Enfants de l'époque
Chapitre XVII
Si c’eût été comme dans l’ancien temps, le lieutenant eût élevé un monument sur la tombe d’Adelheid. Que pouvait-il faire maintenant ? Naturellement il avait déjà trouvé les moyens nécessaires à une grande et digne plaque de bronze, mais ce n’était pas un monument, une sépulture. Et naturel-lement il aurait, au nom d’Adelheid, offert à l’église des vases sacrés d’argent doré s’il avait d’une manière quelconque en-trevu la possibilité d’y pourvoir.
Alors, il commençait à être à court de revenu ?
Pourquoi n’aurait-il pas été à court ?
Déjà il avait dû abandonner l’idée de l’orgue. Et s’était-il vu en état de faire peindre le portrait d’Adelheid et le sien pour la galerie des ancêtres ? Cela vexait cet homme d’ordre né qu’une aussi grande affaire fût négligée. En outre, il y avait Petit Gottfred, il fallait faire quelque chose pour lui. Et Petite Pauline, devait-elle être mal traitée ? Et le demi-Lapon Petter qui, à le bien prendre, avait été autrefois l’écuyer d’Adelheid.
Oh ! c’était sans doute bon à quelque chose qu’Adelheid fût partie à temps, elle eût été incapable de supporter cette situation, son chant se serait tu. Il est, dans une famille, des malheurs qui tournent à la bénédiction, le ciel a exercé sa miséricorde offensivement, dit-on, comme l’humaniste que l’on est.
Mais lorsque Fredrik Coldevin avait demandé si Jeune Willatz devait retourner à Berlin, c’était par trop ridicule. Où
– 288 – devrait-il aller sans cela ? Devrait-il peut-être rester à la mai-son et mettre le nez dans la misère de son père ? Ce pauvre Fredrik, la vie l’avait bien malmené ; il ne se rendait même plus compte qu’il s’agissait ici d’un Willatz Holmsen qui de-meurait de préférence à l’étranger, mais venait parfois en vi-site à la maison.
On n’était pas dompté, on était taciturne, et fier on était, guerrier et homme du monde, fort par sa volonté. Peut-être la vie n’intéressait-elle plus le vieux lieutenant ? Oh ! alors il n’aurait pas passé les jours à la chercher des yeux autour de lui et les nuits à se tordre de désir vers elle.
L’année de deuil n’était pas écoulée et tout lui recom-mandait de faire preuve d’ordre en cela aussi, mais en même temps sa patience était à bout ; il voulait remettre en usage les soirées de lecture.
Et Petite Pauline était maintenant sa femme de chambre ; il fallait bien que quelqu’un le fût, et elle avait cette manière jolie et tranquille et elle avait ce regard bleu velouté. Le lieutenant voulait sans doute, pour changer, faire à nouveau le pacha. Il sonna Daverdana.
Cela prit un temps avant qu’elle vînt, il était étendu sur son divan et pensait avec satisfaction qu’elle était en train de se laver les mains… Quand elle s’avançait dans la pièce, elle avait une telle ondulation des hanches qu’elle éveillait en lui le plus dangereux espoir… Il était étendu, les deux mains nouées en poings dans ses poches de pantalon, brutal et fou… Elle irait là-bas prendre le livre, puis elle reviendrait, onduleuse, onduleuse…
Mais comme c’était un clair soir d’été, les yeux du lieu-tenant commencèrent à errer par la chambre, il regarda les
– 289 – meubles et les tableaux, et il y avait là une grande photogra-phie d’Adelheid, et il y avait là l’alphabet et tous les joujoux de Willatz… des choses anciennes maintenant, le temps avait marché.
Le temps avait marché.
Ses poings se dénouèrent dans ses poches et il continua à poursuivre cette idée : comme le temps avait marché. Combien d’années lui restait-il, au fond ? Ah ! Seigneur ! comme il avait été frustré et plumé !
Quand il entend venir Daverdana, il saute brusquement sur ses pieds et reste debout, roide, droit comme un i. Était-il furieux ou égaré ? Son ancien emportement l’avait sans doute repris, il se tenait là, roide et ne bougeait pas ; quand Daverdana entra, il dit seulement quelques mots la concer-nant : qu’elle était une bonne servante, hem ! qu’elle avait toujours été une bonne servante, bref… hem ! Son accès se dissipait et il finit par dire : « Attends un peu, reste là ! » Puis il prit un billet de banque dans son tiroir et le lui donna.
Daverdana fit la révérence, rouge et heureuse, et remer-cia. Oh ! cela avait de la valeur quand le lieutenant disait un mot de louange ou de blâme. Mais Daverdana était si éton-née qu’elle resta là, après que le lieutenant lui eût fait un signe de tête, car, ne devait-elle pas lire ? ne devait-elle pas jouer aux dames ? Et le lieutenant dut répéter son signe de tête et dire : C’était tout !
La question était réglée.
De même qu’autrefois il avait décidé, vis-à-vis de sa femme : c’est la dernière fois ! de même il décidait mainte-nant vis-à-vis de la vie elle-même. Pourquoi toutes ces an-nées de maturité lui avaient-elles été gâtées ? Bah !… il pou-
– 290 – vait faire la seule chose qu’un vieil homme eût à faire sans devenir répugnant pour soi-même et les autres : il pouvait rester vertical, droit comme un i. Aurait-il dû étendre la main et s’offrir un pauvre repas à la grande table ? Il était un con-vive qui avait été passé au crible et rejeté, il ne voulait pas se joindre à la valetaille pour manger une bouchée en cachette, il boudait, obstiné et vertical. Vraiment, il dédaignait de pro-curer quelques douceurs aux restes qui demeuraient de lui ; elles ne lui avaient pas été offertes plus tôt, il ne voulait pas se les offrir maintenant. Une vengeance sur soi-même ? Oui, une vengeance sur soi-même, sur tout, sur l’ensemble, verti-cal…
Ce fut la dernière fois.
