux personnes qui se disputent
un objet.
Qui demande un hiver avant Noël, en demande deux.
Faire la caloge du veau avant qu’il soit venu. Former de vains projets
sur un événement éventuel.
Il ne faut pas tant de beurre pour faire un quarteron. Pas de paroles
inutiles.
Aller ou venir pour des prunes. Pour rien.
Si le soleil luit quand il pleut, on dit que le diable bat sa femme.
Quand on se sent morveux, on se mouche. En parlant d’une personne qui
prend pour elle-même un blâme donné sans application particulière.
Gratter quelqu’un par où il a manjure. Lui proposer une chose qui le
flatte.
Faute de poisson, on mange des moules. Quand on n’a pas ce qu’on désire,
il faut se contenter de ce qu’on a.
On n’est pas louis d’or. Ou ne plaît pas à tout le monde.
Quand on quitte le maréchal, il faut payer les vieux fers. Lorsqu’on
change de fournisseur, il faut payer ce qu’on lui doit.
Quitter brûler ce qui ne cuit pas pour soi. Ne s’occuper que de ce qui
profite.
Quand il pleut sur l’un, il grêle sur l’autre. En parlant de deux
personnes qui ont les mêmes intérêts.
Rebattre le feurre de ses glanes. Perdre le fil de son discours et
faire des redites.
Il a mis une cheville à son trou. Réponse ou repartie trouvée à propos.
Malin comme Gribouille qui se jette à l’eau de peur de se mouiller.
Être de la famille de Riquiqui. Être parent de tout le monde.
S’il y a pondu, il n’y a pas couvé. Il n’a pas été longtemps parti.
Vaut mieux faire envie que pitié.
Février emplit les fossés, mars les vide.
Il vaut mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez.
Mieux vaut conserver un objet avec ses défauts que de le briser en
cherchant à le réparer.
Ils sont comme saint Roch et son chien. Inséparables.
Ton nez branle. Tu mens. Il paraît que ce dicton n’est pas neuf et qu’on
disait du temps d’Érasme: Nasus tuus arguit mihi te mentiri, votre nez
me dit que vous mentez.
On ne peut guère manier de beurre, sans qu’il en reste dans les doigts.
En parlant des régisseurs et autres qui ne rendent pas fidèle compte de
leur administration.
Chaque grain a sa paille. Chacun a ses défauts.
Manger son pain chaud, boire son cidre doux, brûler son bois vert, c’est
mettre la maison au désert.
Ne point mettre une chose dans l’oreille d’un chat. Donner un avis qui
sera suivi.
Chacun son métier, les moutons seront bien gardés.
Faire de la bouillie pour les chats. Faire une chose inutile ou mal
exécutée.
Les nourrices auront bon temps, les enfants se jouent. En parlant des
grandes personnes qui s’amusent à des jeux d’enfant.
Heureux comme un coq en pâte. Nous pensons qu’il faudrait dire: _Comme
un coq empâté_.
C’est comme à la maison du bon Dieu, l’on n’y boit, n’y mange. Allusion
aux personnes qui n’offrent rien à ceux qui font visite; ce qui est rare
dans le pays de Bray.
On a tiré à son baptême. Il n’a pas inventé la poudre.
On ne tire pas de farine d’un sac à charbon. On n’espère pas de bonnes
actions de la part d’un méchant.
C’est du bois à faire des vielles. Il se ploie de toutes façons. Par
allusion à ceux qui disent oui et non sur la même question, pour plaire
à l’un et ne pas déplaire à l’autre.
Faire des contes à mourir debout. Impossibilités.
Rien ne dure plus longtemps qu’un pot cassé. En parlant de personnes
souffrantes qui vont jusqu’à la vieillesse.
Il n’y a pas moyen de moyenner. Il faut en convenir.
On vous donne des noix à casser, quand on n’a plus de dents. Faire des
douceurs, quand on ne peut plus en profiter.
C’est lui, en chair et en os, comme saint Amadou. Lui-même.
Plus malin que lui n’est pas bête.
Sourd comme une boîse. Très-sourd.
Aller son petit bonhomme de chemin. Faire ses affaires, sans s’inquiéter
du qu’en dira-t-on.
