Enfants de l'époque
Chapitre XVI
Cette annonce de décès venue de Berlin fit une singu-lière impression sur M. Holmengraa, elle le rendit certaine-ment un peu fou.
Pour commencer, il tomba en grand chagrin et affliction, car la dame de Segelfoss avait été extraordinairement ai-mable envers lui dès le premier jour, peut-être même était-ce à elle qu’il devait d’avoir pu mettre en train sa grande activi-té dans le pays.
Mais après que quelques jours furent passés, il se pro-duisit une métamorphose dans l’esprit de M. Holmengraa, et il commença à voir la vie moins sombre. Oui, pourquoi ca-cher la vérité, il commença à voir la vie joyeuse… quelqu’un pouvait-il comprendre cela ? On le voyait sourire, rire, il de-vait certainement boire de son vin de table espagnol au dî-ner, il n’y avait pas d’autre explication. Et les sacristains al-laient certainement courir chez le pasteur Lassen avec de nouveaux renseignements.
Qui était M. Holmengraa ? Une croix sur le ciel, un sym-bole ? Mais peut-être n’y avait-il en lui rien de mystérieux, peut-être était-il une capacité supérieure chez un type de transition ? N’était-il pas un homme qui avait gagné de l’argent, mais avait vécu obscur et étranger sur les hauts pla-teaux du Mexique et qui avait voulu revenir au pays pour y récolter sa propre gloire ? Il était revenu, sa renommée rou-lait et grandissait, mais là-bas, sur l’îlot gris, il ne pouvait, sous aucun rapport, maintenir cette renommée en activité ; il
– 266 – lui fallait, en tout état de cause, quitter l’îlot, il était venu à Segelfoss, et c’était le bon endroit.
Ici il y avait des gens distingués et de vastes perspec-tives pour les affaires, d’ici on pouvait briller sur tout le Nor-dland.
Et puis ? Il avait réalisé tous ses projets, peut-être plus de projets qu’il n’avait pensé ; mais il avait conservé sa ma-nière tranquille ; la seule chose avec laquelle il fît du bruit, c’était ses machines. Y avait-il quelque artifice dans cette tranquillité ? La discipline qu’il s’était imposée pouvait-elle rater une fois par hasard ? Jamais. Dans ses rapports avec les habitants du domaine, il était distingué et naturel, envers ses ouvriers, il était indulgent, il était riche et bienveillant envers tout le monde. Faisait-il son chemin par la tromperie, procédait-il en fraude ? Il agissait généreusement et irrépro-chablement. Si le lieutenant avait quelque soupçon sur cet étranger original, c’était à ses propres qualités qu’il devait s’en prendre. L’incident du barrage du moulin qui s’était ef-fondré ? Mais, en échange, M. Holmengraa avait dégagé les lourdes obligations à la banque. Qu’il fût devenu du même coup propriétaire de toute la rivière et de tout le lac de mon-tagne, c’était un hasard, un heureux hasard, mais en tout cas, il l’avait payé comptant. Alors, y avait-il quelque chose à soupçonner ? Par exemple, il y avait aussi des sapins et de l’air balsamique au Mexique, sans doute, mais non pas à l’endroit où demeurait M. Holmengraa… bien qu’il y possé-dât une scierie en activité. Il avait une santé délabrée et il avait dû prendre des pilules jusqu’à ce que ses opérations fussent en pleine marche, ensuite on n’entendit plus parler de la santé délabrée… mais non, tant l’air d’ici pouvait avoir une action salutaire sur M. Holmengraa, alors qu’il agissait si
– 267 – regrettablement à l’opposé sur un autre lutteur de la vie, le pasteur Lassen.
