Enfants de l'époque
Chapitre IX
Holmengraa travaille avec un nombreux personnel, il a son contremaître pour les charpentiers et son contremaître pour les carriers, il loue des chevaux là où il en peut trouver, et il paie bien, mais il ne donne pas de salaire à la journée, il paie tant la charge. Il s’avère que, sous le lambrissage, la vieille église est construite avec les poutres les plus magni-fiques.
Cela amena un grand mouvement dans les environs, ce fut à la fois bon et mauvais. Segelfoss devint une foire, l’agitation régnait partout, des coups de mine dans la colline, des gens et du trafic sur les chemins. Des caboteurs y abor-daient avec des cargaisons de bois et des vivres, avec des poêles, des papiers de tenture, des meubles, des sacs et des caisses, de grandes caisses ; des Suédois vinrent offrir leurs services.
Holmengraa habitait au domaine. « Cela va de soi », dit le lieutenant. « C’est une grande amabilité de plus », dit Holmengraa. Les contremaîtres aussi habitaient sur le do-maine, ils avaient chacun leur chambre dans la maison des gens. Tout autour, dans les maisons et les cabanes, les habi-tants devinrent riches à héberger les ouvriers pour deux sous la nuit.
Aussi longtemps que les Coldevin restèrent à Segelfoss, il ne se passa pas un jour sans que le vieux monsieur et sa femme fissent une promenade vers l’est… Vers l’est, sur les terres de Segelfoss, en regardant les prés, les champs et le bois. « De grandes étendues à Segelfoss ! » dit le vieillard
– 112 – chaque jour, et sa femme, qui devrait le savoir par cœur, ré-pond cependant chaque fois : « Oui, cela en a bien l’air, je ne savais pas que c’était si grand ».
Holmengraa continuait à se montrer ouvert et plein d’égards. Quand le consul Fredrik lui eut raconté que les vieux étaient chagrinés de la vente du terrain, il essaya de les apaiser, de leur donner une bonne impression de lui-même, il se levait quand ils entraient et restait debout jusqu’à ce qu’ils fussent assis ; il ne s’imposait pas, mais profitait d’une occa-sion propice pour s’adresser à eux. Un jour il s’assit auprès d’eux et leur parla un peu de sa famille, dit que sa femme était morte au Mexique, qu’il attendait le printemps pour faire venir ses enfants et qu’alors il irait les chercher lui-même. Holmengraa s’excusa grandement de toute l’agitation qu’il avait apportée à Segelfoss ; il espérait que le pire mo-ment serait bientôt passé ; il avait beaucoup de monde à l’ouvrage. « Et alors, vous pourrez de nouveau goûter la paix et le calme à Segelfoss », conclut-il.
— En ce qui nous concerne, répond le vieux Coldevin, cela n’est pas très grave, nous partons bientôt. Mais je dois dire, ajoute-t-il en souriant, que je n’envie pas ceux qui reste-ront.
Madame veut arranger les choses :
— Tout ce que vous avez mis en train en si peu de temps ! Il est venu des ouvriers du jour au lendemain. Et des caboteurs avec des cargaisons de matériaux. Et toutes les choses possibles et imaginables.
— De cela, j’ai tout lieu aussi de remercier le lieutenant et Madame sa femme, répondit Holmengraa. C’est sur la foi
– 113 – de leur première demi-promesse d’il y a quelques semaines que j’ai pu tout préparer.
Dieu merci ! ainsi toute la responsabilité de ce marché n’incombait pas à Fredrik, pensèrent sans doute les vieux ; ils se sentirent allégés ; ils avaient un souci de moins, et le vieux Coldevin demanda :
— De nos fenêtres, au premier étage nous voyons que vous avez démoli l’église qui était là autrefois. Vous l’avez sans doute achetée ? Oh ! ne vous méprenez pas à mes pa-roles… ajouta-t-il, troublé.
— Je ne me méprends pas. Oui, j’ai acheté l’église, ré-pond M. Holmengraa. Il s’avère qu’elle est faite de poutres magnifiques, beaucoup plus grosses que la charpente ordi-naire. Mon intention est d’en faire une maison maintenant.
Coldevin se rappelait ce que l’on racontait de la vieille église, elle avait été construite dans l’enfance de son père, il y avait alors de gros arbres dans le Nordland. « Oh ! il fallait deux hommes pour embrasser un tronc ! Ici, à Segelfoss, il y a encore de gros arbres, Dieu m’assiste.
