Enfants de l'époque
Chapitre X
Et l’automne passe.
Holmengraa a pressé son monde et a réussi à avoir sa maison sous toit, il n’y a plus maintenant que les menuisiers et les peintres qui travaillent dans la grande bâtisse. De même il a fait construire le mur du quai en bas à la mer et commencé le défrichement d’un grand terrain pour les ma-gasins, il continue à miner et faire sauter, cela coûte chaque jour la vie à quelques blocs de granit.
Mais il devenait difficile pour sa grande équipe d’ouvriers de se procurer des vivres en tout temps et, un jour, après que le lieutenant fut revenu d’Angleterre, Hol-mengraa alla le trouver et lui demanda gentiment et affable-ment s’il voyait un inconvénient à ce qu’un marchand ouvrît une boutique en bas près de la mer. Il attachait une grande importance à ce qu’il y eût une telle boutique sur place, son demi-cent d’hommes avaient chaque semaine un long che-min à faire pour aller chercher des vivres, du tabac, du café et des vêtements, cela leur faisait perdre du temps et certains revenaient ivres de leur tournée.
Le lieutenant aurait certes préféré voir tous ces étran-gers quitter le domaine de Segelfoss, mais Holmengraa avait une coquette manière à lui de poursuivre une affaire et le lieutenant s’était presque fait une règle de dire oui à chacune de ses requêtes.
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— Mais, répondit-il, quand vous aurez terminé la ma-çonnerie et votre construction et que vos ouvriers seront partis, de quoi vivra alors le marchand ?
— Il est certain, dit Holmengraa, qu’alors le besoin de marchandises sera moins grand, j’y ai pensé. Mais, primo, je vais continuer la maçonnerie et la construction avec le même nombre d’ouvriers pendant longtemps encore…
— Quelle est la prochaine chose que vous bâtirez ?
— C’est le moulin dont j’ai parlé à Monsieur le lieute-nant.
— Et puis ?
— Alors, il faudra que je fasse une route pour aller au moulin.
— Ceci, c’est le primo. Et pour le secundo ?
— Secundo, j’en viendrai à avoir tout le temps besoin de beaucoup de monde pour mon exploitation. Ce peuvent être des gens avec leur famille, cela peut finir par faire plus de monde que nous ne pensons maintenant.
— Vous finirez par faire une ville ici, dit le lieutenant.
— À vrai dire, j’ai rendu votre localité beaucoup plus agitée qu’elle ne l’était, mais je ne veux pas vous imposer toute une ville. D’ailleurs, cela ne vous a-t-il pas frappé, Monsieur le lieutenant, comme cet endroit est approprié à un grand trafic et une grande activité… Il possède une côte nette, un rivage avec du fond très près, de la futaie dans le bois, une rivière, une chute, des environs populeux, des champs et des prés, un immense terrain de pacage…
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— Mon grand-père aurait dû entendre tout ce que vous dites là, lui qui était si actif. Pour en revenir à l’épicerie, où devrait-elle être ?
— Près de la mer, sur mon petit terrain là-bas.
Le lieutenant lève les yeux :
— Vous me demandez la permission de bâtir sur votre propre terrain ?
Holmengraa incline poliment la tête et répond :
— Je vous dirai que cela ne me plaisait pas de faire cela de but en blanc. En outre, je savais que si vous aviez contre mon projet une observation, elle reposerait sur un si solide fondement que je n’aurais plus qu’à abandonner le projet.
— Je n’ai aucune objection à faire.
— Je vous remercie.
— Et, cela me vient à l’idée, vous avez vous-même l’intention de bâtir un grand magasin là-bas et vous pouvez avoir besoin de la place que vous possédez, alors on peut mettre la boutique à côté, sur mon terrain. Ce n’est quand même que de la roche là-bas.
— Je vous dois de grands remerciements pour cette so-lution de l’affaire, Monsieur le lieutenant. Il vous sera tenu compte de la rente annuelle du terrain. D’ailleurs, je ne doute pas que vous ne vous montriez clairvoyant en permettant de construire sur les confins de votre propriété…
— Vous plaisez-vous ici ? Votre santé s’est-elle amélio-rée ?
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— Mille fois merci, cet été a été pour moi une vraie bé-nédiction.
— Cela me fait grand plaisir, dit le lieutenant…
Holmengraa organisa tout, il circulait, bien muni d’argent et intelligent, et construisait des bâtisses de pierre et de bois. Voyez, il n’avait plus besoin d’une pelisse ou d’un gros ventre pour en imposer et même sa chaîne d’or ne sem-blait que le gêner quand il lui fallait s’asseoir à la table des Holmsen, au point que souvent il boutonnait sa redingote pour la cacher. Non, ce qui en imposait maintenant, c’était sa cassette pleine, les samedis soir, quand il payait les sa-laires. Certains de ses gens se rendaient compte aussi de sa grande capacité et en concevaient du respect.
