Enfants de l'époque
Chapitre VIII
Quand le consul Fredrik restait fort avant dans la nuit à boire et bavarder avec le lieutenant, il était inévitable qu’il en résultât des discussions. Le consul n’avait-il pas sa philo-sophie de l’existence ? Mais quand il se trouvait dans un vieux salon aristocratique, au milieu d’un luxe et d’objets précieux datant du temps de ses pères, avec des cigares, du vin et des verres de Venise, un bon ami d’enfance, une con-versation dont il était privé parfois toute une année dans sa ville de pêcheurs… il avait une rechute vers une autre vie que celle qu’il vivait. Ses parents avaient jadis voulu faire de lui un diplomate, c’était, à vrai dire, pour cela qu’on l’avait tant poussé en français… il pouvait garantir que son fils, An-ton Bernhard Coldevin, n’entrerait pas non plus dans la di-plomatie ! La « naissance », une touche de bleu dans le sang, qu’était-ce là ? Des fanfreluches, des rêves, que le diable les emporte !
Une vache à Henrik ? Non, s’il vous plaît, Monsieur, voici l’argent, des espèces ; mais il faut les gagner par ton travail, dans mes docks, et il faut me donner une sûreté sur ta ca-bane. Ce n’est pas l’embarras pour le propriétaire terrien, la guerre ne lui a pas pris sa terre, ni ses divans, ni ses miroirs, même les poêles sont là ; certains ont des ornements d’argent, d’autres de larges frises d’or ducat. Les deux cents moutons de pacage, la guerre ne les a pas trouvés, les han-gars avec les bateaux et les filets, la guerre ne les a pas trou-vés, il y a beaucoup de choses qui restent dans un grand do-maine, même si une guerre passe dessus. Et au pis aller, on peut survivre à un malheur… Ce n’est pas l’embarras… Les
– 94 – autres, les ouvriers, les hommes d’affaires, les journaliers, ils montrent les dents et se battent. C’est la vie. Ils se battent pour celui qui a quelque chose, pour ce qu’il possède.
L’antique propriétaire terrien est l’os, les autres sont les chiens. Mais que fait l’os ? Quand des chiens se battent pour un os, l’os ne peut que rester là, il ne prend pas part, il ne se mêle pas à la bataille. Oh ! ce n’est pas l’embarras. Mais tous les autres, ils doivent marcher avec leur temps.
Le consul Frederik… Oh ! il avait sans doute souvent de lancinantes réminiscences de sa « naissance », mais que le diable emporte les rêves ! Parfois il devenait plus violent qu’il n’était nécessaire. Pourquoi cela ? avait-il de la peine à tenir ses rêves en laisse ? Sans doute, son ami le lieutenant ne le taquine-t-il guère ; il est taciturne, mais si obstinément d’une opinion différente que rien ne le peut ébranler. Alors pourquoi donc s’acharner contre lui chaque année et se mettre dans une telle fureur ? Peut-être que Frederik Colde-vin s’était trouvé placé dans une fausse case dans la vie et il faisait des efforts pour n’y pas être seul, il s’efforçait d’entraîner les autres avec soi ? Dieu le sait.
— Je vais si loin que je laisserai mes deux filles épouser qui elles voudront, dit-il. Tea a dix-huit ans et elle s’était déjà à moitié fiancée à un quartier-maître, comment trouves-tu ça ? Mais ça, lui ai-je dit, en tout cas, ça ne se peut pas… Elle l’a bien compris elle-même. Parmi tes parrains, il y a Willatz Holmsen et Madame Adelheid de Segelfoss, ai-je dit, il faut que tu prennes quelques égards… Elle a compris cet argu-ment… Mais, à part cela, qui tu voudras, ai-je dit, je laisse faire, aucune opposition de ma part !… Gerda a du temps devant elle, elle n’a que quinze ans. Seigneur ! nous fréquen-tons la meilleure société de notre ville, et il ne manquerait
– 95 – que ça que nous ne le fissions pas. Toute l’administration, par exemple. Le juge cantonal et sa femme sont des gens cultivés et ma femme a un neveu qui est avocat. Et puis il y a le ménage du pasteur, puis il y a mes collègues dans le monde du commerce. Quand on est entré dans cette vie, on y trouve une singulière satisfaction, je ne changerais pas avec… quiconque.