— Indubitablement.
— D’immenses futaies, peut-être sur des lieues. Ne crois-tu pas qu’il y en a des lieues, Charlotte ?
— Si, je l’ai toujours entendu dire, dit Madame.
— Et le plus superbe taillis ; Petit Willatz sera un homme puissant. Que voulais-je dire, Monsieur Holmengraa ; nous voyons de nos fenêtres que l’on travaille aussi là-bas près de la mer, ce sont sans doute vos ouvriers ?
– 114 –
— Oui, ils maçonnent. Je construis un quai jusqu’au banc de sable.
— Pour que les caboteurs puissent aborder.
— Oui, et de plus gros bâtiments, des navires, des car-gos. J’avais l’intention, entre autres choses, d’installer un moulin d’un peu grand style. Cela dépendra de ma situa-tion… Si je me trouve les reins assez solides.
— Ah ! bien. Et puis, moudre du grain pour le com-merce. Oui, mais les gens ont de petits moulins, ils font leur mouture dans leurs petits moulins. Nous avons chez nous un assez grand moulin, il marche, nous pourrions moudre da-vantage que nous ne le faisons.
— Mais M. Coldevin fait sans doute venir le seigle d’autres régions.
— De Bergen, oui. Je le fais venir sur des caboteurs. Et nous moulons le seigle. Mais, le fin bluté, nous l’achetons. Notre moulin ne peut pas bluter fin.
— Au lieu de cela, je ferais venir le seigle des pays à seigle.
— Oui… Nous ne l’avons jamais fait. Mes parents ne le faisaient pas. Et comment faisaient tes parents, Charlotte ?
— Nous faisions venir le seigle par les caboteurs. Et le bluté fin et le gruau et la farine de froment par les caboteurs.
— Vous voyez ! dit le vieux Coldevin en hochant la tête.
— C’était peut-être le meilleur système, c’est bien pos-sible.
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— N’est-ce pas ? Maintenant vous allez moudre de la fa-rine, mais les gens, que feront-ils de leurs petits moulins ? Les moulins tomberont en ruines.
— Mais tout le monde n’a pas de moulin. Et tout le monde a besoin de farine.
— C’est nous qui moulons pour ceux-là. Ceux qui n’ont pas de moulin font moudre chez nous qui en avons un. C’est ainsi que nous faisons, c’est ainsi que faisaient nos parents.
— Mon idée était qu’en faisant venir directement le grain des pays de céréales, il n’aurait pas besoin de passer par une seconde main à Bergen et de renchérir d’autant.
— Est-ce que ça ne se compense pas ? Que ce soit vous qui le fassiez venir directement ou les Bergensais, cela doit revenir au même ?
— Je leur fais concurrence. Je le fais à meilleur compte. Au besoin, je vends au-dessous des Bergensais.
— Ah ! Vraiment, dit Coldevin.
— Le transport de Bergen ici est coûteux, les gens évi-tent ce déboursé en prenant la farine ici.
— Ils l’évitent n’importe comment. Nous faisons venir le grain sur nos caboteurs.
— Mais tout le monde n’a pas de caboteurs.
— Non. Mais, nous qui en avons, nous transportons pour tout le monde. Ainsi faisons-nous, ainsi faisaient nos parents.
— Oui, mais, permettez, demande Holmengraa en riant, cela coûte quelque chose, en tout cas à vous, de transporter le grain pour tout le monde.
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— Oh ! tout est si bon marché ! répond Coldevin. Fau-drait-il peut-être faire rentrer les caboteurs sur lest ? Ils sont allés à Bergen avec du poisson, mais il faut qu’ils rentrent ; faut-il donc qu’ils naviguent sur lest et ne rapportent pas de grain. Non, excusez-moi, c’est impossible, pour les caboteurs de rentrer en naviguant sur lest.
Madame Coldevin reste là simplement à regarder son mari. C’était merveille d’observer l’admiration, la supersti-tion, dans ses vieux yeux. Ni elle ni son mari ne voyaient que cette manière de faire rapporter des vivres sur les caboteurs du seigneur terrien, cela appartenait à une époque mourante.
* * *
Et les Coldevin retournent chez eux.