Où voyait-on un tact comme celui de M. Holmengraa ? Et il le montrait d’une manière naturelle, comme s’il ne l’avait pas du tout appris, mais le possédait de naissance. Soir et matin, toujours. Madame Adelheid, qui s’y connais-sait, n’avait pas été choquée une seule fois. Comme il savait lui donner sécurité et contentement. Était-il amoureux d’elle ? Amoureux ? En ce cas, il aurait sans doute jeté les yeux sur une plus jeune. Mais s’il faisait si grand cas d’elle et s’il fut si effondré quand elle disparut, cela ne devait pas avoir ses motifs dans une amourette. Alors, quoi ? N’était-ce pas une distinction précieuse, aux yeux de Tobias de l’îlot, d’avoir ses entrées à Segelfoss et d’être l’ami de Madame. M. Holmengraa témoignait sans doute du dévouement à Ma-dame Adelheid comme il avait témoigné du respect à un mi-nistre danois. Il était paysan depuis le berceau, il appartenait donc à une race pour qui la vie n’avait pas encore eu d’autre résultat que de la préserver tout juste de la mort. Tout ce qu’il savait, il l’avait acquis en prêtant l’oreille ; de toutes les choses précieuses qui flottent dans l’air entre des gens culti-vés, leur langue y comprise, il s’était fait une propriété per-sonnelle… bien travaillé, M. Holmengraa, brillamment tra-vaillé ! Mais il avait deux cents ans de moins que les habi-tants de Segelfoss, il avait appris à saluer, mais il saluait avec un chapeau d’esclave.
Avait-il des raisons particulières de s’affecter de la mort de Madame Adelheid ? C’est cette question que la gouver-nante, Demoiselle Salvesen et Madame Irgens, née Geel-muyden, fouillent et reniflent quand elles ont leurs discus-sions ; la dame de Segelfoss le révélera peut-être elle-même
– 268 – un jour si son journal est publié. Une louve peut aller à la ferme rechercher un chien.
Mais, affecté, M. Holmengraa le fut par la mort de Ma-dame, cela se manifesta par le fait que son visage s’allongea en quelque sorte, il avait le nez plus long qu’auparavant ; ce-la venait sans doute de ce qu’il avait maigri. Mais s’il chan-gea d’humeur ensuite et redevint joyeux, ce fut sans doute parce qu’à vrai dire, il n’avait plus personne de qui se sou-cier, puisque la noble Madame Adelheid était morte.
En tout cas, M. Holmengraa changea d’humeur, cela se manifesta en ce qu’il alla trop loin avec Madame Irgens, si bien qu’elle dut, en vérité, se défendre et dire : « Non… ici, il peut venir quelqu’un ! » Cela se manifesta encore davantage un soir où il avait entrepris la gouvernante, Demoiselle Salvesen, et voulait l’épouser : « Réfléchissez-y, dit-il ; vous avez ma parole. Venez visiter la maison, montez au pre-mier. »
Complètement fou.
Il fut pendant une semaine son propre bouffon, c’en était fait de son équilibre. C’était comme si, durant des années, il avait été tenu en laisse et qu’il fût maintenant devenu libre. Le soir, il allait lâcher les poules et ensuite il se glissait vers la fenêtre de la servante Marcilie ; lorsque la servante Marci-lie n’était pas seule, il avait imaginé de dire que les poules s’étaient échappées et qu’il fallait les faire rentrer. Il ne la laissait pas tranquille, la suivait au poulailler, l’embrassait et lui donnait de l’argent. C’en était, un état ! Auparavant déjà, il avait eu des velléités de petites folies, mais sans dépasser les bornes ; ce n’était pas comme maintenant. Vu qu’il était si riche, il n’éprouvait aucun sentiment d’incertitude et il ne se souciait guère de ce que pensaient les gens. Pendant le
– 269 – temps que le lieutenant fut absent, M. Holmengraa descendit même au domaine et alla trouver Daverdana. Elle était fian-cée à l’employé du chef magasinier et ne manquait de rien en fait d’amour ; mais quand M. Holmengraa en eut vent, il de-vint jaloux et amoureux, il s’habilla élégamment et mit sa chaîne d’or doublée sur son gilet. C’était à en pleurer, ce vieil homme était tombé dans un état qui n’appartient qu’à la jeu-nesse !
Il en vint à penser au médecin de district Muus et le fit venir chez lui. Pourquoi pas, c’était simple politesse. Le doc-teur fut bien et richement traité, cela s’annonçait comme une journée intéressante pour lui. Cet homme du Far West était vraiment un hôte charmant, il n’y avait rien à redire à l’argenterie et le vin était comme chez un homme de res-sources ; de bien-être, le docteur Muus croisa les jambes l’une sur l’autre.
— J’espère que l’avocat Rasch viendra aussi un peu plus tard, dit M. Holmengraa, comme cela vous ne serez pas si seul.
