Enfants de l'époque

Knut Hamsun · Chapitre 4 sur 18

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Enfants de l'époque

Chapitre IV

 

 

Il vint un bateau à cabine, un huit-rames blanc, avec quatre rameurs. Comme c’était une belle et chaude journée de printemps, les quatre hommes ramaient en manches de chemise, mais celui qu’ils conduisaient se tenait sans doute dans la cabine, car il était invisible. Le bateau accosta un peu haut dans l’embouchure de la rivière, près de la tuilerie.

De la cabine sortit un grand et gros homme en pelisse, et en grand équipement ; ce n’était pas le docteur, ni le vieux Coldevin, le bateau non plus n’était pas connu et devait ap-partenir à un port plus éloigné. L’homme descendit du ba-teau, dit quelques mots à l’équipage et commença à remon-ter la rivière. Deux des rameurs l’accompagnaient.

Tout le long du chemin il y avait devant toutes les mai-sons des gens qui s’usaient les yeux sur cette apparition in-solite. Le grand monsieur parut attraper chaud, il enleva sa pelisse et la donna à porter à ses gens ; il avait un postérieur si gros que les pans de sa redingote s’ouvraient à chaque pas qu’il faisait ; il ne marchait pas vite, il s’arrêtait souvent et se tenait la poitrine. Ils continuèrent à marcher et finirent par disparaître là-haut dans la forêt.

Maintenant les gens du pays descendaient au huit-rames pour s’informer, entre autres Lars Manuelsen, et une foule d’enfants des chaumières le suivirent un bout de chemin. Les rameurs se doutaient bien de ce que voulaient ces visiteurs et ils prirent leurs dispositions en conséquence ; ils se consi-déraient comme des personnages importants, détenteurs d’un secret.

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« Paix ! » dit Lars Manuelsen, encore qu’à vrai dire c’eût été aux autres de saluer les premiers, attendu qu’ils étaient venus en pays étranger.

— Paix ! répondent-ils, sans plus.

— C’est un fameux temps !

— Il faisait chaud à ramer.

— C’est un magnifique huit-rames, dit Lars, est-il à vous ?

Les hommes crachent et se mettent en position.

— Nous n’avons pas cette veine-là, répondent-ils.

— D’où êtes-vous ?

Une pause, lourde de signification. Les enfants tendent l’oreille.

— Nous sommes de là-bas, de l’extrême Nord.

— Je m’en doutais ! dit Lars, en hochant la tête.

Il approche plus près du bateau et le regarde, mais il ne le connaît pas ; sur les rames et l’écope il n’y a que des ini-tiales.

Maintenant les rameurs trouvent sans doute que cela traîne un peu ; leur attitude a dû effrayer ces indigènes ; s’ils allaient se retirer et les laisser cuire dans leur jus avec leur secret ! L’un d’eux dit :

— Non, nous n’avons pas la veine que le bateau soit à nous.

— Non, malheureusement, confirme l’autre.

 

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Et désormais ce sont surtout les deux rameurs qui par-lent, si bien que Lars n’a pas besoin de questionner davan-tage, les voilà partis à jacasser à qui mieux mieux.

— Nous sommes seulement loués pour le voyage.

— Ah. Qui est-ce donc que vous conduisez ? demande Lars.

Pause. Hem. Non, ce serait trop facile !

— Celui qui possède le bateau, répond l’un.

L’autre, qui était comme sur des charbons ardents, ajoute :

— Oui, il a acheté le bateau rien que pour ce voyage.

— Il a sorti les espèces et il l’a payé, sonnant et trébu-chant, rien que pour ce voyage.

Les rameurs regardaient Lars Manuelsen. Les enfants regardaient les rameurs et tendaient l’oreille.

Mais Lars se contente de faire cette remarque :

— Alors, ce devait être un voyage de la plus haute né-cessité.

Il a déjà demandé qui était l’étranger et il n’a pas reçu de réponse, il s’en tient là, ça viendra bien.

— En ce qui concerne le voyage, je ne peux rien en dire, répond l’un des rameurs.

— Il est maintenant en train de remonter la rivière, dé-clare l’autre.

 

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Pause. Lars regarde le bateau longuement, parle de choses indifférentes : du printemps, du hareng à Langö, d’une galéasse de l’extrême Nord que la tempête a drossée ici telle et telle année. Même qu’elle appartenait au mar-chand Henriksen de Utvær.

