Enfants de l'époque
Chapitre XV
Willatz et sa mère sont partis. Il y avait eu un dîner chez les Holmsen, le dîner accoutumé et les Holmengraa y assis-taient. Comme il s’agissait cette fois d’un tournant dans la destinée de Willatz, le discours que lui tint son père fut beaucoup plus sérieux : il y avait deux manières de conser-ver son nom pour sa descendance, on pouvait l’enfermer à l’abri de l’air dans une tombe et quelqu’un le trouverait dans deux mille ans, ou bien on pouvait le jouer dans une tem-pête, pour l’humanité, et l’histoire s’en souvenait ! On man-gea rapidement et, bien qu’il n’y eût pas cette fois de méde-cin de district Muus pour troubler l’atmosphère, le calme fit une impression presque pire. Tous étaient émus de la sépara-tion ; sur la jetée, M. Holmengraa… plein d’égards et de sympathie, comme toujours… avait tenu dans la sienne la main de Madame Adelheid et lui avait dit, presque chucho-té : Revenez bientôt !
Et voilà que plusieurs mois avaient passé et Madame n’était pas encore revenue ; quelle pouvait être la raison ? Le lieutenant recevait des lettres dans lesquelles elle demandait une prolongation… bon, laissons aller, qu’elle ne se surmène pas pour revenir à son foyer ! Et le lieutenant trouvait la chose indifférente du moment que tel n’était pas le bon plai-sir de sa femme, il commençait à accepter cette situation et un beau jour il se mit à fredonner. De nouveau. Daverdana qui était redevenue sa femme de chambre, apporta la nou-velle à la cuisine et tous les gens s’appliquèrent à écouter. Ils n’entendirent rien, le lieutenant fredonnait si doucement, si peu distinctement, encore davantage pour son usage per-
– 245 – sonnel que la fois précédente. Et puis, même s’il avait fre-donné ? Cela n’avait sans aucun doute pas d’autre raison que ce fait : sa maison était devenue officiellement musicale.
Après un moment, il arriva une lettre de Madame de-mandant un délai jusqu’à la fin de l’automne. Une lettre humble, une prière ; le lieutenant conçut des soupçons. Quoi, tout l’automne ? Et quand il serait passé, peut-être tout l’hiver ? Il y avait quelque chose là-dessous. Leur ménage n’avait pas été meilleur que celui de bien d’autres, aucun malheur ne l’avait traversé, mais une permanente infélicité planait sur lui. C’était ainsi. Un malheur… bagatelle ! Un malheur a une fin, il est une fois pour toutes, c’est bien pire de manquer de bonheur jour après jour, année après année. Un ange peut se mettre en colère et mordre… bon ! Mais quand un ange ne mord jamais et ne fait que grogner, un ange qui grimace un perpétuel sourire sans valeur ? Bon, cela aussi, on est philosophe, on est, Dieu merci, quelque chose dans le sens des humanistes. Le bonheur, qu’est-ce que c’est ? On doit reconnaître son peu d’importance. Du reste, le ménage des Holmsen était en vérité devenu supportable, il s’était amélioré, il était devenu à peu près bon, Dieu merci. Il y avait toujours eu entre eux de l’estime réciproque et il s’y était ajouté positivement de la cordialité, il pouvait errer par-fois sur leurs visages un sourire sincère. Le lieutenant avait commencé à espérer une sorte de dédommagement pour eux deux, au seuil de leur vieillesse, une vie nouvelle ; Adelheid avait, dans les dernières semaines de son séjour à la maison, montré une évidente inclination pour lui ; c’était comme si elle n’éprouvait plus son ancien bien-être satisfait à se passer de lui… maintenant, au seuil de la vieillesse. Et voilà qu’elle partait en voyage et voulait rester absente !
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Le lieutenant entrevoit une possibilité : il y a peut-être dans la vie de Madame une chose qui lui est devenue plus insupportable que son ménage.
Que pouvait-ce être ? Dieu sait, mais, à coup sûr, ce n’est pas une petite chose. Elle disait dans sa dernière lettre qu’elle avait des torts envers lui… Bah ! c’étaient des ma-nières de parler, de la flatterie pour obtenir la prorogation de son retour ; mais Adelheid devait nourrir un chagrin. Et, tout d’un coup, le lieutenant cessa de fredonner, cela ne lui disait plus rien. Ah ! oui, ce fut un bien court fredonnement, le plus innocent qu’un mari pût faire en l’absence de sa femme.