Ce n’est pas par là que le pot court. Ce n’est pas là que se trouve le
mal.
Courir comme un poulain délicoté.
Être du côté que le plat pend. Être bien placé.
Sec comme du bois.
Les paroles sont des femelles; les écrits sont des mâles. Les uns sont
plus sûrs que les autres: Verba volant, scripta manent.
Les rouges (à cheveux roux) sont tout bons ou tout mauvais.
Entêté comme une mule.
Babiller comme une pie borgne. A tort et à travers.
Ne pas plus bouger qu’un 0 en chiffre.
Noir comme une taupe.
Partir dans le royaume des taupes. Mourir.
Aller à taupes-jouque. Mourir.
Avoir la compagnie d’un pelé et trois tondus. Société sans
considération.
Ne craindre ne Dieu, ne Vierge Marie. N’avoir aucune crainte.
Bête comme un pot. Très-sot.
Un quien regarde bien un évêque. Un inférieur peut regarder son
supérieur.
Père aux écus. Homme riche.
Avoir les yeux plus grands que le ventre. Gourmand qui ne peut manger
tout ce qu’il a demandé.
Les conseilleux
Ne sont pas les payeux.
Faites du bien à un vilain,
Il vous c… dans la main.
A la Saint-Romain,
On prend les mouches à la main.
A la Saint-Denis,
Bécasse en tous pays.
A la Saint-Denis,
Perdreaux sont perdrix.
S’il fait beau,
Prends ton manteau;
S’il pleut,
Prends-le, si tu veux.
Pluie du matin
N’arrête pas le pélerin.
Jamais le mois d’avril
Ne s’en va sans épi,
Et le mois de mai
Sans épi de blai.
Aujourd’hui saint Thomas,
Cuis ton pain, lave tes draps,
Dans trois jours Noël t’auras.
A la Saint-Luc,
Ne sème plus, ou sème plus dru.
A saint Luquet,
Sème toujours jusqu’à ce que tu aies fait.
Brouillard en decours,
De la pluie sous trois jours.
Brouillard en croissant,
C’est du beau temps.
A la sainte Cateline, (25 nov.)
Tout bois prend racine.
Petits enfants,
Petits tourments.
Il ne faut qu’un coup
Pour tuer un loup.
Vaut mieux aller au moulin
Qu’au médecin.
Pour filer,
Faut mouiller.
Avril le doux,
Quand il s’y met, c’est le pire de tous.
Année de hennetons,
Année de grenaison.
L’hiver n’est pas bâtard,
Quand il ne vient pas d’heure, il vient tard.
A la Chandeleur (2 fév.),
L’hiver finit ou prend vigueur.
Un essaim du mois de mai
Vaut une vache du pays de Bray.
USAGES ET CROYANCES.
ABEILLES.
Sur le deuil des abeilles, voyez Mouches à miel, dans le Dictionnaire.
Les abeilles offrent bien assez d’intérêt à l’observateur, sans leur
prêter un instinct dont elles ne jouissent point.
On dit que les abeilles qui essaiment le jour du Saint-Sacrement
forment, dans la ruche, un travail en forme d’ostensoir, c’est-à-dire
que les rayons aboutissent au centre de la ruche, au lieu d’être
transversaux. Nous ne nions pas ce genre de travail; mais, jusqu’à
preuve contraire, nous croyons que tous les essaims qui sortent en ce
jour ne travaillent pas de la même manière, et qu’on peut observer ce
genre de travail dans les ruches d’essaims sortis en d’autres jours.
CARREAU.
Dans la campagne, les bonnes femmes désignent sous ce nom tout embarras
gastrique, toute maladie chronique, toute affection maladive dont la
guérison se fait attendre. Dans leur pensée, aucun âge n’en est exempt;
nous nous rappelons avoir entendu dire d’une personne octogénaire,
qu’elle était _morte du carriau, parce qu’on ne l’avait pas fait
toucher_. Voyez, dans le Dictionnaire, le mot Carriau.
CHARDON (_Jeu du_).
