Enfants de l'époque
Chapitre XI
Il s’était produit de grands changements sur le domaine de Segelfoss et aux alentours. Le moulin mécanique était construit et mis en marche, un murmure passait sur la plaine et la plage. Holmengraa régnait, comme le « Roi » qu’il était. Pourquoi sonnait-on une heure chaque jour dans la petite église ? Le roi était mort à Malmö… M. Holmengraa était venu à sa place. Quelle activité il déployait et quelle activité il insufflait à tout ! Quand la jetée fut terminée et qu’un énorme quai avec d’étranges appareils de levage fut installé dessus, il ne se passa pas grand temps avant qu’un énorme vapeur accostât ; il venait des pays lointains avec une car-gaison de seigle ; il avait à son bord des matelots étrangers qui descendirent à terre avec des chapeaux cirés sur leurs cheveux noirs et ils disaient des mots étonnants. C’était un conte de fées digne du « Roi » Tobias. Même pour le lieute-nant et Madame ce fut un événement lorsqu’ils furent, en même temps que M. Holmengraa, invités à souper à bord par le capitaine anglais, et richement et délicatement traités. M. Holmengraa avait-il une main dans l’affaire à propos de ce souper ? Oh ! il avait une main dans toutes les affaires. Plus tard, le capitaine et les officiers du navire furent invités à un grand dîner chez le lieutenant. Ce furent des jours fas-tueux.
Et ces événements eurent pour résultat un développe-ment et une bénédiction pour toute la contrée, bien loin à la ronde. Tout ce seigle qui devenait de la farine rendait presque impossible de trouver trace de famine ou de disette dans ces parages ; à défaut d’autre moyen, on pouvait aller
– 157 – trouver le « Roi » Tobias et acheter à crédit, mais, en atten-dant, on pouvait prendre du travail chez lui et être à son ser-vice. C’était nonpareil comme la vie devenait plus claire ; les journaliers pouvaient chiquer du tabac pour tout leur salaire et les cultivateurs qui avaient des chevaux faisaient des char-rois pour l’entreprise et gagnaient de quoi payer les impôts et acheter toutes sortes de choses. Il n’y avait pas de fin à la bénédiction et au développement ! M. Holmengraa lui-même semblait aussi prospérer et fleurir ; l’air des pins et une acti-vité de son goût avaient rétabli sa santé, et, en ce qui con-cernait le gain matériel, il ne pouvait courir aucun danger, héhé ! aucun danger imminent ne le menaçait, peut-être. Ou bien alors, comment ? Les négociants de près et de loin n’en-voyaient-ils pas leurs dix-rames et leurs huit-rames chercher des cargaisons de farine ? Et cela n’allait-il pas si loin qu’on avait dû installer un bureau et des chambres pour un chef magasinier là-bas, sur le quai ? Segelfoss était devenu bureau de poste, Segelfoss devenait station pour les bateaux-courriers de la côte, pour les bateaux Vadsö-Hambourg qui venaient toutes les trois semaines du nord et du sud et dé-chargeaient le courrier et des marchandises et chargeaient de la farine pour tout le Nordland. Vraiment, il y avait assez d’ouvrage pour un chef sur le quai : il avait la poste et l’expédition, il tenait les livres de l’entreprise, écrivait toutes les lettres, dirigeait les dockers, avait la surveillance des poids et des mesures. Cela ne dura pas longtemps avant qu’on dût lui donner un employé pour l’aider, tant l’activité croissait rapidement. « Per à la boutique » lui-même avait maintenant une grosse affaire et recevait des caisses et des tonneaux par chaque bateau, et, après le jour de l’an, il de-vait avoir une licence pour vendre du vin, et il viendrait en-core plus de caisses et de tonneaux pour lui, et qui pouvait savoir où ça s’arrêterait.
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Mais au-dessus de tous et de tout planait M. Holmengraa lui-même, le dieu. Il valait autant que tous les autres ensemble, mais pas moins calme pour cela, aussi réfléchi et plein de ménagements dans ses rapports. Si on l’arrêtait sur la route pour lui demander quelque chose, il n’aimait pas cela, mais il donnait une réponse en passant. Cela alla bien un temps, puis il dut changer sa manière de faire. Les gens s’accrochaient à lui, les gens le guettaient : s’il s’arrêtait à causer avec le lieutenant, les gens se postaient dans le voisinage et attendaient qu’il eût fini de parler pour l’attaquer. Il lui fallut apprendre à les congédier net et court : « Va trouver le chef magasinier ! Demande au maître meu-nier ! » Il y en avait qui ne se rendaient pas et qui insistaient : ils avaient été chez le chef magasinier, ils avaient demandé au maître meunier ; ils se répandaient en réponses, en objec-tions… M. Holmengraa fut obligé de passer à une troisième méthode : fermer l’oreille à toutes les requêtes et ne pas ré-pondre un seul mot. Ah ! s’il avait pu apprendre du lieute-nant les vraies manières du maître ! Le lieutenant était loin d’être muet, mais il raréfiait les requêtes. Personne ne gar-dait mieux les distances que cet altier seigneur terrien, il pouvait bien aller lui-même à cheval vers un de ses métayers et causer avec lui et lui donner un ordre ; mais le métayer ne venait pas le lendemain pour lui dire quelque chose.