Le lieutenant avait écouté, la tête baissée, comme il en avait coutume, il leva les yeux et déclara :
— Plutôt le quartier-maître !
— Que veux-tu dire ?
— Dis à Margrete – que tu appelles Tea – dis-lui de ma part : plutôt le quartier-maître !
Le consul sourit, un peu inquiet.
— Tu veux dire, pour hâter la disparition des Coldevin ?
— Mon cher Fredrik, pour la retarder. Peut-être d’empêcher tout à fait. Un marin a l’occasion de voir maintes choses, il navigue de tous côtés et il voit, il finit par devenir un chef. De même pour le soldat ; vienne la guerre, il aura des possibilités. Un marin et un soldat ne sont pas absolu-ment la proie de la médiocrité, les fonctionnaires le sont.
— Pardon, tu vis ici à Segelfoss et tu fais erreur, dit Fre-drik. Si tu marchais avec ton temps, tu saurais que les ma-nières de voir ont changé depuis l’époque de notre enfance. Chez nous, ce sont les fonctionnaires qui sont devenus la noblesse. Nous n’en avons pas d’autre.
— Les fonctionnaires civils… non, vraiment, c’est une pauvre espèce. De père en fils, de génération en génération,
– 96 – des copistes. Recrutés parmi des fils de paysans qui « s’élèvent par le travail ». D’ailleurs, ils s’abaissent par le travail, voilà ce qu’ils font, de bons pêcheurs et cultivateurs qu’ils étaient, ils deviennent scribes et pasteurs. Mais, ad-mettons que ce soit un bien. Cela semble être une loi que le fonctionnaire doive engendrer des fonctionnaires. Pourquoi cela ? Regarde-les autour de toi… rien que des facultés juste à peine suffisantes et une chétive activité, la médiocrité fleu-rit. Probité moyenne, moyenne capacité professionnelle, oui bien ! Mais la supériorité, la grandeur ? De père en fils, de génération en génération, la même chose. Il y a une loi dans ce monde-là, les fils doivent être fonctionnaires, les filles doivent se marier avec des fonctionnaires, ne fussent-ils que docteurs ou pasteurs. Cette loi ne tolère aucune irrégularité, elle est très dure, elle ravage les familles de fonctionnaires. Il n’est jamais question d’un brin de fantaisie du sort ; la foudre ne tombe jamais ; le père a commencé à copier, le fils doit faire de même, c’est ce qu’ils appellent acquérir de la cul-ture. Moi, pour ma part, j’ai plus de satisfaction intime à cau-ser avec mes ouvriers qu’avec nos fonctionnaires. Je ne cause d’ailleurs avec personne, ajouta le lieutenant.
— Non, tu es si fier, dit le consul, froissé. Nous autres, il nous faut vendre et acheter, parler et négocier.