Parfois les moissonneurs laissent un gros chardon debout; ils placent
quelques petits rubans dans ses feuilles; et, au moment de faire scier
la dernière poignée, ils présentent au maître de maison une faucille
dont le manche est orné de lisets, en le priant de commencer le jeu,
c’est-à-dire de se placer à une distance convenable et de lancer la
faucille sur le chardon pour le couper. Ordinairement le cultivateur
place une pièce d’argent au pied du chardon; c’est le prix de la
victoire.
CHEVAUX.
Lorsqu’on conduit les chevaux à l’eau, on a l’habitude de siffler pour
les engager à boire. Par un contraste assez singulier, il est aussi
d’usage de siffler pour les engager à p……
CHOUETTES.
Le cri de la chouette, aux environs d’une habitation, est considéré
comme un signe de mortalité.
CIERGES.
Si les cierges placés à l’autel brûlent mal, quand on fait célébrer la
messe pour un malade, on est persuadé qu’il ne guérira pas.
DERNIÈRE POIGNÉE (La).
Dans les communes où l’on n’offre pas de glane au commencement de la
moisson (voir plus bas), les moissonneurs font scier la _dernière
poignée_. Voyez ce mot dans le Dictionnaire.
EAU BÉNITE.
Le Samedi saint, en certaines communes, l’instituteur se présente à
chaque maison de la paroisse, il trempe une branche de buis dans un
petit vase plein d’eau bénite, qu’il porte avec lui, et il asperge
l’habitation. Ensuite, il offre du pain à chanter qu’il a fait bénir, et
reçoit des oeufs qu’il vend à son profit. (Voir notre _Essai sur le
canton de Neufchâtel_, page 114.)
Quand il pleut le dimanche avant l’eau bénite, on est persuadé que c’est
signe qu’il pleuvra pendant toute la semaine.
On prétend que l’enfant qui étrenne les fonts, c’est-à-dire celui qui
est baptisé le premier après la bénédiction des fonts, meurt dans
l’année.
FLANS (_Les_).
C’est ainsi qu’on désigne encore, en certaines communes, le jour de la
fête patronale. Ainsi, on dit: Les Flans de Bures, pour indiquer la
fête de Saint-Agnan, patron de cette paroisse. Cette habitude vient de
l’ancien usage, encore en vigueur, de préparer des flans ou tartes
pour ce jour.
GLANE (La).
Le premier jour de la moisson, on forme une glane d’épis choisis,
artistement disposés et ornés de fleurs et de rubans de soie. Les
moissonneurs se réunissent en corps pour aller offrir cette glane à la
maîtresse de maison; celui ou celle qui la présente débite un petit
compliment; après quoi on arrose la fête avec quelques pots de gros
cidre.
NOEL (_Les douze jours de_).
On prétend que la température des douze jours de Noël, c’est-à-dire
des jours qui se trouvent à partir du 25 décembre jusqu’au 5 janvier,
indique le temps de chacun des douze mois de l’année suivante. Ainsi, le
temps du 25 décembre indique le temps qu’il fera en janvier; le temps du
26, celui du mois de février, etc.
RAMEAUX.
Bien des gens sont convaincus que les blés dépériront pendant quarante
jours, s’il pleut le jour des Rameaux.
ROIS.
La veille des Rois, les enfants parcourent les rues avec des lanternes
de papier de diverses couleurs, attachées au bout d’un bâton, et crient
de toute leur force:
Boujou les Rois,
Jusqu’à douze mois!
Boujou la Reine,
Jusqu’à six s’maines!
Boujou l’crapou,
Jusqu’au mois d’août!
Le lendemain, jour des Rois, ils recommencent la même procession et les
mêmes chants, en remplaçant le mot boujou par celui d’adieu.
SAINT-JEAN (_Feux de_).
En certaines communes, on fait un feu de joie la veille de la fête de
saint Jean-Baptiste. Chaque habitant apporte un bâton pour l’entretien
du feu; des danses ont lieu pendant une partie de la nuit, et l’on
n’oublie jamais d’emporter avec soi quelques charbons comme préservatifs
de la foudre et de l’incendie (Voir notre _Essai sur le canton de
Londinières_, page 242). Il nous semble voir là clairement un souvenir
des feux qui signalaient, chez les anciens Slaves, la fête du dieu
Koupalo (24 juin), et autour desquels dansaient hommes, femmes, enfants
et vieillards (Encyclopédie du XIXe siècle, vol. XXIV, p.