Mais le lieutenant voulut faire davantage, il ne faisait rien à moitié. Si Adelheid passait par une crise quelconque, il convenait qu’il ne fût pas indifférent, il voulait lui procurer une joie quand elle reviendrait, il voulait vraiment reprendre cette question de l’orgue. Il fallait maintenant se procurer cet orgue… coûte que coûte !
Ah ! s’il n’y avait eu que l’orgue ! Mais où était la tribune qui devait le supporter ? Et où y avait-il place pour une tri-bune ? Il fallait rebâtir l’église. Le lieutenant pouvait-il, sans autres formalités, chercher des arbres à cet usage dans son bois hypothéqué ? Il était lié, il lui fallait encore retourner lire sur le visage de M. Holmengraa.
L’automne passa et Madame ne revint pas. Maintenant elle écrivait et priait qu’on lui permît de demeurer encore… un peu de temps… jusqu’après l’hiver, sinon Willatz se trou-verait si seul… et puis, elle aussi. Ils s’arrangeaient d’ailleurs très raisonnablement, dépensaient peu d’argent et faisaient de la musique.
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C’était peut-être le destin, le lieutenant devait avoir du temps pour ses affaires de construction avant le retour d’Adelheid.
Il arrivait souvent à M. Holmengraa de demander des nouvelles des deux absents, la mère et le fils à Berlin, et ceci, pour plusieurs raisons, était digne de remarque ; en premier lieu, il n’avait jamais demandé de nouvelles de Willatz quand il était en Angleterre ; en outre, il était de fait que Petit Gott-fred allait de temps à autre chez les Holmengraa, chez Ma-riane, avec des lettres de Willatz. « Ils vivent et ils se portent bien ? » pouvait demander M. Holmengraa. « Ils vivent et ils se portent bien », avait toujours répondu le lieutenant. Au-jourd’hui, il répondit la même chose et ajouta : « Ma femme désire rester à Berlin encore quelque temps… »
Il commença à parler de l’église et dit :
— Cette petite bicoque d’église… votre activité a accru la population ici de telle sorte que l’église est devenue trop petite.
— Oui, dit M. Holmengraa, c’est bien possible…
Mais, il était sans doute préoccupé d’autre chose et son visage semblait porter l’empreinte d’une écriture profonde et indéchiffrable. Le lieutenant ne parla pas davantage de l’église, cet homme délicat s’arrêta comme s’il avait reçu un avertissement.
La question que M. Holmengraa fit pour terminer et la réponse qu’il reçut étaient parfaitement dignes des deux messieurs :
— Je ne suis jamais allé à Berlin, n’est-ce pas cher pour votre femme d’habiter là-bas ? dit Holmengraa au lieutenant.
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— Ce n’est pas cher pour ma femme d’habiter Berlin, dit le lieutenant à Holmengraa.
Il n’y avait pas à s’y méprendre, au cours des semaines suivantes, un ton un peu différent s’introduisit entre le sei-gneur de Segelfoss et l’immigrant M. Holmengraa. Les étran-gers ne le remarquaient pas, mais le lieutenant n’avait pas le moindre doute et dans sa rigide tête d’Arabe naquit un projet qu’il couvait jour et nuit : il marchait sur un fonds hypothé-qué et demeurait dans une maison hypothéquée, il voulait déménager. C’était très bien qu’Adelheid et Willatz fussent à l’étranger, il les engagerait à rester où ils étaient, de sorte qu’il n’aurait que soi à qui préparer une nouvelle destinée.
On lit, à peu près à la fin de l’écrit du pasteur Windfeld, que Madame Adelheid fit un voyage à l’étranger et ne revint pas, tant les époux étaient en désaccord. Sans doute, mais en tout cas, les époux furent tout à fait d’accord sur cette ques-tion. « Restez provisoirement là où vous êtes ! » écrivit le lieutenant à sa femme. Et, afin qu’elle ne se sentît pas obérée d’une dette de reconnaissance envers lui à ce sujet, il expli-qua, comme il était vrai, qu’il désirait exécuter un projet pour lequel il avait besoin d’être seul.
