Enfants de l'époque

Knut Hamsun · Chapitre 1 sur 18

Pages du PDF

Enfants de l'époque

Chapitre I

 

 

Toute la paroisse constituait autrefois une seule proprié-té, et ce qui est maintenant le « domaine de Segelfoss » n’en était alors que le siège principal. Segelfoss était à cette époque, selon les conditions du Nordland, un « bien » com-plet, de cinquante vaches, possédant scierie, moulin, tuilerie et maintes lieues1 de forêt. Sur ce domaine régnait une ani-mation intense : gens de service, métayers, flâneurs, sans compter des bêtes en abondance ; outre le grand troupeau de gros bétail, il y avait des chevaux, des chiens, des chats et des porcs et, le long de la paroi postérieure de la grange, c’était toute une ville pour les poules et les oies.

Le propriétaire était M. Willatz Holmsen, un gros mon-sieur avare qui avait été domestique ; il avait acheté ferme après ferme dans la paroisse pour un morceau de pain et avait fini par constituer le « bien ». À la fin, il avait aussi une grande entreprise de commerce et de cabotage ; il avait mon-té la tuilerie, le moulin et la scierie, installations de pure utili-té. Le dit M. Willatz Holmsen était Norvégien comme nous sommes Norvégiens, mais il avait un uniforme et parlait da-nois. Aux sessions de printemps et d’automne il siégeait tout galonné d’or, avec un sabre ; il savait lire, écrire, il était juge, il jugeait selon la loi norvégienne. Sa femme était originaire de partout, de Hollande ou de Holstein, peut-être de Scanie, peut-être d’un conte de fées. Elle aussi avait appris les

 

1 La lieue norvégienne = 10 kilomètres.

– 3 – bonnes manières. On dut construire une large route pour lui permettre d’aller en carrosse à l’église. Ah ! c’étaient des gens riches et ils étaient devenus de plus en plus riches ; il n’y avait pas de doute que M. Willatz Holmsen avait enterré de l’argent, car, figurez-vous, longtemps après sa mort, son fantôme revenait là-bas du côté de la tuilerie.

Mais c’est seulement à son fils, Willatz Holmsen n° 2, que pensent les vieilles gens quand ils se rappellent les his-toires du « bien ». Lui était un véritable grand seigneur. Il abandonna l’entreprise de pêche et de cabotage, choses aux-quelles il n’entendait rien ou qu’il se refusait à exploiter, mais il construisit sur son domaine une nouvelle maison de maîtres et y mit des colonnes et une tour ; il installa une serre, un bassin aux cygnes dans le parc et une pelouse de jeux pour tous ses gens. Maintenant, le bassin aux cygnes est comblé et la pelouse a été défoncée pour en faire un her-bage. Ce fut lui qui fit de Segelfoss une résidence d’une ma-gnificence extrême ; il avait pris une pièce comme galerie de tableaux et une autre pièce rien que pour des livres, du plan-cher au plafond. Il y avait des fleurs et de l’argenterie mas-sive sur sa table de salle à manger, et des figures de marbre et de bronze dans ses salons. Quand sa femme, « la gra-cieuse dame du logis », s’avançait, c’était l’usage que les domestiques se tinssent immobiles et silencieux jusqu’à ce qu’elle eût passé devant eux ; elle possédait personnellement un « bien » en Suède, elle parlait français et avait sa propre camériste.

Monsieur et Madame avaient chacun leur valet, chacun leur cocher, et chacun leur appartement d’habitation à Se-gelfoss.

 

– 4 –

C’étaient des gens distingués. Un couple un peu fantas-tique, avec le nimbe de cette époque.

Les premières années, ils restaient longtemps absents de Segelfoss ; à l’automne ils faisaient leurs dix malles et par-taient pour l’étranger avec leurs enfants ; au printemps, ils revenaient avec les enfants et des malles et des effets en plus grand nombre et ils remplissaient peu à peu leur maison de toute cette magnificence. Dans les dernières années, ils sé-journaient plus constamment sur le « bien » ; bien loin d’avouer que c’était pour faire des économies, Monsieur lais-sait entendre que désormais sa femme et lui connaissaient le monde entier et n’avaient plus de goût à voyager.