De la tête les hommes font signe qu’ils connaissent le marchand Henriksen.

— Ce ne serait pas lui que vous conduisez, des fois ? demande Lars.

— Non.

Lars parut se lasser. Il cracha, mit les mains derrière son dos et resta un moment tranquille. Tout à coup il dit, en fai-sant mine de partir :

— Oui, c’est un fameux huit-rames, si seulement il était à moi. Ah ! je crois que je vous dérange.

Les hommes deviennent attentifs.

— Tu ne nous déranges pas, répond l’un.

— Non, bien loin de là, répond l’autre, à son tour.

Ils font ce calcul sans doute très juste que, s’ils ne révè-lent pas eux-mêmes le secret, les deux autres gars qui sont là-haut le long de la rivière pourraient bien s’en charger d’ici peu. Alors l’un des étrangers demande :

— Oui, vous n’avez sans doute pas connaissance ici dans votre destrict qui c’est que nous conduisons ?

— Non, répond Lars, en faisant de grands yeux.

Les enfants aussi font de grands yeux.

 

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— Non, ça se comprend, dit l’autre étranger, intervenant à son tour… Il avait l’air d’être sur des charbons ardents… Mais ça vous étonnera de l’entendre, ajoute-t-il.

La curiosité de Lars touchait à son comble. L’embêtant c’était du reste que son voisin Bertel de Sagvika avait trouvé l’attente trop longue et descendait à son tour, en chaloupant, à travers champs.

— Alors, ce n’est pas le préfet ? demanda Lars.

— Non, répondirent les hommes.

— Mais je comprends que c’est un potentat, du moment qu’il est si gros ?

— Oui, répondirent les hommes, c’est un gros bonnet.

Lars attendit un peu, puis l’envie le prit de s’en aller. Car Bertel arrivait et il ne daignait pas partager le secret avec lui.

— Demeurez en paix ! dit Lars.

— Et pourtant il n’est rien de plus que notre propre con-citoyen, je peux bien le dire, continua un des étrangers.

L’autre étranger intervint de nouveau :

— Notre camarade d’enfance, je peux dire.

— Bah ! dit Lars.

— Oui, nous pouvons bien le dire. Oui, il n’est pas préci-sément de notre destrict, mais… il y a une couple de pa-roisses entre nous… Mais nous connaissons plusieurs de ses parents. Il a été trente ans parti.

L’autre étranger se sent distancé, il veut rattraper le premier et frappe un grand coup :

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— Il est parti du pays tout enfant, il a été dans tous les pays étrangers, il est allé en Australie et il est allé en Amé-rique. Et puis il s’est marié et il a eu une grande affaire. Et puis il a trouvé de l’or.

Désormais les deux rameurs rivalisent et chacun sur-veille avec envie les paroles de l’autre.

— Oui, oui, te voilà parti à l’étourdie, Jon », dit l’un d’eux, mécontent, et, reprenant son camarade : « mais il a été aussi en Chine ».

— Ah ! où n’a-t-il pas été ! répond l’autre. Et quand il est resté plusieurs jours sur la quille d’un bateau chaviré… je ne me rappelle plus dans quel pays c’était.

— C’était quand il naviguait, c’était dans son enfance. Mais c’est de maintenant que je parle, des dernières années. C’était dans un pays inconnu. Mais, au Mexique, c’est de là qu’il a eu sa femme.

— Oui, crois-tu que je ne le sache pas ?

— Comment s’appelle-t-il ? demande Lars Manuelsen.

— Il s’appelle…

— Holmengraa ! répond l’autre, vif comme l’éclair.

— C’est lui, Tobias, qui est parti du pays, se hâte d’expliquer l’autre. N’as-tu pas entendu parler d’un gosse qui a émigré et qui est devenu roi ?

Le secret était lâché !

 

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Lars Manuelsen essaie de rattraper son souffle, les yeux fixes. Comment n’aurait-il pas entendu parler de Tobias, ce gosse de pêcheurs d’un petit îlot2 gris là-bas, dans l’extrême Nord, lui qui était parti du pays il y a un âge d’homme, qui était devenu un grand roi quelque part, qui avait été élevé aux honneurs par Dieu et les hommes, et n’était jamais reve-nu ! Et voilà qu’il était là !