Où devait-il aller habiter ? Il y avait bien la vieille tuile-rie, il ne l’avait pas vendue, elle n’avait pas été comprise dans le marché de la rivière, la tuilerie était hypothéquée comme le reste, certes, mais on pouvait la dégager ; elle était mal jointe et pleine de courants d’air, mais on pouvait la cal-fater, et l’installer pour en faire une habitation humaine.
Le lieutenant fut très occupé par cette idée. Pendant toutes ces années de décadence, il n’avait jamais été insou-ciant, jamais il n’avait simplement laissé aller les choses à la dérive, c’était bien loin de sa nature. Il était torturé par sa
– 249 – misère, mais il ne pouvait pas l’arrêter. Par quel moyen l’arrêterait-il ? Gagner quelque chose, produire ? Lui ? Cet homme qui ne savait que gaspiller et payer, un prodigue sans trésor où puiser, un génie négatif, un prodige pour se procu-rer des dépenses. Il était le fils de ses pères et il vivait dans l’ombre de ses pères.
Du jour où il avait reçu de M. Holmengraa cet avertis-sement, réel ou imaginaire, les difficultés commencèrent à s’amonceler à ses yeux : il oubliait – ou il en faisait volontai-rement abstraction, – toute sa propriété mobilière, sa maison pleine à craquer, les meubles, les bateaux, les outils, les ma-chines… à tout cela il ne pensait pas. Il devait, en homme d’ordre qu’il était, nécessairement s’imaginer à deux pas de la faillite.
Le vieux lieutenant… voyez, il était en butte à une puis-sance hostile ! Devait-il s’adresser à ses sœurs en Suède ? L’idée ne lui en viendrait jamais ; entre elles et lui il n’y avait pas eu de relations suivies depuis vingt ans et, depuis que leur mère était morte, ils ne s’écrivaient même plus. Il pou-vait peut-être réduire son train de vie, sa domesticité, le compte annuel des négociants de Bergen ? À cela, il se serait répondu à lui-même que c’était la pire sottise qu’il avait en-tendue et qu’il ne daignait même pas la discuter. Car alors, sa femme et son fils, à l’étranger, auraient un soupçon que cela allait mal à Segelfoss. À cela, ils n’étaient pas habitués et ils ne le méritaient pas. Petit Willatz ne devait pas avoir de son père une autre impression que celle que le lieutenant avait eue du sien : que l’on pouvait perpétuellement interve-nir et aider, que l’on pouvait donner, que l’on pouvait ache-ter, être un grand seigneur, un Willatz Holmsen. Eh quoi ! la domesticité ? Y avait-il plus de valets et de servantes dans les communs que du temps de son père ? Petit Gottfred gê-
– 250 – nait-il quelqu’un ? Ou bien sa sœur Pauline n’était-elle pas la seule qui fît au lieutenant ces gentilles petites réponses, avec une révérence comme à un père, quand il passait devant elle ? Il ne pouvait pas non plus maintenant, en l’absence de Madame, se séparer de la gouvernante. Rien ne pouvait être modifié.
La gouvernante ? Une personne capable et travailleuse, dressée par Madame elle-même au cours de maintes années, si bien que maintenant elle dirigeait la maison par cœur. Où cela grinçait-il, où cela craquait-il entre ses mains ? Non.
Demoiselle Salvesen ne semblait pas non plus souffrir misère, elle avait tout à sa disposition, la grande ferme pro-duisait la majeure partie de ce qui était nécessaire et le vin, les denrées fines et l’épicerie venaient de Bergen, au-jourd’hui comme autrefois. On ne manquait de rien. C’est pourquoi Demoiselle Salvesen était toujours gaie et satisfaite de son sort et faisait souvent sa bouche de travers en disant des drôleries aux servantes.
N’était-elle pas le chef de Segelfoss ? Mais était-ce tout ? Le chef magasinier lui faisait la cour et voulait l’épouser. C’était comme qui dirait conclu entre eux dès le printemps ; mais alors l’avocat Rasch commença, lui aussi, à lui faire la cour et à vouloir l’épouser, et c’était une tout autre affaire. Tiens, M. Rasch voulait faire comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avaient fait avant lui : fonder une famille, solliciter une charge et vivre une vie d’homme cultivé. Le sort du chef magasinier serait plus incertain, c’était un homme d’affaires et il ne pouvait rien commencer sans argent. Non, le chef magasinier ne pouvait être comparé à l’autre, c’eût été, à parler franc, d’un comique à se décro-
– 251 – cher la mâchoire. Mais il ne déplaisait pas à Demoiselle Salvesen d’avoir un adorateur sous chaque main.