Mais auparavant, le lieutenant avait demandé conseil à son ami le consul au sujet d’une école pour Willatz. Une école pour faire des hommes, avait dit le lieutenant ; des connaissances, sans doute, mais surtout des manières, de la lecture, un milieu éducatif, une école pour un Holmsen. Qu’est-ce que Fredrik pensait de l’Angleterre ? Bien, l’école se trouve à Harrow, avait répondu le consul, il la connaissait par ses relations, Xavier Moore pourrait surveiller un peu Willatz. Le consul écrivit sur-le-champ à Xavier Moore pour le préparer.
* * *
La vie quotidienne à Segelfoss, solitaire et monotone ? Plus maintenant, cela appartenait au passé, Holmengraa avait changé tout cela. Tous ces gens, tous ces chevaux, la chaîne des maçons, les coups de mine, les chansons à virer sur les caboteurs… Tout cela faisait sur la propriété des Holmsen un effet de perturbation et de grossièreté. Mais
– 117 – dans les villes, se disait le lieutenant pour se consoler, là on peut être aristocrate au milieu du bruit ? Oui, mais, là aussi, c’est dans le calme qu’on est le plus aristocrate. Voyez, ses propres gens et ses propres chevaux fourmillaient sur les prairies et trimaient pour faire la fenaison et rentrer les foins ; dans le temps, ç’avait été une fière armée au travail sous la conduite du valet Martin, maintenant elle disparais-sait dans l’essaim des étrangers.
Mais, donnant, donnant !
Le lendemain du départ des Coldevin, le lieutenant ren-contre la servante Daverdana, et lui dit :
— Nous mettrons fin à ces soirées. Nous ne lirons plus.
Daverdana est pâle, elle a peur et elle dit :
— Hier soir non plus, je n’ai pas oublié ; mais Madame m’a envoyé chercher les souliers.
Une satisfaction passe sur le visage du lieutenant et il répond :
— C’est moi qui t’ai envoyée. Nous ne lirons plus, pour le moment.
Quand le lieutenant veut s’éloigner, Daverdana dit :
— Est-ce que je dois… partir ?
— Non, répond-il. Partir ? Tu es une bonne servante, la gouvernante a besoin de toi.
Une bonne parole du lieutenant avait une grande valeur, Daverdana devient rouge de joie et prend son parti de la dé-cision de son maître.
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Le lieutenant continue sa promenade.
Maintenant la situation était relativement supportable pour lui, il avait de l’argent en réserve, toute une fortune en-voyée à Trondhjem contre intérêts, il se sentait plus libre de ses mouvements, il ne mettait plus sa bague à la main gauche aussi souvent qu’auparavant. Maintenant Adelheid pouvait faire une visite au foyer de son enfance, qu’attendait-elle ?
Oh ! à vrai dire, il ne voyait pas d’un bon œil le voyage d’Adelheid, elle revenait toujours de la maison paternelle un peu moins aimable et un peu plus hautaine, quelle qu’en pût être la cause ; lui-même avait, pour sa part, rompu toute re-lation avec la dite maison. Adelheid était sans doute en par-tie excusable. Son père n’était-il pas un général que le sort avait arrêté au grade de colonel par suite de l’absence d’un Hanovre ? Et n’était-ce pas elle, sa fille, qui était venue s’enterrer vivante en Norvège, dans le Nordland, où l’univers était mort ?
— J’ai pensé, lui dit le lieutenant… Ici Willatz ne fait que flâner, il a commencé à apprendre des mots malsonnants et à jurer, il faut qu’il parte !
— Je me demande s’il n’apprend pas ces mots de Daverdana et de son frère ? répond Madame. Je ne sais pas.
— Daverdana ? dit le lieutenant, avec une nouvelle satis-faction. À propos, la gouvernante peut désormais disposer complètement de Daverdana.
— Ne doit-elle pas faire votre service ?
— Non. Elle a touché à l’alphabet.
— Quel alphabet ?
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— Celui du petit. Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais je le conserve depuis que Willatz était petit, il est accroché à mon mur et je le regarde. Un grand alphabet sur carton. Elle y a touché.
Pour commencer, un petit sourire éclot sur le visage de Madame, et le lieutenant aussi sourit en même temps, tant il est satisfait en ce moment.
— C’est une de mes particularités, dit-il, quand Willatz s’en ira, je veux qu’il me reste quelques babioles de lui… J’ai donc pensé que si vous faisiez votre voyage à Hanovre tout de suite, vous pourriez prendre le garçon avec vous.
— Où doit aller Willatz ?