Les enfants aussi avaient entendu raconter cette lé-gende, et ils restaient là, bouche bée, à écouter les hommes.

— Le Tobias ! dit Lars Manuelsen. Et son père aussi de-vait s’appeler Tobias, à ce que j’ai entendu dire ?

— Oui, son père s’appelait Tobias. Du reste, lui-même se donne seulement le nom de Holmengraa.

— Miracle ! dit Lars.

Il jette un regard vers Bertel, qui s’est rapproché d’une manière inquiétante. Lars a encore le temps de poser les questions les plus importantes et les rameurs répondent à tour de rôle.

— Alors il est marié ? Est-ce qu’il a sa femme avec lui ?

— Non, elle n’est pas avec lui. Elle est restée en pays étranger.

— Oui, elle est restée dans l’étranger et l’exotique.

— Elle doit être une fine Madame, alors ? Qu’est-ce qu’elle s’appelle ?

 

2 En norvégien holmen : l’îlot, graa : gris.

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— Ça, je ne pourrais pas le dire, mais elle est…

— Elle est morte, dit l’autre homme, pour en finir.

— Ah ! grand Dieu ! elle est morte. N’a-t-il pas d’enfants ?

— Il a deux enfants, ils sont petits, un garçon et une fille.

— Tu ne peux tout même pas dire qu’ils sont si petits, Jon, car la fille, elle a pas mal d’années.

— Oui, oui, mais, le garçon, il est petit. C’est ça que je dis.

Voici Bertel. Lars réussit à demander, au dernier mo-ment :

— Où a-t-il ses enfants ? Comment s’appellent-ils ? Qu’est-ce qu’il fait le long de la rivière ?

— Il m’a dit qu’il voulait seulement jeter un coup d’œil.

— C’est ça aussi qu’il m’a dit.

— C’était grandiose comme il était habillé, dit Lars.

Les hommes secouèrent la tête, subjugués.

— Oui, il a de la fourrure et du velours.

— Il dit qu’il gèle dans notre pays et qu’il ne peut plus se réchauffer.

Bertel ne salue pas et se met seulement à écouter.

— Qui c’est-il dont vous parlez ? demande-t-il.

Les rameurs ne lui répondent pas, mais continuent à s’adresser à Lars, et à parler de la richesse du roi, de ses bil-

– 48 – lets de banque quand il a payé le bateau, de son portefeuille. Et Lars Manuelsen dit : « Miracle ! »

— Êtes-vous de conduite avec quelqu’un ? demande Ber-tel.

Les rameurs le toisent, crachent et répondent que oui, ils conduisent quelqu’un. Sur quoi ils se tournent de nouveau vers Lars, et s’expliquent sur le riche Monsieur.

Alors Bertel s’adresse à Lars et demande :

— De qui est-ce que vous parlez ?

Mais Lars n’a pas le temps, pas l’ombre de temps, il n’entend pas la question de Bertel et dit tout à coup :

— Ah ! je pense que maintenant je vous ai dérangés as-sez longtemps.

Sur quoi il s’en va.

Et maintenant c’est au tour de Bertel à recevoir la révé-lation du secret. Ah ! comme il est curieux et comme les deux gars du bateau le retournent sur le gril !

* * *

Quelques heures après c’était noir de monde en bas au-tour du blanc huit-rames, tous guettaient le moment pour en-trevoir le roi de conte de fées quand il retournerait à bord. Les femmes s’étaient même attifées et avaient mis des fi-chus ; Daverdana montrait ses cheveux roux indomptés ; elle était grande et jeune, un roi pouvait bien la regarder.

Mais ils en furent tous pour leurs frais.

 

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Quand les trois voyageurs revinrent de la chute d’eau, les deux rameurs descendirent bien au bateau avec la pe-lisse, mais le Monsieur lui-même quitta le chemin et se diri-gea vers le domaine, vers Segelfoss, vers la maison du lieu-tenant. Cet homme n’avait guère l’air fantastique, il portait des vêtements neufs et une grosse chaîne d’or au cou, à part cela, il était comme un autre homme ordinaire, avec un vi-sage pâle et anguleux, toute sa barbe, un nez droit et une foule de rides autour des yeux. Il pouvait être dans la qua-rantaine. À la main droite il portait une petite bague en or ordinaire. Il avait tous ses cheveux. Son embonpoint consis-tait à vrai dire uniquement en une panse épaisse et malsaine, ses cuisses et ses mollets étaient grêles.