Il y avait une gouvernante et un précepteur particulier pour les trois enfants, deux filles et un garçon, que l’on fai-sait instruire en toutes branches de connaissances, et, d’autre part, il y avait toujours sur le domaine le même nom-breux personnel.

Chose assez singulière, Monsieur vendit alors quelques bonnes fermes avec une partie de forêt, qui furent détachées du « bien ». Il n’avoua nullement qu’il avait besoin de cet ar-gent, de ces quelques sous, il confessa seulement qu’à me-sure qu’il vieillissait, le « bien » devenait trop lourd à admi-nistrer pour lui.

De mauvaises langues chuchotaient qu’il avait commen-cé dans ces dernières années à chercher le trésor enterré par son père, mais c’était méconnaître M. Willatz Holmsen, ce véritable grand seigneur. Il périt dans la montagne, le bon Monsieur, bien tristement, loin de tous les siens, sur une couche de bruyère, entouré seulement des huit hommes qui l’avaient suivi dans cette tournée à l’occasion d’un nouveau barrage pour le moulin. Les huit hommes rentrèrent au do-

– 5 – maine, portant son corps sur une civière, et sa femme en re-çut une commotion ; elle cria quelque chose en français à sa camériste et s’évanouit, et la camériste accourut avec un fla-con de sels. La vieille dame restait seule, ses filles étaient mariées et vivaient dans de grandes villes en Suède, et son fils, le troisième Willatz Holmsen, avait passé quelques an-nées à l’École des Cadets : il devait justement finir ses études ce printemps et venir faire un tour à la maison.

* * *

L’hiver passa, le printemps arriva et le troisième Willatz Holmsen revint à la maison. Les vieilles gens se rappellent bien cet homme quoiqu’il y ait maintenant bien des années qu’il est mort. Ses sœurs héritèrent le « bien » en Suède, lui-même devint propriétaire du « bien » de Segelfoss tel qu’il se comportait. Il ne laissa point d’empreinte grandiose dans sa contrée ; il était fier et taciturne et, bien qu’une fois marié il menât le même grand train que ses parents, il ne brilla pas d’un grand éclat extérieur. Sa carrière était brisée, son père lui avait laissé une énorme dette en banque, sa mère s’était retirée auprès de ses filles en Suède. Elles devinrent toutes Suédoises et ne revinrent jamais au pays. Il restait donc seul. L’estime qu’il pouvait obtenir maintenant, il devait en être le seul artisan. Il n’avait aucune popularité, mais il s’acquit un immense respect ; on l’appelait simplement « le Lieutenant » parce qu’il n’était pas davantage, mais on le saluait comme un général.

C’est de cet homme et de quelques autres personnes que traite ce livre.

Willatz Holmsen III… peut-être n’était-il pas un véri-table grand seigneur, peut-être était-il plus grand seigneur qu’aucun autre des maîtres de Segelfoss. Un lieutenant fort

– 6 – ridicule en dehors du service, un seigneur terrien, qui décli-nait génialement, sans doute ; ajoutez à cela que dans ses jeunes ans il était emporté et entêté hors de toute mesure, sans doute. Mais le dit lieutenant avait aussi quelques pré-cieuses qualités ; sa capacité fut toujours à la hauteur de son étrangeté, et même au-dessus. Comment le pasteur C.-P. Windfeld l’a-t-il dépeint ? Comme un monsieur ridicule et fou, et là s’arrête sa description. Telle fut la manière dont un petit fonctionnaire comprit une personnalité originale. Le lieutenant était un homme cultivé et si, avec les années, il parvint en philosophe à dominer son emportement, ce ne fut pas un effet de la sénilité mentale, mais seulement de la ma-turité virile. A-t-il besoin d’une défense ? Peut-être parce qu’il fut vaincu ? C’était la loi. Il était le troisième chaînon dans la richesse et le luxe, avec lui la chaîne était au bout. Du reste, il ne se laissa pas abattre. Un homme d’une telle ri-gidité reste debout.

Il prit sa femme en Hanovre, une dame qui avait séjour-né dans son enfance en Danemark où sa mère avait de la fa-mille. C’était la fille d’un colonel ; elle avait un aspect un peu à part, son visage était fort peu joli, mais son corps était souple et charmant, ce qui lui donnait un grand agrément, ainsi que ses mains, sa voix et en partie aussi son sourire. Comme elle savait le danois depuis son enfance, la langue norvégienne ne lui occasionnait aucune difficulté, et elle pouvait dire tout ce qu’elle voulait.