Elle était devenue amie de Madame Irgens, née Geel-muyden, et elle allait souvent le soir faire un tour à la maison de Holmengraa pour tailler une bavette avec elle. En sa qua-lité de veuve d’avocat, Madame Irgens soutenait aussi le par-ti de Rasch… ah ! où irait-on ? un homme avec de l’éducation, et l’autre pouvait tout au plus simplement tenir boutique. « N’éconduisez pas Rasch ! »
— Pourvu qu’il ne se défile pas, dit Demoiselle Salvesen.
— Se défiler… un homme qui a étudié ? Jamais. Un pa-reil homme ne fait pas cela. Irgens ne s’est pas défilé non plus.
— Comment est la place, ici ? demande Demoiselle Salvesen.
— Ici ?… Madame Irgens balance la tête… ici, c’est un paradis. Jamais eu de pareils jours… extraordinaire. Irgens aurait seulement dû être ici.
— Savez-vous ce que je crois, Madame Irgens ? Je crois que M. Holmengraa n’est pas tout à fait ce qu’il paraît.
— Comment ? Qu’est-ce qu’il n’est pas ?
— Vous a-t-il jamais pris la taille ?
— Que Dieu garde votre bouche, Demoiselle Salvesen !
— C’est ce qu’il m’a fait, à moi !
— Il vous a pris la taille ?
— Oui. Il y a quelques soirs de cela.
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Mais maintenant Madame Irgens est choquée et dit :
— Je suppose bien qu’il n’a pris la taille à personne au-tant qu’à moi, mais c’est seulement dans ces dernières se-maines, il est devenu comme qui dirait un peu drôle. Mais je dois dire, à son honneur, qu’il ne va pas trop loin. Pas le moins du monde. Et avec vous qu’il ne connaît pas, ce doit avoir été encore moins. Qu’est-ce qu’il vous a fait, dites-vous ? Vous m’effrayez.
Les deux dames continuent à bavarder et c’est au tour de Demoiselle Salvesen d’être choquée. Oui, car Madame Irgens déclare qu’il y a tant de manières d’être embrassée, on pouvait s’aller planter au beau milieu du chemin devant un homme qui doit passer et alors qu’est-ce qu’il peut faire de ses mains, Demoiselle Salvesen ?
— Non, ne venez pas me raconter ces histoires-là à moi.
— Mais comment est la place chez vous, là-bas au do-maine, c’est précisément ce que je veux vous demander, dit Madame Irgens.
— Chez nous ? répond Demoiselle Salvesen, et elle est choquée, effroyablement choquée. Voyez-vous, vous pouvez être aussi spaniols et riches ici comme vous voulez l’être mais vous ne nous venez pas à la cheville, à nous, là-bas au domaine. Saluez M. Holmengraa avec ça. Je n’ai pas vu de plats, de coupes et de plateaux de pur argent ici dans la mai-son, mais nous en avons, nous, et je n’ai pas vu non plus des anses dorées aux coupes à gâteaux en argent, mais nous, nous en avons. Oui.
— Mais, chère Demoiselle Salvesen, elle l’a quitté ?
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— Quitté ? C’est votre bouche que Dieu doit préserver des potins et des ragots, Madame Irgens, et non la mienne. Qu’est-ce que vous dites ? Elle a accompagné son fils en Al-lemagne où il doit étudier pour être compositeur. Je ne sais pas où vous voulez en venir. Je crois presque que vous êtes devenus comme qui dirait un peu drôles, ici. Mais moi pour ma part, j’espère vivre et mourir comme une personne con-venable et par exemple le consul Coldevin ne m’a encore jamais pris la taille, saluez M. Holmengraa avec ça.
* * *
Enfin le pasteur Windfeld avait obéi à la loi de déplace-ment des fonctionnaires et avait demandé un poste dans le Sud. Il l’avait fait à contrecœur, le vieil homme fatigué, car au fond, il était heureux ici et se la coulait douce, et il avait pleine église et pacifique communauté. Mais quel moyen y avait-il d’y échapper ! Songez, les gens de l’Östland languis-saient du désir de participer aux restes du pasteur Windfeld, il ne pouvait pas se dérober plus longtemps. Il obtint une cure dans les plats et pittoresques Smaalenene.