* * *
Petite Pauline ne fut pas destituée de son grade de femme de chambre, oh ! tant s’en faut ! Mais, comme le lieu-tenant avait une aptitude nonpareille à se procurer des dé-penses à toute occasion, il fallait que Pauline aussi reçût un billet de banque, puisque Daverdana en avait reçu un. Et ce n’était d’ailleurs qu’un de ces nouveaux petits billets qu’il avait presque honte de donner.
— Oh ! es-tu si contente ? dit-il à Pauline… car le lieute-nant cause parfois un peu avec elle.
— Oui, merci, dit Pauline.
— Et as-tu besoin d’un autre ?
— Oh, non, merci, non…
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Puis il continua à causer avec elle : quel métier allait-on lui faire apprendre maintenant, quelle était son idée person-nelle ? Avait-elle envie d’apprendre la couture ?
Non, Pauline préférait apprendre le métier de gouver-nante de maison.
C’était cela qu’elle voulait ? Gouvernante de maison ? Ah ! Eh ! bien, Demoiselle Salvesen pouvait lui enseigner ce-la ; ce n’était pas une mauvaise idée. Il en parlerait à Demoi-selle Salvesen…
Et de même il causa avec le télégraphiste Baardsen au sujet de Petit Gottfred ; le gamin pourrait peut-être ap-prendre à télégraphier. Pensez, il était si peu grand et si peu robuste, Gottfred, on n’en ferait jamais un bon pêcheur ; par contre, Madame l’avait assez bien instruit dans les langues.
Le télégraphiste Baardsen était un gaillard remarquable ; quand le lieutenant était entré, il était assis et jouait du vio-loncelle, un instrument presque noir avec un son puissant, il se leva et salua en s’inclinant. Après avoir entendu l’objet de la visite, il répondit :
— Naturellement, Monsieur le lieutenant, du moment que c’est votre désir.
Ce n’était pas de l’ironie, c’était de la politesse, comme si le lieutenant était encore grand seigneur terrien à Se-gelfoss.
Sur quoi, le lieutenant devint tout aussi poli et dit qu’il était très reconnaissant.
Quand le lieutenant fut parti, le télégraphiste Baardsen fit un saut à l’étagère au rideau, but un coup à la bouteille qui
– 292 – se trouvait là et se rassit avec son violoncelle. Ses larges épaules ondulaient tandis qu’il jouait.
* * *
Et les jours passaient, le lieutenant vieillissait de plus en plus, mais se tenait droit comme un i. Mais, par contre, quel était le souci qui faisait grisonner les cheveux et la barbe de M. Holmengraa, lui qui n’avait aucun souci ? C’était frap-pant. Ces deux semaines d’orgie ne pouvaient vraiment pas l’avoir mis dans cet état, et que Madame Adelheid fût morte, cela ne le concernait pas, elle n’était pas sa femme.
Félix était parti. Oui, parce que Félix ne voulait rien ap-prendre, expliquait le père, c’est pourquoi il devait retourner auprès de ses proches, au Mexique. C’était pitié de voir combien M. Holmengraa en fut affligé, comme on pouvait s’y attendre. D’une manière générale, le temps était passé où il n’y avait que rayons de soleil pour tous les gens de Se-gelfoss, car Daverdana, elle aussi, avait, en vérité, commen-cé à baisser la tête et à se ronger les sangs, la servante Daverdana, avec sa jeunesse et ses cheveux roux. Elle se te-nait un jour tout contre le puits de l’étable, derrière tous les bâtiments, et là se tenait aussi, chose assez incroyable, M. Holmengraa, et Daverdana lui sanglotait en pleine figure ; la gouvernante, Demoiselle Salvesen, les avait même surpris et avait vu cela. Eh bien !… le monde était-il hors de ses gonds ? Le monde suivait son cours régulier, parfaitement. Demoiselle Salvesen a un énorme pressentiment et pense : Comme il aurait facilement pu arriver que ce soit moi-même qui sois là à pleurer devant M. Holmengraa !
Rien que rayons de soleil pour tout le monde ? Et même un homme comme « Per à la boutique » avait eu une attaque, le gros « Per à la boutique », lui qui devait parfois repeser ce
– 293 – qu’il avait pesé lui-même, parce qu’il avait pesé trop juste… et c’était lui qui avait eu une attaque. Ce n’était pas non plus un petit dommage qu’il avait éprouvé ; il était paralysé d’un côté et le médecin de district Muus dit qu’à la prochaine fois ce serait fini. Alors ce fut pour « Per à la boutique » comme si l’univers était sorti de ses gonds, et il n’y comprenait rien. Quoi !… est-ce qu’un côté de lui était étendu ici avec lui dans son lit, et pourtant était mort ? Il était, d’une certaine manière, juste dans sa fleur maintenant, jamais il n’avait été si habile à compter faux et depuis qu’il avait obtenu licence de vendre du vin, c’était inconcevable ce qu’il vendait de fines et chères denrées pour les chaumières. Oui, des « ru-deaux » ? Mais aussi des fichus de soie, des bas tricotés à la machine, des suspensions avec des prismes de cristal. Était-ce tout ? Ho ! qui donc irait encore trimer et travailler à quelque ouvrage les soirs d’hiver, quand on pouvait acheter tous les objets pour de l’argent chez le « Per à la boutique » ! Il vendait des râteaux tout montés et des manches de hache fabriqués en usine ; il vendait du café grillé et moulu dans un délicat paquetage, il vendait du beurre artificiel en cruches et du lard d’Amérique. Dans l’ancien temps, il fallait hacher soi-même son tabac pour la pipe… passée, finie cette fatigue, « Per à la boutique » tenait du tabac tout haché. Des bottes ? Dans l’ancien temps, Nils le cordonnier venait s’installer dans les fermes et les métairies et confectionnait toutes les chaussures dont la maison avait besoin pour un an, et il con-formait son cuir et il poissait son fil et il cousait divinement bien, Nils le cordonnier… Maintenant, « Per à la boutique » vendait des chaussures venues de la ville et elles étaient minces comme du drap et brillantes comme du verre.