Ainsi l’avocat n’était pas invité à dîner, mais seulement à un petit bout de soirée après le dîner. Et le docteur apprécia fort cette marque d’honneur. Non pas que… l’avocat Rasch était, lui aussi, d’une famille de fonctionnaires et, en ce sens, son égal, mais un avocat n’est tout de même pas tout à fait la même chose qu’un docteur, ce n’est pas non plus un pasteur. M. Holmengraa portait sans doute encore, cachées dans le sang, les idées populaires de l’îlot sur la hiérarchie, cette fois elles profitaient au docteur Muus et le docteur Muus s’en dé-lectait.
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Mais il n’aurait pas dû les exploiter de la sorte, il n’en ti-ra rien en échange. Que comprenait-on ici, dans cette mai-son, de la grandeur bureaucratique ?
Le docteur avait, chose assez comique, la croyance que lui aussi pouvait pratiquer l’arrogance des classes supé-rieures ; c’est sans doute pour cela qu’il s’était heurté si ru-dement au lieutenant, lors de leur première rencontre. M. Muus était un produit de quatre générations d’application scolaire et d’aptitudes ordinaires, de cela et de rien d’autre ; comment donc cet homme aurait-il pu se prononcer aussi sur la musique et sur les nouvelles partitions qui se trouvaient sur le piano ? C’était Madame Adelheid elle-même qui avait parlé de ces partitions et, par là, incité M. Holmengraa à les acheter. À vrai dire, elles allaient maintenant rester là et at-tendre Madame Adelheid qui ne viendrait plus jamais ; mais elles devaient être à l’honneur, cela leur était dû, et ce n’était pas trop demander. Le fait est que M. Muus tenait encore pour la musique italienne – il avait appris de ses parents qu’il devait penser ainsi – tandis que ceci n’était que du Beetho-ven… oui, car Madame Adelheid était toujours si allemande.
— C’était un triste décès, là-bas, dit le docteur.
M. Holmengraa penche la tête très bas et répond :
— Un coup, très dur.
— Comment prend-il cela ?
— Le lieutenant ? Oh ! c’est un homme intelligent, un homme supérieur. Mais ce doit être presque plus qu’il n’en peut supporter.
— Que dites-vous là ? Que c’est un homme supérieur ?
M. Holmengraa répond :
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— Oui, c’est mon impression.
Le docteur dit :
— Alors, je crois que votre impression vous égare.
Il pouvait bien se faire que la conception populaire mît un docteur au-dessus de beaucoup d’autres, mais M. Holmengraa avait déjà vu un docteur ; il y avait des doc-teurs même là-haut dans les Cordillères, ils n’étaient pas rares. M. Holmengraa estimait sans doute aussi que l’on pouvait bien attribuer quelque valeur à son impression, il avait été obligé de temps à autre dans la vie de se fier à cette impression et elle ne l’avait certes pas égaré, c’était grâce à elle qu’il était là aujourd’hui et qu’il était Holmengraa.
— C’est mon opinion que le lieutenant est un homme supérieur, dit-il.
Ceci n’en imposa point à M. Muus, car il était la classe supérieure et il avait de l’instruction.
— Je fais une différence entre ceux que le malheur frappe et ceux qui se dirigent méthodiquement vers la ruine, dit-il. Le lieutenant fait partie de ces derniers. J’ai entendu dire que c’est vous qui possédez son domaine.
Oh ! était-il convenable de faire de Madame Adelheid et du lieutenant des personnages tout à fait ordinaires sur qui n’importe qui pouvait avoir une opinion ! Quel lustre y au-rait-il alors pour M. Holmengraa à avoir été leur grand et bon ami durant toutes ces années !
— Ce ne sont que des potins, dit-il.
— Des potins ? C’étaient paroles de gens sérieux.
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— Alors, c’est vous qui avez mal entendu et mal compris les gens sérieux.
— Je ne les ai pas mal compris. Mais, alors, ce n’est qu’une crainte mal fondée pour le lieutenant. Tant mieux !
