Enfants de l'époque

Knut Hamsun · Chapitre 14 sur 18

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Enfants de l'époque

Chapitre XIV

 

 

Willatz vient à la maison.

Il est grand et distingué, avec des guêtres, vêtu de gris, Anglais. Quand la mère revit ce grand garçon qui était son fils, elle fut prise d’une forte émotion. Le nombre des années avait dû s’accroître terriblement depuis qu’il était né, et les années devaient avoir eu aussi leur effet sur elle-même ; elle était devenue vieille. Comme c’était étrange et étonnant pour elle ! Dieu me pardonne, je crois bien que le gamin commence déjà à avoir de la barbe, pensait-elle. Et durant plusieurs jours, cette mère vit vraiment avec déplaisir que son fils commençait à avoir du duvet sur les joues.

Il avait amené comme compagnon un autre jeune Mon-sieur, une bonne connaissance de ses années d’enfance, An-ton Coldevin, le fils du consul Fredrik. Le jeune Anton avait été plusieurs années à l’école de Saint-Cyr, tout comme son père autrefois, il faisait maintenant des études commerciales et devait entrer dans l’affaire de son père.

Enfin un Coldevin était de nouveau à Segelfoss ; le con-sul Fredrik se faisait représenter par… un fils presque adulte. Oh ! combien d’années devaient avoir passé. Madame Adel-heid regardait l’effroyable taille du jeune Anton avec le même déplaisir que celle de son fils.

Les deux jeunes gens n’avaient d’ailleurs pas grande res-semblance entre eux, bien qu’ils fussent amis ; quand l’un voulait ceci, l’autre voulait cela ; tous deux avaient un carac-tère très indépendant. Anton circulait de tous les côtés, au

– 231 – moulin, sur le quai, chez les Holmengraa, tout autour dans les cabanes des métayers ; de temps à autre, Willatz lui te-nait compagnie par politesse, mais il était devenu assez An-glais pour préférer rester des heures tenacement et idiote-ment à pêcher la truite dans la rivière. Willatz était encore un mélange de toutes sortes de choses, il pouvait aussi jouer du piano et chanter avec sa mère et converser en grande per-sonne avec son père. Il avait apporté en cachette quelques compositions personnelles, des romances, des bagatelles… ah ! n’était-ce pas ce que la mère savait, qu’il était un génie, un enfant de Noël… elle chantait cette musique d’enfant, l’élevait au ciel et au paradis avec sa délicieuse voix de mez-zo soprano. Elle oubliait que Willatz, en grandissant, l’avait dépassée et avait fait d’elle une vieille femme, elle était pour lui une amie, de temps à autre elle l’emmenait chez les Hol-mengraa pour essayer le piano à queue et rencontrer les en-fants.

Les petits Indiens étaient maintenant de longues et grandes personnes ; ils avaient un aspect étrange : ils avaient les cheveux noirs, le teint cuivré et des yeux bruns étince-lants. En vérité, ils paraissaient être encore plus Indiens que le père ne l’avait avoué. Mariane avait dans sa démarche quelque chose de glissant, comme une sauvage, et elle avait des mains indolentes, héritage du peuple d’oisifs dont elle était issue. Jeune Willatz fut frappé d’étonnement à sa vue et commença au bout de peu de temps à devenir amoureux.

C’était un état tout à fait singulier ! Comme s’il eût été imprégné de béatitude, Willatz se sentait courbaturé, avec des élancements auxquels il trouvait une douceur volup-tueuse. Mariane, de son côté, devait en être arrivée encore plus loin ; cette enfant de treize ans caressait la veste du jeune homme et restait là à le regarder. Cela avait-il un