— Fier ? cria le lieutenant tout à coup, et son ancienne fureur l’aiguillonnait. J’espère bien que je suis fier. Mais c’est du dégoût, comprends-tu, du dégoût. Je vais vomir derrière mes haies quand j’entends ce que disent le juge cantonal, et le docteur, et l’évêque. J’ai vécu ici dans ma solitude, et je les ai dépassés, ils sont derrière moi. Ils se chauffent au soleil de leur propre nullité, ils se poussent et ils estiment qu’ils peuvent prendre part à la conversation, je les laisse faire. Ils ne craignent pas de marcher la tête haute, moi, je la baisse,
– 97 – je n’en ai jamais fini de regarder la terre, l’herbe et le gravier, non, je n’en ai jamais fini avec l’herbe et le gravier. Ces fils de copistes arrivent ici, ils savent qu’après la pluie vient le beau temps, ils dressent la tête et me disent cela droit dans l’oreille, ils le déclarent. Toi, tu ne t’es peut-être jamais trou-vé dans un cas pareil. Ils savent lire et écrire ; dans la vie d’autrefois, ce n’était qu’un métier de subalternes et, main-tenant, ce ne devrait pas non plus être autre chose. La cul-ture peut fournir un principe de vie, mais savoir lire et écrire est un fondement insuffisant ; on ne peut fonder une vie sur des connaissances scolaires… quelques-uns seulement en peuvent tirer des moyens d’existence. Pour fonder sa vie sur la culture, la première condition est d’être né dans la ri-chesse et le luxe de nombreuses générations, il ne sert à rien d’arriver dans une maison de fonctionnaire quand on vient d’une condition ordinaire et d’une moyenne pauvreté. Cette richesse et ce luxe à travers maintes générations doivent former en vous le caractère qui fait d’un être humain une personnalité. Alors laisse-le fonder sa vie sur la culture ! Les fonctionnaires… Dieu te bénisse, mon ami, ne vois-tu plus de tes propres yeux combien ils sont sots et utilisables et employables. Remarque la manière dont se fait leur avance-ment… est-ce d’après le sort ou l’irrégularité ? As-tu jamais vu que ce fût d’après la grandeur ? Comment pourrait-ce être d’après ce qui n’existe pas ! C’est d’après l’âge, le temps de service et les connaissances scolaires. Cela existe. D’ailleurs, leur avancement ne saurait se faire autrement ; ce que j’en dis n’y changera rien, il faut les cueillir dans le jardin de la médiocrité et pour un usage médiocre. C’est ainsi dans tous les pays, c’est ainsi chez nous. C’est pourquoi je dis : Plutôt le quartier-maître !
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— Pardon, répond le consul, moi je ne dis pas : le quar-tier-maître… Pour la bonne raison que je ne veux pas préci-piter Tea la tête la première dans une mésalliance.
Oh ! comme il était bonnement banal !
Pause. Le lieutenant reste bouche bée.
— Est-ce donc si incompréhensible, ce que j’ai dit ! Je dis : Plutôt le quartier-maître, et je t’ai expliqué que le reste est pire.
— Il ne sort même pas d’une famille convenable, son père est flotteur de bois. De sorte qu’au fond il n’est pas autre chose qu’un matelot de corps et d’âme.
— On peut aussi fonder sa vie sur le naturel. Tandis que le fonctionnaire ne peut pas fonder sa vie sur la culture qu’il n’a pas et ne peut pas avoir, puisque la culture n’est pas une connaissance scolaire, le quartier-maître peut très bien fon-der sa vie sur le naturel. Tu peux objecter que le quartier-maître non plus n’est plus pur naturel, mais il est, des deux, celui qui a sacrifié le moins de naturel, et par là il devient le plus supportable des deux. Salue Margrete de ma part et dis-lui cela.
— Tu voudras bien m’excuser, mais je n’en ferai rien. Et sa mère en mourrait de chagrin. La famille de ma femme est de celles qui se sont élevées par le travail.
— Au rang de fonctionnaires ? Ainsi, elle s’est abaissée par le travail. Ta femme a un cousin qui est avocat, il t’est si-gnifié chaque jour que cela est quelque chose… tu sais, en ton for intérieur, que c’est un mensonge. Ah ! tu as dit quelques jolies choses ce soir ! Il ne sort même pas d’une famille convenable ? Non, mais s’il était le fils d’un avocat,
– 99 – alors il sortirait d’une famille convenable ! Êtes-vous fous ? Où est l’éclair, l’éclat sauvage d’un lointain caractère ances-tral dans sa lignée qui a fait de lui aujourd’hui quelque chose dans le monde ? Les fonctionnaires, ils ne connaissent qu’une irrégularité et pas d’autre, celle de se marier « au-dessous de soi ». Voilà leur éclair. Ils n’ont même pas de prédispositions à autre chose, ils sont nés dans l’ordinaire, pour l’ordinaire.
Le consul boit une gorgée et se prépare à contredire son ami, à en finir avec lui. Oh ! comme il allait l’accabler de toute la banalité qu’il connaissait par cœur, qu’il avait ap-prise dans sa ville et à son foyer !
— Ce soir, c’est toi qui as dit quelques jolies choses ! Tu vis ici à Segelfoss et règnes sur toi-même et les autres, on te contredit une fois par an… quand je viens. Mais aussi tu vas recevoir une réponse, tu vas voir. Je vais te prendre tout à fait logiquement. Alors, à ton avis, le mieux serait donc de provoquer des irrégularités dans les familles ?