— Que veulent ces gens ? demande le lieutenant, à che-val comme d’habitude.
— Ils veulent sans doute me parler, répond Holmengraa. Je vois parmi eux un homme qui ne me laisse pas la paix ; il est boulanger, il a fait son apprentissage à Bergen, il veut construire une boulangerie ici. Je le congédie chaque jour, mais il revient. Je finirai sans doute par être forcé de lui abandonner un coin de terrain là-bas.
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— Voyez-vous un inconvénient personnel à ce qu’il construise une boulangerie ?
— Tout au contraire. Ce devrait être à mon avantage, se-lon l’humaine prévision, mais…
— Vous pouvez lui indiquer un terrain sur mon fonds, dit le lieutenant.
Pause. M. Holmengraa réfléchit et dit :
— J’ai toutes les raisons de vous être reconnaissant de cette nouvelle complaisance, mais je ne veux pas en faire usage. Aujourd’hui c’est ceci, demain ce sera autre chose, vous non plus vous n’aurez pas la paix… Après un moment, M. Holmengraa dit : Ce serait une autre affaire si vous vou-liez, pour une certaine somme, me céder toute la terre jusqu’à la pointe.
Le lieutenant regarde, du haut de son cheval, et réfléchit.
— Comme cela, nous n’aurions pas besoin de vous tourmenter en tout temps avec des histoires de ce genre-là.
— S’il vous manque du terrain à bâtir pour l’agrandissement de votre exploitation, je ne veux naturelle-ment pas m’opposer à un tel arrangement.
— Je reconnais bien là la manière de penser intelligente et bienveillante de M. le lieutenant.
— Ce serait de la jetée à la pointe ?
— Oui. Et en largeur jusqu’aux terres de culture. Ils sont nombreux à vouloir bâtir.
Le lieutenant veut continuer sa promenade et dit :
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— Nous pouvons y penser. Bah ! c’est vrai, s’interrompt-il lui-même, le boulanger est là qui attend. Vous pouvez rédi-ger le contrat.
Holmengraa s’incline profondément et remercie :
— Je vous remercie en mon nom et en celui de beau-coup de gens. M. le lieutenant veut-il accepter le prix précé-dent pour la terre ?
Le prix ! Le lieutenant a un petit sursaut. En vérité, ce n’était que maintenant qu’il associait l’idée d’argent au mar-ché ; en tout cas, l’idée d’une somme de quelque importance. D’après le prix précédent, cette grande pièce de terre ferait certainement une somme.
— J’accepte votre prix, dit-il.
En remontant vers la maison, il ôta tout à coup ses deux gants, passa de nouveau sa bague au doigt normal et remit ses gants. Le salut ! pensait-il sans doute, le remède à tous mes maux !
Mais M. Holmengraa non plus ne semblait pas être mé-content. Contre toutes ses habitudes de ces derniers temps, il congédia les gens qui attendaient, avec quelques paroles bienveillantes : « Le maître meunier te donnera réponse ! » « Tiens, donne ce bulletin au chef magasinier et tu auras un sac de farine. » Il retint le boulanger étranger et eut un long entretien avec lui.
Pendant qu’il est en pourparlers, une fille et un garçon viennent à sa rencontre en courant, ce sont les enfants de Holmengraa, c’est la fille qui est la plus grande. Elle porte une robe jaune, le garçon a des vêtements rouges, tous deux ont un air exotique, tous deux ont la peau basanée et des
– 161 – yeux bruns. Ils ont quelque chose « d’outre-mer » ; quelque chose de vigoureux, de barbare dans la forme du nez et des lèvres charnues les rend quelque peu étranges. Mais ce sont des enfants intelligents, ils sont venus à Segelfoss avec seu-lement l’espagnol dans la tête, et voilà qu’en très peu de temps, ils ont appris à dire quelques mots norvégiens. Ce sont de grands et minces Nordlandais qui se plaisent ici et vacarment toute la journée. Voilà la fille qui vient devant en courant, Mariane, toute fraîche et toute folle, et le garçon, Félix, derrière elle, tous deux tête nue, avec des cheveux noirs et le front bas, en tourbillon, ho !
Le père leur ouvre les bras. Il peut être content de les voir florissants et épanouis. « Laissez-moi vous regarder ! » dit-il, et ils comprennent et se laissent regarder, puis l’entraînent avec eux. « Dieu merci ! pense sans doute M. Holmengraa, cela ne leur a pas nui de venir à Segelfoss » ; il est tranquillisé. Tout marchait bien, il avait pris une grande résolution, il s’était éloigné, lui et ses enfants, de son lointain foyer pour s’installer dans un nouveau. Pourquoi avait-il fait cela ? Peut-être la voix du sang l’avait-elle appelé, peut-être une faiblesse humaine l’avait-elle influencé. Pouvait-il briller dans les Cordillères ? Il était devenu solitaire et étranger par la mort de sa femme, il avait pouvoir et fortune, mais per-sonne à qui les montrer… il y avait, bien loin là-bas, un îlot gris, il savait une chute d’eau dans le Nordland, on pouvait briller dans son pays.