Puis l’avocat arrive et ces messieurs se mettent à boire. L’avocat, lui, se tenait davantage à la terre, il n’était pas si savant et si chatouilleux sur ce point, il ne dédaignait pas une conversation pratique, et cela ne dura pas longtemps avant que lui et M. Holmengraa se missent à parler affaires. Et puis il buvait tout autrement sec que le docteur, il entraîna même son hôte à boire sec… Dieu sait d’ailleurs pourquoi, si ce n’est qu’il souhaitait tout le bien possible à son bienfai-teur. L’avocat Rasch était redevable à M. Holmengraa de bien des choses, de sa maison, de sa terre et des premiers bons conseils, maintenant il était en pleine activité floris-sante et il avait deux bureaux, un bureau intérieur pour lui-même et un extérieur pour ses scribes. C’était énorme comme ses affaires s’étaient développées. Il y avait long-temps qu’il voulait acheter le terrain sur lequel il vivait, sans compter une pièce de terre qui le jouxtait ; mais, chaque fois, M. Holmengraa avait répondu que le lieutenant ne voulait pas aliéner davantage du bien-fonds de Segelfoss.
Il posa de nouveau la même question et reçut la même réponse.
Sur quoi l’avocat invita de nouveau respectueusement M. Holmengraa à boire avec lui.
Où cela allait-il en venir ? M. Holmengraa, le paysan de l’îlot, eut la langue déliée par le vin et émit, au cours de l’après-midi de grandes idées, la dernière était qu’il voulait
– 273 – s’occuper de la pêche à la sardine en Espagne et équiper une flotte norvégienne à Santander.
— Les pêcheurs norvégiens n’auront pas la permission de pêcher, là-bas ?
— Alors je les naturaliserai.
Peut-être voulait-il briller aux yeux de ses deux invités, il laissa tomber un mot touchant des découvertes de minerai dans deux provinces, il voulait acheter des mines. Il voulait peut-être briller, soit, mais où cela menait-il ? Il n’avait pas l’habitude de faire étalage de ses idées, mais au contraire de les garder pour soi. Il parlait avec calme et sans vantardise, comme c’était sa coutume, mais de grands projets brûlaient derrière son front, c’était intéressant de l’écouter. « Et à votre santé, messieurs, dit-il, c’est très aimable de votre part de venir me voir ! »
Petite grande Mariane se glissa dans la salle et montra qu’elle pouvait faire la révérence avec ses longues jambes. Elle était étonnamment développée, sa bouche aux lèvres re-troussées était si mûre. Elle remit à son père le courrier qu’elle était allée chercher en disant : « Des lettres de chez nous ! » C’était presque étrange d’entendre des mots norvé-giens sortir de ce visage au front bas avec des cheveux d’Indienne et le nez flaireur. « C’était tout », dit-elle.
— Merci, dit le père.
Oui, c’était tout, elle-même n’avait rien reçu.
Les lettres de Jeune Willatz avaient cessé.
— Excusez-moi un instant, dit M. Holmengraa, et il ou-vrit une lettre avec des timbres étrangers. Il la parcourut ra-pidement des yeux et dit à sa fille : « Un salut pour toi aussi,
– 274 – mon amie ! » Mariane fit une nouvelle révérence et se glissa par la porte.
M. Holmengraa mit les lettres de côté et dit :
— Si ces Messieurs trouvent que le sherry est trop froid ou trop chaud… nous n’avons pas tous le même goût… Non, ça va.
Aimable et bienveillant maintenant aussi. Il se mit à ta-quiner l’avocat à propos de Demoiselle Salvesen : c’était sans doute pour cela qu’il était si entiché de ce lopin de terre. Ah ! cette jeunesse !
Le docteur profita de l’occasion pour dire :
— Ah ! ne pourriez-vous vendre cette terre à l’avocat Rasch, M. Holmengraa ? Vous prouveriez ainsi sur-le-champ que vous êtes propriétaire de Segelfoss.
— Comment puis-je vendre de la terre appartenant au domaine du lieutenant. « Per à la boutique » veut aussi ache-ter de la terre, il est maintenant à ce point matelassé d’argent qu’il veut acheter une parcelle de pré de quoi nour-rir deux vaches. Je n’en ai même pas parlé au lieutenant. Du reste, tout cela n’est que bagatelles, il est indifférent qui de nous est propriétaire d’une terre de deux vaches. Une terre de deux cents vaches c’est davantage.
L’avocat demande :
— Mais pourquoi le lieutenant ne voudrait-il pas vendre ? Il recevra de l’argent en échange. J’en connais en-core un qui voudrait bien devenir propriétaire : Lars Manuel-sen. Il est venu me trouver et s’en est expliqué franchement : du moment qu’il avait un fils qui était devenu pasteur et par-dessus le marché un pasteur connu, il ne pouvait plus main-
– 275 – tenant vivre comme un métayer, il voulait avoir la permis-sion d’acheter sa métairie et un morceau raisonnable de terre arable en plus.
