Enfants de l'époque

Knut Hamsun · Chapitre 13 sur 18

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Enfants de l'époque

Chapitre XIII

 

 

Maintenant, cela va comme une avalanche. Des mois passent, des années passent, mais ils ne passent pas dans l’uniformité et le sang-froid, avec de menues bagatelles, comme les mois et les années ont coutume de le faire, ils passent en avalanche, avec des chutes petites et grandes. Segelfoss et les environs ne sont plus reconnaissables, de-puis le temps où régnait le lieutenant ; rien n’avait à propre-ment parler sombré, mais tout avait changé d’aspect et de caractère, et tout continuait à changer, choses et gens.

Prenez seulement les Coldevin, ils ne venaient plus ja-mais. Ne viendront-ils pas cette année non plus ? demandait parfois Madame Adelheid. Non, pas cette année non plus. Alors elle attendait un été et un hiver de plus et demandait de nouveau.

— C’est si bizarre que personne d’eux ne vienne. Ne viendra-t-il pas quelqu’un d’entre eux ?

— Personne, répond le lieutenant. Fredrik écrit que ses parents ont beaucoup vieilli et préfèrent rester chez eux. Il me prie de vous saluer.

— Et Madame Fredrik, les enfants ?

— Il n’en parle pas.

Madame Adelheid laisse tomber une épingle par terre, et elle demeure un temps infini à la ramasser, cependant qu’elle dit :

 

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— Mais Fredrik lui-même ?

— Il n’a pas le temps… Vous avez perdu une épingle ? Laissez-moi vous aider.

— Merci, je l’ai.

Oh ! tout avait changé, même les Coldevin. Ils ne ve-naient plus. Et tout continuait à changer.

N’était-il pas question aussi de faire du hameau de Se-gelfoss une paroisse indépendante ? Mais ce devait être une affaire de longue haleine, le pasteur Windfeld ne pouvait pas prêter la main à un pareil projet qui réduirait ses revenus dans des proportions énormes. « Mais quand mes jours ici dans le Nord seront comptés, faites ce que vous voudrez ! »

Ses jours ici dans le Nord… Il devait avoir des idées de déplacement. C’était une vie bénie qu’il menait maintenant, une grosse cure et peu à faire, et puis il avait été ici seize ans et il voulait y rester le plus longtemps possible ; il s’était en-raciné ici ; il s’était créé son foyer dans ce pays-ci. Mais il lui fallait descendre vers le Sud, il était serviteur de l’Église et les âmes l’appelaient dans une quelconque paroisse de l’Est. Devait-il vivre et mourir dans le Nordland ? Dans le Nor-dland ? Il ne pouvait être condamné à une telle ignominie, C.-P. Windfeld avait été un prédicateur éminent et il avait, en outre, pu ajouter aux archives de la paroisse quelques nota-tions concernant la nouvelle église de Segelfoss… faites-en autant !… Et un pareil homme ne devrait pas postuler un poste dans le Sud ? Avec l’aide de Dieu, il ne se mettrait pas au-dessus de la loi de déplacement des pasteurs.

Mais, avec l’aide de Dieu, il y avait aussi des perspec-tives pour lui trouver un successeur… le fils de Lars Manuel-sen, Lars Larsen était en train d’étudier.

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Ah ! ce Lars, un vrai bûcheur et un champion pour les livres scolaires ! Il était allé à Christiania et y avait passé un examen, avait disparu pendant un an et avait jeté les fonde-ments d’une bien plus grande culture, puis il avait reparu et passé un nouvel examen. Au séminaire de Tromsö, il avait commencé à s’appeler Laursen, mais ici, dans sa paroisse na-tale, comme précepteur des enfants de M. Holmengraa, cela ne pouvait pas continuer, et il s’appelait depuis longtemps Lassen, L. Lassen. Il n’était bruit que de ses études, il devait être saintement possédé. Quand l’évêque vint dans la pa-roisse en tournée d’inspection, il dit : Si Lassen ne se ménage pas un peu, il succombera et nous le perdrons, il doit déjà avoir une mauvaise poitrine, il en mourra !

La paroisse était fière de son bûcheur et on commençait en vérité à jurer un peu moins en présence même de son père, Lars Manuelsen ; à chacun de ses examens, son nom passait de bouche en bouche et, plus d’une fois, le gamin Lars fut discuté au comptoir chez « Per à la boutique ». Pourvu qu’il en réchappe ! dit l’un. Oui, qu’il ne succombe pas, comme l’évêque l’a dit, énonce un autre.