– 232 – sens ? Ils se souriaient, la rougeur empourprait leurs visages. Willatz donnait à Mariane quelques baisers qui l’atteignaient à peine, mais il lui restait dans la bouche un parfum qu’il trouvait merveilleux. Mais à quel torturant embarras aboutit sa témérité, Seigneur ! quel embarras, à en périr, à s’enfoncer sous terre ! Il n’arrivait pas à se détacher de Mariane et con-tinuait à la tenir embrassée, et il se cachait, ils se cachaient tous deux, l’un contre l’autre, le nez de l’un dans la nuque de l’autre. Maintenant il s’agissait de se lâcher et de s’affronter dans un regard… impossible ! Non, se regarder dans les yeux après ce jour ? Impossible. Encore s’il avait fait sombre ! N’y avait-il pas de salut ? « Je vois un homme qui marche là-bas sur la route », dit Willatz. « Où ? » demande-t-elle en se tournant un peu. « Là-bas, il porte quelque chose. – Oui, il porte un sac, ne peux-tu voir que c’est un sac ?… » Durant ce dialogue, ils ont glissé loin l’un de l’autre. « Quel énorme coq vous avez », dit Willatz, et il continue à ne pas la regar-der. Oh ! il va se passer bien du temps avant qu’ils puissent de nouveau se regarder. Mais en ce qui concerne le coq, elle demande, en cherchant des yeux de tous les autres côtés, mais sans regarder Willatz : « Où est-il ? » Alors Willatz dut répondre qu’il l’avait seulement vu un jour, autrefois, mais c’était un coq énorme. « Oui, et si joli, dit Mariane ; sa crête se tient toute droite en l’air, et c’est ce que ne font pas les crêtes de tous les coqs. »

Mais alors Félix arriva, et ils furent sauvés… pour cette fois.

Ah ! quel temps ce fut ! Magnifique et surnaturel ! Main-tenant, quand Willatz montait son cheval, ce n’était plus pour se faire voir des cabanes le long de la route, il faisait cette longue promenade purement et simplement pour pou-voir lever les yeux sur la maison et le jardin de Mariane. Un

– 233 – doux temps d’été et des yeux étincelants ! Il vivait dans un monde de douceur langoureuse et de confusion ; il se sentait poussé vers la forêt, vers la montagne, ramené vers les mai-sons, dans des promenades sans but. Où dormait-il la nuit ? Où pouvait-on dormir la nuit ? Dans l’herbe, dans le foin, dans sa balançoire d’enfant au fond du jardin, partout, un peu dans chaque endroit, parfois aussi dans son lit, tout ha-billé, d’un trait, complètement épuisé… Ah ! quel temps ce fut !

Et comme il était devenu dispersé et agité, sans le loisir de faire quoi que ce soit. De longues heures de pêche dans la rivière ? Fini tout cela ; peut-être aussi s’était-il un peu forcé et s’était-il fait plus Anglais qu’il ne l’était, quand il s’adonnait à cet ennuyeux exercice. En ce temps-là, Gottfred lui fut une précieuse compagnie, il avait l’oreille patiente et pouvait compatir aux vicissitudes d’un homme. Pauline ? Oh ! oui, sans doute… À Pauline aussi on avait donné un joli costume, comme à son frère, on l’avait bien nourrie et, comme lui, elle avait pris un teint de bonne santé. Mais elle était et restait si timide et si sensitive, une vraie fleur ; elle ne demandait même pas l’heure à Willatz pour lui donner occa-sion de lui faire voir sa montre. Gottfred, du moins, lui, l’interrogeait en toute innocence sur l’Angleterre, de sorte que Willatz pouvait raconter ; et puis, Petit Gottfred avait vraiment appris un peu de français, il n’était pas n’importe qui.

— J’ai encore vu Anton aller chez les Holmengraa, dit Willatz avec indifférence.

— Ah ! il y est allé, répond Gottfred.

 

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Il y était hier aussi. Je ne comprends pas pourquoi il va là chaque jour ; Mariane a dit elle-même qu’elle ne se soucie pas de lui.

— Ah ! Alors c’est sans doute Félix qu’il va trouver.

— Oui, mais j’ai vu qu’il a rencontré Mariane tout à l’heure. Il y a une demi-heure. Et ils doivent être derrière le poulailler.

— Je vais aller voir, si tu veux.

— Non, comment peux-tu croire que cela m’intéresse ! Laisse-les tranquilles. Que voulais-je dire, Bella a belle façon, ne trouves-tu pas ?

— Si, et puis elle est si douce, » répondit Gottfred, et il raconte ses visites à la jument. « Elle se tient si tranquille quand je lui lave les sabots et elle se tourne pour me regar-der quand je m’en vais. »

Willatz n’écoute sans doute plus, il a d’autres préoccu-pations et il demande tout à coup :

— Es-tu capable de te taire ?

— Me taire ?

— Être muet comme la tombe ? Si tu le peux, je te de-manderai un grand service.

— Oui, oui, répond Gottfred, docilement.