Le travail avance, un quai avec boutique a été construit et le marchand est arrivé avec des marchandises. C’était un paysan de la côte, il s’appelait Per et s’intitulait P. Jensen, quand il priait quelqu’un d’écrire, car lui-même ne savait pas écrire. C’était un homme ignorant et humble, mais il était éminent sur un point : l’âpreté au gain, l’art de grapiller les sous et de les conserver. Il répondait à un besoin dans cet endroit, il agissait prudemment et ne tenait que les mar-chandises dont les ouvriers avaient besoin, il ne sautait pas plus haut qu’il ne pût retomber sur ses pieds. Les gens l’appelaient : « Per à la boutique » ; un gros monsieur coupe-rosé avec un visage de paysan ordinaire et un regard prompt comme l’éclair. Il était simple et vêtu de bure, mais il tenait tout le monde à distance, même sa femme, même ses en-fants, il n’avait d’intérêt que pour une chose dans la vie, les sous et le gain. C’était là sa conception de la vie et sa reli-gion ; jamais cela ne lui sortait de l’idée et même, quand il employait l’aune ou la balance, on pouvait le pincer à
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Holmengraa avait amené cet homme avec lui de l’extrême Nordland parce qu’il était, de très loin, en famille avec sa femme. Holmengraa n’avait fait d’ailleurs que lui donner une indication sur l’endroit, il n’avait rien à voir dans la boutique ni le commerce, l’épicerie n’était pas son affaire.
— J’apprends, dit Holmengraa, que les gens n’ont pas grande confiance en toi, Per.
— Ils n’ont pas confiance ? dit Per.
— Non. Ils ont beaucoup de mal à en avoir pour leur ar-gent et ils se plaignent de ton aune.
— Voici l’aune, dit Per.
Holmengraa l’examina, la reposa et dit :
— Les gens se plaignent à mes contremaîtres. Bertel de Sagvika a un petit garçon qui s’appelle Gottfred.
— Il vient tous les jours traîner ici.
— Bertel l’a envoyé ici chercher du café. On lui a mis le café dans son fichu et il est retourné à la maison. Est-ce exact ?
— Oui, une demi-livre de café.
— Mais Bertel a dû venir ici lui-même pour le faire repe-ser.
— C’est comme je l’ai dit, dit Per, pourquoi n’achètent-ils pas une livre de café, au lieu d’une demie ?
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— Mais, même une demi-livre ne doit pas être moins qu’une demi-livre.
— Mais que peut-il y avoir dans une demi-livre de café, pouvez-vous me le dire ? demande Per. Une demi-livre de café, ça n’est pas grand’chose, quand ça arrive dans un fichu, je pourrais le poser sur mon œil.
— Il avait reçu trop peu de café, tu avais pesé trop juste.
— Il se pourrait tout aussi bien qu’il y ait eu un trou dans son fichu. Je ne sais pas.
— Mais tu as dû repeser devant Bertel ?
— Je lui en ai rajouté un tout petit brin. Et si je l’ai fait, c’est par pure bonté.
Holmengraa dit :
— Ne donne pas occasion aux gens de se plaindre de toi, Per.
Par la suite, le bruit se répandit que Holmengraa avait dû faire la leçon à l’épicier, mais cela ne servit guère, le bon Per à la boutique avait peine à se contenir et les gens ne pri-rent jamais confiance en lui. Toutefois, il était le seul à qui l’on pût s’adresser, et si l’on était sur ses gardes et qu’on ou-vrît l’œil, on pouvait faire des affaires avec lui. Oh ! le drôle, le stupide « Per à la boutique », il croyait bien qu’il vivrait pendant tous les jours et toutes les années du monde, c’est pour cela qu’il était si avide et n’en avait jamais assez !
— J’ai reçu une requête d’un P. Jensen qui doit tenir une boutique là-bas, près de la mer, dit le lieutenant à Holmen-graa… Comme il était loin d’un P. Jensen, comme il s’entendait à réduire à moins que rien un P. Jensen !
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— C’est « Per à la boutique », répond Holmengraa. S’est-il adressé ?… Holmengraa était au comble de l’étonnement.
— Écrit. Il désire établir une salle de danse, un bas-tringue, comme il appelle cela.
— Ah ! ce « Per à la boutique ! » s’exclame M. Holmengraa, et il secoue la tête.
— Cela pourrait lui procurer un petit revenu à côté aussi longtemps qu’il y a beaucoup d’ouvriers ici, écrit-il.
— Hem ! Monsieur le lieutenant n’a naturellement pas… ?
— Non, vraiment, je ne lui ai pas répondu, dit le lieute-nant, et il sourit avec autant d’indifférence que si un P. Jensen était moins qu’une mouche.
— Naturellement non. Si vous le permettez, je dirai quelques mots au bon « Per à la boutique ». Oh ! j’ai certai-nement fait une gaffe quand j’ai amené cet homme ici. Le fait est qu’il est marié avec une parente à moi, une parente éloi-gnée, la fille d’une demi-sœur ou quelque chose comme ça, sinon je n’en serais jamais venu à penser à lui. Je vais voir à le faire repartir d’ici.