Lui et les enfants montent en bavardant vers la grande maison près de la rivière, il a quitté depuis longtemps celle du lieutenant et demeure dans son propre foyer, mais il prend son lait au domaine. Au commencement il avait eu le désagrément de ne pas trouver de domestiques parce que sa maison était bâtie avec les matériaux d’une église ; il devait
– 162 – y revenir des fantômes et des squelettes, les murs devaient certainement sentir le cadavre ! Alors le lieutenant lui céda quelques-uns de ses nombreux domestiques qui couchèrent dans la nouvelle maison pendant quelques dangereuses nuits d’orage. Tout se passa bien, il ne vint pas de revenants et quand un mois se fut écoulé, Holmengraa trouva des domes-tiques en suffisance : parmi eux était Marcilie, naguère ser-vante au domaine où elle faisait le service des appartements du lieutenant.
Holmengraa s’était bien organisé, un jardin était même en préparation. Sa maison était grande et assez magnifique, elle se trouvait dans le bois, au-dessus d’elle passait le loin-tain murmure du moulin qui marchait jour et nuit. La veuve d’un avocat de l’extrême Nordland, Madame Irgens, née Geelmuyden, dirigeait sa maison.
* * *
L’Orion se dirige vers le môle, à bord est master Willatz, son père et sa mère arrivent tous deux à cheval pour le rece-voir ; ils descendent de cheval et donnent les rênes à tenir à chacun leur domestique, c’était comme si Monsieur et Ma-dame avaient chacun leur maison. Holmengraa et ses deux enfants descendent aussi sur la jetée pour saluer le jeune Willatz et faire une politesse à ses parents.
— Le voilà qui agite son mouchoir ! dit Madame, et elle répond en agitant le sien.
Le lieutenant aussi sort son mouchoir.
Il y avait tant de monde sur le quai : le chef magasinier était là avec des papiers dans la main, et son employé tenait le sac postal, tous deux distribuaient quelques derniers ordres à leurs gens. « Per à la boutique » avait fermé son
– 163 – magasin et s’offrait pour une fois une distraction ; des en-fants de tout âge restaient là, ébahis, les yeux fixés sur le na-vire : à l’arrière-plan, on voyait Lars Manuelsen, avec sa barbe rousse, loqueteux et curieux ; quelques pas en avant de lui, son fils Lars avait pris place, Lars, le séminariste, qui était arrivé par le dernier bateau-courrier du Nord et qui por-tait du linge empesé et des cheveux longs.
Puis le vapeur fait marche arrière et s’insinue le long de la jetée où on l’amarre.
Le jeune Willatz descend à terre et salue d’abord son père, bien que sa mère soit plus près de lui et l’ait tout le temps regardé, riant et pleurant. « Comme tu es grand ! Bienvenu au foyer ! » lui dit le père, tout fier, visiblement fier. Puis le fils embrasse sa mère et la caresse et répond à ses nombreuses questions. Oh ! il était devenu si grand, tout un Monsieur, presque de la taille de sa mère. Le jeune Wil-latz va vers Holmengraa et le salue, lui et ses enfants ; il est tellement anglais, tellement poli et « grande personne ». Les chevaux se mettent tout à coup à hennir doucement, d’où ce-la vient-il ? Le lieutenant jette un regard vers eux, mais il ne voit rien d’insolite. « Je crois vraiment que mon Elza te re-connaît, Willatz ! » dit Madame, avec un rire de bonheur.
Le séminariste s’est approché un peu, il guette l’occasion et salue les maîtres, et le lieutenant lui répond d’un signe de tête.
— C’est Lars, je vois, dit Willatz. Je les connais tous ; voilà Julius aussi. Père, je trouve que tu as grisonné ?
— Tu trouves, Willatz ? Il y a tant de vacarme ici. Adel-heid, ne désirez-vous pas vous en aller ?
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Ils se retournent et voient devant eux trois chevaux sel-lés. À qui appartient le cheval étranger ? Le lieutenant re-garde tout le monde d’un air étonné. M. Holmengraa s’avance et dit :
— Master Willatz ne doit pas dédaigner… c’est une pe-tite politesse que j’ai voulu vous faire pour votre arrivée.
Grand et joyeux étonnement. Ah ! ce Holmengraa, ce « Roi » en toutes circonstances ! Un cheval de selle brun, lui-sant et poli, avec tout le harnachement, pour Master Willatz ! De tous côtés s’élèvent vers Holmengraa les plus vifs et sin-cères remerciements et, pour une fois, une rare fois, lui-même semble perdre un peu de son assurance quand Ma-dame ôte son gant, lui tend la main et le remercie.
— Cela me fait plaisir. Alors, il vous plaît vraiment, Ma-dame ? Aucun motif de reconnaissance, pas le moindre…
On examine le cheval, on le caresse ; une jument, cinq ans, bien dressée, élancée, de fins sabots, certainement ! M. Holmengraa peut être content, il a fait un heureux choix. Sa situation ne l’obligeait pas à accepter des cadeaux ; il avait habité des mois chez le lieutenant sans payer, et il n’avait pas d’autre moyen de reconnaître ce service que de montrer à ses hôtes quelques petites attentions de cette sorte, des bagatelles.