— Mais tu ne dois pas dire : oui, si tu n’es pas capable de t’en charger. Car c’est une affaire importante. C’est de remettre cette lettre.

— Oui, je le ferai.

 

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— Et la lui remettre en mains propres. Tu vois à qui elle est adressée ?

— Oui.

— Mais il s’agit d’être leste. Et le plus important est de garder le secret. Non, leste, ai-je dit, ce n’est pas cela que je voulais dire, je ne me rappelle plus ce que je voulais dire, j’ai perdu le fil de mes idées. Mais, Gottfred, tu comprends que ceci est sérieux. Et si Anton est là, tu lui feras signe à elle qu’elle le fasse partir.

— Oui.

— Mais tu ne dois en aucune façon laisser Anton voir la lettre.

— Non.

Gottfred fut absent un temps énorme, cela n’en finissait pas et Willatz dut aller à sa rencontre. Il le rencontra là-bas vers le pont. Gottfred fut prudent et se cacha sous les buis-sons, il tira une lettre.

— N’as-tu pas réussi à la remettre ? demanda Willatz avec angoisse.

— Si. Et elle m’a prié de te remettre celle-ci en mains propres.

Une réponse… elle lui envoyait une réponse ! Gottfred était grandiose !

Ils reviennent à la maison, Willatz aurait voulu courir, mais ce n’était pas convenable. Que pouvait-il bien y avoir dans la lettre ?

 

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— J’ai une canne que je te donnerai, dit-il. Sais-tu ce qu’il y a dans la lettre ?

— Non.

— Bon, bon, il peut y avoir n’importe quoi, grand Dieu !… As-tu vu Anton ?

— Non, il était parti.

Willatz se précipite dans sa chambre, y reste quelques instants, redescend en toute hâte, tremblant de ravissement, au septième ciel, va trouver Gottfred et lui donne la canne… « Non, merci, il ne faut pas faire ça ! – Mais si, pas de bê-tises ! »… remonte en courant dans sa chambre, y reste un long moment, redescend l’escalier en chantant, s’arrête de-hors sur le terre-plein, fait demi-tour et remonte encore l’escalier ; c’est la troisième fois et il s’enferme à clef comme s’il avait l’intention de travailler à quelques leçons difficiles ou autre chose du même genre. Mais au bout d’une demi-heure, il a sans doute appris les leçons, car le voilà qui repa-raît en haut de l’escalier et se met à en descendre les degrés. Que va-t-il inventer ? Il est redevenu calme, même un peu abattu, sa mère passe devant lui dans la galerie, elle va sans doute faire une promenade ; ils échangent quelques paroles, elle ne lui demande pas de l’accompagner. Alors il entend son père marcher de long en large dans sa chambre… son bon père, un camarade et un gentleman… Il frappe et entre chez lui.

— Tu n’es pas à la pêche ? demande le père. Anton doit être là-haut, à la rivière.

— Oui, il y est sans doute. Non, cela ne me dit rien… Oh ! comme tu es devenu gris, père.

 

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Le père s’étonne.

— Gris ? Ce n’est pas grand’chose. Où est ta mère ? N’allez-vous pas faire de la musique ?

— Si, plus tard. C’était un texte anglais, ce que nous avons chanté la dernière fois, mais de la musique norvé-gienne, l’as-tu entendu ?

— Oui. Très beau.

— Je n’ai pas voulu te le dire, mais la musique était de moi.

Le père s’étonne davantage.

— Willatz… ce n’est pas que… extrêmement beau, je l’ai entendu d’ici. Alors, tu as toi-même ?… Ah !… ta mère le sait-elle ?

— Oui.

— La musique, c’est très bien, je ne dis pas le contraire. Mais qu’en dit ta mère ?

— Elle trouve que c’est beau.

Le père dit tout à coup :

— As-tu pensé à ce que tu veux devenir, mon ami ?

Pause.

— Artiste ou officier de marine ? Il faut choisir une car-rière déterminée, je ne dis pas cela pour t’influencer, mais c’est pour ton bien. La musique, ce n’est que chant et jeu. Mais c’était extraordinairement beau, je me promenais ici et j’écoutais. Était-ce aussi l’avis de ta mère ?

 

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— Oui.