— Vous êtes si Allemande, répond le lieutenant, hési-tant, mais… en Angleterre, ne croyez-vous pas ? À Harrow, Fredrik y a des relations. Naturellement, en Angleterre.
— Et moi je dois aller à Hanovre ?
— Ce sera malheureusement un détour de passer par Harrow. Mais, si le temps est beau, un tel voyage ne devrait pas vous être importun, cela pourrait peut-être vous distraire un peu. Vous emmèneriez vos femmes de chambre.
Tout d’un coup, un soupçon parut s’éveiller dans l’esprit de Madame, elle traversa la pièce et s’arrêta à la fenêtre à regarder dehors. Elle resta là et sourit de nouveau, mais cette fois c’était un sourire faux.
— Que pensez-vous de cette idée ?
— Oui…i, répondit-elle.
— Cela paraît vous déplaire ?
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— Est-il absolument nécessaire que Willatz quitte la maison ?
— Il est tout le temps à courir aux alentours dans les ca-banes des métayers et quand il rentre à la maison il joue du piano.
— Vous pourriez très bien vous résigner à prendre un précepteur ? demanda-t-elle.
— S’il n’y a pas d’autre issue.
— Je n’irai pas à Hanovre, dit-elle.
Pause.
— Bon, bon, répondit-il.
Elle se tourna vers lui et dit :
— Ah ! c’est ainsi ? Je commence à comprendre !
Quoi encore ? La manière sarcastique de Madame l’irrita ; n’était-il pas la complaisance même ? Il fut sur le point de faire honte à Madame de son manque de compré-hension, mais il savait aussi que ce ne serait pas de la moindre utilité et il se tut.
— Vous avez compté sans votre hôte, dit-elle. Mais comme j’ai trouvé que c’était vilain et rusé de votre part.
— Comme vous parlez !
— Oui, c’est ma pensée.
— Suis-je, maintenant aussi, vilain et rusé ? Mais cela ne me rend pas meilleur que vous énumériez constamment mes fautes. Mes fautes… ah ! je dois dire qu’elles ne m’intéressent plus.
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— Et je dois dire, répond-elle, qu’autrefois, il y a long-temps, alors en tout cas je n’aurais pas cru cela de vous.
— Vous ne devriez pas dire cela, en tout cas ce n’est pas habile de votre part. Ne voyez-vous pas que cela jette une ombre sur votre jugement.
— Oh ! balivernes ! j’étais une enfant.
— Une enfant ? Votre mémoire est-elle fidèle ?
— J’étais une enfant.
Maintenant la guerre était déchaînée et Madame n’avait pas l’intention d’épargner Monsieur, mais de faire feu, oh ! de faire feu à cœur joie. Elle remonta les sourcils jusqu’au milieu du front et regarda Monsieur de côté, en fermant presque les yeux, d’un air extraordinairement ironique :
— Vous avez voulu me tranquilliser en la congédiant de votre service. Et vous me conseilliez de partir. Merci bien !
Certes, le lieutenant avait entendu de la bouche de sa femme mainte extravagance, mais il ne croyait pas en avoir jamais entendu une plus agréable, tranchons le mot, plus ré-jouissante. Il sembla sur le point de faire un pas vers elle, de lui dire quelque chose, de lui donner une assurance, Dieu sait ; mais elle n’attendait pas cela de lui et elle ne l’attendit pas lui-même.
— Merci bien ! répéta-t-elle, et elle sortit.
Bah ! il pourrait peut-être encore trouver audience au-près d’elle, il pourrait dire : Je suis si loin d’avoir voulu vous tranquilliser que je ne croyais pas que vous aviez besoin d’être tranquillisée sur ce point ! Toute la journée, il chercha à la joindre, mais elle était absolument irréconciliable, elle
– 122 – l’évitait et finalement elle alla regarder les ouvriers de Hol-mengraa.
Au repas du soir, le lieutenant ne put rien lui dire à table à cause de la présence de M. Holmengraa, et quand Madame se retira dans sa chambre pour la nuit, il était trop tard. Il au-rait dû être un peu plus prompt à la riposte tout à l’heure.
Tard dans la soirée, le lieutenant sort. La fenêtre de Ma-dame est ouverte, comme d’ordinaire, il entend son pas dans la chambre, une inspiration lui passe par la tête et il de-mande à mi-voix :
— Votre porte est-elle fermée, Adelheid ? Je voudrais seulement…
— Oui. Je me suis couchée, répond-elle.