— Mais je ne soupçonnais pas que vous étiez devenu un homme, Master Willatz, dit-il, en exagérant poliment, il faut que nous baissions les étriers.
La mère et le fils s’en vont à cheval à la maison, ils avaient l’air distingués et riches, même du navire on les sui-vait des yeux. Le lieutenant laissa son cheval au demi-Lapon Petter et accompagna Holmengraa à pied.
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— Ce jeune homme qui vient derrière nous, dit Holmen-graa, est-ce que M. le lieutenant le connaît ?
Le lieutenant se retourne, secoue la tête et dit : Non.
— Il est séminariste. Il désire entrer chez moi comme précepteur.
— Ah ! non, je ne le connais pas.
— Mes petits Indiens, comme je les appelle, ont besoin de leçons. Je pensais que votre bienveillance à son égard était pour moi une garantie du caractère de cet homme.
— Non, ce n’est rien. Cela se borne à ce séjour au sémi-naire.
— Me conseillez-vous de l’essayer ?
— Oui. Certes, il est peut-être tout aussi bon que les autres de cette espèce.
Holmengraa change de sujet.
— M. le lieutenant a-t-il l’intention d’exploiter de la fu-taie cette année ?
— Peut-être. Je verrai.
— Je demande cela parce qu’il y a ici des gens qui veu-lent bâtir et qui manquent de matériaux.
— Ah ! Oui, les prix ne sont pas mauvais actuellement. Je ne sais pas si l’on a intérêt à attendre. Pouvons-nous en reparler plus tard ?
— Oui, merci. Peut-être dans une semaine ?
— Bon, dans une semaine. Je vais examiner cela.
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Les messieurs se séparèrent et tirèrent chacun de son côté. Le séminariste remonta la rivière, derrière Holmengraa.
C’était heureux que le lieutenant ne se fût pas engagé du premier coup à livrer de la futaie cette année, il ne lui restait réellement plus de gros morceaux, mais bien de grandes étendues de petits calibres, de cette sorte qu’on expédiait aux mines en Angleterre. Oh ! le lieutenant n’y était pas allé de main morte avec son bois ; s’il n’était pas forcé de vendre, il freinerait la coupe. Il faut y aller raisonnablement avec le bois.
* * *
La maison des Holmsen eut bon profit de cette courte visite du fils, elle n’était plus si vide maintenant, on parlait davantage à table, le piano résonnait dans le salon, un chant amical et familier. Il était inévitable dans les conversations journalières que Willatz amenât ses parents à lui répondre tous deux et parfois à se répondre mutuellement, il était iné-vitable aussi que la mère et le fils fissent de la musique et du chant en plein jour, alors qu’on savait le maître de la maison dans ses appartements d’où il pouvait tout entendre. Et ce fut, encore une fois, un événement : Adelheid, n’avait rien oublié, elle avait gardé tout son souffle, oh ! Dieu ! comme cette voix était supraterrestre !
— Viens ici, tu n’as pas vu les bêtes, dit le lieutenant à son fils.
Ils allèrent voir les bêtes et n’y restèrent qu’un moment. Certes, grandiose, la nouvelle disposition avec les stalles des vaches, la nouvelle auge continue qui roulait sur des galets ; les porcs, les énormes truies qui marchaient en se balançant au milieu de leur portée comme des animaux préhistoriques ;
– 167 – la volaille, les pintades, les coqs de combat jaunes avec des éperons comme des cimeterres…
Mais le lieutenant ressort tout de suite, cette visite à l’étable n’était sans doute qu’un détour qu’il avait fait avec intention, il conduit son fils dans le jardin, à la curieuse pe-tite serre qu’il avait fait réparer et relever de la dégradation dans laquelle elle était restée bien des années.
— Regarde, dit-il, il a encore poussé quelques petites fleurs ici, prends-en quelques-unes et porte-les à qui tu vou-dras. Prends celle-ci. Et celle-ci. Oui, volontiers aussi celle que tu tiens, celle-là de préférence. Tu es revenu au foyer, c’est toi qui dois les avoir. Regarde, il y en a ici tout un tas, quel que soit leur nom…
— Mais ce sont des roses.
— Des roses, peut-être. Elles sont là en tas, c’est comme un petit chant, n’est-ce pas, presque comme celui que vous chantiez tout à l’heure. Prends-les toutes. Je ne sais pas où tu veux les porter, fais comme tu voudras…
Le fils n’a pas d’autre endroit où les porter qu’à sa mère, dans ses appartements. Le père ne dit rien en entendant cette réponse ; il ne hausse pas les épaules et ne fronce pas les sourcils ; il n’est que très indifférent ; il regarde sa montre. Il lui revient tout à coup qu’il a du bois à visiter et qu’il lui faut partir.
Hem ! Certes, c’était charmant d’avoir de nouveau le garçon, cela devenait fête à la maison, les portes entre les appartements des parents ne restaient plus fermées toute la journée. Le lieutenant avait une grande joie de Willatz, quoique… hem… une chose et l’autre l’avaient choqué dans cette dernière année. Le fils avait, par exemple, grandi un
– 168 – peu trop vite… dans ses lettres et il avait commencé à signer Will. Pourquoi cela ? La dernière lettre à sa mère était même signée Bill, était-ce la même chose que le bon vieux nom de Willatz ? Et cela ne finirait-il pas par là que le nom entier de-viendrait Bill Holmes, un nom comme tout le monde en a ? Le lieutenant était le chef de la dynastie Willatz Holmsen et devait la diriger jusqu’à la fin de son temps.