On ne pouvait donc pas dire que « Per à la boutique » n’avait pas été actif, et il n’y comprenait rien, mais mainte-nant il était au lit. Du reste, il conduisait encore son com-
– 294 – merce par l’entremise de sa femme et de ses enfants et il di-rigeait avec autorité, de son lit, il n’y avait rien qui restât en plan. Dans ses jours de santé, il avait toujours su garder les distances autour de soi, il le faisait aussi maintenant, il se servait d’une canne pour frapper quand il voulait appeler quelqu’un. Il avait fait venir le docteur, il avait fait venir des rebouteux et des rebouteuses, il avait bu de l’huile de foie de morue et de l’opodeldoch, il avait fait des développements froids… ce qui, du reste, avait été le pire… Un jour, il frappa avec sa canne et demanda le pasteur, pour voir si cela ne pourrait pas l’aider.
— Vous voyez ici le pire qui soit arrivé à un être humain dans la vie terrestre, dit-il.
Le pasteur Lassen le consola en lui disant qu’il avait en-core une âme saine, qu’il avait encore la vie.
— La vie ? Non-on. Voyez-vous cette canne-ci ? J’ai exactement la même vie comme elle a.
Pour le radoucir, le pasteur Lassen lui parla de Jésus et de sa Passion ; qu’était ceci en comparaison ? Il devait être reconnaissant envers Dieu pour son côté sain…
— Vous ne parlez que du côté sain, répondit le malade, mais il n’est plus vraiment sain lui non plus, je dois vous dire. Et « Per à la boutique » indiqua du doigt divers défauts aussi sur son côté sain…
— Mais, voyez maintenant ce côté-ci », dit-il, et il prit son bras mort et le jeta vers le mur pour que le pasteur pût le bien voir. « C’est ce côté-ci dont je parle. Il est étendu là, mais si je ne le voyais pas, je n’en saurais rien. Est-ce que ça a un sens, il ne vaut pas sa nourriture ! » Puis il prit la main morte avec l’autre main, à la pincée, et la tint en l’air et la
– 295 – tourna et la retourna. « Voici la main qui va avec, dit-il, maudite soit-elle… pardonnez mon péché ! » Et il rejeta la main contre le mur.
Le pasteur Lassen le consola de nouveau, et, pour es-sayer cela aussi, il l’appelait Jensen. « Au fond, ce n’est pas tout le monde pour qui tout a aussi bien marché dans la vie que pour vous, mon cher Jensen, et il faut méditer si vous ne devriez pas vous accommoder d’un peu d’adversité, pendant quelque temps ».
Le malade se tortille d’impatience et demande :
— Alors, vous ne pouvez pas m’aider non plus ? Ne con-naissez-vous aucun remède… que ce soit invocation ou n’importe quoi ?
— Invocation ?
— N’en est-il pas ainsi que vous autres pasteurs vous savez différentes choses dont nous autres sommes igno-rants ?
C’était sans doute à cela que « Per à la boutique » avait pensé quand il avait demandé le pasteur.
— Oh ! si, on peut bien le dire, dans une certaine me-sure, répondit M. Lassen, et il ne nia pas qu’il sût une chose ou une autre. Le fils de pêcheur de la chaumière, là-haut, avait maintenant le dessus et il résolut d’en profiter… pour la bonne cause, naturellement. Ce pouvait être assez curieux aussi de savoir jusqu’où allait la canaillerie de ce « Per à la boutique » ; ne serait-il pas possible de l’amener à faire des aveux ?
Le pasteur Lassen alla à la porte et la ferma bien, quoiqu’elle fût déjà bien fermée, puis il s’assit auprès du ma-
– 296 – lade et le regarda. « Per à la boutique » prenait sans doute tout cela pour une introduction à l’invocation, aussi avait-il bon espoir.
Alors Lassen dit :
— Ce ne serait pas des fois que… maintenant j’interroge en qualité de père spirituel, Jensen… cela ne se présenterait-il pas ainsi que vous avez été trop habile, précisément avec cette main morte, Jensen ?
« Per à la boutique » bâilla… et même il avait autour de la bouche le chaume d’une barbe de deux semaines.
— Quoi ? dit-il. Habile avec elle ?
— Pour peser et mesurer faux, dit M. Lassen. J’interroge au nom de Dieu lui-même.
« Per à la boutique » laissa sa bouche se refermer, la cu-riosité se transforma instantanément en colère. Il saisit sa canne.
— Habile-moi ci et habile-moi là, dit-il. Quoi… est-ce pour ça que tu es venu ? Rentre chez toi et fais un discours à ton père et à tes gens. Ma parole, le gamin est fou !
Oh ! comme il était fâché contre M. Lassen, contre le père spirituel, oui, il le tutoya et l’appela expressément Lars.
Et le pasteur s’en fut.
Mais alors le malade cria encore derrière lui :
— Et salue ton père avec ça : qu’il paie ce pour quoi il est dans mon livre ! Racaille !