* * *
Le lendemain matin, le lieutenant recommença à sortir à cheval. Ses promenades avaient été interrompues pendant la visite des Coldevin, maintenant ce lui était une satisfaction de se sentir de nouveau bercé sur sa selle et de regarder au loin la terre et la mer. « Allons, allons, Noiraud, tu t’es repo-sé trop longtemps, tu es d’une pétulance ! »
Le lieutenant descend vers la grande route, cela va ad-mirablement, avec ravissement, à petits pas de danse.
Il entend crier un peu loin : « Attention i-ci ! »
Le lieutenant continue à avancer, il n’était pas l’homme qu’on arrête sur un chemin et, d’une manière générale, on ne devait pas l’interpeller.
Un coup de mine éclate.
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L’instant qui suit est gros de catastrophe, le cheval est comme pris dans un tourbillon, il fait un bond, un énorme saut de biais, et jette son cavalier hors de sa position d’équilibre ; le cavalier reste suspendu d’un côté, le cheval galope sur la route, le sol résonne en tonnerre sous les sa-bots… Ils prennent de la distance, ils passent devant les ca-banes et les fermes, bientôt ils sont hors de vue, le cavalier penche de plus en plus sur le côté, la selle tourne, c’est une question de secondes… maintenant… !
C’est un instant sans prix ! Le cavalier a un pied sur le dos du cheval, l’autre sous le ventre, il est raide comme une perche, il se tient absolument horizontal et perpendiculaire au flanc du cheval pendant la course… puis il jette une main en haut et en avant vers le cou du cheval, vers la crinière… c’est une griffe d’acier qui jaillit en l’air et trouve prise. Au même instant la selle tourna tout à fait et le cheval fut para-lysé, les derniers bonds furent une danse d’échasses et se terminèrent par un bronchement.
Eh ! bien, n’en a-t-il pas encore fait assez. Le cheval se relève de l’avant-main et retombe, se relève et retombe en-core une fois, s’ébroue, tremble, se frappe le cou sur la route. Le lieutenant avait enfin dégagé sa jambe emprisonnée et pouvait atteindre la tête du cheval, il détache la selle et re-met sa monture sur pied.
En revenant à la maison, il est de nouveau bien en selle et chevauche au pas, à son habitude. Il rencontre des gens qui accourent vers lui, son valet Martin, des ouvriers et con-tremaîtres étrangers, Holmengraa lui-même, tous très in-quiets. Holmengraa est consterné et prend la faute sur soi : ces coups de mine, cette effroyable canonnade. Vraiment, vous ne vous êtes pas blessé ? Et le cheval ?
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Le lieutenant voit sa femme descendre en toute hâte du domaine et veut aller au-devant d’elle, il veut lui abréger le chemin, aussi ne s’arrête-t-il pas auprès des gens affligés, et ne leur donne-t-il que de brèves réponses.
— S’est-il emballé ? Comment… êtes-vous tombé ? de-manda-t-elle précipitamment, vous êtes-vous blessé ?
— Je ne suis pas tombé, répond-il.
— Vraiment non ? Comment cela s’est-il produit ? Pen-sez, s’il était arrivé un malheur ! Et vous ne vous êtes pas blessé ?
— Je ne me suis pas blessé, répond-il.
Oh ! il entendait bien à son ton que sûrement elle était contente qu’il fût encore en vie ; mais il n’avait peut-être pas été assez prudent, il n’avait pas pris garde d’aller au pas comme il en avait l’habitude.
— Et le cheval ? demanda-t-elle. J’entends dire qu’il a eu peur d’un coup de mine ? Je ne comprends pas ça, ne teniez-vous pas le mors ? Un coup de mine est pourtant une chose ordinaire.
— Oui, une chose ordinaire.
— N’est-ce pas, un coup de mine, ce n’est rien ? Mais, naturellement, il faut savoir se tenir à cheval. Et vous qui êtes un vieux cavalier.
— À propos, dit-il, comme s’il passait à un sujet tout dif-férent, faites attention aux coups de mine pendant quelque temps, si vous sortez à cheval. Il y a parfois quelques grosses explosions. Les coups de mine, je veux dire.
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— Je n’ai pas peur des coups de mine, répondit-elle, il ne manquerait plus que cela ! Elle caressa le cheval et lui dit : « Comme tu es bête ! Pense, si tu étais à la guerre et que tu ne puisses pas supporter les coups de feu ! »
— Pendant que j’y pense, dit le lieutenant, d’aujourd’hui en huit nous partons, Willatz et moi, pour l’Angleterre. Vous voudrez bien peut-être prendre soin que ses affaires soient en ordre.