Le lieutenant écoutait cela avec une telle indifférence, peut-être n’entendait pas, il était simplement assis là, à table au repas du soir, il avait fini de manger et réfléchissait, en clignant les yeux. Madame Adelheid demanda par politesse :
— A-t-il de la famille ?
— Oui, une assez grande famille, des fils et des filles.
— Il n’est peut-être pas en bonne situation.
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— Si, très bonne, il est à son aise.
En quittant la table, le lieutenant alla dans sa chambre.
Ah ! Petit Willatz, le pendard, était parti ; personne ne fait plus de drôles de questions d’enfant, personne ne chante plus, le piano est muet dans le salon. Mais Willatz est heu-reux en Angleterre, il apprend de bonnes et belles choses, il écrit qu’il a appris à nager et à boxer, il fait aussi du piano, il joue sur un piano à queue et, au surplus, il va en classe. Ces lettres de Willatz étaient la joie du père, et jamais le lieute-nant n’avait attendu le courrier comme maintenant. Ainsi qu’il avait été convenu avec Willatz, avant son départ, ses lettres étaient toujours adressées à la mère pour qu’elle pût les lire la première ; chaque fois aussi elle avait la bonté d’ouvrir les lettres tout aussitôt et de les lire à haute voix à son mari, ce dont il la remerciait grandement. Pour ne pas lui imposer constamment cette contrainte, le lieutenant pria un jour la gouvernante d’entrer chez Madame avec les nom-breuses lettres qui lui étaient adressées, mais Adelheid le fit demander aussitôt :
— Vous n’avez pas vu qu’il y a une lettre de Willatz au-jourd’hui ?
— Ah ! de Willatz, merci.
Il était question de ce qu’il apprenait petit à petit à par-ler la langue et pouvait déjà lire un tout petit peu, bien que ce fussent à la fois des mots étrangers et des caractères la-tins. Par moments, il s’ennuyait de toi, chère maman, car il y avait quarante mille mots en anglais et il avait peur de ne jamais les apprendre. En Angleterre, il n’y avait pas de neige, mais il y faisait froid et mauvais néanmoins, et sa fenêtre res-tait ouverte la nuit, pour l’endurcir. On, lui avait donné un
– 139 – nouveau maître de danse, car l’ancien dit qu’il s’est foulé le pied, mais M. Xavier Moore dit qu’il n’était pas tout à fait propre. Pour finir, maman devait saluer papa et lui rappeler comme le voyage en Angleterre était amusant.
— Mille fois merci. Hem !
Comme il allait sortir, Madame retint son mari en di-sant :
— Cela fait la deuxième fois qu’il vous rappelle le voyage en Angleterre.
— Oui. Il a vu tant de choses nouvelles et étranges.
— Un voyage que j’ai refusé de faire.
— Le regrettez-vous ? demanda-t-il, interdit.
— Oui, répondit-elle, et elle alla à la fenêtre.
Pause. Elle continua :
— Si je vous en priais de nouveau, si je vous priais main-tenant… Je n’y tiens plus, il est chez des étrangers, seul. M. Moore, qui est-ce ? demanda-t-elle, en se retournant.
— Pour ce qui est de cela, vous pouvez être tranquille, mais…
— La fenêtre ouverte, la nuit… ils l’affolent aussi, cela n’a pas de sens qu’il doive apprendre quarante mille mots ; un mille est suffisant.
— Je crois que vous avez raison.
— Je ne voudrais pas du tout aller à Hanovre, mais au-près de lui ; j’ai eu des regrets chaque jour depuis qu’il est parti. Je ne voudrais pas aller chez mon père, loin de là…
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— Si ce n’était pas l’hiver…
— Alors, vous me laisseriez partir ?
— Avec le plus grand plaisir. C’est-à-dire, ne vous mé-prenez pas à mes paroles, mais, naturellement, du moment que vous le désirez…
— Merci, Willatz. Alors je pars. Je suis très contente.
Ah ! à ce moment, elle était souple comme un gant ; il aurait pu la rouler autour d’un de ses doigts ; il aurait pu la prendre dans ses bras et l’emporter hors du salon, dans sa chambre, et elle n’aurait pensé qu’à se tenir cramponnée à lui ; elle n’aurait pas même remarqué s’il l’avait cognée en passant dans la porte. Le lieutenant craignit peut-être un geste et il se tint sur ses gardes.
— Mais… je reste là et vous empêche de lire vos autres lettres, dit-il, et il s’inclina comme pour se retirer.
— Willatz !
— Il faut que j’aille prendre des dispositions pour votre voyage. Vous partez tout de suite ?