Elle aimait monter à cheval et chevauchait hardiment, et comme le bruit courait qu’elle était, elle aussi, de noble nais-sance, on eut du respect pour elle dans cette contrée amie des fables, de sorte que la dame finit par s’y plaire. Elle ne trouvait rien à redire à ce que les bonnes femmes devinssent muettes en sa présence et elle faisait passer ses prières et ses

– 7 – demandes par le canal de la gouvernante, Demoiselle Salve-sen.

Les gens ne comprenaient pas pourquoi elle avait épou-sé le lieutenant ; y avait-il là-dessous une faute de jeunesse ? Impossible. Car, en ce cas, le lieutenant, ce petit Willatz Holmsen, pédantesque et scrupuleux, se serait certainement détourné de cette voie. Non, il y avait à portée de la main une meilleure explication : Madame était venue de chez elle avec un cheval de selle bai, avec ce cheval et rien d’autre, sans coffres ni caisses, sans cargaison de meubles ; elle était peut-être pauvre, elle était venue les mains vides… c’était pour cela qu’elle avait épousé le lieutenant ? C’était une bonne explication.

Cela n’aurait du reste pas nui qu’elle eût apporté un peu de richesse à Segelfoss. Car la décadence commença. Le lieutenant avait beau être assez parcimonieux, tout déclinait lentement, aussi bien lui que le « bien » : il exploitait la ferme et la tuilerie comme auparavant et même beaucoup mieux qu’auparavant, mais les temps étaient changés, cela ne rap-portait plus. Il laissa le moulin s’arrêter tout à fait ; le barrage que feu son père avait voulu installer et agrandir avait fini par être emporté par une crue et le lieutenant ne l’avait pas reconstruit. Il faisait venir sa farine de Bergen.

Il passait dans la paroisse pour un original, parce qu’il n’avait pas reconstruit le barrage. Jamais son père n’aurait hésité à le faire.

Il avait néanmoins les bons traits de famille de ses an-cêtres, ces grands seigneurs qui avaient été riches et pater-nels envers leurs domestiques et leurs métayers ; ce troi-sième Willatz Holmsen, lui aussi, aimait à vivre largement et il était volontiers serviable envers autrui. Quand le bois mon-

– 8 – ta de prix et qu’il commença à en vendre, il prit même comme un petit goût à la bienfaisance.

— J’ai mis tous nos métayers et nos pêcheurs à travail-ler au bois, dit-il à sa femme. Je leur donne de gros salaires.

Ainsi donc il rendait service et se montrait, lui aussi, riche et paternel. C’était l’hiver et les gens ne gagneraient rien avant le début de la pêche à Lofoten, cela tombait bien pour eux de trouver du travail en forêt.

— Les valets disent que votre père a vendu une partie du « bien » de Segelfoss ? demande Madame.

Le lieutenant répond par une question :

— Oui-da ?

— Qu’il a vendu cinq fermes appartenant à Segelfoss ? Que de grandes étendues de bois furent vendues en même temps ?

— Mon père a eu raison de le faire, répond le lieutenant, il a équarri le « bien », qui devenait trop grand pour lui sur ses vieux jours. Il nous en reste assez.

Sur ce point les époux ne se mirent jamais d’accord ; du-rant bien des années ils continuèrent à garder chacun leur opinion. Madame avait même écrit à son père, le colonel, à Hanovre, et l’avait mis au courant de l’affaire, et le colonel avait répondu que, vu les prix actuels du bois de charpente, c’était une bévue d’avoir aliéné une partie des bois du do-maine.

— Ce n’était pas une bévue ! répliqua le lieutenant. Et sa petite main, qui tenait un bouton de son uniforme, était de-

 

– 9 – venue blanche aux phalanges. Tant il était volontaire, et tant il était entêté.

Oh ! mais Madame, Madame Adelheid, elle était loin d’être sotte, Dieu merci ! Bien qu’elle fût violente et querel-leuse, elle aussi, elle était une vraie fille noble allemande, non dépourvue de sens pratique. Elle en donnait maintes preuves dans ses délibérations avec la gouvernante.