Le jeune Willatz ne pensait certes pas non plus à dégé-nérer, il était seulement si jeune et si anglais pour le mo-ment. Mais c’était incroyablement délicieux d’être de nou-veau à la maison ! Demoiselle Salvesen et les servantes joi-gnaient les mains à le voir devenu si grand ; Martin le valet et les autres valets le saluaient et n’arrivaient pas à lui dire un mot, par pur respect et considération. Mais aussi ce gar-çon était né une nuit de Noël.
Le jeune Willatz allait à cheval par les chemins, passait devant les cabanes des métayers, chevauchait vite et che-vauchait lentement devant les cabanes des métayers, et il voyait des visages derrière toutes les vitres et des enfants muets, les yeux fixes, sur le seuil des portes. Au bout de quelques jours, tout cet isolement lui parut ennuyeux, il lais-sa son cheval à l’écurie et alla à pied à la recherche de Julius.
Julius aussi avait grandi un peu, mais surtout des pieds et des mains, oh ! il avait des mains nonpareilles ! Julius avait d’ailleurs justement ces jours-ci l’air un peu étrange, il venait de se couper les sourcils pour les faire pousser davan-tage en broussaille. À la vue de Willatz il se lança, comme il seyait à un vieux camarade, et jura en présence de sa mère :
— Que le diable !… Est-ce toi, Willatz ?
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Willatz rit : « Oui, ça doit être moi ! » Il se fait plus vieux qu’il ne l’est et parle d’une voix plus creuse que sa voix natu-relle.
La bonne femme essuie une chaise avec son tablier et l’avance :
— Un pareil étranger de marque ! Vous devez, s’il vous plaît, vous asseoir.
Les petits frères et sœurs de Julius sont là-bas dans les coins et regardent l’étranger, ils ont grandi, eux aussi, et leurs vêtements sont vraiment trop petits. Oh ! comme ils ont grandi ! Il n’y avait pas de si grands enfants ici la der-nière fois.
— C’est énorme comme vous êtes devenu grand, dit la mère de Julius. Je ne vous ai quasiment pas reconnu.
— Ah ! oui, il est aussi passé plus d’un jour depuis la dernière fois que j’étais ici, répond Willatz, en se vieillissant.
— Ah ! oui, il passe, le temps ! Ne restez pas là à mon-trer vos loques, dit-elle aux petits ; allez vous arranger un peu !
Julius étend les bras largement de chaque côté, bâille bruyamment pour faire l’homme, puis il dit :
— Qu’est-ce que je voulais dire, tu viens d’Angleterre ?
— Oui, de Harrow, en Angleterre.
— Je pense à m’engager bientôt et à prendre la mer, dit Julius.
— Toi ? demande la mère. Tu devrais avoir honte de mentir pareillement.
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— Je mens ? Parce que je ne l’ai pas dit avant ? Je ne ra-conte pas tout ce que je pense, je tiens à vous le faire savoir.
— Je vais te déculotter et te fesser ! menace la mère en colère.
Julius fait une drôle de figure, longue et rétrécie, et il se rend. Quand il s’est un peu remis, il se tourne de nouveau vers Willatz.
— As-tu pu supporter la mer quand tu es revenu ?
Willatz répond :
— Oui, je n’ai pas vu le contraire. Mais il y en avait bon nombre qui étaient malades.
Mais Julius se rend compte qu’il n’arrivera à rien de bon ici dans la maison, sa mère le contrarie par trop. Il réussit à emmener Willatz dehors et aussitôt il se sent plus libre.
— Tu es un cochon de ne pas m’avoir écrit comme tu l’avais promis.
Willatz est choqué de ce ton et veut se faire valoir.
À quoi pensait ce Julius ? N’aurait-il pas mieux fait de venir à cheval à cette cabane, malgré tout ?
— Tu crois peut-être que je n’avais rien à faire en Angle-terre ? demande-t-il.
— Oui, c’est bien possible, mais tout de même… Que voulais-je dire ? Si tu veux voir ce que j’ai déjà coupé et fait cet été alors tu n’as qu’à venir par ici.
Julius va devant et Willatz derrière. Ils se rendirent à la petite grange qui appartenait à la métairie et où on logeait le
– 171 – fourrage des chèvres. Là, Julius montra du doigt un tas de foin dans un coin et dit :
— C’est moi qui ai coupé ça à la faucille dans la lande sauvage !
— Ah ! tu as fait ça !
— Et je l’ai fait sécher et je l’ai rapporté à la maison sur mon dos. Tu peux croire que ça n’avait rien de doux.
— Oh ! je le crois volontiers.
— À combien de charrettes estimes-tu ça ?
— Tout ça, demande Willatz.
— Je l’ai ramassé, cueilli pour ma propre chèvre, mais c’est beaucoup trop pour elle. J’ai dans mon idée d’en vendre une partie.