— Est-ce le père du pasteur Lassen ? demande le doc-teur.
— Oui. Et c’est naturellement le pasteur qui est derrière. Le connaissez-vous ?
— Non. Il est venu en visite chez moi, il m’a semblé très modeste. Un paysan, naturellement, mais il s’est élevé jusqu’à la culture, par son travail.
— Oui, c’est son père ; ainsi donc un homme honorable qui a un fils pasteur, dit l’avocat, s’adressant de nouveau à Holmengraa. Et j’en connais encore plusieurs qui veulent acheter de la terre, votre propre boulanger veut acheter de la terre, M. Holmengraa.
— Mon boulanger ? Je n’ai pas de boulanger. » Et c’est maintenant comme si M. Holmengraa, après avoir entendu cet après-midi beaucoup de petits bavardages de deux drôles de petits messieurs, tout à coup ne se soucie plus d’en en-tendre davantage, mais dit exactement ce qu’il veut lui-même : « Mon boulanger ? Vous vous figurez que je suis tout-puissant, vous regardez cette chaîne d’or et vous croyez qu’elle est vraie. Naturellement elle n’est pas vraie. Pourquoi gaspillerais-je ? Je ne suis pas assez puissant pour cela.
La chaîne est dorée, elle est plus solide que l’or, elle brille comme de l’or ; ne brille-t-elle pas ?
Voulut-il encore donner aux deux messieurs un bruit à faire courir ? Ou bien voulut-il, par manie de briller, rafraî-
– 276 – chir sa légende ? Il laissa passer un moment, puis il dit, en tournant cela comme un compliment :
— J’ai un fils, Félix. C’était mon rêve de faire de lui un homme cultivé, comme ces Messieurs, mais il ne veut pas étudier. Il faut que je le renvoie au Mexique.
— A-t-il encore quelqu’un chez qui aller au Mexique ? Je croyais…
— Je puis le confier à quelqu’un. Mais du reste il peut bien avoir des parents proches, sa mère, par exemple.
Pause. L’avocat et le docteur ont l’air très étonnés.
— Je croyais… je me suis en tout cas laissé raconter que vous étiez veuf ?
M. Holmengraa jette par-dessus son épaule un regard indifférent au docteur et, cette fois encore, il ne se soucie pas de lui, mais dit ce qu’il veut :
— Non, Félix ne deviendra rien de bon ici ; il retournera sans doute à sa tribu.
Mais Mariane reste chez moi, ma fille.
Le soir, lorsque M. Holmengraa reconduisit les invités, il n’était tout de même pas si ivre qu’il ne pût trouver les che-mins défendus. C’était après le souper et les messieurs avaient bien mangé et bien bu, ils ne se plaignirent pas non plus de la manière dont on les avait traités. Mais le docteur Muus déclara que lorsque leur hôte, au cours de la soirée, l’avait contredit, par-ci par-là, il avait distinctement remar-qué la haine de classe des illettrés contre la classe supérieure à laquelle ils appartenaient, lui et l’avocat Rasch. Et cela, l’avocat Rasch aussi l’avait remarqué.
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Avec cette soirée finirent les débordements de M. Holmengraa, les jours suivants il redevint maître de soi et « Roi » pour tous. Il fit des préparatifs pour l’enterrement, commanda par télégramme une couronne pour le cercueil de Madame Adelheid et, au moment où le bateau courrier dé-boucha du fjord avec son pavillon en berne, il fit joncher le quai et la route d’une épaisse couche d’aiguilles de sapin. Était-ce par respect pour le lieutenant qu’il avait mis un terme à sa folie ? Ou bien était-ce parce qu’il avait honte de lui-même ? Quel qu’en fût le motif, M. Holmengraa avait, ces dernières semaines, commis différentes sottises et, s’il n’avait pas été celui qu’il était, cela lui aurait demandé long-temps pour les réparer… mais, à M. Holmengraa, cela ne prit pas le moindre temps. Non, car il était malgré tout si légen-daire qu’avec lui on pouvait s’attendre à tout.