– 297 –
Le pasteur Lassen monta tout droit à la cabane de ses parents et exécuta un petit lavage de tête général.
Eh ! bien, qu’est-ce qu’il en advenait de Daverdana, al-lait-elle traîner là encore des semaines sans se marier ? Et que faisait le père, est-ce qu’il allait rester ici dans sa métai-rie et devoir à Dieu et à diable ? « Per à la boutique » voulait avoir son argent !
— Il faut que tu trouves moyen d’arranger tout cela, dit-il. Moi je n’ai rien pour te venir en aide, sinon je te l’aurais donné jusqu’au dernier fil. Mais tout ce que je gagne passe en livres et en instruction. Il faut que tu trouves toi-même une issue.
— Oui, dit le père. Mais pour le moment, ce n’est pas si facile que ça, et où est-ce que je le prendrais ? Le lieutenant ne veut pas me vendre la métairie, et je reste là.
— Lui as-tu demandé ?
— J’ai demandé le Holmengraa.
Pause. Le fils réfléchit.
— C’est justement Holmengraa qui doit arranger ça, dit-il. En tout cas, je ne veux pas avoir ma carrière brisée pour vous tous ici.
— Certes non, tu ne veux pas, dit le père… Qu’est-ce que c’est que tu ne voulais pas avoir brisé ?
— Ma carrière.
— Non, c’est ce que j’ai dit tout le temps, que tu ne vou-lais pas l’avoir brisée. Ce jour même, je vais trouver le Hol-mengraa, et je lui offre un accord, en tout bien tout honneur.
– 298 –
* * *
Le lieutenant ne faisait plus chaque jour sa promenade à cheval, il avait commencé à se promener à pied. Cela éton-nait tous les autres, excepté lui-même : ses chevaux n’étaient-ils pas dans l’écurie comme auparavant et le demi-Lapon Petter ne devait-il pas les sortir de temps à autre pour leur donner du mouvement ? Alors, pourquoi donc le lieute-nant ne les montait-il pas plutôt lui-même ? Il avait ses idées à lui, il voulait peut-être s’habituer à temps à se passer de chevaux. Il était tourmenté par l’insomnie, il marchait et ré-fléchissait, et fréquemment il rôdait là-bas autour de la tuile-rie, prenait des mesures, comptait les pas et hochait la tête. Il avait sans doute choisi un coin de cette grande bâtisse de planches pour un usage déterminé, il marquait l’emplacement des fenêtres sur le planchéiage. Mais parfois le lieutenant pouvait être plusieurs jours sans venir à la tuile-rie, et alors il s’en allait avec une pioche et une bêche et une quantité de pots de fleurs et creusait la terre. Oh ! mais il creusait en des endroits si singuliers que les gens avaient leur idée là-dessus : est-ce que le lieutenant, le troisième Wil-latz Holmsen, aurait aussi commencé à chercher le trésor de l’ancêtre de la lignée ? Alors, cet homme fier et si peu su-perstitieux avait fait du chemin. Peut-être que l’insomnie lui avait troublé l’esprit. Mais ces pots de fleurs de la serre que sempiternellement il remplissait et vidait, à chaque endroit où il creusait, ils semblaient en tout cas n’être là que pour la frime.
Son aspect ne présentait rien d’insolite ; s’il avait quelque tourment, il le portait bien. Depuis que ce vieux ca-valier s’était mis à tant marcher, on remarquait davantage ses jambes arquées et il pouvait paraître voûté parce qu’il
– 299 – tenait les yeux attachés à la route. Mais affaibli et ramolli ? Lui ? De l’acier !
Quand il apprit que la gouvernante devait se marier, il mit tout son zèle à hâter cet événement, encore que ce fût à son propre dommage : « Naturellement, dit-il ; quel jour avez-vous pensé ? Ne remettez pas ! » Mais quand l’idée lui vint que cet empressement pouvait être mal interprété, il ajouta : « Non pas que… je ne puis penser à mener la ferme sans vous ! »
Sa louange avait la plus grande valeur aux yeux de De-moiselle Salvesen et elle dit, dans sa reconnaissance, qu’elle ne voudrait jamais partir avant d’avoir mis quelqu’un à sa place. Du reste, Petite Pauline est devenue vraiment capable dans ces dernières semaines, dit-elle.
— Ah ! cela me fait plaisir ! Hem ! j’en viendrai tôt ou tard à m’installer une couple de pièces autre part, alors ne retardez pas votre mariage d’un jour par égard pour moi.
— Le lieutenant ne veut-il pas demeurer ici au do-maine ? Excusez, mais alors, où logera Jeune Willatz quand il viendra à la maison ?
— Il ne viendra pas, il n’a pas le temps.
— Mais il viendra bien un jour ?
— Non. Moi, j’ai plus de temps, j’irai vers lui. N’avez-vous pas lu ce qu’on dit de lui dans les journaux ? Il est mu-sicien, il compose.
— Le lieutenant ne veut-il pas que je reste en tout cas un an ?
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— Non. Mais je vous remercie. Qu’est-ce que vous vou-lez me demander ?
La gouvernante expose sa requête et dit :
— Mon fiancé trouve que nous ne pouvons guère nous marier avec simplement quelques sous d’économies. Et à part cela, nous n’avons rien d’autre que la maison. Ce n’est pas de la terre.
— De la terre ?
— Seulement de quoi nourrir une couple de vaches, Monsieur le lieutenant, rien que pour le lait nécessaire.
— Cela doit pouvoir s’arranger. Hem !
— Ah ! Seigneur, si cela se pouvait ! dit Demoiselle Salvesen. Mon fiancé a si souvent prié M. Holmengraa de demander au lieutenant ; mais M. Holmengraa a chaque fois répondu que le lieutenant ne voulait pas vendre.