— En ce cas, le Lars il deviendra bienheureux, déclare une voix, et quel dommage y a-t-il à cela !… » Le père, Lars Manuelsen intervient : « Tu parles comme un bestiau, tu as bu trop de gouttes ! »

Oh ! les langues vont leur train.

Sans doute, de temps à autre ils buvaient la goutte chez « Per à la boutique », c’était un endroit plein d’animation, avec des conversations, le tintement de l’argent, le trafic, dans la porte et les tonneaux de vin avec des cannelles. Et P. Jensen lui-même devenait de plus en plus assis, de plus en plus riche et de plus en plus honorable, mais il ne cessait pas

– 213 – d’être le paysan vêtu de bure. Chacun savait qu’un homme avec sa grande fortune ne voudrait plus jamais tricher un en-fant sur un achat ; mais allez voir si les gens lui épargnaient leur méfiance à ce sujet. Les gens continuaient, tout comme autrefois, à le surveiller de près et à intervenir avec des pro-testations quand besoin était. D’ailleurs P. Jensen contribuait pour sa part à la prospérité des gens et de la localité, on ne pouvait pas dire le contraire. Comme il n’avait pas obtenu l’autorisation d’installer une maison de danses, il indiqua à la jeunesse un hangar à bateaux derrière la pointe ; chose assez curieuse, un parquet avait été posé dans ce hangar et il con-venait très bien aux réunions du dimanche.

Mais celui qui régissait tous et tout, M. Holmengraa, il ne devenait ni maigre de son grand travail, ni gros de sa ri-chesse. Il circulait, débonnaire et intègre, et administrait son énorme entreprise. Il était taxé sur une fortune de cent mille thalers ; mais, l’année où la monnaie fut convertie en cou-ronnes et öre, les sommes devinrent d’un seul coup fabu-leuses pour tous les gens et M. Holmengraa fut taxé pour un million. S’en plaignit-il ? Pas le moins du monde. Non, c’était comme s’il n’eût pas daigné, Dieu merci, se plaindre même si on l’eût taxé pour deux millions dans cette monnaie à la nouvelle mode. Il devait être cousu d’or. Il possédait mainte-nant les confins du bien de Segelfoss, le moulin, la jetée et le quai ; il possédait aussi les docks et la boulangerie en bas près de la mer, bien que ce fût sous le nom d’autrui ; en outre, on était sûr qu’il possédait quelques-uns des négo-ciants le long de la côte, en tout cas Henriksen à Utvær ; on estimait que sa propriété ne s’arrêtait qu’à Ytteröja, à celle de l’antique seigneur terrien Coldevin qui était beaucoup trop riche pour qu’il pût en venir à bout.

Y avait-il donc des limites pour lui ?

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Dans les derniers temps, il s’était entremis pour avoir le télégraphe dans la localité, cela avait marché quelque peu lentement, l’État s’était trouvé en face de lui et avait hésité. Les gens étaient convaincus que si l’État hésitait encore tant soit peu plus longtemps, M. Holmengraa installerait la ligne télégraphique pour son propre compte. Et, tout comme si l’État avait enfin senti le danger, il envoya des poteaux, des fils et des ouvriers et commença l’installation.

Et le moulin murmurait perpétuellement. Coup sur coup arrivaient de gros cargos chargés de céréales, de la Baltique, et de la Mer Noire ; dans les derniers temps, il était arrivé aussi une cargaison de froment et ce fut une privation de moins parmi les gens. Le froment, un conte de fées, un fruit du Midi ! Le moulin le moulut, les gens l’achetèrent et, en vé-rité, la farine de froment se fraya bien son chemin ; il y eut du pain blanc chez le boulanger et la bouillie devint blanche sur la table du pauvre. C’était un miracle que les gens aient pu entretenir la vie en eux, surtout les enfants, autrefois, quand la bouillie n’était pas blanche comme neige.

Que pouvait-on désirer de plus ? Un avocat s’était même installé dans la paroisse, un jeune homme si bourré de juris-prudence que les gens commencèrent à surveiller un peu leur langue et leurs mains. On n’avait plus besoin de courir de longs chemins ou d’aller à la session du tribunal pour se faire rendre justice, l’avocat Rasch pouvait la donner sur place aux gens. Cela se trouvait bien qu’il fût venu, Holmengraa avait, d’avance, fait construire une petite maison pour lui.