— Oui, merci. Mais Willatz…, dit-elle, en s’approchant de lui ; elle était vraiment bien humble et elle baissait la tête. Quand elle leva les yeux vers lui et qu’elle vit son expres-sion, elle comprit que c’était inutile, qu’il était trop tard ; dans cette tête d’Arabe, obstinée, la résolution était inébran-lable. « C’était tout », dit-elle.
Alors le lieutenant saisit l’occasion. C’était enfin lui qui avait tout pouvoir, comme c’était elle qui l’avait eu aupara-vant, durant des années, et il saisit l’occasion.
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— Oui, c’est tout… de ce genre-là.
N’avait-il pas, malgré tout, usé un peu trop tôt de son triomphe ? Il aurait dû mieux connaître Adelheid. Bien loin de tomber à genoux et de se frapper la tête contre le sol, elle se redressa aussitôt et dit, avec une grande maîtrise de soi :
— Ce genre-là ?… Je voulais simplement vous deman-der, au sujet d’une pelisse… une petite pelisse pour Willatz, si je pouvais la lui acheter.
Pause.
— Naturellement, répondit le lieutenant. Merci de me l’avoir rappelé… Si c’est l’usage en Angleterre que les en-fants portent pelisse.
— Peut-être que non. Je ne sais pas. Cela n’a pas d’importance.
— Je n’y vois pas d’inconvénient. Informez-vous. En tout cas, cela fait honneur à votre cœur de mère.
Il semblait que tout le voyage fût devenu plus indifférent à Madame : l’équipement, les moyens de transport et tout le reste ; peut-être aussi n’avait-elle inventé cela que pour ra-doucir son mari, lui donner une occasion de se montrer in-dulgent pour son humeur changeante. Il n’est pas impossible qu’elle eût été capable au dernier moment de renoncer à ce voyage d’Angleterre qui avait été décidé si terriblement vite, mais ce fut Holmengraa qui vint ranimer son courage et son envie de voyager. Holmengraa dit à table :
— Moi aussi, je dois partir. Mes enfants m’attendent dé-jà.
— Mais vous allez beaucoup plus loin ? dit Madame.
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— Au Mexique, en haut des Cordillères.
— Pensez, si j’avais pu faire le voyage avec vous jusqu’en Angleterre.
— Ce me sera un grand honneur.
Le lieutenant et Madame le regardent tous deux.
— Vous ai-je bien compris ? Quand pouvez-vous partir ? demande Madame.
— Quand vous l’ordonnerez, Madame, répond Holmen-graa en s’inclinant.
— Non, je n’ai jamais… ! s’écrie Madame, surprise. Pou-vez-vous partir tout de suite ?
— Dans quelques heures, volontiers.
— Dites ! quelle chance !
— Je ferai de mon mieux pour vous bien servir, Ma-dame.
Le lieutenant demande :
— Pouvez-vous quitter tout votre monde ?
— Il le faudra, n’importe comment, tôt ou tard. Et j’ai des contremaîtres qui resteront.
— Mais j’avais compris, d’après ce que vous disiez, que vos enfants ne pouvaient pas venir avant le printemps ?
— Je ne veux pas les ramener avant le printemps. Mais j’ai beaucoup de choses à débrouiller et à arranger au Mexique. Non, pas beaucoup, naturellement, mais un peu, quelques petites choses, j’ai besoin de tout le temps qui me
– 143 – restera, j’ai quelques exploitations à vendre, une ou deux, et un peu de bien. Ce n’est pas grand’chose, somme toute, mais cela prend du temps de tout mettre en ordre.
— Oh ! si je puis, sans sacrifice de votre part, profiter de votre compagnie jusqu’en Angleterre, je vous en serai vrai-ment très reconnaissante, dit Madame, sincèrement.
Le lieutenant approuve de la tête :
— Pourvu que vous ne précipitiez pas votre voyage par égard pour ma femme ?
— En aucune façon.
— Sans cela, vous ne seriez peut-être pas parti avant une couple de mois ?
— C’était bien mon intention première. Mais maintenant mes enfants écrivent qu’ils m’attendent déjà.
— Il semble, Adelheid, dit le lieutenant, que vous tirerez vraiment grand profit de la société de M. Holmengraa et de sa grande habitude des voyages. Avec lui, vous n’aurez rien à craindre.
— Non, avec lui je n’aurai rien à craindre.
* * *
Pendant tout le temps que Madame Adelheid fut ab-sente, il ne sembla pas qu’elle manquât au lieutenant ; au contraire, il rajeunit d’âme et de corps et devint plus actif qu’auparavant. « C’est une vision ! » disait la gouvernante, Demoiselle Salvesen. On le voyait à cheval ou à pied par voies et par chemins et il avait sans cesse des courses à faire chez les métayers et les voisins ; il donna lui-même des indi-
– 144 – cations sur les endroits du bois où l’on devait abattre des arbres, cette année, pour les feux d’hiver, ce qu’il n’avait pas fait depuis plusieurs années, et il fit remettre en état tous les véhicules du domaine pour le printemps. À quoi pensait-il aussi de circuler avec son uniforme déboutonné, les pouces dans les poches de son gilet, en fredonnant ? Il s’étonnait peut-être lui-même un peu de son humeur entreprenante et, pour ne pas se faire visiblement plus gai que d’ordinaire, il donnait des ordres à voix basse, ce qui ne l’empêchait pas d’être immédiatement obéi. Lui avait-on enlevé un poids ? Et sa mine de condamné, où était-elle passée ? Sans même tenir compte de son air solvable, depuis qu’il avait de l’argent en poche, le lieutenant était devenu plus libre, il baissait moins la tête et ne rêvassait pas sur la poussière du chemin.