Il dressa l’oreille, il ne fit aucune question, mais il amena la gouvernante à répéter sa phrase. Puis il hocha la tête et dit :
— Cela doit pouvoir s’arranger pour vous céder une par-celle, Demoiselle Salvesen.
Le lieutenant s’en va en flânant, il descend de nouveau à la vieille tuilerie, prend des mesures et hoche la tête. Pour-quoi donc ne mettait-il pas en train l’installation ? C’étaient de rudes journées, où il était difficile de rester vertical, et il ne sait peut-être à quel saint se vouer, mais il mesure et hoche la tête, comme si ce qu’il vient d’entendre ne le tou-chait pas autrement. Ah ! ah !… M. Holmengraa disposait dé-jà du terrain de Segelfoss et déclarait au nom du seigneur
– 301 – terrien qu’il ne voulait pas vendre ! Hem ! Voilà Demoiselle Salvesen qui avait été au service d’Adelheid et au sien pen-dant maintes et maintes années et ne pouvait pas obtenir un morceau de terre de son vieux maître !
Le lieutenant passa sa bague à la main gauche. Oh ! l’étonnant homme, voilà des mois qu’il avait cessé de chan-ger sa bague de main, il n’y suffisait plus, il aurait plutôt fallu la porter tout le temps à la main gauche, mais cela, il ne le voulait pas, par égard pour la mémoire d’Adelheid. Mainte-nant il la changea de main, comme s’il avait encore quelque chose à se rappeler, quelque chose à diriger, à sauver. Une petite comédie vis-à-vis de soi-même, une innocente bravade que son inflexible volonté élevait au rang d’un acte précieux, rendait valable.
Il voulait rentrer à la maison et relever l’inventaire de son mobilier.
Il quitta la tuilerie et, quand il se fut un peu éloigné, il se retourna, la regarda et hocha la tête. Et ceci était sans doute encore une comédie, il avait déjà cent fois imaginé chaque petit détail dans la transformation de cette tuilerie en habita-tion humaine… et il en était toujours au même point.
Il marchait en regardant la route, à son habitude, il re-marqua les empreintes d’une paire de bottes d’homme mon-tant au domaine. Il eut le temps de s’imaginer un malheur et de prendre la résolution de l’aborder comme il convenait à son caractère.
M. Holmengraa s’était arrêté et l’attendait.
Les messieurs se saluent, grande politesse des deux cô-tés. Ils entrent, s’asseyent et parlent, pour commencer, de choses tout à fait indifférentes. M. Holmengraa a quelque
– 302 – peu maigri, il est pâle et gris, il ne parle pas de l’objet de sa visite et le lieutenant veut hâter le dénouement et lui venir en aide.
— Cela se trouve bien que vous soyez venu, Monsieur Holmengraa, j’ai à vous parler d’une affaire.
Holmengraa s’incline.
— Ma gouvernante est fiancée et doit se marier ; elle et son fiancé désirent acheter un morceau de terre de… oui, de Segelfoss. Hem ! En d’autres circonstances, j’aurais consenti à ce marché, en reconnaissance du long service de Demoi-selle Salvesen. Mais, dans l’état actuel des choses, je ne puis pas vendre.
M. Holmengraa réfléchit un instant, puis il sourit et dit :
— Cela dépend entièrement et absolument de Monsieur le lieutenant.
— Non, je ne puis amoindrir votre gage.
— Oh ! le gage… oh ! pour ce qui est de ça, vous pouvez vendre tout aussi bien.
Qui au monde pouvait comprendre ce Holmengraa ? Le lieutenant s’était tellement habitué à se représenter les choses au pire – en l’espèce : peut-être être jeté dehors – qu’il éprouvait maintenant une véritable joie, son visage s’éclaira, en cachette il remit sa bague à la main droite. Et M. Holmengraa restait là tranquille, il avait parlé, il s’était montré supérieur une fois de plus.
M. Holmengraa, lui aussi, avait l’air de se réjouir… Que se passait-il dans sa tête ? Pas grand’chose, presque rien, le lieutenant lui avait simplement facilité sa propre démarche
– 303 – et même en quelque sorte en avait fourni la solution. Oh ! M. Holmengraa avait été si malmené ces derniers temps : la grosse cargaison de seigle que, trop certainement, hélas ! il avait surpayée par un ordre télégraphique pendant ses jours d’orgie, l’accablait et le chassait dehors la nuit, plein d’effroi. Mais comme si cela n’avait pas été assez, la servante Daver-dana était venue lui jeter ses sanglots en pleine face. Et ce n’était pas encore assez. Le père de Daverdana, Lars Ma-nuelsen, était devenu un homme puissant, il pouvait s’exprimer et dire ceci et cela, il pouvait même menacer. Où donc était la fin ! Et Lars Manuelsen avait arrêté M. Holmengraa sur la route aujourd’hui et avait exigé une solution.
— Je vous suis de nouveau, comme tant de fois déjà, re-connaissant, Monsieur Holmengraa, dit le lieutenant. Natu-rellement vous encaisserez le prix d’achat à valoir sur ma dette envers vous.
— Non, merci. Je ne considère pas le gage comme amoindri le moins du monde par ce petit marché.
— Alors, le marché ne peut pas se faire », dit le lieute-nant, et les deux messieurs font assaut de courtoisie chevale-resque. Où cela finirait-il !
— Dans ces derniers temps, dit M. Holmengraa, on m’a sollicité de plusieurs côtés de vous parler de ventes de terre, il y a certainement quatre ou cinq demandes. J’ai répondu que vous ne vouliez pas vendre pour le moment, je voulais éviter que ces gens vinssent vous tourmenter, alors que vous avez besoin de paix.