* * *
À l’enterrement vint aussi Fredrik Coldevin avec son épouse. Il trouva enfin le temps de revenir à Segelfoss ; il y avait longtemps qu’il n’y était venu. Et les vieux Coldevin vinrent de leur île, ils étaient devenus de petites et blanches « curiosités » et ils n’avaient plus de voix. Ils étaient comme des enfants albinos ridés. Le colonel Von Platz, de Hanovre, envoya un représentant et des fleurs qui, du reste arrivèrent une semaine trop tard.
Même en cette circonstance, le lieutenant ne peut s’empêcher d’inventer quelque chose de bizarre et d’en faire à sa tête : il s’était assuré télégraphiquement que le pasteur de la paroisse voisine viendrait officier à l’enterrement. Que le lieutenant trouvât tout le temps l’énergie de persister ! Cette fois pourtant on aurait pu le croire atteint profondé-ment et durablement, mais non.
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Mais le soir, les bateliers du pasteur de la paroisse voi-sine vinrent sans pasteur, ils apportaient une lettre d’excuses et d’explication ; le pasteur avait eu des empêchements. Oh ! il avait dû avoir des scrupules au dernier moment, il n’osait peut-être pas froisser son collègue L. Lassen qui avait la fa-veur de son évêque. Ce devait être cela.
Alors le lieutenant sourit et dit à son fils :
— Il va tout de même falloir que ce soit Lars. Et cela n’a pas d’importance, ta mère ne l’entendra pas. Veux-tu donner ordre à Martin le valet d’aller chercher Lars demain matin.
Quand le pasteur arriva, le consul Fredrik dut servir d’intermédiaire entre lui et le lieutenant. C’était le désir du lieutenant d’éviter un discours de Lars, mais le pasteur ne put accepter tout à fait cette manière de voir, par contre il consentit, par respect pour le lieutenant, à faire le discours très bref et il renonça à aller au-devant du corps jusqu’à la porte du cimetière.
Le lieutenant dit :
— Alors je reste à la maison.
Le consul Fredrik fit semblant de le croire, pour ne pas irriter son ami, mais il n’avait pas le moindre doute.
— Oui, c’est une solution, dit-il, en approuvant de la tête. Pourvu que tu n’en viennes pas toi-même à le regretter.
— Indubitablement si.
— Alors la question est de savoir s’il n’est pas préférable de choisir un désagrément d’une heure tout de suite plutôt qu’un désagrément de toute une vie par la suite.
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Le lieutenant renonça à rester à la maison. Il mit sa te-nue de parade avec épaulettes et sabre et galons d’or et, par-dessus tout cela, il portait son coûteux manteau. Il était plus magnifique que personne ne l’avait encore vu. Jeune Willatz portait un costume noir neuf, avec un chapeau de soie entou-ré de crêpe. Tous deux, le père et le fils, portaient, chose as-sez étonnante, des gants blancs sans galons noirs.
Tous les gens de Holmengraa avaient eu congé, le mou-lin était arrêté, les métayers et les journaliers se rassemblè-rent au cimetière, c’était noir de monde comme un grand dimanche de baptême. Le cercueil était entièrement caché sous les fleurs, il y avait des couronnes d’Angleterre, d’Allemagne, des Holmengraa, de tous les Coldevin, des né-gociants de Bergen. Ce fut une vraie cargaison de fleurs que l’on descendit en terre.
Puis vint le discours. Le pasteur Lassen n’était certaine-ment pas tout à fait rassuré, mais c’était une bien trop bonne occasion pour s’exprimer plus au long sur des choses spiri-tuelles, il ne pouvait pas s’écarter de sa résolution primitive de tenir un long discours. Tout autre survivant éploré aurait aussi, en vérité, été reconnaissant de ses paroles sérieuses et consolantes, mais le lieutenant fut pareil à lui-même, il avait l’air absent et n’écoutait sans doute pas. Quand le discours eut duré une demi-heure et comme le lieutenant ne voulait pas attendre plus longtemps, il prit tout à coup la petite pelle de bois des mains du sacristain et la tendit au pasteur… oh ! mais il ne la lui tendit même pas le manche en avant. Le pas-teur dut s’arrêter, il regarda le lieutenant et se rendit bien compte que les temps étaient révolus, il prit la pelle et jeta les trois pelletées de sable sur les fleurs dans la tombe.
Puis on combla la fosse.