Et le soir, il ne faisait plus du tout le pacha sur un divan, tandis que Daverdana, à l’autre bout de la pièce, s’occupait à allumer dans son cœur de menues excitations, non… pas d’océan, pas de vagues. Et ce fut une simple méprise, ce soir qu’il rencontra la fille aux cheveux roux dans la galerie ; elle se tenait près du mur, juste à l’endroit où le manteau du lieu-tenant était accroché, et il la prit pour le manteau : Quoi… ! est-ce toi, petite ? Il fait si sombre ici… Puis il rentra dans sa chambre, et d’une main tremblante, vida un pacifique verre d’eau. Quand il eut arpenté la pièce plusieurs fois, il se mit à sa sempiternelle réussite.
Mais, bien avant dans la nouvelle année, quand Madame revint, est-ce que Monsieur retomba dans son ancien abat-tement et sa rêvasserie ? Il n’en fut pas question, il avait commencé à fredonner et il ne pouvait sans doute pas s’arrêter tout de suite. Il continua donc à fredonner encore pendant quelques mois, comme si rien ne le tourmentait, il montra la même activité après comme avant le retour de
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Madame ; cet homme faisait tout à fond. Voulait-il par là égarer sur une fausse piste tous les gens du domaine ?
— J’entends que vous fredonnez ? dit Madame Adelheid.
— Avez-vous eu le malheur de l’entendre ? répondit-il. Une mauvaise habitude. Je vais la combattre.
— Non, pourquoi donc ?
— Parce qu’il est plus naturel que vous fredonniez, vous qui savez chanter, et que moi, je me taise.
— Vous ne fredonnez pas mal.
— Je fredonne si exclusivement pour mon usage per-sonnel que je suis épouvanté que vous m’ayez écouté.
— C’est bon que quelqu’un fredonne ici, au domaine, dit-elle.
— Depuis le départ de Willatz, vous restiez la seule qua-lifiée pour cela, Adelheid. Mais vous vous taisez.
— Oui, que voulez-vous ! » Après une pause, elle reprit : « J’ai vu, durant mon voyage, des couples étranges, des couples « à part ».
— Vraiment.
— Oui, c’était singulier.
— Vous piquez ma curiosité.
— Vraiment. C’étaient des gens mariés. Un jour, ils se faisaient des sourires et des signes de tête, tant ils étaient d’accord, ils s’embrassaient, causaient ensemble, se souhai-taient bonne nuit.
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— Et le jour suivant ?
— Ils recommençaient.
— Extraordinaire. Quels étaient donc ces ménages ?
— Ils étaient tous ainsi.
Pause. Le lieutenant était pris au dépourvu, il avait l’air de se trouver de nouveau suspendu au flanc de son cheval. Madame Adelheid continua :
— Je les ai observés pendant mon voyage, je vous re-mercie grandement, Willatz, de m’avoir fourni l’occasion de les voir.
Le lieutenant s’inclina et dit :
— Et quoi encore ?
— Il n’y a rien de plus, répondit-elle. C’étaient des gens mariés, ils s’aimaient d’un amour réciproque, ils étaient heu-reux.
— Hem ! Si je vous comprends bien, Adelheid, c’est moi qui devrais prendre une petite leçon de ces gens mariés.
— Vous et moi, pensais-je, c’est-à-dire que tous deux nous devrions prendre une petite leçon auprès d’eux. Je ne sais pas.
— Excusez-moi de prendre cette chaise pour un instant, dit le lieutenant en s’asseyant. Il ne s’agit pas d’une explica-tion, mais pensez-vous vraiment pouvoir désirer que nos rapports soient un peu différents ?
— Je l’ai déjà désiré, avant aujourd’hui, ne vous le rap-pelez-vous pas ? Mais j’ai essuyé un refus.
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— C’était fâcheux.
— Oui, c’était presque aussi triste que cela pouvait l’être, dit Madame, les larmes aux yeux. Et cela ne pouvait non plus avoir d’autre résultat que de me froisser. Mais, que cela soit.
Naturellement, le lieutenant aurait sans doute préféré se montrer intraitable cette fois encore, l’obstiné, car il avait un sourire de biais et son crâne avait l’air de suer du fer. Il pria seulement Madame de rappeler ses souvenirs :
— Avez-vous essuyé un refus ?