— Merci, je vous en suis reconnaissant.
– 304 –
— Mais il y a une de ces personnes en faveur de qui je voudrais dire un mot, si vous le permettez ?
— Naturellement.
— Merci. C’est Lars Manuelsen. Il s’est mis dans la tête qu’il ne peut plus rester métayer, maintenant qu’il a un fils qui est pasteur ; il désire devenir propriétaire libre.
— Ah ! Lars Manuelsen ?
— Lars Manuelsen. Il m’a vraiment quelque peu tour-menté avec cette affaire, il m’arrête sur les chemins pour m’en parler.
— C’est trop fort !
— Mais si Monsieur le lieutenant voulait me délivrer de cet homme, j’arrangerais tout. L’argent serait payé par Lars, par mon intermédiaire.
— Je suis tout disposé à agir exactement comme vous le voulez, dans cette affaire, Monsieur Holmengraa.
— Ce n’est d’ailleurs pas si peu que Lars Manuelsen ré-clame… de terre, veux-je dire… une pâture pour deux vaches. C’est-à-dire tous les champs entre lui et Ole Johan.
— Ah ! Lars Manuelsen ? Est-ce que son garçon peut dé-jà fournir tout cet argent ?
— Probablement, répond Holmengraa. J’arpenterai la terre et réglerai tout, vous n’aurez à vous occuper de rien. Je vous prie d’ailleurs de m’excuser de vous avoir retenu avec cette affaire, je suis venu à en parler parce qu’aussi bien nous étions déjà sur ce sujet. Le prix… comment devons-nous compter ?
– 305 –
— Comme d’habitude.
— Oui. Mais la terre et le bien-fonds de Segelfoss ont certainement augmenté de valeur maintenant.
Le lieutenant réfléchit à cette observation.
— Je tiendrais, en tout cas à ce que, dans ces deux cas, il ne soit fait aucun changement. Il s’agit ici de ma gouver-nante et de mon métayer.
Holmengraa s’incline.
— Le lieutenant désire-t-il que ce soit aussi moi qui règle la vente avec l’avocat ?
— Je vous en serai une fois de plus reconnaissant.
Holmengraa s’incline.
Quand il fut sur le point de partir il se rappela que, puisqu’il était venu au domaine, sa visite devait avoir eu un objet.
— J’avais à vrai dire une commission, mais je ne veux pas vous tourmenter avec cela, je puis la présenter à Demoi-selle Salvesen. Je voulais aussi en même temps vous saluer. Jeune Willatz va bien, à Berlin ?
— Admirablement.
Les deux messieurs se séparèrent.
Mais la commission de M. Holmengraa pour Demoiselle Salvesen consistait en ceci qu’il voulait demander, de la part de son commis magasinier, si Daverdana pouvait quitter son service et se marier. M. Holmengraa voulait profiter de
– 306 – l’occasion, puisqu’il était là et causait avec le lieutenant, pour rendre ce service au fiancé.
Et Demoiselle Salvesen comprit très bien cela.
* * *
Le lieutenant n’abandonna pas son projet de compter les choses et objets les moins indispensables du mobilier et d’en dresser l’inventaire. Il avait besoin d’argent, et il n’en avait pas, il lui fallait s’en procurer. C’était une triste besogne qu’il allait faire là : pour en tirer une bonne somme, il prévoyait qu’il devrait comprendre dans l’inventaire tel et tel précieux meuble de famille, et lequel fallait-il sacrifier ? Un secrétaire ici, un bureau à cylindre là, des pièces splendides, de vraies merveilles, avec des bronzes dorés à plein. Est-ce que, tout compte fait, son cœur en supporterait la perte ? Et comment pouvaient-ils, en fin de compte, être transformés en argent ? Une vente aux enchères était trop affreuse et pouvait venir aux oreilles de Willatz. Mais M. Holmengraa voudrait-il de nouveau l’aider ? C’était une grosse question.
Sur ces entrefaites, Holmengraa vint effectivement quelques jours plus tard avec les contrats des deux ventes de terres et posa l’argent sur la table. Ce fut de nouveau un che-valeresque débat au sujet de l’argent, aucun des messieurs ne voulait le garder, c’était, du reste, une bagatelle pour tous les deux. Finalement, sur une joviale proposition de M. Holmengraa, l’argent fut partagé par moitié.
Ainsi l’affaire était réglée.
Grâce à cet événement inattendu, le lieutenant avait de nouveau de l’argent en poche, pas beaucoup, ce n’était pas une somme, mais assez pour la transformation de la tuilerie. Il fit venir des matériaux de Namsen ; cet argent béni ne
– 307 – pouvait être mieux employé. De nouveau, M. Holmengraa avait joué le rôle du destin, sans sa bienveillance, pas une seule couronne n’aurait trouvé son chemin vers personne d’autre que lui. Oui, mais il devait aussi s’avérer que M. Holmengraa était, en cette occurrence, venu en aide au lieutenant pour la dernière fois.
Il s’agissait ensuite de trouver du monde pour construire les murs et faire l’installation… il n’était pas possible de trouver quelqu’un. Voyez, entre-temps l’hiver était venu, il faisait froid et les gens ne pouvaient vraiment pas aller se faire geler mortellement pour le lieutenant, on était son propre maître dans une plus large mesure qu’autrefois. Il eut Bertel de Sagvika, qui était le père de Petit Gottfred et de Pauline. Oh ! lui, le lieutenant l’eut tout de suite, mais Bertel ne pouvait rien faire tout seul. Alors, Martin le valet dut des-cendre du domaine et aider aux travaux dont il était capable.