Le lieutenant sourit :
— Des irrégularités provoquées artificiellement ? Mais l’individu sera alors le même qu’auparavant. Il faut qu’il ait passé une avalanche de richesse et de sort à travers vos an-cêtres pour que votre fils l’étudiant puisse devenir autre chose qu’un fonctionnaire. C’est une condition, la première. Il faut que vous ayez continué à être riches de père en fils, il faut que, sur ce fondement, vous ayez développé des qualités qui vous différencient du copiste muni du bagage ordinaire…
La gouvernante entre avec une carte et annonce :
— Il demande à parler au lieutenant.
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À cette heure ? Le lieutenant lit la carte, plisse le front, réfléchit un peu et dit :
— Excuse-moi un moment, Fredrik, j’aurais voulu en dire un peu plus long, mais…
— Oui, ne l’oublie pas. Moi aussi, j’en dirai un peu plus long quand tu reviendras, tu peux y compter.
Le lieutenant sort, et revient après quelques minutes, tout à fait comme s’il avait congédié l’homme qui attendait dehors.
— Une singulière façon ! dit-il, en regardant la pendule. As-tu eu l’impression qu’Adelheid pourrait vouloir vendre ce terrain ?
— Oui, répond le consul, étonné, oui… ?
— L’homme est ici, il attend là dehors, il veut sans doute traiter ce soir ?
Le lieutenant tourne dans la pièce, quelque peu embar-rassé.
— Je n’ai pas l’habitude de déranger Adelheid si tard… c’est-à-dire, je… pas sans motif. C’est à peine si elle s’est couchée, sa fenêtre est ouverte, donc si tu voulais frapper et écouter…
— Est-ce moi qui dois parler à Madame Adelheid ?
— Si tu veux me rendre ce service. Tu es plus gai, elle n’a pas trop de gaieté, moi je ne suis pas gai. Écoute, avant de t’en aller : il ne faut pas lui faire d’objections si elle es-time, comme moi, que nous pouvons vendre le terrain.
Le consul sort.
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Le lieutenant reste debout à la même place, il a l’air aga-cé. Ce doit être ce M. Holmengraa qui lui a déplu, c’est aussi une heure pour venir à Segelfoss ! Croyait-il donc que le sei-gneur de Segelfoss était si en peine d’argent ? Il s’en fallait du tout au tout.
Le consul revient et rend la réponse : oui, Madame Adelheid… c’était son désir.
— Bien, mais si tu voulais aussi me rendre le grand ser-vice de causer avec l’homme. Excuse-moi de t’en prier.
— Avec le plus grand plaisir. Dois-je simplement traiter en ton nom ?
— Oui, merci… demain. Signifie à l’homme que, main-tenant, c’est le soir.
— Je ne vois pas d’inconvénient à rencontrer le « Roi » et à mesurer le terrain avec lui tout de suite. Pour nous autres commerçants, il n’y a pas de soir. Et tu n’auras tout de même pas à t’en mêler.
— Fais comme tu voudras. Cela ne me sourit d’ailleurs guère d’agir contre le gré de tes parents en consentant à cette vente.
— Je prends cela sur moi. J’ai dû toute ma vie agir contre leur gré, ils voulaient, entre autres choses, me voir dans la diplomatie, mais…
* * *
Fort avant dans la nuit, le consul dérange de nouveau Madame Adelheid : le « Roi » désirait le terrain à bâtir, de l’autre côté de la rivière. Il désirait quelques acres de terre à partir de la mer, il paierait bien.
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Encore une fois, le consul dérange Madame Adelheid, mais alors c’est le matin : « le Roi » désire la moitié de la ri-vière en remontant, jusqu’à la montagne, en outre la moitié du lac de montagne. Ce qu’il voulait faire de tout ce liquide était une énigme.