— Je n’ai jamais… ! N’ai-je pas essuyé un refus ? N’ai-je pas été repoussée deux fois ? N’avez-vous pas dit qu’il ne devait plus rien y avoir « de ce genre-là » ?
Pause.
— Hem ! Je ne veux pas vous faire subir un interroga-toire, mais est-ce moi qui, pendant des années, ait fermé ma porte ?
— Grand Dieu ! non, c’est moi qui l’ai fait. Mais ne vous ai-je pas, chaque fois, prié de m’excuser ? Et chaque fois vous m’avez répondu : Oui, et maintenant… vous ne m’avez donc pas excusée. Alors, je ne sais plus à quoi m’en tenir.
Le lieutenant parut tout à coup tombé dans la plus com-plète confusion ; il se penchait en avant et regardait fixement Madame ; il semblait ne pas comprendre un mot. Parlait-elle ainsi par bêtise ou par astuce ? Voulait-elle lui faire perdre la raison ?
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— Je me rends très bien compte que j’ai exagéré alors, continua-t-elle, je n’aurais pas dû vous punir si longtemps. Oh ! je le comprends maintenant, et je m’en repens.
— Ne vous méprenez-vous pas sur la situation quand vous parlez de me punir ? De quoi m’auriez-vous puni ?
— Vous voyez… Alors je n’aurais pas lieu de vous pu-nir ? Sur mon propre territoire ?
— Avez-vous un territoire propre ?
Des cheveux coupés en quatre… Et la voilà, ma parole, qui dégoise un long discours qu’elle a ruminé pendant des années, mais qui devient si grossier dans sa bouche mainte-nant que la colère réchauffe. Ah ! ce furent des mots si forts et si directs, si peu dans son genre : Comment êtes-vous ve-nu… êtes-vous venu vers moi ? Vous en aviez le droit, et je n’avais pas celui de vous le refuser. C’est ainsi que cela a commencé. La chambre n’était-elle pas prête, n’étais-je pas prête, moi-même, étais-je assise à regarder la mer, écoutais-je une parole au fond de moi-même, n’avais-je pas de chaise pour vous parce qu’il y avait quelque chose sur les chaises… ce n’est vraiment qu’une ou deux fois que j’ai mis quelque chose sur les chaises pour que vous ne puissiez pas vous as-seoir. Et je les ai débarrassées tout de suite, n’est-ce pas vrai ? Ne me suis-je pas levée pour débarrasser les chaises ? Mais alors vous étiez déjà de mauvaise humeur, vous avez regardé la pendule et vous vous êtes incliné comme pour vous retirer. Alors ce fut mon tour de recevoir la douche ; et je ne vous ai pas retenu ; vous ne pouviez tout de même pas exiger que je mendie votre amabilité ! Et vous êtes parti. Puis vint la fois suivante. Vous vous étiez sans doute attendu à ce que, pendant tout l’entre-temps, je n’eusse pensé à rien d’autre qu’à vous complaire cette prochaine fois… Permet-
– 149 – tez, il vous fallait en ce cas le mériter. Mais vous êtes venu, chaque fois, comme la précédente. « Est-ce que je viens en-core mal à propos ? » disiez-vous. Mais vous teniez cela pour tout à fait incroyable. Vous vous fâchiez quand il s’avérait que réellement vous veniez mal à propos. Je pouvais être occupée, je pouvais écrire un peu dans un petit livre que j’ai, je pouvais être assise dans la nuit d’été à peindre… et je n’aurais pas dû penser à autre chose au monde qu’à tenir tout préparé pour vous ? Pourquoi cela ? Je n’étais vraiment pas habituée à de pareils sacrifices, je venais d’une grande maison et n’avais pas la moindre idée de me tenir à la dispo-sition de quiconque. Et d’ailleurs, qu’auriez-vous dit si j’étais venue, moi, vous déranger à toute heure du jour, parmi vos sempiternels bouquins ? Telle était la situation. Je vous vois déjà sourire, ainsi donc, tout ce que j’ai dit est naturellement tout à fait fou à vos yeux. Mais c’est ainsi que cela s’est pas-sé.
— Je n’ai pas envie de sourire.
— Vous ne sourirez pas ? Alors vous trouverez autre chose pour me faire affront. Cela revient au même. Ah ! grand Dieu, nous n’aurions pas dû… je veux dire : c’est sans doute un malheur que je sois venue ici !
Pause.
— Vous vous taisez. Votre silence aussi doit avoir une signification.
— Souhaitez-vous que je parle ?