Les gens ne voulaient-ils plus travailler pour le lieute-nant ? Ces gens, c’étaient pourtant ses propres métayers et journaliers, et aucun d’eux n’avait même payé la redevance seigneuriale, que d’ailleurs on n’avait jamais exigée d’eux. Mais ces gens, ils avaient pourtant bien usé de lui au temps de sa prospérité et Lars Manuelsen avait un grand fils, Julius, mais il ne vint pas. Alors on se trouvait bien d’avoir pris quelques leçons des humanistes et de pouvoir amener un pe-tit sourire sur ses lèvres.
Ce furent donc Bertel de Sagvika et Martin le valet qui scièrent, rabotèrent, clouèrent et calfatèrent. Et ils firent deux pièces avec fenêtres et double plancher et double pla-fond, c’était merveille comme tout était bien conditionné. Quant au mur de soubassement, on dut le remettre au prin-temps, lorsque la terre dégèlerait.
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Mais cela ne s’annonçait pas comme un gai et jovial hi-ver, la pêche de Lofoten était « à ce jour » mauvaise et « Per à la boutique » était dans son lit, patraque, et ne voulait plus vendre à crédit aux gens les marchandises de la boutique. Restait donc M. Holmengraa, et il était, effectivement, bien-veillant et serviable jusqu’à un certain point, mais mainte-nant le point était atteint, car il avait payé scandaleusement trop cher une grosse cargaison de seigle dans les pays étran-gers et il ne s’en cachait pas, il n’était sans doute pas habitué à l’adversité et ne pouvait la supporter tout seul, il lui fallait mettre les gens dans la confidence. C’était une perte si ex-cessive ; mais qu’est-ce qu’une perte excessive pouvait bien être pour Tobias Holmengraa, « le Roi » ? Les pêcheurs étaient à Lofoten et leurs femmes et leurs enfants venaient trouver Holmengraa et n’étaient pas toujours secourus… comment fallait-il entendre cela ? Voici, par exemple, Ole Johan, sa femme avait un si urgent besoin d’un sac de farine de froment, à cause des enfants, oui, et aussi pour ne pas rester en arrière des bonnes femmes du voisinage qui man-geaient de la bouillie blanche ; mais M. Holmengraa ne lui donna que de la farine ordinaire. Elle avait aussi, pendant longtemps, désiré un manchon de la même sorte que celui de la femme du Lars Manuelsen, il n’en aurait pas coûté autre chose à M. Holmengraa qu’un bout de papier pour « Per à la boutique » ; mais M. Holmengraa dit : non. Il ne se compor-tait plus du tout bien.
Quand les pêcheurs vinrent en congé de Pâques, eut lieu le mariage de la servante Daverdana et ce fut son propre frère, le pasteur L. Lassen, qui la maria. Cette fois, Holmen-graa se montra de nouveau bon et généreux, et fit cadeau aux jeunes époux d’une petite maison pour y demeurer. Oui, parce que le marié était son propre employé au magasin du quai.
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Mais une petite noce comme celle-là ne pouvait ragail-lardir les gens pour bien longtemps, l’humeur générale était et restait sombre. Personne ne pouvait vraiment comprendre cela, le moulin tournait nuit et jour, comme auparavant, les bateaux-courriers, qui d’abord ne passaient que toutes les trois semaines, passaient maintenant chaque semaine de l’année, Baardsen à la station de télégraphe et son adjoint, Petit Gottfred, expédiaient des dépêches concernant le ha-reng, la morue, l’achat et la vente et les marchandises et l’activité… aussi y avait-il assez de vie à Segelfoss ; mais l’humeur était sombre.
Le lieutenant avait fait charrier au fur et à mesure par Martin le valet le piano et les meubles nécessaires dans ses chambres à la tuilerie et il commença à en faire usage au fur et à mesure. C’était une bonne manière, une manière excel-lente, ce n’était pas là déménager. Il commença par coucher là-bas une nuit, il n’en éprouva aucun dommage, il fit du feu dans le poêle, il avait des lampes et des bougies, il serra les dents et dormit. Puis il recommença une semaine plus tard, c’était si nouveau, si étrange, et la rivière grondait si absur-dement près, mais il se força à dormir. Maintenant le lieute-nant dormait toutes les nuits à la tuilerie et ne venait au do-maine que pour les repas. Il dit à Demoiselle Salvesen, et il l’écrivit à son fils à Berlin, qu’il avait, Dieu merci, trouvé un remède à son insomnie.
Le printemps vint, le lieutenant ne voulut pas redeman-der des ouvriers, il chargea Martin le valet de trouver une bonne pierre par-ci, une bonne pierre par-là, et de les appor-ter pour la muraille de soubassement, ce fut le lieutenant lui-même qui creusa la tranchée. Pendant qu’il était occupé à ce travail, il arriva un jour une lettre de Jeune Willatz disant qu’il était dans l’embarras… oh ! un hasard, c’était à une
– 310 – vente aux enchères, il y avait là une dame qui pleurait sur son coûteux piano à queue, son gagne-pain. Que pouvait faire d’autre Jeune Willatz, il lui rendit son piano, c’était une affaire d’honneur et une bonne action. « Cher père, c’est toute une somme, une grosse somme… je n’aurais peut-être pas dû faire cela ? C’était un hasard, nous étions allés à une vente, plusieurs musiciens, on vendait des instruments mis en gage. Et la dame pleurait, elle était sans doute professeur, et, nous autres, musiciens, nous étions là à la regarder. Alors, j’ai fait cela, j’ai pensé à toi, et je l’ai fait ; en deux mots, l’argent doit être versé dans le délai d’un mois. Qu’aurais-je dû faire, de préférence, cher père ? »
Halte ! dit le lieutenant, à soi-même et à la lettre, pas un mot de plus ! L’argent ? Cela va de soi.
