Enfants de l'époque
Chapitre VII
Une semaine plus tard arrive Coldevin avec sa femme et son fils ; ce sont des gens de condition et ils sont bien reçus à Segelfoss. Le jeune Coldevin, Fredrik, était en ce temps-là un homme fort avant dans la quarantaine, marié et installé dans une des villes de l’Ouest, il était négociant et vice-consul de France. Fredrik Coldevin avait bonne réputation, il était si aimable et si élégant, il portait la raie derrière, et avait des bagues. L’année précédente, il avait eu une chance toute par-ticulière, un vaisseau français en avarie avait été amené au port dans sa ville et, outre qu’il acheta la cargaison et gagna beaucoup d’argent, il fit parler de lui par les soirées qu’il donna en l’honneur des Français. Il y avait des masques, une grotte de papier bleu et un feu d’artifice ; les filles de service étaient costumées, en jupes courtes, et l’orchestre de la ville jouait devant les fenêtres. Après que les officiers eurent eu leur fête, l’équipage eut la sienne, le consul ne faisait aucune différence à cet égard ; il y avait même parmi les matelots un nègre d’Algérie et lui aussi fut de la fête.
Fredrik Coldevin racontait volontiers les choses de l’année dernière, oh ! oui, c’étaient des jours prospères, et ces étrangers étaient des bons vivants. Son séjour à l’école de Saint-Cyr n’avait pas été perdu.
— Chose assez étrange, dit Fredrik Coldevin, l’une de nos servantes se maria quelques jours après avec un apprenti menuisier. Je dis cela seulement en passant.
— Était-ce si étrange ?
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— Non. Mais cette année elle a donné à son mari un garçon qui est mulâtre.
Pause.
— Je ne comprends pas cela, dit Madame Holmsen.
— Non, personne ne le comprend, répond Fredrik Coldevin, notre docteur non plus ne le comprend pas.
— Nous aussi, nous avons eu un étranger, interrompt le lieutenant. Vous, Adelheid, ne pourriez-vous pas raconter sa visite ? Excusez-moi un moment.
Sur ce, le lieutenant sort du salon.
Il va dans la cour, la servante Daverdana est là, et il lui dit :
— Tu n’es pas venue hier soir, as-tu oublié ?
— Non, Madame m’a envoyé en course, répond Daver-dana.
— Où as-tu été ?
— Chez le cordonnier.
— C’est vrai, cela me revient. C’est moi qui ai dit que tu devais aller chez le cordonnier. Les souliers étaient abîmés.
— Non, il fallait seulement les nettoyer, m’a dit Ma-dame.
— Les nettoyer, oui. Aussi les nettoyer.
Là-dessus le lieutenant continua son chemin. Peut-être n’avait-il absolument rien à faire hors de son salon, mais il était sorti tout de même, il a tant de sujets de réflexion. Le
– 85 – lieutenant a mis aujourd’hui son bel uniforme pour faire honneur à ses hôtes. Aussi ne va-t-il pas à l’étable ni à l’écurie, mais il s’invente un motif pour aller dans la grange ; il y cherche un coin sombre où il reste un instant debout. Il n’est pas le moins du monde chagriné, au contraire, en ce moment il hoche la tête en signe de satisfaction. « Aussi les nettoyer ! » répète-t-il, en frottant l’une contre l’autre ses mains maigres. Avant de rentrer, il passe sa bague à la main gauche pour se rappeler quelque chose.
La servante Daverdana est toujours là, dans la cour et le lieutenant lui dit en passant :
— As-tu rapporté les souliers ?
— Non, répond Daverdana, je les ai seulement remis au cordonnier.
Et de nouveau le lieutenant hoche la tête et paraît en-core plus satisfait.
Quand il rentre dans le salon, toute la société est là, chacun plongé dans ses pensées ; c’est le consul qui a parlé le dernier et c’est lui qui reprend la parole.
— J’apprends que tu as reçu en audience le roi Tobias et qu’il veut acheter du terrain. C’est très bien, vends-lui du ter-rain !
Le lieutenant ne répondit pas directement à cette phrase et dit seulement quelques mots :
— Nous pensions… Adelheid et moi… il est d’ailleurs malade. Vous avez bien dû entendre parler de lui, vous aus-si ?
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La vieille Madame Coldevin balance la tête d’un air ac-cablé et répond :
— Ah ! je vous crois.
— Nous nous sommes partagés en deux camps, dit le consul : Père et Mère d’un côté, et Madame Adelheid et moi de l’autre. Petit Willatz est sans doute aussi avec nous, n’est-ce pas, Petit Willatz ? Oui, je l’avais compris. Alors nous vendons ce terrain !