Alors arriva le remplaçant. Ce n’était pas l’adjoint diocé-sain, on ne l’avait malheureusement pas encore trouvé, non, c’était une âme dévouée qui voulait se mettre au service de la communauté, jusqu’à nouvel ordre. Il fallait s’arranger comme on pouvait et rendre grâces de ce qu’un vrai pasteur consentît à œuvrer ici dans le Nordland, ne fût-ce que quelques semaines.
Et quel pasteur ! Un homme superbe, en redingote noire et linge empesé. Personne ne s’y méprit, il n’y avait qu’à voir ces mains qui s’étaient usées et amincies à feuilleter les livres et les écritures, ce corps solide – il pouvait ramener au troupeau une brebis sur chaque épaule – les vastes bottes
– 254 – pour deux paires de bas et par là-dessus des caoutchoucs. Il n’avait pas encore la crosse épiscopale, pas encore, mais il avait de longs cheveux et de savantes lunettes de clerc, parce qu’il avait tellement étudié. C’était le fils de Lars Ma-nuelsen, L. Lassen.
Maintenant il était pasteur. Il était revenu au pays pour se faire voir. On ne peut pas briller dans les Cordillères, ce n’est que dans son pays que l’on peut briller.
Il vint avec une gouvernante et quelques caisses d’effets mobiliers et s’installa de but en blanc au presbytère, au chef-lieu de la paroisse. Les sacristains s’étaient présentés et l’assistaient désormais avec tout le zèle possible. Car sa re-nommée l’avait précédé de plusieurs années, qui n’avait en-tendu parler de L. Lassen ?
— Pourvu que vous vous plaisiez parmi nous et que vous restiez ici très longtemps, dirent les sacristains.
— Non, non, je ne resterai pas longtemps ici, répondit le pasteur. Mais je sentais comme mon devoir d’y faire le ser-vice intérimaire.
— Oh ! non, sans doute ne pouvez-vous plus vous plaire parmi nous.
— Ne dites pas cela de moi, mes amis, mais ici c’est tel-lement écarté, et je ne puis vivre dans un coin perdu. Mes préoccupations scientifiques m’assignent une place dans le Sud.
— Oui, c’est bien possible. Mais au cas où vous sollicite-riez la cure, vous l’obtiendriez au premier mot.
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— Le poste de pasteur paroissial ? Oui, mais je ne veux pas le demander. Mon médecin m’interdit de vivre ici ; je ne supporte pas le climat, dit-il, c’est trop loin dans le Nord.
Puis il prêcha dans l’église et elle se trouva trop petite, mais il ordonna d’enlever les fenêtres pour que ceux qui res-taient dehors pussent aussi l’entendre. Et ce fut, ma foi, vrai, ils l’entendirent, et quel sermon !
Mais bien plus petite encore s’avéra l’église de Se-gelfoss, quand M. Lassen y vint, pas l’ombre de place ! Pen-sez, tout le monde était allé, à l’église, « Per à la boutique » était allé à l’église, et ils restaient là sans pouvoir entrer. « Enlevez les fenêtres, ordonna cette fois encore le pasteur, et, avec l’aide de Dieu, j’atteindrai les plus éloignés ! » Et ce fut, ma foi, vrai, sa voix atteignit jusqu’au quai, sa voix porta jusqu’aux cabanes des métayers.
Ce n’était même pas la peine d’aller jusqu’à l’église, et c’est pour cela qu’un jeune couple, par vieille habitude do-minicale, descendit au hangar à bateaux, derrière la pointe, et même que la fille était Daverdana, la propre sœur du pas-teur, et le garçon était l’employé du chef magasinier sur le quai.
Mais, après le service divin, le pasteur avait faim, et comme il ne venait pas d’invitation du lieutenant au do-maine, ni de M. Holmengraa, M. Lassen monta en toute hu-milité à la cabane de ses parents où il prit son repas.
Il était donc là de nouveau, le gamin Lars, la bénédiction et le prodige de l’annexe paroissiale. Ses petits frères et sœurs avaient grandi, sa mère avait grisonné, mais son père était le même dur à cuire à la barbe rousse et Julius était un homme.