— Non, ne parlez pas, ce ne serait qu’une querelle de plus. Non, mais je pensais que vous pourriez dire quelque chose. Quelques mots, me tranquilliser. N’y a-t-il pas place pour un mot de consolation dans votre tête ? Je ne sais pas
– 150 – pourquoi nous devons tout le temps être si désunis ; dans mon voyage, je n’ai jamais vu que des époux unis. Et main-tenant que je vous ai offert la paix et tendu la main, ne pour-riez-vous m’en savoir gré ? J’ai voulu rendre nos rapports un peu plus naturels ; deux fois, je vous ai prié, j’ai pleuré…
Soit qu’il ait trouvé dans les explications de Madame quelque trait de raison, soit qu’il fût las de querelles, le lieu-tenant répondit seulement :
— Il est trop tard, Adelheid.
— Oui, vous avez décidé cela, à telle et telle date. Je n’en ai rien su. La dernière fois que vous êtes venu, vous au-riez pu dire que c’était la dernière fois, vous auriez pu me prévenir. Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue ? Je me se-rais amendée, je me serais ravisée sur-le-champ et j’aurais demandé pardon. Mais non, vous n’avez fait que vous taire. Vous vous étiez dit à vous-même que ce serait la dernière fois, mais à moi vous ne l’avez pas dit. Oh ! ce n’était pas juste de votre part, c’était bien loin d’être juste !
— Vous aviez si souvent dit que vous me connaissiez ?
— Oui. Certes. Mais je ne croyais pas que c’était la der-nière fois. Cela a été une surprise pour moi.
Le lieutenant réfléchit longtemps et dit… il s’exprima en paroles normales et mesurées… il dit :
— Pour ne pas rendre cette explication encore plus pé-nible qu’elle ne l’est, restons-en là. La situation ne deviendra pas autre qu’elle est, aussi bien pouvons-nous renoncer à toute explication. Si nous nous mettions d’accord mainte-nant, Adelheid, il ne se passerait pas une semaine avant que le même jeu ne se répétât, j’en parle par expérience, vous en
– 151 – viendriez à me punir de nouveau. Nous avons gâché bon nombre de nos meilleures années à nous tenir sur nos gardes, vis-à-vis l’un de l’autre ; vous avez employé vos pe-tits trucs et je me suis laissé égarer par eux, maintenant j’ai fini. Nous voilà un peu sur l’âge, tous les deux, notre meilleur temps est passé, nous ne pouvons plus jouer seulement les amoureux. Telle est ma manière de voir, tant pour votre compte que pour le mien.
— Bien, bien, alors il n’y a plus rien à faire. Alors… Il n’y a plus rien !… Madame Adelheid réfléchit et hoche la tête… Sur l’âge ? Vous êtes le premier qui dise cela de moi, pendant tout mon voyage cet hiver, je n’ai entendu que le contraire. Mais, je vous en prie, ne craignez pas d’être grossier, si cela vous fait du bien.
Le lieutenant se leva.
— Savez-vous ce qui m’est arrivé ? demanda-t-elle, tou-jours irritée. Il m’est arrivé que lorsque nous étions en-semble, mon fils et moi, les gens nous croyaient frère et sœur.
Mais sans doute quelque diable poussa le lieutenant, et il répondit ironiquement :
— Tiens, Willatz est-il déjà si grand ! Et si mûr !
Sur quoi il retourna dans ses appartements.
Et cette scène fut aussi peu la dernière qu’elle était la première. Durant les années suivantes, le lieutenant et sa femme eurent entre eux maintes bonnes querelles. Mais l’inflexibilité du mari fut chaque fois victorieuse ; jamais plus il ne céda. Cependant il n’avait certainement aucun plaisir à se faire si insensible ; cela lui coûtait sans doute un effort sur
– 152 – lui-même, cette obstinée et capricieuse Adelheid de Hanovre avait pris sur son âme et ses sens un empire absolu et défini-tif. Sinon, pourquoi aurait-il rôdé devant sa porte durant des années ? Et pourquoi diable se serait-il, à cause d’elle, con-damné à la vertu ? Pourquoi aurait-il respecté toute femme dans son entourage ? Il avait été plus d’une fois sur le point, pour mettre fin à ses tourments, de saisir sa femme, de la re-tenir prisonnière et de l’emporter… l’emporter avec des forces de dément dans sa chambre à elle ; il se voyait même dans cette action, il entendait sa propre bouche gémir des paroles violentes : « Je vais vous apprendre… vous ap-prendre à avoir des lubies, ma chère ! » Il pouvait rester assis sur son divan et vivre toute la scène, il en arrivait au point de se contracter tout entier comme pour faire ce bond et la sai-sir… Alors sa rêverie s’arrêtait. Il n’avait pas été heureux, sans doute, mais il n’était pas encore brisé. L’homme devait pouvoir supporter d’être un peu plus grand que son sort. Il pensait aux suites d’un pareil acte de violence, le premier conduirait à de perpétuelles répétitions, car Adelheid ne voudrait certainement rien céder. Devait-il donc lui préparer une vie aussi systématiquement catastrophique ? Il y avait une autre voie, et celle-là ne présentait pas d’inconvenante sauvagerie. La vie de ménage doit être conduite avec fantai-sie.