M. Rasch avait voulu faire visite aux maîtres du do-maine, mais Holmengraa avait, au lieu de cela, arrangé les choses de telle sorte qu’il eût occasion de se présenter au

 

– 215 – lieutenant et à Madame à ciel ouvert. C’était une bonne idée et les deux parties lui en furent également reconnaissantes.

L’occasion fut la suivante.

La crue de printemps avait fait sauter le barrage du lieu-tenant et emporté le moulin. Bon, cette petite meule était dé-jà réduite au silence depuis plusieurs années, depuis que Holmengraa avait installé son moulin mécanique, mais, telle qu’elle était, ce n’en était pas moins une petite magnificence qui appartenait au domaine… et voilà qu’elle avait disparu. Mais la scierie… il y avait aussi une scierie ? Disparue. Et l’on eût dit que moulin et scierie avaient évacué la rivière tout à fait selon le vœu de M. Holmengraa, cela avait l’air étrange, frappant, les deux installations faisaient positi-vement obstacle à un nouveau projet de Holmengraa, et voi-là que la rivière les avait emportées.

M. Holmengraa ne cacha d’ailleurs pas qu’il était cause de l’accident ; il avait endigué la rivière trop fortement, en vue du flottage des troncs de charpente provenant du bois du lieutenant.

Quand le lieutenant était monté à la rivière pour voir les dégâts, Madame avait vraiment eu pitié de lui, tant il avait pris à cœur la disparition du moulin et de la scierie de son père et de son grand-père. Il était revenu pour le dîner, mais, après, il avait voulu retourner sur les lieux de l’accident, Ma-dame Adelheid avait alors demandé la permission de l’accompagner, sur quoi il avait d’abord tiqué, puis dit : « Je vous remercie de cette sympathie. Mettez des bottines mon-tantes ! »

 

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Alors Holmengraa, de son côté, avait emmené le jeune avocat Rasch et était parti derrière le ménage Holmsen. Et les quatre personnes se rencontrèrent.

La rivière faisait un bruit d’enfer. Ils se saluèrent, mais ils entendaient à peine leurs paroles, Holmengraa dut crier fort quand il présenta M. Rasch. C’était étrange de voir le jeune homme se découvrir et saluer au milieu de ce vacarme.

Tous s’éloignèrent de l’endroit à petite allure, le lieute-nant en tête ; quand il s’arrêta, Holmengraa dit :

— On voit bien là ce qu’un profane peut faire de folies ! Un technicien n’aurait pas surélevé le barrage, à cause des troncs de flottage.

Le lieutenant dresse l’oreille :

— Avez-vous surélevé le barrage ? Pourquoi cela ?

— Par bêtise, hélas ! Je suis tout à fait désolé. Je ne vous demande que le temps strictement nécessaire et j’espère que je pourrai réparer le dommage.

— Que voulez-vous faire ?

— Il y avait un barrage, il y avait un moulin et une scie-rie, je vais reconstruire le tout.

Pause.

— Au fond, c’étaient de vieilles bâtisses et tout leur rôle consistait à rester là, dit le lieutenant. Non, vous ne devez pas les reconstruire.

Holmengraa avait-il attendu cette réponse ? Personne ne le sait, il n’en souffla mot. Par contre, il dit au lieutenant, très respectueusement :

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— Alors, il y a une autre solution. J’ai rendu votre moitié de la rivière sans utilité pour vous et je veux payer ce qu’elle vaut.

Pause. Le lieutenant associe sans doute quelques idées et arrive à une conclusion :

— Vous désirez posséder toute la rivière ?

— Si vous le trouvez bon.

Le lieutenant se remet en marche, tous s’en vont. Quand ils arrivèrent au carrefour, le lieutenant s’arrêta et dit… et alors il avait longuement réfléchi :

— Je ne ferai pas cela, je ne vendrai pas davantage de la rivière.

Holmengraa avait-il attendu cette réponse ? Il ne fut pas froissé, mais dit, conciliant comme toujours :

— Il y a une troisième issue ; je vais vous offrir une in-demnité à dire d’expert.