Le vieux Coldevin avait l’air très pensif, c’était un vieil-lard paisible et il n’aimait les changements d’aucune sorte. Quand Madame Holmsen avait raconté la visite du « Roi », de ce Tobias Holmengraa qui voulait s’installer ici porte à porte avec ce seigneur terrien, il avait regardé fixement droit devant lui et avait averti Madame, il l’avait mise en garde contre la vente : « Non ! ne faites pas cela, avait-il dit, sur-tout ne le faites pas ! »
Il répéta son avertissement :
— Si l’on vend et vend, que restera-t-il de Segelfoss ? Naturellement, il en restera beaucoup, il en restera énormé-ment, de Segelfoss, se hâta-t-il d’ajouter ; mais à la fin… le dernier Willatz Holmsen n’est pas encore né.
— Ce sont les temps modernes, père, dit le consul. Ces grandes propriétés ne rapportent pas, elles ne font que gas-piller les forces du propriétaire. Cela peut convenir à ceux à qui il reste, de l’ancien temps, des capitaux d’épargne à manger.
— Je n’ai pas eu de grands capitaux d’épargne, répond le père. Ce qui aurait dû m’en revenir a pris sa volée au cours des années et pendant la guerre. Mais, pour cela…
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— Oh ! si, père, oh ! si, tu en as eu beaucoup. Et depuis, tu as hérité…
La vieille Madame Coldevin jette un regard à son fils et l’arrête.
— Mais ce n’est pas une raison pour me défaire d’une parcelle de mon modeste bien, non, je ne veux pas.
— Mais, père, tu ne gagnes rien dessus.
— Non, peut-être. Oh ! non, je n’y gagne rien. Faut-il ga-gner sur son bien ? demande le vieillard. Mais si nous nous amoindrissions, ta mère et moi, si nous vendions et que nous recevions de l’argent et des deniers, alors nous aurions seu-lement quelques espèces à regarder, mais pas de grande terre. Et à qui iraient s’adresser les gens quand il y aurait un accroc, s’ils n’avaient pas ta mère et moi ? Ce printemps, Henrik, tu sais, a perdu sa vache. Une bonne vache, pendant le vêlage ; il est venu trouver ta mère…
Pause. Et comme la suite ne vient pas, c’est Madame Coldevin qui dit :
— Oui, et je suis allée trouver ton père.
Pause.
— Mais, objecte le consul, en riant, ça serait revenu au même, que tu lui aies donné de l’argent ou une nouvelle vache.
— Non, non, répondent les deux vieux en secouant la tête, l’argent, il l’aurait gaspillé.
Pour mettre tout le monde d’accord, le lieutenant dit :
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— Ici, en tout cas, il n’est pas question d’une très grosse affaire, nous avons promis de penser à un terrain, un terrain pour une maisonnette, peut-être que cela en restera là. Adel-heid et moi, nous en avons causé avec l’homme, c’est un homme intelligent et simple.
— Je dois dire que j’ai éprouvé de la sympathie pour lui, dit aussi Madame. Il est malade et voudrait essayer de l’air balsamique des sapins.
Là-dessus la conversation s’arrête, chacun suivant ses propres pensées. Mais Petit Willatz, qui ne savait rien de plus amusant que les changements, était déjà dans le grand salon et jouait sur le vieux piano démodé.
* * *
La vie quotidienne à Segelfoss était solitaire et mono-tone. Fredrik Coldevin la connaissait sur le bout du doigt ; elle n’était pas selon son cœur, mais il en tirait le meilleur parti possible et il n’en souffrait pas du tout. Le lieutenant était son camarade d’enfance et Madame Adelheid était de-venue son amie au cours des années ; il bavardait, sifflait et chantait dans les salons, buvait sec le soir avec le lieutenant, oui, il n’était pas jusqu’à la gouvernante, Demoiselle Kristine Salvesen, avec qui il ne bavardait parfois à travers la fenêtre ouverte de la chambre aux provisions.
— Demoiselle Salvesen, je vous ai bien saluée depuis que je suis ici, mais je n’ai jamais pu vous dire un mot sé-rieux.
— Un mot sérieux cette année encore ? demande De-moiselle Salvesen en riant.
Le consul secoue la tête :
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— Cela va particulièrement mal cette année. Et je viens pour en finir.
— C’est ce que vous avez déjà fait l’année dernière !
— J’écris des vers sur ses sourcils et ses yeux. Ses yeux sont ma richesse, dis-je… Ah ! comment était-ce donc ? Ah ! si vous saviez ce que je dis de ses yeux ! Demoiselle Salve-sen, alors c’est vrai que vous êtes fiancée depuis mon séjour ici l’année dernière.
— Oui, que pouvais-je faire ? dit la gouvernante, entrant dans le jeu, et elle fait sa bouche de travers. Le consul a rompu avec moi.