* * *
À la table du déjeuner, il manque Fredrik Coldevin, il n’est pas encore descendu. Fredrik Coldevin s’est promené toute la nuit du haut en bas de la rivière, sur la rive ouest, avec M. Holmengraa et ses hommes. Ils sont montés jusqu’au lac de montagne. Maintenant ils sont assis tranquil-lement dans la chambre du consul à Segelfoss et rédigent le contrat. Mais le vieux Coldevin et Madame, il faut les épar-gner le plus longtemps possible : « Fredrik vient tout de suite, mettons-nous à manger ! »
Et, après le repas, on emmène les vieux hors de la mai-son, pour une petite promenade à travers champs et prés, afin que les deux hommes d’affaires puissent prendre leur déjeuner en paix.
— Veux-tu voir, Willatz… qu’est-ce qu’ils font là-bas ? dit le vieux Coldevin, pendant la promenade.
Le lieutenant l’a déjà vu, il y a des gens là-bas sur le toit de la vieille église, et on l’a mis lui aussi un peu au fait de cette énigme ; mais il n’a pas voulu en parler.
— Ils démolissent, sans doute, répond-il.
— Qui la démolit ? Est-elle vendue ? Allons demander.
— C’est si loin pour vous, cher ami.
— Pas du tout. Allons demander.
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Ils allèrent à l’église et le vieux Coldevin obtint son ren-seignement : le « Roi », ce Tobias Holmengraa du Nordland avait acheté l’église telle qu’elle était et il la démolissait de fond en comble. Il y avait dix hommes à l’œuvre. Et, petit à petit, Coldevin arrive à savoir que M. Holmengraa a l’intention de se bâtir une maison avec les matériaux de la vieille église. On est déjà en train de creuser les fondations là-haut, sur la rive ouest de la rivière, voyez comme cela grouille de monde…
Mais quand le vieux Coldevin dut revenir à la maison, cela allait plus lentement qu’en descendant. « Tu avais rai-son, Willatz, c’était plus loin que je ne croyais, dit-il, en pre-nant le bras du lieutenant. En vérité, c’était bien plus loin. Ils sont grands, immenses, les champs de Segelfoss. »
Ils rencontrèrent M. Holmengraa dans la côte. Il salua respectueusement et remercia du repas et de l’amabilité. Il s’excusa de nouveau de sa venue tardive hier soir, le consul Coldevin avait eu l’exquise amabilité de se tenir à sa disposi-tion toute la nuit.
Le lieutenant vit avec surprise que ce Holmengraa était un homme maigre et nerveux, quand il ne s’était pas déguisé avec une quantité d’écharpes autour du ventre. Le lieutenant ne pouvait éviter de présenter ces messieurs l’un à l’autre, mais il le fit brièvement.
— Vraiment oui, ils sont immenses les champs de Se-gelfoss, dit le vieux Coldevin, en soufflant de nouveau. Et, là-bas, tu as un très joli taillis. Petit Willatz deviendra un homme puissant. Ah ! merci de la compagnie, maintenant je vais aller lire un peu dans ma chambre ; j’ai l’habitude de lire un peu le matin.
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* * *
— D’abord, dit le consul, rendant compte de sa mission, je dois présenter ses remerciements, pour le repas.
— Il l’a fait lui-même, répondit le lieutenant.
— S’est-il aussi excusé de sa conduite d’hier ? A-t-il dit pourquoi il était venu si tard ? Un homme incomparablement intelligent, ce Holmengraa, un génie ! Il a avec lui quelques douzaines d’hommes, il leur donne de un ort3 à un thaler par jour ; cela fait de l’argent, pense Holmengraa, utilisons-les ! Alors il emploie la nuit à régler l’affaire et à visiter le terrain et ce matin, dès six heures, il met l’équipe au travail. Que dis-tu de cela ? Pas une heure de perdue.
— Une parcimonie aussi accomplie est malheureuse-ment inconnue pour moi, répond le lieutenant. Aussi me fau-dra-t-il sans doute plutôt, comme défunt mon père, me mettre à chercher le trésor de grand-père, ajoute-t-il en sou-riant.
— Je ne sais d’ailleurs pas s’il est d’une parcimonie si accomplie, dit le consul, tu en jugeras toi-même. Voici le contrat.
Le lieutenant ne lit pas le contrat, il se contente de le te-nir en main.