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Mais les gens qui avaient remarqué la scène de la pelle désapprouvèrent la conduite du lieutenant : Lars Manuelsen la désapprouva, « Per à la boutique » la désapprouva, ils n’avaient encore jamais vu une telle manière d’agir vis-à-vis d’un représentant et porte-parole de Dieu… tel qu’était et restait notre Lars à nous. Mais le pasteur avait eu trop de bon sens pour prendre la pelle et la jeter à la figure du lieu-tenant, parce qu’il était un homme bien élevé. Il en donna la preuve jusqu’à la fin ; la cérémonie était à peine terminée qu’il voulut adresser quelques paroles de consolation parti-culière aux proches, comme c’est la belle coutume des pas-teurs ; mais comme il n’était pas tout à fait rassuré, il s’adressa d’abord à Jeune Willatz, parce que c’était lui qui se trouvait le plus proche. Le pasteur Lassen tendit sa main au jeune garçon et dit : « Tu as subi une grande perte, mais le Seigneur t’aidera à la supporter ! »
Alors s’élève la voix du lieutenant… et le pasteur voit deux yeux gris tout pleins de glaciale supériorité :
— Es-tu en train de tutoyer mon fils ? Veux-tu cesser !
Sur quoi le lieutenant rentra de l’enterrement chez lui, à pied.
Cette fois-ci, les vieux Coldevin ne restèrent que deux jours, puis ils retournèrent chez eux dans leur bateau à ca-bine. C’était comme un bateau du passé avec des ombres à bord. Les vieux Coldevin… ils ne comprenaient pas bien ce-la : il n’y avait pas de chemin ici dans le temps, disaient-ils ; là il n’y avait pas de maison autrefois, disaient-ils. Puis ils secouaient la tête et ne s’y reconnaissaient plus, ils n’étaient pas sûrs d’être vraiment venus à Segelfoss cette fois-ci. Et ils retournèrent chez eux, sans avoir fait de promenades dans le taillis et sans presque avoir parlé.
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Le consul Fredrik et sa femme restèrent quatre jours, puis le bateau-courrier en direction du Sud passa et les em-porta. Le consul Fredrik n’avait plus non plus la même vitali-té qu’autrefois, il avait fortement grisonné et il avait des poches qui lui pendaient sous les yeux. Et sa femme était grosse et bourgeoise et même, ces derniers temps, elle s’intéressait aux Missions, et elle l’accompagnait. Le lieute-nant aussi avait ses préoccupations personnelles, son cha-grin était si extraordinairement grand, si étonnamment grand ; on n’aurait pas attendu du lieutenant qu’il eût des in-somnies, parce qu’il avait perdu Adelheid… qu’il avait déjà perdue avant sa mort. Mais alors le séjour de Segelfoss ne pouvait présenter aucun agrément pour le consul Fredrik cette fois-ci, c’est pourquoi il ne fit pendant ces quatre jours qu’aspirer au départ.
Il avait bien ses habituelles soirées avec son vieil ami, autour d’un verre de vin, mais elles étaient si solennelles et les propos manquaient tellement de gaieté.
Il ne put presque pas prononcer un mot touchant tous les bouleversements sur le domaine ; quand le consul fit une allusion à ce que malheureusement il n’était pas sans res-ponsabilité dans ces bouleversements, le lieutenant l’écarta aussitôt et dit :
— Non, je te remercie, c’est à toi qu’en revient le mérite. Alors le consul essaya de parler de Willatz… Est-ce que Wil-latz allait continuer à Berlin ?
— Naturellement, répondit le lieutenant. Il part pour le Sud avec le même bateau que toi.
— Ma fille Tea, dit le consul… tu te rappelles Tea ? Elle a épousé le quartier-maître.
– 282 –
— Margrete a eu raison.
— Le quartier-maître est capitaine maintenant.
— Tu vois !
— Capitaine sur le vapeur « Le Taon » 52 pieds de long. Ah ! mais cela n’arrange pas les choses !
Comme c’était désespérant de causer avec son ami à présent ! Le consul Fredrik regrettait presque d’être venu à l’enterrement. Oui, parce qu’à parler franc, il avait vécu la vie de petite ville durant tant et tant d’années qu’il commen-çait à trouver que ça faisait le compte.