* * *

Quelques jours plus tard, M. Holmengraa remonta la ri-vière, seul, sur la rive qui lui appartenait. Il pensait sans doute à son nouveau projet, car il mesurait des yeux et des pas et faisait des estimations. Le nouveau projet ? Oui, un nouveau projet.

Un moment après, le lieutenant arriva par le même chemin, il était à pied. Comme il avait traversé sur la rive de Holmengraa et qu’il ne faisait jamais rien par feinte, c’est sû-rement qu’il cherchait Holmengraa en personne. De temps à autre, il s’arrêtait, réfléchissant.

 

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Ah ! comme il réfléchissait et comme il avait réfléchi, dans ces quarante-huit heures, et il n’avait pas encore fini. Quand il avait repoussé l’offre de M. Holmengraa d’acheter le reste de la rivière, cela avait l’air d’une sottise, d’un ca-price ; mais le lieutenant savait que cela avait ses bonnes rai-sons : la banque, pour sa propre sûreté et après délibération avec les cautions de Bergen, lui avait signifié de s’abstenir de toute vente des droits et privilèges de Segelfoss jusqu’à nou-vel ordre.

Une banque indulgente qui avait laissé aller les choses si longtemps. Mais c’était cependant une offense au seigneur de Segelfoss et il s’en était fortement chagriné. Une possibili-té monstrueuse s’était fait jour dans son esprit à ce moment, il pourrait être obligé d’abandonner maison et terres, et comment justifierait-il cela vis-à-vis de son successeur dans la dynastie Willatz Holmsen ? Toutes ses réflexions ne l’avaient pas avancé d’un pas, peut-être aussi que ses médi-tations manquaient de vigueur. Oh ! ce n’était que le com-mencement, simple bagatelle. Il aurait pu se reconnaître dans la vie des poules à sa ferme ; quand une poule se met une idée en tête, elle penche la tête d’abord d’un côté, puis d’un autre et suppute si le monde est exactement approprié à son projet. Puis elle tourbillonne à vide et inutilement et ne s’arrête que quand elle a trouvé une nouvelle idiotie. Rien au monde ne réussit à faire rebrousser chemin à sa volonté ; elle peut céder, elle peut avancer de biais, mais rebrousser che-min, jamais.

Pourquoi le lieutenant rebrousserait-il chemin ? Il n’avait même pas encore acheté l’orgue, hélas ! Non, il était en butte à une loi, à une puissance, et que pouvait-on opposer à ces choses-là ? En sa qualité d’ancien militaire, il était habitué à obtempérer, il obéissait à la sonnerie de la retraite. Naturel-

– 219 – lement, il n’était pas ruiné, c’était lui et personne d’autre qui possédait le bien de Segelfoss, lui et personne d’autre qui possédait la grande maison avec tous ses objets précieux ; mais des dettes grevaient ses propriétés, et devoir à autrui était ce qu’il savait de plus intolérable. Il pouvait à la vérité se sauver encore une fois en acceptant la proposition d’indemnité de M. Holmengraa, mais à combien se monte-rait-elle ? Cela ne réduirait même pas la banque au silence, et après cela il ne lui resterait plus de quoi vivre. Il ne se trouvait à lui-même aucune excuse, d’aucune sorte, la seule raison était sans doute qu’il n’y entendait rien et qu’il devait y avoir là une puissance. Il aurait pu se dire à lui-même que personne ne pouvait durablement gaspiller de l’argent sans avoir de revenus, mais il n’en faisait rien. Naturellement, il n’avait pas besoin de réformer des jeux de cartes presque neufs, c’était une extravagance, et il n’aurait pas eu non plus strictement besoin du coûteux manteau qu’il s’était offert pour le voyage d’Angleterre. Certes, de pareilles choses ne montaient pas très haut, mais c’était à peu près tout ce qu’il se rappelait comme gaspillage. Maintenant son manteau res-tait accroché là, lui-même n’allait pas à la cour, le général n’avait pas de mission dans le Nordland, quand donc le man-teau aurait-il occasion d’être employé ? Si une grande et iné-vitable chute lui était réservée, sa femme, Madame Adelheid, pourrait lui reprocher quelques petites choses, plût à Dieu que le manteau fût encore aujourd’hui chez le tailleur sous forme d’un grand coupon non taillé ! Voyez, il avait pu tolé-rer différentes choses de la part d’Adelheid, entre autres elle avait fait de lui un célibataire en plein mariage ; mais il pou-vait supporter cela aussi longtemps qu’il se savait lui-même innocent… Que faire si elle venait maintenant lui adresser des reproches justifiés ! Il était ainsi fait que c’était l’aversion imméritée qu’il pouvait tolérer, et non la méritée.