* * *

Le lieutenant aussi était un cavalier assidu, il ne se pas-sait pas un jour sans qu’il montât à cheval. Mais, tandis que sa femme courait la campagne, la traîne de sa robe flottant sur l’étrier, le plus souvent avec, en guise d’écuyer, le demi-Lapon Petter sur ses talons, le lieutenant chevauchait la plu-part du temps au pas et sans compagnon, ce qui n’avait pas grand lustre. Il portait son uniforme sans épaulettes ni sabre et il avait l’air tout dénudé : il allait la tête un peu penchée en avant, plongé dans ses pensées ou baignant dans le calme. Le fait de tenir sa bouche si délibérément fermée pouvait aussi indiquer de l’orgueil.

Pendant l’été, Madame s’était installée à peindre les ruines du barrage effondré. Justement le lieutenant survint avec de nombreux ouvriers et il faisait une bouche singuliè-rement pincée, mais c’était par embarras. Il salua et deman-da à Madame combien de temps il lui fallait pour terminer son tableau.

Comme si elle pouvait le savoir avant d’avoir commen-cé ! répondit Madame, froissée. Que venaient faire tous ces gens ? demanda-t-elle.

Reconstruire le barrage.

 

– 10 –

Pourquoi choisir justement le jour où elle voulait le peindre ?

Le visage du lieutenant se contracta légèrement et il ré-pondit qu’il n’avait vraiment pas le moindre soupçon de sa présence.

Dans sa hâte, Madame avait déjà ramassé tous ses us-tensiles de peinture. Subitement elle s’arrêta, se radoucit, un sourire repentant passa sur son visage. L’idée lui était tout à coup venue que son mari avait reçu de l’argent hier pour le premier lot de charpente et que peut-être juste maintenant et non pas avant il avait le moyen de faire ces dépenses.

— Willatz ! dit-elle, conciliante. Et elle insinua qu’elle n’était pas si sotte, si déraisonnable, qu’il devait entre-prendre la remise en état du barrage maintenant qu’il avait de l’argent…

Le lieutenant devint rouge d’indignation.

— De l’argent ? dit-il. Vous êtes trop perspicace, vous vous leurrez vous-même. De l’argent ? Bref… je savais que vous étiez venue ici.

Madame laissa tomber la tête :

— Alors, votre première dénégation était fausse ?

— Oui, je… soit… si vous voulez.

Oh ! les rapports entre les époux n’étaient certainement pas tout à fait comme ils auraient dû être, mais on n’entendait pas parler de grands dissentiments ; quant à la scène auprès du barrage du moulin, la faute en était aux cir-constances.

 

– 11 –

Durant plusieurs semaines, le lieutenant vécut en lutte avec lui-même. Il voulait essayer de faire plaisir à sa femme d’une manière quelconque, par un trait grandiose ; il alla chez elle, regarda par la fenêtre et dit avec indifférence :

— Le toit de l’église s’affaisse, à ce que je vois.

— Il n’y a pas là de quoi se réjouir, répondit-elle. Ah ! comme elle était devenue fâcheusement contrariante, dans ces trois derniers mois, elle-même n’y comprenait rien.

— C’est le vent d’ouest de cette nuit qui l’a ébranlé. Vous pourriez mettre quelques-uns de nos gens à le réparer.

— Pourrais-je faire cela ?

— Vous et moi, comme vous voudrez. C’est-à-dire vous. Bref, les gens et l’argent sont à votre disposition.

Il pensait sans doute en finir d’un coup avec l’outrageux soupçon de Madame touchant ses affaires d’argent et mon-trer sa puissance ; quelle autre intention aurait-il pu avoir ?

— Ce serait une bonne action de votre part, dit-elle.

— De ma part ? protesta-t-il instantanément. Je vous dis…

— Bien, alors, de ma part ! dit-elle, détournant la con-versation.

À dire vrai, Madame avait bien souvent eu des craintes pour sa vie dans la petite église caduque. Le lieutenant n’y allait jamais, l’idée ne lui en pouvait venir, il lisait vaguement les humanistes, les encyclopédistes, dans la bibliothèque de son père, c’était là son service divin.