Une fois arrivé dans la cour, il jeta un regard autour de soi et prit le parti de passer par derrière, par la cuisine, bien qu’il y eût deux grands escaliers de pierre sur le devant de la maison. Il salua une servante qu’il rencontra, demanda si M. Holmsen était chez lui et remit sa carte.

Le lieutenant sortit et resta un moment immobile. L’étranger s’inclina et dit :

— Je ne sais pas si vous me permettez de vous dire bon-jour. Je ne trouverais pas extraordinaire que vous disiez : non.

Ceci était vraiment très modeste, l’homme avait aussi pris le parti de rester debout devant les fenêtres de la cui-sine.

— Monsieur Holmengraa ?

— Tobias Holmengraa. J’étais du Nordland autrefois.

 

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— J’ai beaucoup entendu parler de vous, dit le lieute-nant.

— Moi aussi, j’ai beaucoup entendu parler de vous et des vôtres, dit l’homme, de votre père et de vos ancêtres, du domaine de Segelfoss. Et j’ai voulu y venir une fois et voir l’endroit. J’ai remonté la rivière.

— Ne voulez-vous pas entrer ? dit le lieutenant, et il lui tendit enfin la main.

Ils entrèrent dans les appartements du lieutenant et pri-rent place.

Cet étranger, Holmengraa, avait sans doute résolu d’être modeste et humble dans cette maison distinguée, et il se tut longtemps et finit par dire :

— Je suis en train de penser à l’endroit où je me trouve. Dans mon enfance, Segelfoss était le plus grand endroit dont nous entendions parler, dans le Nordland ; j’étais loin de rê-ver qu’il me serait donné un jour d’être assis dans ce salon.

Le lieutenant répondit :

— Vous rêviez certainement des rêves bien autrement grands… et vous les avez réalisés.

— Oh ! oui, oh ! oui, dit Holmengraa, pensif.

— À la différence de nous autres qui sommes restés chez nous sur notre lopin de terre.

— J’ai réalisé, entre autres choses, de gâcher ma santé.

— Ah ! votre santé n’est pas très bonne ?

 

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— Ma fois non. Et j’ai été dans maintes contrées pour essayer de la retrouver, mais…

L’homme plaisait au lieutenant et en même temps lui en imposait. Pendant longtemps il avait entendu parler de ce héros fabuleux, sa renommée s’était infiltrée jusque dans les appartements de Segelfoss, et voilà qu’il était là tout aussi naturel et ordinaire que quiconque pouvait l’être, tel était le roi Tobias.

Le lieutenant sonna.

— Et si vous essayiez de nouveau de vivre ici dans votre pays ? demanda-t-il.

— J’y ai pensé.

— Au moins durant quelque temps ?

La gouvernante entra.

— Que puis-je vous offrir ? demanda le lieutenant.

Holmengraa remercia : il prendrait volontiers un verre de lait.

— Rien d’autre ?

— Non, merci, un verre de lait.

On apporta le lait.

— Oui, je voudrais essayer de vivre au pays, continua Holmengraa, mais je demeure au Mexique et j’ai là diffé-rentes choses. Ce n’est pas grand, mais si je dois m’absenter cela risque de devenir encore plus petit.

— Des affaires ?

 

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— Quelques petites ou moyennes entreprises, quelques propriétés rurales, un moulin, une scierie, des choses dans ce genre-là.

— Vous ne pouvez pas vendre ?

— C’est trop bon pour être vendu… Ma femme est morte, mais j’ai deux enfants et cela assurait notre vie là-bas.

— Mais il faut conserver la santé.

— La regagner. C’est certain. Mais je m’étais fait à mon travail là-bas, j’avais pris les affaires toutes petites et je les ai largement développées.