 

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Le voilà en route vers M. Holmengraa pour lui faire une petite excuse. Son refus catégorique avait pris une forme qui ne le satisfaisait pas lui-même. Il voulait dire, comme il était vrai, que certaines circonstances l’empêchaient de vendre encore d’autres parties de la rivière. Il n’aurait pas non plus donné une réponse aussi brève la dernière fois si Adelheid n’avait pas été présente ; c’était à cause d’elle qu’il avait dû jouer le rôle de l’ancien seigneur.

Il apercevait le chapeau et le dos de M. Holmengraa en haut près de la rivière ; bon, il ne lui demanderait rien… au contraire, il lui offrirait quelque chose, si c’était possible. Holmengraa ? Cet étranger était intervenu profondément dans sa vie. Le lieutenant pouvait l’estimer son égal dans bien des choses et son supérieur dans beaucoup d’autres, mais qui était Holmengraa ? Un antipode.

Le voilà qui tourne sur ses pas et redescend ; il vient à la rencontre du lieutenant. Qui était cet homme ? Il ne sortait pas d’une famille, d’un foyer, il sortait de l’aventure, de tous les pays… un symbole peut-être, une puissance. Il salue le lieutenant comme à l’ordinaire, et le lieutenant répond. Tout est entre eux comme par le passé, mais, en cet instant, c’est le seigneur terrien qui a le moins d’assurance. Holmengraa était-il venu ici pour l’attendre ?

Le lieutenant commence tout à trac, comme il en a cou-tume :

— La dernière fois que nous avons causé ensemble, vous avez énuméré trois solutions. Il y en a une quatrième : nous laissons tout en l’état.

— Je ne puis faire cela, répond Holmengraa.

 

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— Je ne puis vendre davantage de la rivière ni du ter-rain. Certaines obligations, du temps de mon père, me l’interdisent.

— Non pas d’accepter une indemnité pour le dommage causé.

— Hem ! Cela ne me sourit guère. Vous n’avez tiré au-cun profit de mon dommage.

— Monsieur le lieutenant, je viens justement de faire de nouveau un tour là-haut. Il y avait là sur la rivière deux ins-tallations qui m’étaient des obstacles, maintenant elles ont disparu. Cela peut paraître extraordinaire, mais c’étaient pour moi des obstacles et elles ont disparu.

Le lieutenant n’est pas plus avancé, et il dit :

— Je ne sais pas… je ne comprends sans doute pas ce que vous dites.

— Voici la chose, explique Holmengraa : si je pouvais reconstruire votre barrage ici, sur mon côté de la rivière, je pourrais faire marcher une machine de la plus haute nécessi-té. Si j’osais prier le lieutenant de m’accompagner, je vous montrerais.

Ils remontent la rivière et causent chemin faisant.

— Quel genre de machine est-ce ?

— Une installation avec des câbles qui m’épargnerait la coûteuse traction animale dont j’ai actuellement besoin pour mon exploitation.

 

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Le lieutenant pose des questions touchant des rails et une locomotive, mais Holmengraa s’explique plus ample-ment :

— Oui, je voudrais poser des rails du quai au moulin, double voie. Mais je laisserais à la chute le soin de haler les wagons à la montée et à la descente.

Ils s’arrêtent et Holmengraa montre les endroits, indique du doigt : là serait le barrage, ici la turbine. Le bruit de la chute force les deux messieurs à se tenir l’un contre l’autre pour causer, ce qui est désagréable au lieutenant, il a l’impression qu’il n’y a plus aucun obstacle au projet, et il s’écarte de la rivière.

— Vous n’avez qu’à bâtir tant que vous voudrez, dit-il.

— Comment cela ? Non. Mais ne pourrait-on concevoir une combinaison qui nous donnerait satisfaction à tous deux ?

— Je ne sais pas. La banque me défend de vendre.

— Une banque qui défend ? dit Holmengraa avec indiffé-rence. Je vous dégagerai de la banque.