— Ah ! c’est ton idée ?
— Au cas où les prix montent… J’ai vu que tu étais à cheval, tu sais monter à cheval ?
— Si je sais monter à cheval ? Tu l’as bien vu.
— Ce n’est d’ailleurs pas une affaire, dit Julius, parce que moi, j’ai été à cheval plus d’une fois… Mais je veux te dire que tu aurais bien pu m’écrire, continue-t-il, en fermant la grange.
— Tu n’aurais quand même pas pu le lire. Et je n’avais pas le temps de faire des caractères gothiques.
Ce n’était sans doute pas agréable à Julius de se sentit si inférieur, mais il avait le remède :
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— Pour ce qui concerne la lecture et l’écriture je n’ai pas si loin à aller pour trouver de l’aide. Qu’est-ce que tu penses du Lars ?
Willatz ne dit rien.
— Parce que c’est mon propre frère, ajoute Julius, et il en sait sûrement un peu plus que toi et moi. Ah ! le bon Dieu t’assiste !
— Je verrai si je trouve le temps de t’écrire cet hiver, dit Willatz, docilement.
Julius tire de sa poche de pantalon une longue carotte de tabac et l’offre à Willatz.
— Non, merci.
— Ah ! tu ne chiques pas ?
— Non.
— Bon, bon, il n’y a rien à dire à ça. Mais, moi, il faut que je m’habitue au tabac, jusqu’à ce que je parte aux Lofo-ten. Car, sans ça, j’aurais le mal de mer. Tu peux être con-tent de couper à la mer.
— Mais tu as dit que tu voulais naviguer ?
— Oh ! pour ce qui est de monter à cheval, Lars en a vu assez de la sorte au séminaire. Et là, ils avaient un canasson de bois pour monter dessus parce qu’un cheval vivant n’y aurait pas résisté.
— Un cheval de bois ? Oui, mais, moi, j’ai un cheval vi-vant, dit Willatz.
— Oh ! il n’est pas à toi ?
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— Il n’est pas à moi ? Tu ne savais pas ça ! C’est mon propre cheval.
— Ça, je ne le crois pas, répond Julius carrément, et il crache.
Willatz rougit tout à coup de colère et dit :
— Tu es un imbécile !
De nouveau Julius fait une drôle de longue figure et pare l’orage en se taisant. Finalement, il dit :
— Oui, oui, le Lars, il est maintenant presque doyen. Il va être précepteur chez le Holmengraa. As-tu vu la Mariane et le Félix ?
— Non, répond Willatz, encore mal radouci.
— Si, tu les as vus quand tu es venu, ils étaient sur le quai. Ils ne peuvent pas parler, seulement un mot par-ci par-là, parce qu’ils ne savent que le spaniol. Il y en a qui croient qu’ils sont païens, mais c’est un mensonge de l’enfer, dit le Lars.
— Comment va Gottfred ? demande Willatz.
— Gottfred ? Je dois dire, comme il est vrai, que je ne sais pas… Willatz, n’as-tu pas dans tes poches quelque chose que tu peux me vendre ?
— Non.
— Pas une pipe, ou un couteau pliant ou quelque chose comme ça ?
Willatz sort de sa poche de gilet un petit canif à manche de nacre. Julius l’examine et demande :
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— Veux-tu le vendre ?
— Non, pourquoi ça ? répond Willatz.
— Qu’est-ce que tu as payé pour ça ?
— On me l’a donné.
— J’ai justement une pièce de quatre schellings. Veux-tu me vendre le couteau en pour ?
— Non.
— Ça ne fait rien, dit Julius, je t’offre six schellings comptant et le reste en foin.
— Je ne vends pas mon couteau, répond Willatz, en le remettant dans sa poche.
Et il se met à marcher. Non, Julius n’était pas aussi inté-ressant qu’auparavant, pas même un camarade agréable ; il était si fâcheusement monté en graine, il le dégoûtait. Voilà encore qu’il crachait, grossièrement, un énorme crachat.
— Où vas-tu ? Vas-tu chez le Gottfred ? demande Julius.
— Oui, j’y pensais à moitié.
— Si tu veux écouter mon conseil, tu n’iras pas voir le Gottfred. Je n’ai pas coutume de faire société avec lui.
— Bah !
— Non, parce qu’il est si voleur. Il vole aussi vite qu’un cheval court, comme ils disent dans un vieux dicton. J’ai perdu une chose après l’autre, et quand j’ai eu perdu exac-tement trois ou quatre choses, je lui ai sauté dessus un jour.
— Tu lui as sauté dessus ?
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— Droit dessus. Et tu aurais dû voir ça, Willatz. Parce que je vais te dire, ça n’était pas de la petite bière.
— Tu l’as battu ?
— Battu ? Ah ! oui, tant que j’ai pu. Et alors il a tout avoué, tout ce qu’il avait fait de mal envers moi. Le bon Dieu te bénisse, j’en ai tant entendu de sa propre bouche que j’aurais pu le faire mettre en prison ; mais je n’ai pas voulu.
Willatz se tait et s’arrête un moment. Si seulement il pouvait se défaire de Julius, mais Julius se cramponnait et il n’était pas facile de lui échapper. Devait-il s’en aller tout simplement ?