Le lieutenant se leva et alla à la fenêtre. Avait-il remar-qué quelque chose d’insolite là dehors ? Avait-il vu tous les gens qui avaient afflué au débarcadère ? Il demeura un ins-tant immobile… peut-être que M. Holmengraa le surveillait, peut-être que non. Le lieutenant vit tous ses métayers et journaliers en pleine fainéantise là-bas vers le huit-rames blanc, un gros paquet long circulait parmi eux. C’était la pe-lisse que l’on se passait de main en main. Il se retourna et demanda, en fermant presque les yeux :

— C’est sans doute votre huit-rames qui est là-bas ?

Holmengraa se leva et regarda dehors :

— Oui… Oh ! quelle vue d’ici, la mer et des grands bois, des champs et des prés. Et puis la rivière. Et puis l’église là-bas.

Cela sonnait un peu faux dans la bouche de cet étranger et semblait dit pour complaire au propriétaire. Le roi Tobias ne paraissait pas être un grand connaisseur de vues : ce

 

– 53 – qu’on pouvait voir des fenêtres ce n’était guère que la mer et des îlots dénudés.

Petit Willatz vint annoncer que le dîner était prêt.

— Je vous en prie, dit le lieutenant, en ouvrant la porte à son invité.

Dans la salle à manger, M. Holmengraa fut présenté à Madame. Elle fut étonnée et intriguée. Sans doute n’avait-elle pas été bercée depuis son enfance par le récit des aven-tures de cet homme, mais elle avait entendu parler de lui pendant plusieurs années ; en outre, la gouvernante venait de lui rafraîchir la mémoire et l’avait préparée.

Elle se montra aimable et bonne maîtresse de maison. M. Holmengraa était revenu en Norvège pour se fortifier, lui dit le lieutenant. Sa santé avait souffert dans ces derniers temps.

Il s’agirait alors de savoir s’ils pourraient lui offrir ce qui lui convenait, dit Madame. Peut-être suivait-il un régime ?

Holmengraa ne suivait pas de régime. Oh ! il était loin d’être si malade, simplement surmené, cela s’arrangerait sans doute.

— Vous venez de là-bas, du grand vaste monde, M. Holmengraa, dit Madame.

Il répondit avec un regard sur la table :

— Je suis venu aujourd’hui dans le grand monde, Ma-dame. Je suis dans la salle de Segelfoss.

Cela n’était pas si mal trouvé ; il y avait sur la table de l’argenterie, des fleurs et du vin ; il y avait du poisson et du

 

– 54 – gibier de plume et maintes friandises. En vérité, pour une fois, les Holmsen avaient à leur table un étranger qui avait du savoir-vivre ; Madame ne fut pas moins charmée de ses manières que son mari ne semblait l’avoir été. Il parla de plusieurs choses d’une façon intéressante et il savait aussi prendre les enfants ; de temps à autre il parvint même à inté-resser Petit Willatz.

— Comment trouvez-vous les choses dans votre pays après une si longue absence ? demanda Madame. Trente ans, me suis-je laissé dire ?

— C’est très étrange pour moi, répondit-il. Je me pro-mène sur l’îlot et je reconnais les pierres et le sable sur la grève et j’entends le grondement de la mer. Quoique tout mon monde soit loin d’ici maintenant – les uns sont morts et le dernier survivant est parti – il ne me semble pas, chose as-sez singulière, qu’il y ait si longtemps que nous étions tous réunis ici.

— J’ai eu la même impression quand je suis retournée dans la maison de mon père à Hanovre, il y a quelques an-nées, dit Madame : qu’il ne s’était pas écoulé un long temps depuis que j’y vivais, mais seulement un court moment.

— Était-ce quand j’étais avec toi ? demanda Petit Wil-latz.

— Oui. Malheureusement nous n’y retournerons plus.

Le lieutenant, les mains sur ses genoux, manie et rema-nie quelque chose ; il change sa bague de main et la met à la gauche.

— Je ne me rappelle pas si c’était amusant là-bas, dit Petit Willatz.

 

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— Chut ! Non, mon ami, tu étais petit alors. Tu ne te rappelles pas que tu as eu la permission d’emprunter le sabre d’honneur de grand-père ?

— Non.

— Le père de Madame est officier ? demande Holmen-graa.

— Colonel. Arrêté au grade de colonel. Tout est arrêté maintenant chez nous.

— J’ai lu la nouvelle du grand bouleversement en Ha-novre, dit Holmengraa. Je n’y suis jamais allé. C’est un riche et beau pays.