559). Koupalo était le dieu des productions de la terre. Avant la
révolution de 1793, ces sortes de feux avaient lieu même à Paris: «La
veille de Saint-Jean, les échevins faisaient élever, sur la place de
l’Hôtel-de-Ville, un immense bûcher auquel le roi mettait solennellement
le feu. En 1471, Louis XI, à l’exemple de ses prédécesseurs, communiqua
lui-même la flamme à cet amas de matières combustibles dont l’incendie
éclairait toute la ville. Les chroniques contemporaines nous ont
conservé les détails de cette cérémonie.
«Au milieu de la place de Grève s’élevait un arbre de 90 pieds de
hauteur, hérissé de traverses auxquelles on attachait 800 bourrées et
300 cotrets; 15 voies de bois et une immense quantité de bottes de
paille en formaient la base. Le tout était surmonté d’un tonneau et
d’une roue. Des guirlandes de fleurs décoraient ce colossal appareil,
dans lequel il faut voir l’idée première de nos feux d’artifice
officiels. Des bouquets volumineux étaient distribués au roi, aux
personnes de sa suite, aux magistrats et aux notables. Une compagnie
d’archers de la ville, composée de 200 hommes d’armes, maintenaient
l’ordre conjointement avec 100 arbalétriers et 100 arquebusiers. Avant
de mettre le feu, on plaçait dans le bûcher les célèbres doubles pétards
dits de la Saint-Jean, les grosses fusées et tous les produits
pyrotechniques connus à cette époque; on suspendait ensuite à l’arbre un
grand panier renfermant deux douzaines de chats et un renard.
«Les registres de comptabilité de l’Hôtel-de-Ville contiennent, au sujet
de ce dernier article, la mention suivante:
_A Lucas Pommereux, l’un des commissaires des quais de la ville, cent
sous parisis pour avoir fourni, durant trois années, tous les chats
qu’il fallait audit feu, comme de coutume; mêmement pour avoir fourni,
il y a un an, où le roi assista, un renard, pour donner plaisir à Sa
Majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile où étaient lesdits
chats._
«Lorsque le feu était apaisé, le roi montait à l’Hôtel-de-Ville, où
l’attendait une somptueuse collation. La foule se précipitait sur les
débris du bûcher et se disputait les tisons, dont la possession était un
gage de bonheur et de réussite en toutes choses pendant une année
entière.
«Louis XIV n’assista qu’une seule fois à cette cérémonie, et Louis XV
refusa de s’y montrer. Le feu de la Saint-Jean ne fut plus alors
considéré que comme une tradition populaire, et les vestiges en furent
effacés par l’orage de la Révolution.» (_Journal de Rouen, 18 février
1852._)
SAINT-BENOIT.
Quand il pleut le jour de saint Benoit (11 juillet), on est convaincu
que la pluie durera quarante jours. Il faut peut-être voir l’explication
de cette croyance dans la légende du saint. Un jour, étant allé visiter
sa soeur, sainte Scholastique, celle-ci voulut le retenir au moment de
partir; mais, comme il se refusait à rester, elle pria Dieu qui suscita
une si grande tempeste de tonnerre, d’esclairs et de pluye, que saint
Benoit ne put sortir de la maison (_Fleurs des vies des Saints_, par
Ribadeneira, tome I, page 493, édit. in-4º).
SAINT-MARC.
S’il pleut le jour de saint Marc, c’est signe qu’il n’y aura point de
merises. Voici ce qui a pu donner lieu à ce dicton: A cette époque, 25
avril, les merisiers sont en fleurs, et la pluie, si elle se
prolongeait, pourrait les empêcher de nouer.
SAINTE-MONIQUE.
La pluie, le jour de sainte Monique, 4 mai, présage qu’il n’y aura point
de pommes. C’est l’époque de la fleuraison des pommiers.
SAINT-PIERRE (_Feu de_).