— Moi ? Que vous ayez le cœur d’être si infidèle ! C’est pour cela que je dis encore : ses yeux sont sa monnaie, avec eux elle achète tout le monde.
— Fi ! Monsieur le Consul !
— Pouvez-vous vous étonner que ma dernière lueur de raison ait disparu ? Trois ans de torture et j’arrive pour ap-prendre que vous êtes fiancée. Ah ! je n’aurais jamais dû vous voir… ou bien, comment dit donc Shakespeare ? Vous avez grandement péché envers moi.
— Oui, vous avez l’air maigre et épuisé !
— Mais voilà comment vous êtes, vous autres femmes… Demoiselle Salvesen, si seulement vous n’aviez pas été si in-fidèle. Alors il ne me reste plus qu’à errer seul en deman-dant : que diable est-ce donc que la vie ?
— Non vraiment, je crois que vous devenez fou ! crie la gouvernante et elle hurle de rire. Oh ! je ris tellement que ma résille en dégringole, dit-elle, et elle remet sa résille en place
– 90 – en faisant de petites mines. Est-ce qu’elle est droite mainte-nant ?
— Oh ! oui, répond le consul. Ah ! quand vous levez les bras comme cela et que vous m’offrez pour ainsi dire si bonne prise… !
— Oh ! cher consul, ne pouvez-vous pas être sérieux ?
— Quelle taille vous avez ! À vrai dire, je devrais entrer dans la cuisine et vous enlever !
Et Dieu sait s’il ne fut pas sur le point d’entrer, car la gouvernante dit, pour toute défense :
— Oui ! cela aurait bon air ! Si Madame venait !
Néanmoins, Fredrik ne bougea pas et mit fin à la conver-sation en quelques phrases aimables. Demoiselle Salvesen demanda des nouvelles de Madame et des enfants : ne vien-draient-ils plus jamais à Segelfoss ?
* * *
Mais la plupart du temps le consul causait avec Madame Adelheid. Il lui racontait des histoires amusantes et des mots qu’il avait entendus depuis son dernier séjour à Segelfoss ; il était gentil et distrayant, Madame s’animait et s’habillait plus joliment de jour en jour, Fredrik Coldevin était lui-même si élégant et gai. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu’il ne fai-sait que bavarder et tenir des propos en l’air, pas le moins du monde, il émettait des opinions et exposait une philosophie de l’existence. Sa philosophie consistait en ceci que l’on de-vait marcher avec son temps.
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Madame Adelheid demeurait volontiers à l’écouter. Elle était très Allemande en ce temps-là et le consul Fredrik était très Français, mais tout de même…
— Pourquoi dites-vous toujours la guerre franco-allemande ? pouvait-elle demander. En effet, ce sont les Al-lemands qui sont vainqueurs, c’est donc la guerre germano-française.
— Oui, répond le consul, ce sont les Prussiens qui sont vainqueurs.
— Les Germains. Ne sommes-nous pas tous des Ger-mains ?
— Excepté les Français, oui. Mais, chère Madame Adel-heid, ne parlons plus de cela. Hier j’ai entendu les cygnes chanter là-bas très loin ; par moments il y avait plusieurs cygnes qui chantaient ensemble, et cela devenait un véri-table chœur. C’était si doux à entendre et si sauvage, cela m’a fait penser à vous.
— Vraiment ? dit Madame Adelheid.
Oh ! elle n’avait réellement rien d’une dame froide, cela se voyait quand elle chantait et jouait du piano devant quelqu’un qui l’intéressait, alors elle mettait la nuque en ar-rière et laissait libre cours à une ardeur contenue. Le consul Fredrik avait bien dû remarquer quelque chose et il avait gardé son chant dans l’oreille ; il la pria de chanter de nou-veau.
— Oui, plus tard, dit-elle, ce soir, si vous voulez.
— Si je veux !
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— Mais il ne faudra pas me remercier, comme vous faites d’habitude. C’est moi qui vous remercie.
Madame Adelheid resta toute calme après ces paroles et laissa une rougeur envahir lentement son visage, sans tenter de la dissimuler. Ils se turent. Comme si les notes de l’Ave Maria avaient flotté dans l’air. Le consul Fredrik se taisait, cet écervelé, ce plaisantin restait là, les yeux au plancher. Et il n’avait pas une mine de vainqueur, pas un sourire, rien que la plus profonde pitié.
Puis Madame se lève et se retire.
Chacun a sa destinée et Madame Adelheid avait sans doute la sienne. C’est pour cela qu’elle avait une clef à sa porte, c’est pour cela qu’elle faisait chasser de sa maison un docteur égaré, c’est pour cela qu’elle écrivait son journal.
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