Le lieutenant s’arrêta. Sans doute un rayon de lumière avait-il traversé son esprit, cela souriait à son âme de sei-gneur de pouvoir donner à la banque une réponse « comp-tant ».

— C’est une grosse somme, dit-il, mais toute ma terre constitue le gage. J’ai remboursé une partie, il reste encore quatorze mille.

— En ancienne monnaie ?

 

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— Oui, malheureusement, quatorze mille en ancienne monnaie chère, en thalers.

Holmengraa avait dû, au cours des années, prendre des leçons du lieutenant, pour les décisions, sa parole s’était faite de plus en plus brève.

— Est-ce une obligation à ordre ?

— Oui. Avec des cautions qui, à leur tour, ont des sûre-tés sur le domaine.

— Je libérerai les billets.

Chose curieuse… c’était une grosse affaire, d’une impor-tance énorme, qui se concluait là, mais il ne fut dit que quelques rares paroles, indispensables. Quand les messieurs se séparèrent, tout était en ordre, ils s’étaient aussi mis d’accord sur une somme pour la totalité de la rivière, et la to-talité du lac en haut de la montagne. M. Holmengraa achetait cela, détaché du bien de Segelfoss, et en devenait proprié-taire.

Le lieutenant éprouva sans doute le besoin de jeter un coup d’œil sur quelqu’une de ses parcelles de bois sur la rive ouest, puisque aussi bien il se trouvait là, il fit demi-tour et remonta vers les ruines de son barrage, les dépassa et conti-nua à suivre la rivière jusqu’au lac de montagne. Oh ! oui, un joli bois là-haut, dans cinquante ans, il y aurait ici de la haute futaie, un bois de grande valeur. Willatz pouvait être tran-quille de ce côté ! Somme toute… les choses s’arrangeaient ! Une affaire assez importante conclue cet après-midi, la banque désintéressée et de l’argent de reste entre les mains, une somme bénie, assez pour de longs temps. Qui que fût Holmengraa… il avait quelque chose de providentiel, le re-mède à tous les maux ; force était au lieutenant de s’étonner.

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Et le meilleur de tout était qu’il n’avait pas accepté de M. Holmengraa un service gratuit, il avait simplement fait un marché avec lui. C’est ainsi que cela devait être. Se sentir éternellement obligé pour un service gratuit ? Aucun achat n’est si cher que des cadeaux.

Voyez, le lieutenant est devenu de plus en plus sage. Où était maintenant son caractère indomptable, son obstination des anciens jours ? Ce n’était plus que rarement qu’il laissait encore voir le feu sous la cendre. C’est ainsi que cela devait être.

Il s’assied là pendant une heure et réfléchit ; il est philo-sophe et n’a point de hâte. Quand il se lève, il continue à monter dans le bois et fait son inspection : malheureuse-ment, il reste là nombre de souches fraîches, de la dernière exploitation de poteaux de mine, mais on avait aussi laissé beaucoup de joli taillis, le temps le mûrirait et enrichirait Willatz !

Le lieutenant décrivit une courbe et en vint à s’arrêter et regarder la cour chez Holmengraa : une grande maison, mais neuve et exotique, avec un toit énorme qui débordait large-ment les murs et devait donner de l’ombre… comme si c’était nécessaire… ! et le toit venait ensuite reposer sur des poteaux. Tout y avait un air colonial ; les poules allaient et venaient en bas dans la cour, dans le jardin, il n’y avait en-core presque que des groseilliers. Voilà Adelheid qui sort de la maison par la porte de derrière, elle avait sans doute en-core été jouer sur le piano à queue. M. Holmengraa l’accompagne et la conduit le long du mur jusqu’au petit pas-sage dans le jardin. Comique… il la conduisait, le bras autour de sa taille. Ils s’assirent derrière les groseilliers.

 

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Ici aussi, en descendant, c’était du joli bois, non pas d’essence pure, mais quelque peu mélangé d’arbres à feuilles. Puisque c’était, en fait, l’air balsamique des sapins que recherchait M. Holmengraa, pourquoi donc avait-il bâti sa maison dans un bois mélangé ? Le lieutenant n’avait pas encore pensé à cela, mais cela le frappait maintenant. Il con-tinua sa marche, redescendit à la rivière et s’arrêta sur le pont.

Tiens, la tuilerie était encore là, elle se tenait là, oubliée, abandonnée par la grande crue… la seule chose qui lui restât de la rivière et des vieilles installations.