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— Il s’agit de savoir si tu peux arriver à avaler le manger que nous avons, dit la mère.
— Oh ! oui, merci, c’est de la viande fraîche, à ce que je vois et c’est justement de la viande fraîche qu’il me faut.
— Nous avons tué une chèvre, dit la mère.
Il fit le distingué, et mit son mouchoir sous son menton et prit son pain avec une fourchette. « Bougre ! » fit Julius tout bas, à part soi. D’ailleurs, ils évacuèrent tous la chambre l’un après l’autre, pour que Lars pût être tranquille. Mais Ju-lius, le scélérat, le pécheur, se glissa sur le grenier où il avait d’avance ménagé un trou dans le plancher et, couché là, il observait son frère en bas dans la salle. Voyez, comme il se comporte ! La contrainte que Lars s’imposait a disparu, il se dépêche, il s’empiffre sans mesure, il s’empiffre grossière-ment, aveuglément, se barbouille, la graisse dégoutte autour de lui. Et il se hâtait dans son travail comme s’il s’agissait de s’en fourrer le plus possible avant que quelqu’un le surprît. Julius trouve sans doute après cela que son frère n’est pas devenu si distingué qu’il ne puisse causer avec lui.
Quand le pasteur a mangé, il se couche sur le lit de ses parents et dort. Quand il a dormi, la mère vient lui apporter le café. Le pasteur est restauré maintenant, il bâille large-ment et remercie sa mère. Il prend sur l’étagère sous la poutre les deux vieux livres bien connus que possède la ca-bane, un sermonnaire et un « Miroir du cœur de l’homme » que son père a autrefois achetés et rapportés de Lofoten.
Puis les autres reviennent vers lui, l’un après l’autre, et les petits entrent et Daverdana entre aussi à la fin. Le pasteur ne voit pas et n’entend pas, il fait des recherches dans les livres.
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Le Lars et les livres ! Et comme il pouvait feuilleter un livre sans mouiller son doigt, et comme il pouvait le tenir dans la main, comme si c’eût été un trésor ! La mère avait vraiment maintenant l’impression de reconnaître son fils, en voyant qu’il avait les mains tout aussi familialement sales qu’autrefois, et le cou tout aussi familialement sale.
Puis il s’arrache à ses livres et commence à causer avec les autres, il aperçoit Daverdana et s’informe du lieutenant.
— Oui, merci, il se porte bien.
— Il va falloir que j’aie un petit entretien avec lui, dit le pasteur, Madame s’est enfuie, à ce que j’apprends.
Il s’informe de Willatz.
— Oui, il est en apprentissage pour devenir musicien, répond Daverdana.
Rien que pure mondanité.
— Exactement ce que j’ai tout le temps pensé, répond le père, Lars Manuelsen. Je suis un homme peu versé dans tout ce qui s’appelle livres et feuilles de journaux, mais j’ai appris cela que musique et jeu et danse et dés, c’est tout ensemble œuvre du diable… Dieu pardonne mes péchés !
— Combien de temps resteras-tu ici dans la paroisse ? demande Julius.
— Je ne sais pas, de préférence le moins longtemps pos-sible, répond le pasteur. Mon évêque m’a promis une prompte relève.
— Pourquoi ne peux-tu pas postuler la cure ?
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— Parce que je suis surmené par mes études et ne sup-porte pas l’air d’ici. Il faut que je vive dans le Sud.
— L’air ? Quelle cochonnerie y a-t-il dans l’air ici ?
— Comme tu es mal élevé ! dit le pasteur à son frère. Toutes les cures du Nordland partagent le même sort sous ce rapport, il n’y a aucun pasteur qui veuille aller dans le Nor-dland. C’est par pure bonté que je suis venu.
La sottise naïve et la sottise érudite se rejoignent, la mère, tout près d’éclater de fierté, regardait son grand fils :
— Oui, oui, c’était déjà une grande chose que tu aies bien voulu revoir ton foyer !
Mais Julius ne se rendait pas.
— Alors, il ne doit pas y avoir de pasteurs dans le Nor-dland, peut-être !
— Tu dis des bêtises, Julius, grogne le père.
Le pasteur toussote et répond :
— Mon évêque trouve que les gens ici dans le Nord de-vraient pouvoir se tirer d’affaire avec des pasteurs qui n’ont pas tellement étudié. Et devant lui il faut s’incliner, Julius.