Le père prend une mine décidée et dit :

— Mais la musique est une chose, le sérieux en est une autre, ne sommes-nous pas d’accord là-dessus ? Prends une résolution ferme et nous en reparlerons. Je ne trouve rien à redire à ce que tu deviennes sculpteur ou peintre ; il faut peut-être que notre lignée porte un tel surgeon, je n’en sais rien. Réfléchis à cela et dis-moi ton opinion à l’occasion.

Ainsi Willatz avait un délai et il en était heureux. Mais il pouvait s’attendre à ce que la question fût bientôt reprise ; pourquoi ne pas faire dès maintenant une allusion ?

— C’est sans doute ton intention que je fasse jusqu’au bout l’école de Harrow ? demanda-t-il.

Dieu sait si son père avait eu cette idée, si ce monsieur grisonnant et sur le retour, qui arpentait le plancher, avait déjà décidé cela si définitivement, Dieu seul le sait. Mais il répondit aussitôt :

— Terminer tes études ? Naturellement…, si tu veux. Comme cela tu auras le temps de réfléchir à la carrière que tu veux embrasser. Oui, certes, continuer l’école.

Ah ! mais ceci n’était pas du tout l’intention de Willatz. Il n’avait pas de plus cher désir que d’en finir avec l’école de Harrow ; elle ne faisait que le tourmenter au delà de toute expression et lui prenait son temps. Sa mère l’aiderait, le moment venu on verrait bien, son père aussi était une âme incomparable et Mariane était merveilleuse.

— Je pourrais te rejouer ces mélodies si tu le veux, dit-il.

 

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— Maintenant ? Oh ! non, merci, attends que ta mère re-vienne, j’ai justement quelque chose à faire maintenant. Mais je te remercie.

Là-dessus, il fit signe de tête et Willatz se retira.

Le lieutenant est de nouveau imperturbable, mais ce qu’il avait justement à faire maintenant ne semblait pas être autre chose que de se remettre à arpenter le plancher. Conti-nuer l’école ? Cette école de Harrow devenait quelque chose de mystérieux, il fallait prendre des renseignements. Était-ce une université ? Une année après l’autre à cette noble école de Harrow, Willatz pensait-il y prendre racine ? Il allait écrire à Xavier Moore, il allait se consulter avec Adelheid.

Il sonne et demande si Madame est sortie.

Oui, Gottfred a vu Madame aller chez les Holmengraa.

— Préviens-moi dès qu’elle sera revenue.

Il attendit longtemps, une heure sans doute.

Adelheid oubliait tout auprès de ce piano à queue ! Deux heures après, elle revenait enfin. Quoi… avait-elle pleuré ? Elle était singulièrement affable, humble ; il s’en étonna et demanda :

— Vous est-il arrivé quelque désagrément ?

— À moi ? Pourquoi ? Non, pas que je sache, merci.

Ils parlèrent de Willatz, Adelheid se ressaisit et donna d’excellentes raisons : cela n’avait pas de sens de le laisser plus longtemps à cette école de Harrow, elle était très chic et très chère, de premier ordre, mais c’était tout.

 

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Cela n’avait aucune importance. « Il est notre unique en-fant ! »

Mais l’école ne servait plus à rien, le garçon ne s’y occu-pait que de musique.

Cet amour de la musique était une chose qu’il avait héri-tée de sa mère, cela n’avait rien de commun avec le sang des Holmsen, aussi le lieutenant pouvait-il faire une petite re-marque sarcastique, sans pour cela être injuste.

Mais Adelheid… qu’avait-elle donc ce soir ?

En d’autres temps, elle aurait rendu au lieutenant la monnaie de sa pièce, cette fois elle se fit encore plus humble et dit, d’un ton suppliant : « Oh ! non, ne dites pas cela, c’est sa nature, il est si profondément musicien. Vous devriez seu-lement savoir… je n’ose pas vous dire…

— Qu’il a composé des mélodies ? Il me l’a dit lui-même.

— Dieu soit loué, c’était aussi la bonne manière. Oh ! ce garçon, il n’est que mélodie ; je vous assure que je chante ce-la avec la joie la plus profonde. Vous n’avez sans doute pas entendu hier ?

— J’allais et venais dans ma chambre et j’ai entendu, hier. J’ai entendu aussi d’autres fois.

— Et qu’en avez-vous pensé ?

— Votre chant est toujours beau.

— Vous trouvez. Mais la mélodie est réellement si musi-cale, ce n’est pas un garçon ordinaire, je voulais vous prier de ne pas l’oublier.