* * *

Quand le lieutenant est étendu sur le divan dans sa chambre, il ne lui arrive plus de se lever brusquement pour sonner Daverdana, il a renoncé à maintes habitudes, il se corrige. Ce n’est pas, toutefois, qu’il soit parvenu à la caduci-té ; il grisonne, mais cela vient des années ; il lit les huma-nistes, mais c’est par goût. Si, quelque rare fois, le lieutenant sonne, c’est Gottfred qui vient.

Le petit Gottfred aux membres menus, aux mains d’enfant.

Autrefois, il y a une couple d’années, il avait reçu l’ordre de se présenter chez le lieutenant ; il avait eu incroyablement peur et la mère avait dû l’accompagner au domaine. Mais le lieutenant s’était montré très affable envers lui ; il avait cau-sé avec lui et lui avait dit qu’il pouvait rester. L’étrange lieu-tenant, il avait ensuite conduit le gamin chez Madame et avait demandé si elle aussi n’était pas d’avis qu’il pouvait rester, et « Si », Madame avait été tout à fait du même avis que son mari. Et Gottfred était resté à demeure. Maintenant

 

– 226 – il est vêtu de beaux habits, et il est toujours bien nourri, de sorte qu’il a l’aspect d’un petit Monsieur distingué, quoiqu’il soit habillé en page, avec une veste ronde et des boutons de métal poli. Il a comme fonction particulière d’étriller les che-vaux de selle des maîtres et d’entretenir les harnachements, mais, d’une manière générale, il doit aussi faire d’autres choses utiles et nécessaires. Il était exclusivement le servi-teur de Monsieur et de Madame, personne d’autre n’avait rien à lui dire et il se partageait entre eux deux. La noble dame n’était pas, à beaucoup près, celle qui avait le moins besoin de lui ; comme elle pouvait facilement, par exemple, avoir envie d’enseigner un peu de français à quelqu’un, et qui pouvait être mieux approprié à cet office que Gottfred ! De même lorsqu’elle se sentait terriblement solitaire et désirait s’entretenir avec quelqu’un, Gottfred n’était pas loin. Elle pensait sans doute à Willatz et, au fond, c’était seulement avec lui qu’elle s’entretenait ; de temps à autre, elle lisait tout haut à Gottfred quelqu’une des lettres de son fils, et c’était une grande cérémonie.

Quant au lieutenant, il employait Gottfred à des travaux plus extérieurs, comme de porter et d’aller chercher le cour-rier au bureau sur le quai, ou d’appâter les pigeons avec des pois. Ce travail aussi devait être fait. Somme toute, il y avait beaucoup d’occupations dans cette grande maison ; quand les maîtres sortaient ou rentraient, Gottfred se tenait dans la galerie pour être présent en cas de besoin. Cela aussi devait être fait. Mais, à part cela, les Holmsen étaient de bons maîtres qui ne surmenaient pas leurs domestiques et, au sur-plus, Gottfred était si petit. Quand le lieutenant le sonnait, c’était, par exemple, qu’il voulait que Gottfred descendît le grand escalier pour regarder le thermomètre ; quand le ga-min revenait, il annonçait les degrés ; le lieutenant faisait signe de la tête que c’était tout.

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Telle était l’heureuse condition de Gottfred. Et voilà que Pauline, elle qui était la sœur de Gottfred, sa petite sœur aux yeux baissés, voulut, elle aussi, venir chez les « Lieutenant » et y rester à demeure. Il ne pouvait guère y avoir d’obstacles à cela. Ce fut la mère qui vint et proposa sa fille. « Je vais demander à Madame », répondit la gouvernante. « J’en par-lerai à mon mari », répondit Madame. « Si vous en avez l’emploi, je n’y vois aucun inconvénient pour ma part », ré-pondit le mari. « Amenez la fille », répondit alors Madame. « Comment t’appelles-tu ? Pauline ? Nous allons te garder ici. Quel âge as-tu ? Lève les yeux, Pauline ! »

Ainsi Pauline resta à demeure, elle aussi. Il y avait déjà tant de gens à Segelfoss, une personne de plus ou de moins, cela n’avait pas d’importance.

Et le temps passait.