Oh ! il n’avait aucun motif de faire des cérémonies avec Adelheid, il n’en avait pas besoin et il n’en éprouvait plus le désir.
Le soir, il s’assit dans sa chambre et s’amusa à faire des réussites comme une vieille dame. Daverdana ne lui faisait plus la lecture, il lui fallait quelque chose pour la remplacer, une réussite, un ouvrage manuel, une innocente occupation féminine. Le lendemain matin, il sortit de nouveau à cheval, il s’attendait à un ou deux coups de mine, mais ce fut seule-ment le silence, il entendit les maçons chanter sur la pierre, en bas de la nouvelle jetée, c’était le seul bruit. Cela n’était pas selon son désir et, comme quelques jours encore se pas-sèrent de la même manière, il voulut un peu de changement. Il ne manquait pas de coups de mine tout le long de la jour-née, mais quand le lieutenant devait sortir à cheval, tout était tranquille. Il y avait certainement quelqu’un, qui montait la garde. Le plus curieux est que tout devenait tranquille dès l’instant où il donnait l’ordre de seller son cheval et non pas seulement quand il arrivait à cheval au bas de la pente. Comment cela s’expliquait-il ?
Un matin, il se tient à sa fenêtre ouverte et observe que les ouvriers mineurs commencent à forer des trous. Il les voit forer de plus en plus profondément et changer de tarière en
– 126 – en prenant de plus en plus longues, finalement ils sont prêts. C’est avec intention qu’il a traînassé si longtemps à la mai-son pour profiter justement de cette grosse explosion, il donne ordre de seller son cheval. Pendant la continuation du travail, tandis qu’ils assèchent le trou et chargent, les gens ont constamment leur attention dirigée vers la maison, et, à la fin, l’un d’eux fait un signe aux autres avec les bras. Un té-légraphe doit fonctionner quelque part dehors, le lieutenant se penche à la fenêtre et regarde la maison du haut en bas. Qu’était-ce ? Un torchon, un essuie-mains blanc pend à l’une des fenêtres d’Adelheid. Il pendait là au soleil, sans doute pour sécher, le vent soufflait doucement dedans.
Le lieutenant sort, examine avec soin la selle et le mors, resserre la sangle d’un cran, et monte à cheval. Tandis qu’il descend la pente, il lève une fois les yeux vers l’essuie-mains, il pend encore là. Adelheid avait-elle convenu avec Holmengraa que son mari, Willatz Holmsen, ne savait pas se tenir à cheval et qu’il fallait lui épargner les explosions de mines ? Que tout ce qui dépassait le pas lui inspirait un cer-tain effroi ?
Il descend la route, il remarque que tout est préparé en bas pour faire feu, mais que les gens se donnent d’autres oc-cupations. Il s’avance jusque vers eux, et commande :
— Faites feu !
Oh ! le lieutenant n’était pas un homme à qui l’on résis-tait ! Les ouvriers se dirigèrent vers la mine, le contremaître vint et demanda :
— Doivent-ils faire feu ?
— Oui.
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— Nous pensions… Votre cheval ne tolère pas les coups de feu !
— Il faut qu’il s’y habitue.
Roide et obstiné, le lieutenant se tient en selle, il sait que ceci est une sotte manière d’habituer un cheval aux coups de feu ; mais il reste là.
— Attention i-ci ! crient les ouvriers.
— Oui, mais, en tout cas, le lieutenant ne doit pas rester ici, dit le contremaître.
— Vous y restez bien vous-même ?
— Avec moi, c’est une autre affaire, je peux me garer.
— Nous nous garerons bien aussi, répond le lieutenant avec un sourire.
La mèche fume et les ouvriers se mettent à l’abri. Le cheval renifle la fumée et s’agite, il pressent qu’il va se pas-ser quelque chose, le lieutenant le caresse de la cravache et lui parle. Vu qu’il a tant de spectateurs, il se montre peut-être un peu plus tranquille qu’il ne l’est réellement, on re-marque seulement qu’il serre les étriers tout à fait sous le ventre du cheval, comme si cela devait éventuellement être son salut. Et il caresse et caresse sa monture et lui parle.