 

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Certes, le lieutenant lui-même croyait que son fils était extraordinaire ; avait-il dit le contraire ? Sa mère non plus n’était pas une dame ordinaire… bref…

— Hem ! Je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’on me le rappelle. Bien que ce soit superflu !

— Oh ! pardon !

Encore plus d’humilité, plus de douceur, pourquoi donc ?

Le lieutenant voyait clairement que sa femme venait de passer par quelque épreuve, sinon elle n’aurait pas été si dif-férente d’elle-même. Il ne lui déplaisait pas qu’elle lui témoi-gnât du respect, et, au surplus, elle avait raison ; cette école de Harrow était une vraie sangsue. Adelheid se dressait là, telle une colonne ; elle était passablement sur l’âge, mais en-core inutilisée, pour ainsi dire, elle n’était pas encore usée ; on pouvait chercher loin pareille colonne. Hem ! Et, pour une fois, le lieutenant prend la résolution de tenir avec sa femme contre leur fils, il veut faire preuve d’autorité et agir à l’encontre de Willatz. Peut-être que ce serait bon pour lui.

— J’avais pensé écrire à Xavier Moore, ce n’est plus né-cessaire, Willatz quittera Harrow. Mais que voulez-vous en-suite ?

— Oh ! ce que je veux ? Je veux intercéder pour lui au-près de vous, dit-elle.

Quel ton inattendu ! Le lieutenant dit :

— Voulez-vous, Adelheid, préparer Willatz à ceci : pour des raisons que j’apprends seulement maintenant, je dois m’opposer à ce qu’il retourne à l’école de Harrow ?

 

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— Oui. Et il ne sera pas déçu, il vous en remerciera.

De mieux en mieux, tout tournait, la seule chose qui res-tât immobile, c’était l’intelligence du lieutenant. Non, per-sonne ne devrait avoir contre soi une mère et son fils ! Comment cela finit-il ? Par là que Willatz irait en Allemagne. Il devait devenir un aussi grand musicien que ses aptitudes le lui permettaient, c’est par là que cela finit.

— Sous votre responsabilité, avait dit le lieutenant. Il est notre fils unique, mais c’est vous qui connaissez la question, sous votre responsabilité !

Alors Adelheid fit un mouvement comme pour avancer d’un pas ou tendre la main, mais elle se reprit. C’était joli-ment fait et cela impressionna le lieutenant, cette petite vel-léité, ce mouvement vers lui, avec un corps de jeune fille.

— Merci, c’est bien ainsi, dit-elle, bien pour lui et bien pour moi, plus que je ne mérite.

Et le soir ils firent de la musique et chantèrent.

Quelques jours plus tard, ce fut Willatz qui se fit l’avocat de sa mère auprès du lieutenant. C’était une manière de pro-céder si insolite que cela devait cacher quelque chose : Adel-heid désirait accompagner son fils à Berlin.

Du moment qu’elle employait un intermédiaire, c’est qu’elle voulait éviter de donner de plus amples renseigne-ments, il n’y avait pas à en douter. Le lieutenant demanda à son fils :

— As-tu bien compris ta mère ?

— Oui.

 

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— Dis-lui que n’eût été mon désir de l’épargner, je l’aurais moi-même priée de faire le voyage avec toi. Pour dif-férentes raisons. C’est elle qui s’entend à ces questions et c’est elle qui te sera le plus utile.

Willatz perçut tout à coup comme une vague de tris-tesse, et dut se faire violence pour rester maître de soi. Était-ce de l’amour, était-ce de la pitié ? Le visage de son père avait tout à coup quelque chose de gris et de pauvre, quelque chose d’abandonné, c’était lamentablement triste.

Quand Willatz put parler, il dit :

— Oui, mais toi et moi, nous ferons un voyage ensemble une autre fois. C’était si amusant de voyager avec toi.

— C’est cela, dit le père avec un mouvement de tête, une autre fois. Mais va maintenant le dire à ta mère. Et dis-lui que je ne doute pas que cela marchera mal ici pendant son absence, mais qu’il n’y a rien à y faire. Quand voulez-vous partir ?

— Anton veut partir maintenant.

— Anton ? Mais toi et ta mère ?

— Mère est d’avis de partir tout de suite.

— Tout de suite ?

— Mère dit qu’il n’y a pas de vacances dans la musique.

Pause.

— Bon, c’est elle qui connaît cette question.

 

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