Enfants de l'époque
Chapitre II
Le lieutenant a pris une singulière habitude, il retire ses bottes et met des pantoufles quand il a affaire au premier étage de la maison. Mais oui, ils n’étaient plus seulement deux, ils étaient déjà quasiment trois ; pouvait-il se per-mettre de marcher là-haut parmi les humanistes avec des bottes quand les appartements de Madame étaient juste en dessous ? Il y avait deux grands escaliers de pierre à Se-gelfoss ; depuis les temps les plus reculés, Monsieur et Ma-dame avaient eu chacun leur entrée, maintenant le lieutenant profita de l’occasion pour passer soigneusement en revue l’escalier de Madame, cimenter à neuf tous les joints qui s’étaient ouverts. Quand la gelée vint, il veilla aussi à ce qu’il ne restât pas de glace sur les marches.
Mais il irritait Madame au point de la crisper : « Vous pourriez trouver quelque chose de plus utile, dit-elle, vous avez beaucoup de monde au barrage du moulin. »
— Ils ont de l’ouvrage, répondait-il, ils charrient la pierre et maçonnent, ils ont bientôt fini. Cela me fait penser que l’on s’est servi un jour de l’un de vos chevaux de voiture.
— Pourquoi cela ?
— Sans permission, à mon insu. Et le cheval est tombé boiteux.
— Naturellement.
— Vous ne pouvez donc pas le prendre pour aller à l’église.
– 16 –
Madame avait pensé faire un éclat, mais elle se contint.
— Dommage ! dit-elle simplement. Alors j’irai à pied.
Cette solution ne faisait pas l’affaire du lieutenant. Il avait espéré amener Madame à suspendre ses visites à l’église, au moins jusqu’à ce que tout fût passé… jusqu’après l’événement ; l’église lui paraissait maintenant plus caduque que jamais.
— Vous pourriez prendre un autre cheval, dit-il, à contre-cœur.
— Non, pas d’autre cheval. Non, merci, j’irai à pied.
— Mais d’ailleurs, continua-t-il, vous devriez réfléchir. L’église va crouler un jour, chaque nouvelle tempête la rend moins solide, il pourrait arriver un malheur.
Alors Madame se mit à rire, elle se montra courageuse et lui fit honte :
— Vous êtes si craintif, Willatz, toujours si craintif !
Madame avait sans doute conclu, de différents traits, que son mari n’était pas très courageux, qu’à proprement parler il était un peu lâche, et dans les derniers mois elle n’avait pas pris la peine de dissimuler ce soupçon. Pourquoi chevauchait-il de préférence au pas ? Pourquoi, l’été, évitait-il le pont branlant de la rivière du moulin, s’il lui était pos-sible de traverser à gué ? Il y avait quelque chose là-dessous.
Le lieutenant s’était habitué petit à petit à être soupçon-né, sa susceptibilité s’était sans doute émoussée, cela ne semblait pas lui aigrir la vie. Bah ! ce qu’il y avait là-dessous, ce pouvait être que le lieutenant était moins dérangé dans ses pensées quand il chevauchait au pas ; peut-être était-ce
– 17 – avec l’idée de faire baigner son cheval qu’il passait par le gué. Mais il pouvait aussi y avoir autre chose là-dessous : l’homme était peut-être poltron.
* * *
Le lieutenant mit un autre costume et se rendit chez le pasteur. Il y allait pour le bon motif : avertir le pasteur qu’il allait bâtir une nouvelle église. Ses gens avaient abattu les arbres et charrié la pierre, les conducteurs des travaux étaient arrivés du Sud, on pouvait se mettre à l’œuvre.
C’est ce même pasteur, C.-P. Windfeld, qui a écrit plus tard l’histoire de la nouvelle église de Segelfoss. Il décrit le lieutenant tel qu’il apparaissait à cette époque, à l’approche de la quarantaine : maigre, mais trapu, la tête penchée en avant, un long visage rasé avec des yeux gris, un nez aquilin et un fond de barbe bleuâtre. Les cheveux poivre et sel étaient soigneusement partagés par une raie à droite et ra-menés en avant vers les oreilles. Ses mains étaient longues et maigres et enfermée dans des gants de peau brute. Son cos-tume consistait en une redingote bleue, une culotte de cheval jaune, et par-dessus le tout un grossier manteau militaire, se-lon la saison. À part la bague à sa main droite et une chaîne de montre en cheveux tressés avec un coulant d’or, il ne por-tait aucun bijou.