Il n’avait pas encore fini de parler que le coup partit. L’instant suivant fut comme un éclair gros d’événements, le cheval s’enleva de terre, rua de tous les côtés, et fit quelques bonds violents sur la plaine pierreuse. Mais cette fois il avait sur le dos un cavalier qui ne voulait pas descendre, c’était peine perdue que d’essayer de le désarçonner ; déjà cela al-lait mieux, un rude galop en montant la route, mais régulari-
– 128 – sé, dompté ; quand ils approchèrent du croisement de la grande route, le cheval ralentit de lui-même, de plus en plus, et ils arrivèrent en bonne condition sur la route. Puis ils pi-quèrent à droite dans la vallée et disparurent dans un nuage de sable.
* * *
C’est dimanche.
Petit Willatz fait la tournée des cabanes de métayers et dit adieu à ses camarades ; ce faisant il récolte honneur et renommée ; il doit partir en Angleterre, dans le vaste monde, et ne pas revenir. Le pauvre Gottfred n’avait certes pas été sa fréquentation journalière, mais il ne l’oublie pas non plus, il lui fait même cadeau de deux babioles qui peuvent être de grand profit au pauvre Gottfred au cours des années : un coq dans lequel on siffle et un des peignes de Madame Adelheid auquel il manque quelques dents.
Puis Willatz alla à la maison de Lars Manuelsen. Il ap-portait pour Julius un cheval à roulettes et toute une boîte avec diverses raretés. Julius regarda dans la boîte et dit :
— Le coq n’est pas là ?
— C’est Gottfred qui a reçu le coq ?
— Il l’a reçu ! Alors il a dû aussi avoir la boîte de cou-leurs.
— Non, c’est papa qui l’a eue. Il l’a demandée.
— Qu’est-ce que tu es là à questionner ? dit la mère de Julius. Et tu ne dis pas merci pour ce que tu as reçu ! Je l’ai dit et je le redis, tu es tel que tu as été, vilain Troll !
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Julius remercie des cadeaux et Willatz se sent positi-vement gêné parce qu’ils sont si minces.
Alors la mère de Julius prend sur la poutre du plafond une lettre qu’elle prie Willatz de lui lire, c’est de Lars qui est au séminaire. Le vieux Lars Manuelsen est couché sur son lit, et dort, attendu que c’est dimanche, et sa femme le réveille en lui disant que maintenant ils peuvent se faire lire la lettre.
— Chers parents ! commença Willatz.
— Quand a-t-elle été écrite ? demande Lars.
Willatz lit la date.
— Bon. Alors elle a été un mois en route.
— Voilà toute une semaine qu’elle est sur la poutre, dit la femme.
— La lettre traitait du voyage à Tromsö, de la ville et de la vie là-bas, toutes les maisons, tous les navires en bas à la mer, des milliers et encore des milliers de gens dans les rues, c’était une longue lettre avec une écriture distincte d’écolier. Et, en ce qui concerne le manger, c’était du fin manger chaque jour, mais pas assez de pain d’orge, et les autres sé-minaristes lui en avaient pris, de sorte qu’ils en portaient le péché ; mais lui, votre fils, il mettait sa confiance en Notre Seigneur.
— J’aurais voulu être là ! dit Lars de son lit.
— Qu’est-ce que tu crois que tu aurais fait ? demande la femme.
— Tu n’entends pas qu’ils le font crever de faim !
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Puis la lettre traitait de l’instruction, que c’était effrayant comme livres de toutes sortes et une classe qui était plus grande que l’église, en outre une maison rien que pour sauter et courir dedans, pour le corps. Mais tout va bien, votre fils a la foi solide que personne ne pourrait lui enlever. Pour finir, un diligent salut à chacun à la maison et à Daverdana chez le lieutenant.
Quand Willatz dut partir, Julius l’accompagna dehors, tous deux ont tant de choses à se dire, mais Willatz est dé-primé, sans entrain.
— Il faut absolument que tu m’écrives, dit Julius.
— Oui. Mais tu ne sais pas lire ?
— Si, du moment que tu fais des caractères gothiques.
Willatz promit d’écrire en gothique.
— Oui, il faut absolument que tu le fasses.
— Qu’est-ce que c’est que cette balle qui est là, en mor-ceaux, demande Willatz.
— Une balle ? Ah ! oui, c’est celle que nous avions per-due. Je suis retourné et je l’ai cherchée et trouvée, mais elle était pourrie. Veux-tu voir comme elle était pourrie ?…
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