Il va trouver M. Holmengraa. En route, il remarque qu’il est fortement ému, son fils lui a fait honneur, il est enthou-siasmé de sa conduite, il sent ses yeux se brouiller d’attendrissement. Jeune Willatz… oh ! il était le rejeton de la race, un Willatz Holmsen comme l’avait été le père du lieutenant, son grand et noble père. Bref… je le vois…
Le lieutenant était assez sensé pour ne pas mettre cette fois un trop grand espoir en Holmengraa ; de divers signes et remarques il avait conclu que le grand usinier commençait à se retirer de lui. Par exemple, M. Holmengraa avait bien dû se rendre compte que le lieutenant manquait d’ouvriers pour sa maçonnerie, mais il ne fit rien à cette occasion et n’envoya pas un homme. Cependant, le même M. Holmengraa s’était naguère montré si infiniment ser-viable, qui sait si encore une fois !…
— Je vous demande pardon de m’adresser à vous au-jourd’hui pour une affaire tout intime, dit le lieutenant. Pour
– 311 – ne pas vous retenir plus longtemps, j’emploierai peu de pa-roles : je vous prierai de lire ce papier, c’est un catalogue de certaines pièces de mon mobilier, je désire m’en défaire.
— Le mieux doit être de faire une vente aux enchères, répond tout aussitôt M. Holmengraa.
Le lieutenant comprit du premier coup que sa démarche était vaine, mais, que M. Holmengraa se refusât, au surplus, à prendre en mains le catalogue, c’était une rebuffade inuti-lement claire.
— À vrai dire, je n’ai pas noté ici les plus précieux de mes objets, dit-il, pour ne pas abandonner tout de suite ; mais cela pourrait se faire. Des tableaux d’anciens maîtres que vous devez avoir vus chez moi, les grandes figures de marbre, les statuettes d’argent. Et vous vous rappelez proba-blement la grande figure de femme avec une amphore sur l’épaule, peut-être aussi « les Quatre Saisons », des chefs-d’œuvre de très grande valeur.
— Je n’en doute pas ! dit M. Holmengraa. Mais, pour le moment, je n’ai pas la possibilité d’aller plus loin.
Le lieutenant blêmit. Est-ce que M. Holmengraa était « allé loin » pour lui ? Alors il n’avait qu’à se taire.
Et voilà que M. Holmengraa commença à parler, à faire des confidences : il avait eu de grandes difficultés, une perte d’une grosse somme, il ne parlait pas ici de bagatelles, mais d’une fortune. Il aurait peut-être pu dévoiler moins et surtout moins crûment ses soucis, mais il trouvait sans doute que, pour une fois, il pouvait vider son cœur ; qui sait, peut-être n’était-il pas non plus aussi ferme dans l’adversité qu’il aurait dû l’être, cela aussi était naturel. Mais cet homme de l’îlot
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était tout de même un roi. Un roi doit-il être sans défauts ? Un roi peut perdre son équilibre.
Ajoutez à cela que M. Holmengraa semblait cacher, tout au fond de soi-même, cette petite singularité d’avoir un faible pour ce qui était noble, distingué. Ce lui avait été une satisfaction de fréquenter le Monsieur et la Dame de Se-gelfoss ; mais quel lustre y avait-il à aider le même Monsieur maintenant, ce seigneur déchu de sa terre, ce sous-locataire d’une tuilerie ? Monsieur Holmengraa n’était pas dépourvu de toute bonhomie, mais il n’était pas non plus un sot en af-faires.
— Je ne vois pas d’autre moyen ; il nous faut tous deux nous restreindre, dit-il.
Ceci parut sans doute un peu trop familier au lieutenant, il répondit :
— Moi, je n’ai rien à restreindre.
— Quelque chose dans le genre de ce que vous avez déjà fait, vous demeurez bien à la tuilerie ?
— Je dors à la tuilerie, répondit le lieutenant, et, Dieu merci, il avait repris empire sur lui-même. C’est le meilleur remède que j’aie encore trouvé à mon insomnie ! »… Et maintenant la mine pouvait bien exploser, il continua : « Pendant que j’y pense… je n’avais pas l’intention d’aborder cette question aujourd’hui, mais peut-être puis-je en parler à mon grand créancier gagiste : je demeure beaucoup à la tui-lerie, oui, je vieillis aussi, et vous voulez peut-être, en consé-quence, prendre d’autres dispositions pour l’exploitation de Segelfoss.
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Ah ! Cela parut beaucoup surprendre M. Holmengraa… peut-être qu’en réalité cela ne le surprenait pas. Ils échangè-rent les paroles suivantes :
— Dois-je prendre possession du domaine ?
— Il n’est plus à moi.
— Je ne peux pas l’exploiter.
— Je puis, selon mes forces, continuer à l’exploiter jusqu’à nouvel ordre.
De ceci M. Holmengraa se montra très reconnaissant… peut-être n’était-il pas reconnaissant du tout.
En rentrant chez lui, le lieutenant pensait, tout en ho-chant la tête : En vain ! que faire maintenant ? Oh ! cette dé-marche chez l’usinier, aujourd’hui, il la regrettait ; c’eût aussi été trop facile de sortir d’embarras de cette manière. Il ne faut pas partir de cette idée que la vie est facile, ainsi l’on est moins rabroué par elle.
Sur le dit usinier, il n’y avait d’ailleurs rien à redire, il avait si souvent trouvé un remède et si fréquemment fait preuve de bonne volonté, maintenant il était lui-même at-teint par l’adversité.
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