— Oui, un riche et beau pays.

— Et le père de Madame a pris sa retraite ?

— Il n’était pas vieux, et il s’était distingué. Colonel Mo-ritz von Platz. Mais il était de ceux qui se sentaient cepen-dant trop vieux pour entrer au… comment dirais-je… au ser-vice de l’étranger.

Le lieutenant demanda :

— Mais ce que vous avez vu maintenant de la Norvège vous donne-t-il l’impression d’un progrès, ou d’un recul, M. Holmengraa ?

— Progrès. Incontestablement progrès. Tous les pays sont en progrès. Les gens habitent dans des maisons plus grandes, ils ont plus de têtes de bétail, ils vivent mieux. La population aussi a augmenté. Je n’ai d’ailleurs pas encore vu grand’chose du pays, j’ai obtenu d’un vapeur anglais qu’il me mette dans le port de Trondhjem. Et, de Trondhjem vers le

 

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Nord, j’ai trouvé une occasion sur un caboteur. Oui, statisti-quement, le pays est en voie de progrès.

— Statistiquement ?

— Je veux dire d’après le poids et la mesure, la popula-tion accrue a nécessité un peu plus de soin dans la culture du sol. Si cela a autrement changé le naturel des hommes et les a rendu plus capables, je n’en sais rien.

— Le contraire serait fâcheux.

— C’est ici dans le Nord que le progrès me paraît le moindre. Ici ont grandi de nouveaux hommes, mais ils res-semblent si extraordinairement aux anciens, ils vont les mains dans les poches, ils sont Nordlandais.

— Oui, ils vont les mains dans les poches, dit Madame à son tour.

Holmengraa sourit à une idée, à un souvenir, et il racon-ta :

— Quand je voulus louer un bateau pour mes petites ex-cursions, il me fut impossible d’en trouver un. On m’indiqua le marchand Henriksen à Utvær, il avait un huit-rames à ca-bine qui ne servait jamais, mais il ne voulait pas le louer. « Voulez-vous vendre le bateau ? » demandai-je. Il prit cela pour une plaisanterie et répondit que oui, s’il recevait en échange deux cents thalers, alors… Alors j’ai acheté le ba-teau.

Madame sourit, le lieutenant sourit. Holmengraa conti-nua :

— Quand il me fallut des hommes pour me conduire, il me fut impossible d’en trouver. Ils étaient là, dans la bou-

– 57 – tique de Henriksen, ou flânaient sur son quai, mais il n’y avait pas de vent, et ramer, ça, ils ne le voulaient pas. J’ai reconnu mon monde.

— Ne vous étiez-vous pas fait connaître ? demande le lieutenant.

— J’avais fait quelques allusions, plus même qu’il n’était nécessaire, à ce qu’il me semblait ; mais ils ne me croyaient sans doute pas. Alors j’ai dit carrément qu’ils pouvaient bien conduire une vieille connaissance de l’îlot, je m’appelais To-bias, s’ils se souvenaient de moi. Mais ils me regardaient du haut en bas et ne me croyaient qu’à demi. Je reconnaissais mon monde. Je rentrai chez moi, je m’enroulai toute une sé-rie d’écharpes autour du ventre pour me faire gros, je mis d’autres vêtements et m’accrochai cette chaîne au cou. Car je savais que s’il est quelque chose qui en impose au Nor-dlandais, c’est l’embonpoint, de riches habits et le clinquant. Le temps était très chaud et je ne voyais pas comment je pourrais m’en tirer, mais je mis encore ma pelisse par-dessus. Quand je revins dans cet accoutrement, ils me regar-dèrent avec d’autres yeux et j’eus mon équipage.

Ici toute la tablée éclata de rire. C’était aussi un bon tour.

— Et vous croyez vraiment que c’est le changement dans votre habillement qui vous a procuré votre équipage ?

— J’en suis convaincu, Madame. Ces gens avaient, des années durant, entendu de grandes histoires sur mon compte, que j’étais devenu si puissant, que j’étais devenu si riche, que j’étais presque roi, ne devais-je pas, alors, avoir l’air gros et riche ? Du moment que je venais en pelisse, avec une chaîne d’or, j’étais vraiment le Tobias de l’îlot, on me re-

 

– 58 – connaissait. On a affaire à des enfants, les Nordlandais sont des enfants.