Le lieutenant frappa et entra sans plus attendre dans le bureau du pasteur. Avant de s’asseoir il essuya la poussière de la chaise avec son mouchoir de batiste jaune. Ah ! ciel ! comme, dans sa morgue, il méprise ce serviteur de Dieu !
— Ma femme a décidé, dit-il… c’est-à-dire… notre église va s’écrouler un de ces jours.
Le pasteur répond quelque chose dans ce genre :
– 18 –
— Oui, malheureusement, l’église s’avère… comme toutes les choses terrestres… sujette à la corruption…
— Sornettes ! dit le lieutenant. Ma femme a donc décidé de gaspiller quelques arbres pour une nouvelle église.
— En vérité, un…
— Laissez-moi parler jusqu’au bout… et elle m’a prié de vous en faire part. Tel est l’objet de ma visite.
— Une grande, une extrême bienfaisance, aussi bien de vous…
— De moi ? Si jamais vous vous permettez de penser que j’ai la moindre part à cette idée, vos jours en cet endroit sont comptés. Vous comprenez !
Le pasteur sait très bien qu’il est en sûreté dans sa cure ; mais devant cet homme emporté, capable de tout casser, il cède, de terreur.
Le lieutenant ne se ressemblait plus ; il s’était levé à de-mi sur sa chaise et se tenait penché en avant, pâle comme la mort.
Quand il se fut rassis et eut soufflé un moment, il jeta un rouleau de papier sur la table et dit :
— Et voici le croquis, si vous voulez le voir.
Le pasteur déroule le papier et s’écrie, dans sa joie ingé-nue devant la magnifique petite maison de Dieu :
— Oh ! oh !… tour et clocher !
– 19 –
— Madame l’a approuvé, se contente de répondre le lieutenant en retirant le croquis. Il en déroule un autre : « Voici le plan, si vous voulez le voir… »
Le pasteur comprenait moins bien le plan et il aurait ai-mé questionner, s’informer. Il se fie à Dieu et dit :
— Mais il faut sans doute que tout cela reçoive l’approbation ?
— Non.
— Les autorités, le ministère… ?
— Non.
Le lieutenant roule à nouveau les papiers et les remet dans sa poche. Puis il dit :
— Si vous écrivez, vous pouvez mentionner que l’église sera transférée au côté nord du cimetière où il n’y pas d’argile, mais de la roche. Madame offre un nouveau terrain.
Le pasteur trouva que c’était là une bonne idée et hocha la tête approbativement.
Le lieutenant se lève :
— Madame a fait venir des techniciens, les travaux commencent tout de suite.
— Ne dois-je pas, dit le pasteur, aller, au nom de la communauté, remercier Madame de ce don extraordinaire ?
— Quand vous… dit le lieutenant… il s’arrête et jette un regard en arrière par-dessus son épaule sur les bottes du pas-teur… quand vous viendrez pour remercier Madame, elle a son entrée particulière, l’escalier sud. Demeurez en paix !
– 20 –
Il monta à cheval et s’en retourna au pas.
Et il était si peu préoccupé de ce qui venait de se passer que tout d’un coup il quitta le chemin en obliquant et alla faire une autre course ; il prit à travers champs et monta par le bois vers le barrage.
Là, le travail tirait à sa fin ; un barrage tout neuf avec une chute plus forte qu’auparavant, en outre, un bon bras de la rivière dérivé vers l’ancien barrage pour y faire passer les troncs flottés provenant des bois du domaine. Le lieutenant avait étudié cette question à fond. Autrefois, il fallait charrier les troncs l’hiver en traîneau, un long bout de chemin jusqu’à la mer ; maintenant que l’ancien barrage avait été emporté, ce qui avait nivelé la chute, les troncs pouvaient passer sans se briser.
Le lieutenant examinait l’œuvre du haut de son cheval.