 

– 12 –

Depuis que sa belle-mère avait quitté Segelfoss, la jeune dame allait seule à l’église, en voiture. Mais, par vent d’ouest, l’église était un dangereux logis. Quand Madame s’y trouvait, elle chantait… elle chantait avec sa grande voix douce, si bien que les autres fidèles se taisaient ; elle le fai-sait, partie pour s’enhardir contre la caducité du bâtiment, partie parce que le service divin était, somme toute, devenu son seul théâtre maintenant qu’elle vivait si loin du monde.

Madame fut reconnaissante à son mari de la charitable attention dont il gratifiait la chétive maison de Dieu, peut-être aussi éprouva-t-elle un besoin d’épanchement, elle commença à lui raconter quelque chose, à faire allusion à une possibilité… oh ! du reste, c’était tout à fait certain, maintenant elle pouvait le dire…

Il se tourne brusquement vers elle et la regarde. Une agi-tation se manifeste dans ses yeux, dans tout son corps, c’est de l’étonnement, il a dû mal entendre… une chose in-croyable. Comment… après tant d’années de vie com-mune… avait-il bien entendu ?

Madame hoche la tête et répond que c’est bien la vérité. Et c’est à cause de cela qu’elle était si irritable, l’autre fois près de l’étang du moulin…

— Irritable, vous ? Qu’est-ce que vous osez… ?

— Mon Dieu, non, je veux dire… Mais qu’en pensez-vous, si la chose est exacte ? Je n’ai pas pu le dire plus tôt d’une manière précise, mais maintenant je puis le dire.

— Dieu vous bénisse… c’est-à-dire… hem !… le plus grand événement de ma vie. Adelheid, cela ne me plaisait d’ailleurs pas de voir tomber en ruines le toit de l’église.

 

– 13 –

— Non ; je vous prie de m’excuser…

— Arrêtez ! vous avez encore l’audace, dans un moment comme celui-ci, une situation… bref…

Il aurait pu s’enfoncer dans le plancher, son trouble le poussa vers la porte, il l’ouvrit et sortit. Il resta absent un long moment ; Madame l’entendit monter à la bibliothèque et circuler là-haut. Puis il revint.

— Pardonnez-moi de ne pouvoir oublier l’église. La question est de savoir si tout le bâtiment… je veux dire : à la prochaine tempête… c’est un danger de mort. Et de plus, c’est une honte pour nous, pour tout le domaine. Si vous vouliez me laisser ce soin… Je m’entends un peu au dessin ; je pourrais dessiner une nouvelle église et vous pourriez la faire exécuter. Vous avez assez de charpente ; vous avez beaucoup de charpentiers, Severin, Bertel de Sagvika, Ole Johan. Retenez bien mes paroles : au prochain vent d’ouest… au surplus, ce n’est pas digne ; nous ne sommes plus seulement deux, nous serons bientôt plus nombreux. Qu’en pensez-vous ? Je voudrais naturellement prendre égard à l’acoustique, à votre chant, donner libre carrière à votre voix, à travers toute l’église. Si vous voulez me per-mettre de faire venir du Sud l’aide technique nécessaire pour nos gens…

— Oui, merci, Willatz, si cela vous est possible.

— Possible ? Cela ne me coûte qu’une parole. Permet-tez-moi d’ailleurs de vous remercier parce que… de… de tout !

C’était l’adversité qui rendait cet homme froid ; or, l’événement en question c’était au contraire quelque chose de nouveau, une chance, une bénédiction. Il y associait une

– 14 – singulière idée de fortune, de gain. Quel rapport pouvait-il y avoir ? Et ses sœurs qu’il n’avait pas vues depuis qu’elles étaient devenues si Suédoises… Et sa mère, qui ne pouvait pas vivre dans la misère et qui était partie, qu’allait-elle dire maintenant ? Elle avait en vérité abandonné, comme un rat, un bateau qui ne sombrait pas.

Le lieutenant remit sa bague à la main droite où était sa place ; il l’avait portée à la gauche durant quelque temps. Le fait de changer sa bague de main devait indiquer qu’il avait beaucoup à penser et voulait se rappeler une chose d’importance. Cela se passait toujours de manière si calme et inaperçue ; personne ne savait pourquoi il faisait cela, mais peut-être lui-même le savait-il.

 

– 15 –