On fait aussi des feux la veille de la fête de saint Pierre. Vers le
coucher du soleil, le clergé de la paroisse se rend en procession au
lieu où le bois a été disposé, le prêtre y met le feu et prononce une
bénédiction; après quoi la procession retourne à l’église. Les habitants
se partagent ensuite les tisons qu’ils conservent dans l’espoir d’être
préservés des accidents de l’incendie (Voir notre _Essai sur le canton
de Neufchâtel_, page 148). Nous trouvons encore, dans cet usage, une
trace des feux nocturnes que les Romains allumaient pour célébrer
certains anniversaires, tels que les Palilies, fête fort ancienne à
laquelle Romulus rattacha la célébration annuelle de la mémoire de la
fondation de Rome. Cette fête, instituée en l’honneur de la déesse
Pales, se célébrait le 23 avril (_Encyclopédie théologique_, tome XXVIe,
3me des Religions, page 1056).
SAINT-SAUVEUR (_Pélérinage de_).
Les pélerinages de saint Sauveur ont lieu le jour de la Trinité et
pendant l’octave, et se font à l’intention des animaux malades, surtout
des chevaux. Assez souvent, on touche un morceau de pain à la statue
du Sauveur, et l’on réserve ce pain pour le donner aux bestiaux pendant
leurs maladies. (Voir notre Essai sur le canton de Blangy, page 164 et
suiv.)
TABLIER.
Si, en sortant de chez soi, la première personne qu’on rencontre est une
femme sans tablier, on est persuadé qu’on éprouvera quelque
désagrément dans la journée. Au reste, les femmes du pays de Bray
sortent rarement sans cette partie de leur toilette.
TARTE (La).
Quand les moissonneurs finissant à couper le blé, ils se réunissent et
crient à tue-tête: A la tarte! à la tarte! à la tarte! Cet usage vient
de ce que, antérieurement, on avait l’habitude de manger des tartes à
pareil jour. Aujourd’hui on se contente de vider quelques bouteilles à
large panse, et la tarte se mange à la parcie (Voyez ce mot dans le
Dictionnaire).
TERRE-SAINTE.
Si l’on remue la terre sainte, c’est-à-dire si l’on creuse une tombe le
dimanche, on prétend qu’il mourra une personne pendant la semaine.
TREIZE (_Le nombre_).
Le nombre 13 est généralement considéré comme néfaste. Par exemple, si
treize enfants font leur première communion le même jour, on assure
qu’il en mourra un dans la même année. Il est plus d’une personne qui ne
voudrait pas être treizième à table. Mais, en tous cas, ce qui est le
plus à redouter pour celui qui se trouve le treizième en cette
circonstance, c’est, avons lu quelque part, lorsqu’il n’y a à diner que
pour douze.
TRIGLYDOTE (_Le_).
C’est le petit oiseau qu’on appelle improprement roitelet; le peuple
le nomme petite poulette au bon Dieu, et ne veut pas qu’on le tue. On
prétend que chaque nichée se réunit dans le nid, la veille des Rois,
avec les père et mère; aussi se garde-t-on bien de détruire ce petit
nid, ordinairement placé au bas des couvertures en paille.
VACHERS (_Chanson des_).
Les petits vachers ont l’habitude de s’adresser de loin des espèces de
dialogues, qu’ils chantent et terminent toujours par ces mots: _Lariala!
lariala! lariala! lalonlariala!_ Il nous semble reconnaître dans ces
paroles une invitation adressée aux autres gardeurs de vaches: _Là! ris
il y a là!… Là! allons là! ris il y a là!_ En effet, ces paroles sont
ordinairement le prélude d’une réunion dans laquelle on mange des poires
et des pommes; après quoi on fait la partie de bilboquet, au milieu des
ris et joyeux discours.
VENDREDI.
On considère généralement le vendredi comme un jour néfaste, et beaucoup
de personnes ne voudraient pas entreprendre un travail en ce jour.
Serait-ce qu’on regarde ce jour comme malheureux, en mémoire de la mort
de Jésus-Christ?
VENT (_Fiançailles et mariage du_).
On dit que le vent se fiance le jour de saint Denis (9 octobre), et
se marie le jour de la Toussaint. On ajoute que, pendant l’hiver
suivant, il souffle souvent du point où il se trouvait le jour de ses
fiançailles et de son mariage.