— Mais les gens ont dû faire grand cas de vous quand ils ont bien compris qui vous étiez !

— Ce ne fut rien moins qu’agréable pour moi. Il vint des gens de tous les côtés, ils voulaient me voir, ils venaient avec des seaux de fer-blanc et avec des sacs, ils demandaient de l’argent et des souvenirs, tous avaient des requêtes à présen-ter. Certains se souvenaient de moi, enfant, tous connais-saient ma sœur qui demeurait naguère dans l’îlot, la plupart étaient en famille avec elle et par conséquent aussi avec moi. Une bonne femme voulait avoir un secours pour un enterre-ment, un homme désirait du bois pour bâtir une étable ; un gamin vint avec son père, le gamin avait volé, et c’était pour que je le fasse acquitter…

— Mais je n’ai jamais…

— Ah ! Madame peut croire que ce furent pour moi des jours occupés. Cependant, je finis par réussir à tempérer cette folie, le bruit courut que je ne donnais pas des sommes si énormes, que je ne m’étais pas muni de plus qu’environ un million dans mon portefeuille et que je devais par consé-quent me restreindre un peu jusqu’à ce que le montant de ma fortune proprement dite arrivât ; elle était en route, elle remplissait cinquante caisses et chaque caisse avait quatre serrures. Bref, j’étais dans mon vieux pays, non pas le pays du travail et de l’activité, mais le pays des contes de fées. Je me reconnaissais.

Le lieutenant avait écouté attentivement et poliment, il avait, aux dernières paroles, jeté les yeux à plusieurs reprises sur la grosse chaîne de cou de Holmengraa. Ne l’avait-il pas

 

– 59 – remarquée auparavant ? Ou bien en était-il venu à douter qu’elle fût en or ?

— Alors, nous avons fini… ? dit-il, et il se leva.

Madame était de bonne humeur et elle accompagna les Messieurs dans le jardin d’hiver. On apporta le café ; de nou-veau la vieille et coûteuse argenterie scintilla aux yeux de l’étranger, et la liqueur était authentique. Des fenêtres, on avait la même vue que de la salle à manger.

Petit Willatz cria : « Venez voir, tous les gens là-bas, près de la mer ! »

Madame alla à la fenêtre.

— Quelle foule de gens, dit-elle, qu’y a-t-il donc ? Et elle ne saisit pas l’avertissement que mit son mari dans le ton de sa réponse : « Ils écarquillent les yeux devant le huit-rames de M. Holmengraa ! » Madame trouvait cela amusant, elle rit : « Seigneur ! ils regardent votre bateau, M. Holmengraa, ils vous attendent. Oh ! vous allez avoir une belle réception, là-bas ! »

Holmengraa, souriant et secouant la tête, alla se mettre auprès de Madame, et regarda dehors, lui aussi. Mais il ne dit pas un mot des gens ni de la réception ; il admira de nou-veau la vue, la rivière qui descendait en écumant, le paysage. Il se tourna vers le lieutenant et exprima le souhait vertigi-neux de posséder un peu de ce terrain, ici-même.

Le lieutenant ne voyait pas d’inconvénient à ce que Ma-dame entendît un peu parler de la magnificence de Segelfoss, mais il se garda bien de souligner les paroles de son hôte.

— Trouvez-vous que ce soit si grandiose ici ? dit Ma-dame.

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— Oh ! oui. Oh ! oui. J’ai fait un tour jusqu’à la chute, dit Holmengraa, une jolie chute, un tour délassant. C’était comme si mon mal se dissipait.

— Il faut que vous demeuriez ici ! s’écria Madame, il faut absolument bâtir et demeurer ici ! Et vous retrouverez la san-té !

Holmengraa dit :

— Si Monsieur le lieutenant veut me vendre du terrain.

Et tous regardèrent le lieutenant ; un léger étonnement passa sur ses traits d’Arabe, il baissa la tête et réfléchit.

— Vous vous entendrez certainement là-dessus, dit Ma-dame.

Le lieutenant remarqua en souriant :

— Ma femme fait une exception pour vous, Monsieur Holmengraa, sinon elle est toujours très opposée à ce que l’on cède si peu que ce soit du bien de Segelfoss.