Julius ne s’inclinait jamais, à moins d’y être contraint par la terreur, et ici il ne courait aucun danger. D’ailleurs son respect avait à vrai dire été fortement ébranlé, c’était ef-frayant ce que Lars s’était fourré de viande de chèvre.
— De quoi… tu es malade ? dit-il, comme s’il entendait cela pour la première fois.
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— Oui, hélas ! j’ai par trop étudié. J’ai la poitrine atta-quée.
Mais Julius, qui se rappelait les rugissements de lion de son frère ce matin en chaire, demanda, de nouveau étonné :
— La poitrine ?
— Oui, et les yeux. Ma vue s’est affaiblie.
— Il faut laisser le Lars en paix, Julius, avertit le père.
— Qu’est-ce qu’ils ont donc, tes yeux ? demande Julius.
— C’est une chose pour laquelle nous avons besoin de lunettes concaves. Tu ne comprends pas ça, toi.
Non, Julius ne comprenait pas ça et il se tut.
Le pasteur posa la main sur les livres et dit :
— Vous ne devez pas faire grand’chose de ces livres-là ici à la maison !
— Non, malheureusement, répondit le père, on lit bien trop peu la parole de Dieu.
— Alors je peux peut-être les emporter ? dit le pasteur.
— Qu’est-ce que tu veux en faire ? demanda Julius.
Le père ne semblait pas devoir vivement ressentir la pri-vation des livres, et il dit :
— Prends-les donc, si tu veux les avoir.
— Et tes yeux deviendront encore plus mauvais, dit Ju-lius.
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— Oh ! non, avec l’aide de Dieu, ils ne deviendront pas plus mauvais, répondit le pasteur. Mon médecin dit que je vois mieux maintenant qu’il y a quelque temps.
— Je connais encore un autre livre, dit Julius. Le Ole Johan, il a un vieux livre que Jesper Brochmand a composé.
— Peux-tu me procurer ce livre ? demanda son frère.
— Oui, je le crois, dit Julius, et il sortit.
Alors le pasteur se mit à parler de M. Holmengraa, que c’était une âme mondaine qui ne pensait qu’aux affaires. « Est-ce vrai qu’il s’est mis à boire ? »
— Holmengraa ?
Le pasteur hoche la tête.
— C’est ce que je me suis laissé raconter.
La mère s’était remise à branler la tête. Ah ! Dieu ! tout ce que son fils savait !
— Il va falloir que je lui parle un de ces jours, dit le pas-teur. Et les enfants, ils restent à la maison et deviennent de plus en plus païens, depuis mon temps ?
— Oui, Félix ne veut rien apprendre. Et maintenant le père veut le renvoyer au Mexique, d’après ce qu’a entendu dire Daverdana.
Le frère devient attentif :
— Au Mexique ? Et Mariane aussi ?
— Non, seulement Félix. Mariane, elle doit aller à Chris-tiania plus tard.
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— À Christiania ? Ah !
La conversation tomba sur « Per à la boutique », le pas-teur savait quelque chose sur tout un chacun, tant les sacris-tains lui étaient venus en aide avec zèle. « Per à la boutique » devenait de plus en plus gros, il pouvait un jour ou l’autre être appelé devant son Juge, il devrait bien renoncer à ces condamnables pratiques de prestidigitateur quand il pesait et mesurait.
Et puis, le télégraphiste, n’allait-il pas la nuit à la chasse aux filles ? Et le chef magasinier, est-ce que cela aboutirait entre lui et la gouvernante, Demoiselle Salvesen ?
Daverdana était sur des charbons ardents : il allait sans doute aussi être question de l’employé du chef magasinier qui était son amoureux, dans le hangar. Oh ! elle ne le regar-derait plus jamais.
Puis Julius rentra en hâte, il avait été faire un tour chez Ole Johan, et il posa sur la table un gros livre terriblement sale. Dieu sait… il n’aurait tout de même pas été le voler ?
— Voilà le livre, dit-il.
— Je peux le prendre ? demanda le pasteur.
— Tu peux le prendre.
Et la mère branlait la tête : ah ! le Lars et les livres, le Lars et l’instruction !
Le pasteur rassembla les trois livres et les caressa de la main. Qu’allait-il en faire ? Oh ! L. Lassen avait commencé à jeter les fondements d’une bibliothèque, il pillait les cabanes de métayers. Cela faisait trois nouveaux volumes et surtout ce Jesper Brochmand garnirait si magnifiquement l’étagère.