Le lieutenant se conduisit comme il lui convenait, il était le supérieur, il avait le pouvoir d’exercer une justice som-maire et il ne le fit pas. Oh ! un seigneur extraordinaire ! Cela avait pour lui la plus grande importance de n’avoir pas été prié d’agir ainsi ni d’y avoir été contraint… car alors il aurait certainement réagi, oh ! oui. Il avait décidé lui-même jusqu’à quel point il voulait être supérieur : il voulait l’être dans toute l’extension du terme, sa femme pouvait aller en paix. C’était quelque chose dans la ligne des Humanistes.
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Le temps passait, le lieutenant grisonnait de plus en plus, il se distrayait avec ses chers livres ou en faisant des réussites le soir. Une distraction vraiment indigne d’un Wil-latz Holmsen ! Et il pouvait se lever tout à coup et tirer sans motif le cordon de la sonnette. Daverdana, sa jeune servante, entrait et faisait la révérence. Oui, mais elle ne venait pas tout de suite, pas instantanément ; il l’avait lui-même dressée à se laver les mains avant de venir. Pourquoi cela ? Voulait-il gagner du temps pour se calmer ? Quand Daverdana arrivait, le lieutenant était debout, les deux mains sur la table, et il la regardait fixement sans mot dire. Il avait un regard de fou.
— Eh bien ! trouve-t-il à dire, tu n’as touché à rien ici ?
— Non, répond-elle, effrayée.
Oh ! non. Depuis la vieille histoire de l’alphabet qu’elle avait tourné à l’envers, Daverdana ne touchait plus à aucune des choses défendues dans cette chambre.
— Vois-tu, toutes ces choses viennent de Willatz, je les conserve. Te rappelles-tu Willatz ?
— Oui, comment ne pas me le rappeler !
— Bien. Il est en Angleterre, il grandit beaucoup, il est aussi grand que sa mère. Comment est-ce donc déjà que tu t’appelles ?
— Daverdana.
— Je ne peux jamais me le rappeler. Mais tu es une bonne servante. C’est tout.
Mais Daverdana reste immobile, elle tient quelque chose dans la main et n’ose pas le tendre au lieutenant.
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— Y a-t-il quelque chose que tu veux me demander ?
— Non… Si, merci, dit Daverdana. C’est un portrait de notre Lars, s’il vous agréait de le voir. Lars au séminaire.
Le lieutenant ne prend pas le portrait, mais il pose sa main sur celle de la fille et la fait tourner un peu, il demeure ainsi et regarde le portrait, avec sa joue tout près de celle de Daverdana. Voulait-il par là se rendre compte si elle avait les mains propres ? Ou bien avait-il une petite envie de tenir une main de jeune fille dans la sienne ?
— Pourquoi dois-je le regarder ? dit-il.
— C’est aussi ce que j’ai dit, répond Daverdana ; mais le père m’a prié de vous l’apporter. Et puis il a dit que je devais vous remercier bien vivement au nom de Lars et au sien.
Voyez, le gosse Lars était là en vêtements de ville trop grands, avec une grosse chaîne de montre, un gosse de pê-cheur déguisé, avec un visage grossier et commun.
Le lieutenant fait signe qu’il a assez vu.
— Il est grandiose ! dit la fille. Oui, oui, il a emprunté les habits pour se faire photographier.
— Il a emprunté les vêtements ?
— Oui, et la montre. Et la bague qu’il a au doigt, il se l’est aussi fait prêter par un camarade, écrit-il. Maintenant Lars va bientôt venir à la maison.
Le lieutenant fait de nouveau signe que maintenant en tout cas il a assez vu. Il lâche la main de Daverdana, lente-ment, et la laisse aller.
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Un de ses protégés ne pouvait pas emprunter des vête-ments pour aller chez le photographe, il fallait mettre ordre à cela. Oh ! mais le lieutenant avait tant de choses auxquelles il fallait mettre ordre : ici à son foyer, chez Willatz en Angle-terre, la domesticité, le séminariste, le marchand de Bergen, l’argent filait, hélas ! Le lieutenant avait de nouveau passé sa bague à la main gauche. Jamais ses vicissitudes ne prenaient fin. Et puis Willatz viendrait sans doute à la maison quelque jour pour ses vacances, il était maintenant un petit homme, un master d’un bel âge, il avait appris à monter à cheval, mais il n’y avait pas de cheval de selle à l’écurie pour quand il viendrait, voyez, il s’agissait donc de savoir si on pourrait lui procurer un cheval…
Chose assez curieuse, le lieutenant commença insensi-blement à attendre Holmengraa. Comment cela pouvait-il se faire ? Ce devait être parce qu’il l’associait dans ses pensées à l’argent, au salut et au remède à tous ses maux. Et le soir d’été que M. Holmengraa accosta là-bas à la jetée avec ses deux enfants et ses domestiques, le lieutenant fut traversé d’un petit réveil de vie ; il descendit lui-même à cheval au port pour les recevoir, et les conduisit à leur maison.
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