— Oui, du bois. C’est une autre affaire, objecta Madame. C’est aussi ce que dit mon père. Et vous êtes sans doute le seul à ne pas déplorer que votre père… qu’il ait été détaché du domaine, des fermes avec du bois, ajouta-t-elle.

Elle avait visé trop haut.

— Moi, je ne déplore pas ces ventes, répondit le lieute-nant.

Pause. Madame rectifia les cheveux de Petit Willatz et lui chuchota quelques mots.

 

– 61 –

— Non, je ne voulais pas parler du bois – Holmengraa balançait la tête d’un air accablé – cela ne m’est pas venu à l’idée. Mais un terrain, quelque part, où vous voudriez, un peu de terre le long de la rivière, en amont…

Cela ne paraissait pas si bête. On était en présence d’un homme malade qui exprimait un désir raisonnable, peut-être aussi cela ferait-il de l’argent, cela ne tomberait pas si mal à propos. Mais pourquoi Madame était-elle présente ? Pour-quoi ne se retirait-elle pas ? Croyait-elle qu’il vendait des ter-rains parce qu’il y était contraint ?

— Je ne veux naturellement pas m’opposer à votre ten-tative de rétablir votre santé ici, dit le lieutenant. Si telle est votre intention.

— Je dois dire que l’idée m’en est venue tout à l’heure, en redescendant le long de la rivière, dit Holmengraa. L’air balsamique des sapins était si bon et si fort, je respirais tout autrement. Cela pourrait valoir la peine d’être essayé, ai-je pensé. Et puis c’était aussi quelque peu tentant, pour un homme du petit îlot gris, d’avoir une chaumière à Segelfoss, ajouta-t-il, avec un sourire modeste.

Le lieutenant remarqua sans doute les mots et l’expression ; il demanda :

— N’y a-t-il pas des bois de sapins au Mexique ?

Et M. Holmengraa répondit sans hésitation :

— Si. Mais pas où je demeure.

Il n’y eut pas de conclusion ferme. Quand M. Holmengraa eut fini son café, il prit congé au bout d’un moment et remercia de la plus gentille manière de cette bonne journée.

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— Revenez bientôt ? dit Madame.

Le lieutenant fit seller son cheval et accompagna M. Holmengraa sur la route, il voulait faire une promenade.

La foule des gens là-bas près de la mer avait fidèlement attendu le roi Tobias jusqu’à maintenant ; mais au moment qu’il arrivait enfin, ils se défilèrent dans les champs ; d’abord un, puis plusieurs, et finalement tous, et chacun s’en fut à son ouvrage. C’était stupide, absurde, c’était gaspiller tout le temps de cette interminable attente. Comment cela pouvait-il se faire ? Les bons métayers et journaliers n’avaient pas compté que le lieutenant accompagnerait Holmengraa ; et le voilà qui venait à cheval, comme de coutume, tandis que le roi Tobias allait simplement à pied et, d’autre part, la pelisse n’était plus là, on l’avait portée au bateau. En ce temps-là, le lieutenant Willatz Holmsen était un homme contre lequel on se fût bien gardé de manifester, on ne restait pas sur son chemin à faire comme si de rien n’était quand il arrivait, le grand seigneur né.

— C’est là-haut que j’aurais pensé, de l’autre côté de la rivière, dit Holmengraa, en indiquant du doigt.

— Que voulez-vous dire ? Ah ! le terrain. Oui, cela pour-rait s’arranger, le cas échéant.

— Je vous remercie. Cela vaut la peine d’essayer. Et pour ce qui est du prix, je laisserai l’affaire entièrement à votre appréciation.

Ils marchèrent de compagnie encore un bout de chemin, puis Holmengraa dut s’écarter pour descendre à la mer. Il ôta son chapeau et remercia de tout cœur de cette bonne journée. Les Messieurs se séparèrent.

 

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Mais tandis que le lieutenant continuait sa promenade à cheval, il pensait : Était-ce là tout, était-ce là tout le conte de fées ! Un homme malade qui voulait avoir un terrain pour y bâtir une chaumière, une hutte peut-être, n’importe quoi ! Mais un homme ordinaire et modeste, il ne faisait pas une impression rébarbative. Ses manières à table étaient extrê-mement convenables.

 

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