— L’essentiel est qu’Adelheid ne désapprouve pas l’affaire.
— Madame Adelheid est satisfaite.
3 Ort : ancienne monnaie valant un quart de thaler.
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— J’ai d’ailleurs justement causé avec ton père. Il doit avoir un soupçon de toute l’affaire, il est rentré dans sa chambre, profondément déprimé.
— Ne veux-tu pas lire le contrat ?
— Si. Plus tard. Je te remercie de ce grand service.
Fredrik Coldevin attend un peu, puis il dit :
— Ce n’est tout de même pas une manière !
— Quoi ? Mon cher Fredrik, excuse-moi si j’ai dit quelque chose…
— Est-ce là une manière, est-ce l’essentiel que Madame Adelheid ne désapprouve pas le marché ? J’aurais bonne en-vie de te donner quelques petites réponses tant à tes propos d’hier soir qu’à ceux de ce matin. Voilà comme vous pouvez parler, toi et mon père, vous pouvez employer cette manière vis-à-vis d’un marché, moi j’ai toute ma vie été obligé d’employer une autre manière. Tu n’as pas besoin d’argent, tu n’as jamais été en difficulté, tu n’avais qu’à le puiser ; moi j’ai dû le gagner. Comprends-tu cela, Willatz, le gagner ?
— J’ai souvent eu besoin d’argent, dit le lieutenant, in-quiet.
— Toi ? Naturellement non.
— J’ai eu de grosses dépenses.
— N’as-tu pas aussi des sources secrètes où puiser, n’as-tu pas des richesses insondables sous la terre ?
— Ah ! celui qui en aurait !
— Père en a.
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— Ah ! Bon ! Moi je n’en ai pas. Ah ! ton père en a ? Étrange ! Oui, je me suis souvent demandé d’où il tirait tout son argent.
— Je vais te le dire, comme réponse à l’une et à l’autre question : il le tire de moi.
Le lieutenant croit sans doute avoir mal entendu, c’est pour cela qu’il a une expression si niaise.
— Il l’a tiré de moi depuis un demi-âge d’homme. Faute de quoi il aurait fait faillite.
Pause. Les messieurs demeurent plusieurs minutes à ré-fléchir et réfléchir, sans rien dire.
— Je te prie, dit le consul, de bien comprendre ma fran-chise. J’ai mentionné cela pour me donner à moi-même une petite réhabilitation. Moi non plus je ne suis pas aveugle à la grandeur qu’il y a à être seigneur terrien comme mon père, mais c’est une chose morte. Grande, mais décédée. Le temps l’a rattrapée.
— Oui, le temps nous a rattrapés, dit le lieutenant, pen-sivement.
— Je ne parle pas de toi, naturellement. Ici il y avait de tout autres réserves.
— Elles sont employées.
— Elles ne sont pas employées. Comme je me suis per-mis de l’exprimer hier soir : il reste beaucoup de choses dans un grand domaine, même si une guerre passe dessus. Em-ployées ?… Le consul rit, que ce soit ou non pour remonter son ami… Que dirais-tu si moi, par exemple, j’étais acheteur de ta rivière ?
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— La rivière ?
— La moitié de la rivière, la moitié de la chute et la moi-tié du lac de montagne… si j’étais un Lord un peu toqué qui achèterait du liquide et ne pourrait jamais avoir assez de li-quide… Combien en voudrais-tu ?
Le lieutenant sourit.
— Je parle sérieusement. La moitié de la rivière y com-pris la chute et le lac de montagne.
— Prends la rivière si tu veux. Elle est à toi.
— Je l’ai vendue cette nuit.
— Ah ! Alors tu es devenu riche !
— Bon, bon. Pour savoir si j’ai fait un bon marché j’aurais bien voulu connaître ton prix. Et, de plus, le prix de la terre. Holmengraa n’est pas mesquin, il ne voulait rien faire mesquinement, a-t-il dit. Toute la ceinture, depuis la mer, sur la rive ouest de la rivière, jusqu’au terrain à bâtir, cinq cents aunes de large, et, auprès de la mer, le double, à cause de l’alignement.
Pause.