— Allons, adieu, dit-il.
— Non, pars-tu déjà ? crie Julius derrière lui. Nous n’allons pas à la plage ?
— Non.
— Veux-tu voir ma chèvre ? Et puis j’ai un harmonica.
Julius ne reçoit pas de réponse. Il reste là un instant et voit quel chemin prend Willatz, qu’il se dirige tout droit vers Gottfred, que dans quelques minutes il va être dans la mai-son de Gottfred. Julius fit brusquement un mouvement comme pour pousser un cri, puis il renonça, cracha et rentra chez lui.
Gottfred était maigre, avec de grands yeux, comme dans le temps, Willatz le trouva debout sur le seuil. Ils se saluent mutuellement et comme Gottfred est intimidé devant le gar-çon riche, la conversation est plutôt pauvre. Ah ! non, ces camarades d’ici, ils ne lui disent plus grand chose, sans doute qu’en grandissant Willatz s’était détaché d’eux, il les
– 176 – avait laissés en arrière, tous le décevaient. Gottfred était en-core le meilleur malgré tout, tout maigre et peu loquace qu’il était ; mais il n’avait pas besoin de rester comme ça au beau milieu du seuil quand un homme venait, qui peut-être voulait entrer. Gottfred ne comprenait pas ces choses-là.
— Je voulais simplement m’offrir un tour à pied, dit Wil-latz. Je suis las d’aller tout le temps à cheval.
— Nous t’avons vu passer à cheval bien des fois, répond Gottfred, tout heureux d’avoir vu ça.
— Oui, c’est bien possible. C’est mon propre cheval.
— Oui.
— Tu le savais ? demande Willatz… car alors c’était agaçant de s’en être vanté.
— Oui, le père l’a entendu dire.
— Est-ce que je peux avoir un peu d’eau à boire ? de-mande Willatz, en jetant un regard dans le couloir par-dessus Gottfred.
— Oui, dans la buanderie, répond Gottfred, et il le pré-cède dans la buanderie.
C’était un trou noir comme un four, sans fenêtre, qui at-tenait à l’étable aux chèvres. Là Gottfred donna de l’eau à Willatz dans une casse de bois. Il n’avait encore jamais bu dans une casse, elle était si démesurément épaisse qu’il fal-lait boire dedans à même, il n’avait pas l’habitude et il ré-pandit toute l’eau ; du reste, il n’avait pas autrement soif.
— Est-ce que ton père et ta mère sont à la maison ? de-manda-t-il en retournant à la cabane.
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Oui, la mère était à la maison.
C’était une déplaisante manière qu’avait ce Gottfred de se mettre devant vous, en barrant la porte. Willatz ne s’en serait pas soucié, mais, autant qu’il s’en souvînt, il y avait au-trefois une petite fille dans cette cabane, et elle n’était pas si absolument petite non plus, et elle avait des yeux dont elle n’avait usé que pour les baisser, mais c’étaient des yeux bleu foncé.
Maintenant la mère de Gottfred sort et salue et prie l’étranger d’entrer :
— J’ai demandé au Gottfred de vous retenir dehors jusqu’à ce que j’aie essuyé le plancher, dit-elle. C’était si vi-lain chez nous.
Willatz entra ; le plancher était mouillé, il venait d’être lavé. Mais il n’y avait personne dans la pièce, il n’y avait que trois petits garçons, ainsi donc la pièce était vide. Willatz re-fusa poliment d’attendre le café et entraîna de nouveau Gott-fred dehors.
— Je ne me la rappelle presque pas, dit-il mais ta sœur n’est-elle pas à la maison ?
— Pauline ? Si, mais elle est allée à la boutique.
— Elle doit bien être aussi grande que toi maintenant ?
— Oui.
— Est-ce vrai que Julius t’est tombé dessus ? demande Willatz.
Gottfred est un peu déconcerté.
— Non. À quel moment veux-tu dire ?
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— Il a dit qu’il s’était jeté sur toi et t’avait battu ?
— Oui, mais a-t-il dit quelle fois c’était ?
— Non. Ah ! il a dit que tu lui avais pris quelque chose.
— Ah ! bon, c’était cette fois-là, dit Gottfred.
Pause. Willatz n’y comprend rien et demande :
— Qu’est-ce que tu avais pris ?
— Pris ? Non, je lui ai seulement repris mon harmonica. Il l’avait caché chez lui.
— Et alors il t’a battu ?
— Oui.
— Ça t’a fait mal ?
— Non.
— Est-ce qu’il t’a battu plusieurs fois ?
— Oh ! oui, il me bat de temps en temps.
Willatz n’y comprend goutte, mais il se sent indigné et dit :
— Qu’il essaie seulement de me battre ? Mais, après, tu as eu ton harmonica ?
— Oui. Mais maintenant il me l’a repris.
Willatz le regarde fixement :
— Mais tu ne vas pas le laisser le garder ?
— Oh ! je ne sais pas. Non, je vais essayer qu’il me le rende.
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— Mais ça ne servira à rien de lui demander poliment.
— Il veut avoir deux schellings en pour.
— Deux schellings ? Pour ton propre harmonica ?