– 262 –
En vérité, L. Lassen avait en soi l’étoffe d’un vigoureux homme d’église et il ferait sans doute son chemin. Il n’était pas inimaginable qu’avec le temps il en vint à taper sur l’épaule du lieutenant Willatz Holmsen.
Ce qui, d’ailleurs, pourrait avoir des conséquences.
* * *
Le télégraphiste est assis devant son appareil et reçoit les dépêches. Il arrive un télégramme « urgent » de Berlin, il n’est pas long, mais si important que le télégraphiste veut le porter lui-même, il fait trois points et traits, se lève, boit une gorgée à une bouteille qu’il garde en permanence sur une étagère derrière un rideau, ferme illégalement son bureau et s’en va. Il prend le chemin du domaine. C’est un grand et large gaillard, avec des épaules chaloupantes.
Comme il n’est encore jamais venu là, il prend le chemin de derrière pour rencontrer du monde, il demande à une ser-vante où est le lieutenant, la servante revient avec la gou-vernante et ce n’est que sur une vigoureuse requête du télé-graphiste que l’on va chercher le lieutenant.
Celui-ci paraissait être au comble de l’étonnement et demanda si quelqu’un de ses gens ne pouvait signer la dé-charge pour un télégramme.
— Si, ils le peuvent. Ce n’est pas cela. Je voulais seule-ment préparer le lieutenant à ce fait que c’est un télégramme très important.
Le lieutenant veut l’ouvrir et le lire tout de suite, mais le télégraphiste l’en empêche et dit :
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— Attendez un peu, prenez cela à petites doses. Ce n’est pas un télégramme réjouissant.
Dans des circonstances ordinaires, le lieutenant aurait sans doute donné une gifle à l’homme, mais cette fois il s’arrêta, stupéfait, et le regarda. Il le connaissait vaguement, pour l’avoir vu au bureau de télégraphe, c’était un gaillard serviable et aimable, il s’appelait Baardsen. Le fait qu’il était venu et se conduisait d’une manière tout simplement ridicule déconcertait le lieutenant, ce qui peut-être aussi était l’intention du télégraphiste. Quand le lieutenant parvint enfin à ouvrir le télégramme et le lut, il ne lui fit, pour commencer, qu’une impression amortie.
« Mère blessée », était-il écrit. Ouf ! dit le lieutenant et il s’appuya au chambranle de la porte. « Blessée en se bai-gnant », était-il écrit. Singulier… pouvait-on se blesser sé-rieusement en se baignant ? Il y en avait plus long, mais cela ne signifiait pas grand’chose de plus.
— Il faut que je réponde. Attendez un peu, je vais avec vous, dit le lieutenant.
Il prit sa casquette dans la galerie et les deux messieurs descendirent au bureau de télégraphe.
— En se baignant ? dit le lieutenant à son compagnon, et il ne comprenait pas cela.
— Madame a dû se cogner. Mais cela paraît bizarre », répondit l’autre. Le télégraphiste semblait d’ailleurs avoir un pressentiment de toute l’affaire et il dit un peu après… peut-être, cette fois encore, pour inviter le lieutenant à prendre cela à petites doses : « Il doit y avoir quelque chose là-dessous ».
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Ils montèrent au bureau et le lieutenant se mit à écrire une réponse, avec de nombreuses questions à Willatz. Pen-dant qu’il est occupé à cette rédaction, le télégraphiste est assis à la table et reçoit de nouvelles dépêches.
— Attendez un peu, dit-il, par-dessus son épaule, voici un nouveau télégramme. Et, tout en écrivant, il préparait le lieutenant de plus en plus : « Cela devient plus compréhen-sible maintenant… malheureusement… eh bien ! c’en est une nouvelle…
Madame Adelheid avait succombé en se baignant.
Quelques jours plus tard, le lieutenant part pour le Sud par le bateau-courrier, il devait rencontrer son fils qui était déjà en route pour la Norvège avec le corps de sa mère. Ainsi le lieutenant eut tout de même l’emploi du manteau neuf qu’il s’était acheté pour le voyage d’Angleterre. Oui, mais cette fois, il ne le portait pas avec la même désinvolture arabe.
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