— Dans deux jours, nous aurons terminé ici, dit-il à ses gens.
— Dans deux jours ? Oui…i ! dirent les gens, en accueil-lant cet ordre d’un hochement de tête.
* * *
À l’époque où naquit l’enfant, la dame de Segelfoss avait vingt-huit ans, ainsi donc une toute jeune dame, et avec cela, un beau corps, par conséquent elle était comme créée tout exprès pour être mère. Mais le lieutenant, avec son caractère craintif, avait tellement peur qu’il put arriver un malheur, qu’il prit des mesures particulières.
Quelques jours avant Noël, il dit à son valet Martin :
– 21 –
— Tu harnacheras l’attelage gris, les chevaux, l’attelage gris.
— Oui.
— Et tu le conduiras, sans traîneau, à Ura, à la ferme d’Ura, chez le bailli. Tu le mettras à l’écurie et le laisseras là jusqu’à ce que j’aille le chercher.
— Oui.
— Quand ce sera fait, tu reviendras à pied.
— Oui.
— C’est tout…
La veille de Noël, dès le matin, Segelfoss était dans l’attente. Une femme en coiffe noire était arrivée depuis quelques jours, la gouvernante avait causé avec elle, le bruit courait que Madame était très malade.
Plus avant dans la journée, le lieutenant se tient tête nue dans la galerie, entre ses appartements et ceux de Madame et parle avec la femme en coiffe noire :
— Mais, je l’espère, aucun danger immédiat ?
— Non, mais… Non, Dieu merci, mais… Je n’ai pas en-core assisté Madame, et la responsabilité…
— Le docteur ? demande le lieutenant.
— Oui. Pourvu que le docteur soit chez lui.
— Il est prévenu. Je puis le ramener ici cette nuit.
Le lieutenant a appelé le valet et il lui donne ordre d’atteler tout de suite l’attelage brun, cependant que lui-
– 22 – même s’habille pour le voyage. Quand tout est prêt, il monte sur le siège et conduit lui-même en passant par derrière les communs pour que Madame, de sa chambre, n’entende pas les clochettes et ne s’inquiète pas.
Il conduit vite, durement, arrive à Ura, change de che-vaux, met l’attelage gris au traîneau et repart. Il arrive à la maison du docteur.
Si ce n’avait pas été le lieutenant de Segelfoss, le méde-cin de district aurait préféré avoir la paix cette nuit.
Il offre de l’eau-de-vie, des rafraîchissements ; la gou-vernante arrive et offre du café et des gâteaux ; le lieutenant remercie et répond à toutes les propositions : « C’est seule-ment le médecin que je viens chercher ce soir ».
Et les voilà installés dans le traîneau. Ils ne parlent guère durant le trajet, ils ne se connaissent presque pas ; le docteur est le médecin de district Ole Riis. À Ura, le lieutenant change à nouveau de chevaux, reprend l’attelage brun qui s’est reposé quelques heures, et ils repartent.
Ils arrivèrent à Segelfoss à deux heures. L’enfant était né.
L’enfant, le quatrième Willatz Holmsen, était né juste aux fêtes de Noël et précisément dans la nuit de Noël. C’était presque surnaturel. Mais la mère était très malade, il y avait sans doute des complications ; le jeune docteur eut l’occasion de montrer son savoir-faire. Il resta à Segelfoss jusqu’après les fêtes de Noël ; on finit par venir le chercher du chef-lieu de la paroisse, sinon il serait peut-être resté plus longtemps. Madame en vint à faire grand cas de lui, une fois surmontée la terreur que lui inspiraient ses mains velues.
– 23 –
* * *
L’hiver tirait à sa fin, Madame se rétablissait et l’enfant prenait de l’âge de mois en mois, tout marchait à souhait. Naturellement, Madame avait un peu maigri et son nez était devenu très grand, mais elle était trop occupée pour penser à son extérieur. Elle élevait l’enfant et c’était assez, un garçon sans pareil, avec un cri tel qu’une force de la nature, colé-reux et insupportable, ah ! si gentil. Et voici les dents qui poussaient.
— Il aurait dû être baptisé dans la nouvelle église, pour que ce soit parfait, mais… Qu’en pensez-vous, Adelheid ?