— Il a parlé de ça.
Pause. Willatz reste silencieux et mûrit une grande réso-lution :
— Viens. Nous allons aller chez Julius, dit-il.
Gottfred l’accompagne plus que volontiers et Willatz se sent un homme.
L’affaire fut réglée en un instant, Julius avait vu venir les deux messieurs et il alla à leur rencontre dans la cour avec l’harmonica à la main. Il le remit aussitôt à Gottfred et expli-qua qu’il l’avait pris seulement pour rigoler.
Les deux messieurs s’en vont, s’éloignent de ce person-nage et de cette cour, Gottfred est humble et attendri d’admiration :
— Tu as vu comme il a été prompt à venir avec ! dit-il.
Willatz se rengorge :
— Il aurait seulement dû essayer de tarder !
Ils sont là sur la route et doivent aller chacun de son cô-té, mais cela ne presse pas et ce n’est pas si souvent qu’ils sont ensemble. Peut-être que si Gottfred prend son temps, sa sœur finira par arriver et il aura de la compagnie pour rentrer à la maison.
Willatz sort son canif et se met à tailler une baguette, Gottfred regarde le couteau et il aurait bien envie de le tenir
– 180 – un peu, de le tâter. Tout à coup Willatz le ferme en le faisant claquer et il en fait cadeau à Gottfred.
— Tiens, tu peux avoir ce couteau.
Jamais pareil événement n’était arrivé à Gottfred, la tête lui tourne, il ne croit pas que c’est vrai. Il prend le couteau et dit :
— Est-ce que je peux le tenir ?
— C’est pour toi. Tu pourras l’avoir après moi, quand je serai parti.
Mais Gottfred n’avait pas idée du personnage qu’il avait devant lui, il dit en hésitant, et ses yeux étaient d’une gran-deur surnaturelle :
— Tu oses ? Mais si ton père demande après le cou-teau ?
— Mais c’est mon couteau ! crie Willatz, d’un ton décisif.
Et Gottfred s’essuya bien la main et la tendit pour re-mercier. Ah ! il n’était pas là, sur la route, il était loin, il n’entendit pas que Willatz disait : « Voilà Pauline qui vient ! » Au reste, la béatitude de Willatz n’était pas moindre, c’était un singulier état d’âme. Et Pauline approchait de plus en plus.
Willatz se redressa et dit :
— Gottfred, il faut bientôt que je commence à me raser.
Gottfred est et demeure absent, il répond :
— Pourquoi ça ?
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— Pourquoi ? Tu ne vois pas ça ? demande Willatz en se passant la main sur les joues.
— Mais, est-ce que ça ne fait pas mal ?
— Pas moyen de faire autrement. Parce que je ne peux pas rester comme ça.
Voici Pauline. Mince et grande, et cérémonieusement vêtue de noir, parce qu’elle a été à la boutique, avec, à chaque main, un paquet dans un fichu noué, des sabots aux pieds, et des yeux dont elle n’use guère que pour les baisser.
Si elle s’était arrangée en temps pour avoir la main droite libre, il aurait pu y avoir une salutation, mais, non. Et elle reste là. Willatz dit bonjour, en l’air, et elle répond briè-vement. Il n’en résulta pas la moindre conversation et Pau-line ne regardait que son frère.
— Tiens, regarde ! dit Gottfred en montrant le couteau avec un rire étrange. Chez qui crois-tu que je l’ai eu ?
Pauline regarde Willatz, puis elle regarde de nouveau par terre.
— Il ne faut pas laisser Julius l’avoir, recommande Wil-latz.
— Le père va le mettre sous clef, répond Gottfred.
— Mais alors tu ne pourras pas t’en servir ?
— Oh ! si, de temps en temps.
Willatz trouve qu’alors le couteau ne remplit pas plei-nement son office, et il dit :
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— Non, il faut le porter sur toi tous les jours. Et si Julius le prend, tu n’as qu’à m’écrire en Angleterre.
— Oui.
Que pouvait bien penser Pauline d’un tel pouvoir ?
Mais Pauline se contenta de lever les yeux sur lui pen-dant qu’il parlait et ce fut tout.
— Il y a deux lames dedans, se dit Gottfred à lui-même, et il n’a d’yeux que pour le couteau. Et puis il y a un crochet.
— Le crochet, c’est pour boutonner les gants de cheval, renseigne Willatz. Mais j’ai un autre crochet pour ça. Com-ment t’es-tu portée pendant tout ce temps ? demande-t-il à Pauline.
Non, il ne se créa aucune intimité. Pauline se contenta de lever les yeux une fois, rougit de tout son visage et ré-pondit : « Bien ».
Alors il n’y avait pas autre chose à attendre et Willatz dit adieu.
Mais alors, c’en fut un bavardage entre le frère et la sœur. Willatz les entendait loin derrière lui, et quand il se re-tourna pour regarder en arrière, Pauline avait posé les deux paquets sur le chemin et elle restait là debout à examiner le couteau.
Ah ! non, ces camarades du pays n’avaient plus d’intérêt. Pauline était comme les autres et les autres comme elle. Wil-latz avait même eu vaguement idée de leur parler anglais, pour leur donner une impression de la langue ; mais non.
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