— Ce n’est pas que je sous-estime le grand service que tu m’as rendu, dit le lieutenant, mais, à le bien prendre, tu as donc vendu, détaché de Segelfoss, cette terre et ce… ce li-quide, sans que cela m’avance à rien. Le prix ? Il peut pren-dre la rivière. Je pense que, sur ma rive, ma scierie, mon moulin et ma tuilerie peuvent quand même marcher ou res-ter arrêtés, à mon gré.
— Oui.
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— Alors, il peut bien prendre la rivière. Mais, par contre, cette lisière de terre sur cinq cents aunes de large, c’est du bien-fonds. Ce n’est pas de la terre chère, ce n’est pas du bois, le long de la rive ce ne sont que des oseraies, des champs ou de la roche. Mais c’est du bien-fonds. Et pour ce-la je devrais toucher quelque chose.
— Combien ?
— Combien ? Mon cher Fredrik, ce serait en tout cas in-suffisant pour moi. Il me faut beaucoup d’argent. Tout tombe en ruines ici, Petit Willatz doit partir, de grandes dépenses journalières, les champs négligés. Deux mille thalers, c’est sans doute trop cher ? Mille thalers ? Je ne sais pas.
— Veux-tu lire le papier ?
— Oui, merci. Plus tard.
— Pour te donner une idée du caractère de ce marché, je vais te raconter comment j’ai vendu la rivière. Holmengraa dit qu’il a un petit moulin dans un autre coin du monde, que, s’il doit demeurer ici, il lui faut quelque chose d’analogue à bricoler ici aussi, il faut qu’on lui cède la moitié de la rivière. Je suis commerçant, je réponds : Ce sera cher. Combien ? demande-t-il. Je réfléchis, j’ai vendu bien des choses, mais jamais de rivières. « Mon ami le lieutenant est un homme qui n’aimerait pas vendre sa rivière, dis-je, et si quelqu’un venait lui offrir trois ou quatre mille thalers, il ne ferait qu’en sou-rire, dis-je.
— Es-tu fou, trois ou quatre mille !
— Tu vas voir, M. Holmengraa est un homme extraordi-naire. Il me répond simplement qu’il ne connaît certes pas le prix des rivières dans ce pays-ci, mais qu’il a envie de cette
– 109 – grande belle rivière avec la chute et le lac de montagne, il l’a mesurée et il a calculé d’après une estimation raisonnable, selon les prix internationaux, il croit bien qu’il peut donner dans les six mille thalers pour la rivière, s’il obtient la terre en même temps.
Silence complet.
— Il s’est moqué de toi, dit le lieutenant.
— En attendant, c’est dans le contrat.
Willatz Holmsen voit poindre des possibilités dorées, sa force de résistance faiblit étrangement, il se sent glisser, il ouvre le contrat, le referme, sourit subitement et demande, les lèvres tremblantes :
— Mais peut-être… ceci, c’est bien le contrat, mais non l’argent… ?
— Je dois de nouveau exprimer mon respect pour l’homme extraordinaire qu’est Tobias Holmengraa, dit le consul. Il a payé l’achat.
— Il l’a payé !
Oh ! maintenant Fredrik Coldevin triomphe ! Il ouvre sa redingote et tire des poches les grosses sommes, les énormes sommes.
— Voici pour la rivière, dit-il. Voici pour la terre le long de la rivière, dit-il, ensemble huit mille thalers. M. Holmengraa a consenti à payer si cher parce qu’il y avait une vue si magnifique, a-t-il dit. Compte-les maintenant, je les ai d’ailleurs comptés, c’est exact. Puh ! ça a littéralement allégé mes poches de retirer ça de dedans.
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Ah ! comme Fredrik Coldevin se sentait splendidement supérieur. Mais le lieutenant n’en menait pas large, il était écrasé, il remuait la bouche sans dire une parole. Et, tout à coup, ce curieux homme dut décharger sa tension par un trait comique : il mit les mains derrière son dos et furtive-ment fit glisser sa bague de nouveau à la main droite : il l’avait portée à la gauche pendant toute une semaine.
— C’est vrai, dit-il en se redressant, tu as passé une nuit blanche, va te coucher.
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