Le lieutenant fait sa promenade quotidienne à cheval, et inspecte ses prairies et ses clôtures, ses fossés et ses par-celles de bois ; il convient comme naguère avec Martin, le valet, de ce qui doit être fait sur le domaine ; parfois, il con-voque les métayers pour un travail hors série à la journée et il fait tout cela à sa bonne vieille manière.

Mais les hivers étaient longs et morts. Quand il fait les cent pas le soir dans sa chambre, il n’entend pas d’autre son dans toute la maison que ses propres pas assourdis sur le ta-pis. Oh ! les hivers étaient longs et morts, Willatz était tou-jours à l’école en Angleterre et Adelheid allait jouer du piano chez M. Holmengraa, sur le piano à queue.

Un original que ce Holmengraa. Maintenant il était pro-priétaire de la rivière et il pouvait construire son barrage et sa turbine, mais il n’en faisait rien. Deux années durant, il

 

– 228 – n’en fit rien. Puis, un jour, il l’avait expliqué au lieutenant : Non, il avait, malheureusement, dû renoncer à son projet, ses gens en auraient trop pâti, les charretiers se seraient trouvés sur le pavé. « Mon projet est condamné ! » dit M. Holmengraa. Mais ce projet d’une locomotive hydrau-lique… l’avait-il jamais caressé pour de bon ?

Il n’en était pas moins arrivé que M. Holmengraa était devenu le maître de Segelfoss, de la rivière, des bois et de toute la terre, le lieutenant le savait.

La première fois que cela lui était apparu dans toute sa monstrueuse réalité, le lieutenant avait, à la vérité, été très effrayé et il en avait grisonné encore un peu plus en très peu de temps. Il s’arrangea de manière à devoir nécessairement rencontrer M. Holmengraa un jour en bas sur la route, il fut poussé à cette rencontre par sa propre anxiété, pour lire dans les yeux de son créancier. Mais M. Holmengraa s’était montré exactement le même qu’auparavant, poli et plein d’égards envers le seigneur de Segelfoss, comme au premier jour. Et l’effroi se dissipa, des mois et des années passèrent sans qu’aucun bouleversement se produisît… pensez ! la maison de Holmengraa prenait encore constamment son lait au domaine et le payait. Mais il ne faut pas non plus oublier que le lieutenant, de son côté, payait ponctuellement les in-térêts et l’amortissement de son obligation, bien qu’à la véri-té ce fût Holmengraa qui, d’une manière ou de l’autre lui procurât de l’argent à cet effet.

Mais, soit… tout cela n’avait rien de dangereux, il y avait des choses pires. Qui peut, par exemple, complètement oublier un orgue que l’on a décidé d’acheter ? Et quand au-rait-on, en premier lieu, les moyens d’agrandir l’église, de construire cette tribune qui devait supporter l’orgue ? Le

 

– 229 – lieutenant se faisait à lui-même des reproches parce que cette affaire avançait si lentement, ce retard devait donner nettement l’apparence que le lieutenant n’avait pas le revenu nécessaire à ces travaux. Avait-il commencé à perdre son énergie ? À la première bonne occasion, il s’y mettrait pour de bon !

Et il y avait peut-être aussi d’autres choses avec les-quelles il s’était montré trop nonchalant, le lieutenant ne se dissimulait pas qu’il devrait parler sérieusement à Willatz, quand il viendrait enfin passer ses vacances à la maison. Ce jeune garçon était sans doute grand et superbe, mais il n’avait pas encore cette fermeté de volonté et de caractère qu’un Willatz Holmsen devait avoir. Quelle mouche avait pi-qué le gamin ? Il voulait prendre des leçons de dessin et de peinture, il voulait devenir artiste… bon, qu’il devienne ar-tiste ! Il préférait devenir marin, officier de marine, encore mieux, oh ! encore bien mieux, mon garçon, deviens marin pour un temps, jusqu’au moment où tu reprendras Segelfoss ! Mais Willatz avait aussi maints autres caprices et il voulait essayer maintes et maintes choses ; il avait malheureuse-ment aussi fait allusion à son désir de se consacrer tout en-tier à la musique ; mais cela avait dû être la plus inconsis-tante de toutes ses fantaisies ; il n’en parlait plus jamais.

Mais le père aurait seulement dû savoir que c’était pré-cisément à la musique et à rien d’autre que le bon Willatz gâchait son temps, nuit et jour. C’était cela que Willatz avait dans le sang, c’était cela que la mère lui avait appris.

 

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