Madame répond que cette idée lui agrée.
Ah ! comme elle était devenue plus douce, et plus conci-liante, vraiment bonne. Quand l’église pourrait-elle être ter-minée ?
On ne pouvait le dire exactement ; sans doute l’hiver prochain. Le mur était déjà monté, les tuiles étaient prêtes à la tuilerie.
Dès l’apparition du printemps, le travail commença et les semaines passèrent l’une après l’autre, la construction montait, on avait déjà dépassé les fenêtres. Un beau jour, le pasteur arriva en voiture, il avait reçu une lettre comme quoi les autorités voulaient voir les dessins, dit-il.
— Elles veulent voir les dessins, dit le lieutenant. Mais nous, nous en avons besoin.
— On désire que le travail soit suspendu jusqu’à ce que les dessins soient approuvés, dit le pasteur de sa voix la plus onctueuse.
– 24 –
— Vraiment ! dit le lieutenant.
Il avait du respect pour les autorités, son éducation fa-miliale aussi bien que sa formation ultérieure l’avaient habi-tué à l’obéissance envers ses supérieurs. Mais dans le cas présent, il s’entêta et ne livra pas les dessins.
Quand l’église fut couverte et la tour à moitié construite, le pasteur revint et réclama les dessins au nom des autorités.
Le lieutenant appela son entrepreneur et demanda :
— Avez-vous encore besoin du plan ?
— Non.
— Donnez-le au pasteur.
C’était pure comédie… le plan, pour l’église déjà cons-truite ! Et le pasteur est C.-P. Windfeld et non pas un agneau ; il raconte lui-même qu’ici la colère le prit. Sans doute il avait en face de lui l’homme dont l’épouse avait fait don d’une nouvelle église à la communauté ; mais l’entêtement du lieutenant Willatz Holmsen allait trop loin.
— Je n’aurai que le plan ? demanda-t-il.
— Nous ne pouvons nous passer de l’autre dessin, ré-pondit le lieutenant. J’y ai inscrit quelques calculs.
Alors le pasteur ouvrit une grande lettre qu’il tenait à la main et dit :
— C’est mon devoir de vous informer que les autorités exigent la cessation immédiate des travaux.
— Vraiment ! dit le lieutenant.
– 25 –
De l’église et de la tour résonnaient sans interruption les coups de marteau et le choc des haches, ils ne s’arrêtèrent pas le moins du monde, et le pasteur dut s’en aller avec le plan.
L’église fut achevée et s’éleva comme une petite mer-veille à la lisière de la forêt ; mais, avant que l’installation in-térieure fût aussi terminée, la plus grande partie de l’hiver était passée. Au premier soleil printanier après Pâques, le lieutenant fit joliment décorer la nouvelle maison de Dieu avec peinture dedans et dehors et mit le nom de sa femme en entrelacs dorés dans le chœur.
L’œuvre était parfaite.
Le lieutenant envoya au pasteur le demi-Lapon Petter avec une lettre annonçant que l’église était terminée : sa femme avait fait bâtir une église avec ses propres matériaux, par ses propres gens, sur son propre terrain, les autorités n’avaient rien à voir avec la propriété personnelle de Ma-dame Holmsen. Maintenant elle faisait don de l’église et du terrain à la communauté ; aux autorités de décider si elles acceptaient ou non. Ci-joint les croquis.
Il attendit une semaine ; il ne vint aucune réponse. Il adressa au pasteur une nouvelle lettre disant que si l’église n’était pas acceptée et consacrée dans le délai de 4 – quatre – semaines (à courir d’aujourd’hui, le lieutenant et sa femme se rendraient à Trondhjem pour y faire baptiser le garçon. En même temps la contribution du domaine de Segelfoss à l’entretien de l’église de l’annexe paroissiale serait réduite au strict minimum légal.
Cette lettre fit son effet. L’évêque Krogh, qui était en tournée pastorale, vint en personne dans la paroisse, accepta
– 26 – l’église, la consacra et baptisa le grand garçon. Celui-ci reçut le nom de Willatz Wilhelm Moritz Von Platz Holmsen.
– 27 –