Mais le consul Fredrik, qui parlait si gaiement et riait si volontiers, se retirait parfois dans la solitude et tombait en méditation. Il faisait sans doute cela par convenance. Et un jour que ce n’était peut-être pas assez tranquille autre part, il entra dans la chambre à coucher de Madame Adelheid et y demeura un moment. Il prit un peigne qui se trouvait là par-mi d’autres parures et il le regarda ; et il le trouvait sans doute beau, car il le regarda longtemps. Et, comme si l’idée lui était venue qu’il n’était peut-être tout de même pas con-venable de s’asseoir dans cet endroit et d’y tomber en médi-tation, il sortit sans bruit de la chambre.
Il descendit dans la serre. Il aurait pu y aller tout de suite, il y faisait bon et solitaire. Quoi… avait-il emporté le peigne ? Ridicule ! Bah, puisque aussi bien il l’avait fait… une bagatelle avec laquelle il ne voulait même pas tourmenter le lieutenant. C’est comme s’il s’en dégage encore un léger par-fum… l’odeur de sa chevelure ? Imagination, cela sent l’écaille. Mais si tout à coup elle se mettait de nouveau à chanter, là-haut dans le salon, et si son chant descendait ici, vers ces fleurs ? Ah !… quand elle déployait sa passion
– 283 – comme un éventail et se montrait douce et folle. Pauvre d’elle ! Mais pauvres de nous tous !…
* * *
Jeune Willatz avait des remords, il avait cessé d’écrire à Mariane. Comment cela était-il arrivé ? Insensiblement, parce qu’il avait eu tant à faire. Oui, et puis, dans son amour et son tourment, il s’était confié à sa mère, qui en avait con-çu une extraordinaire inquiétude et n’avait plus voulu en-tendre parler de correspondance. Quand Willatz objecta qu’il aimait Mariane jusqu’à la mort, sa mère dit : « Attends dix ans, alors nous verrons ! Pour le moment, il faut d’abord de-venir quelque chose et donner de la joie à ton père, tu sais. »
Mais quand Willatz revit Mariane, sur le quai et ensuite au cimetière, il ne trouva rien de mieux que de lui donner la main, et elle le regarda bien en face, se glissa tout contre lui, et se tint presque contre sa poitrine en levant les yeux vers son visage. Mariane était si étourdiment tendre.
Ils finirent par se rencontrer ; Jeune Willatz était forcé de descendre par la route et Mariane se trouvait là. Comme il y avait une belle oseraie, bien profonde, un peu au-dessus du pont, ils s’y rendirent en toute hâte. Jeune Willatz était déjà en costume de voyage et, quand le bateau arriverait, il s’embarquerait ; mais bien qu’il eût si peu de temps, il n’arriva à rien dire. Ah ! où étaient passés tous les mots qu’il avait dans la tête et dans le cœur ! Mariane aussi était silen-cieuse. Ils cueillirent chacun une baguette pour en arracher les feuilles.
— Je dois repartir aujourd’hui, dit-il.
— Oui.
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— Ce n’est pas autrement loin, dit-il.
— Félix aussi doit partir, répondit-elle. Il doit aller au Mexique.
— Bah ! au Mexique !
— Oui, parce qu’il ne veut pas étudier. Et moi aussi je dois partir, à Christiania, dit Mariane. Et tantôt j’en ai envie et tantôt je ne veux plus.
— Christiania est encore moins loin que Berlin, alors il n’y a rien à appréhender.
— Ne peux-tu pas recommencer à m’écrire ? dit-elle.
— Si. Mais je n’en ai pas le temps, si je veux devenir quelque chose, disait Mère.
— J’ai écrit bien des lettres pour toi, j’en ai écrit hier et aujourd’hui aussi. Tiens, dit-elle en lui remettant quelques lettres. S’il te plaît !
Et Willatz tendit la main à la fillette, la remercia, et mit les lettres en sûreté dans sa poche, et il était muet de bon-heur et de confusion.
Et, comment cela se fit-il… elle était grande et douce, ses cheveux d’Indienne épars sur les épaules, brune et rouge de visage… comment cela se fit-il… toujours est-il que Ma-riane se glissa de nouveau tout contre Willatz et il l’entoura de ses bras et il ne savait plus où il avait la tête. Comme ils restaient là à se regarder mutuellement la nuque, il parvint à dire :
— Laisse-moi t’embrasser… pour les lettres… Si tu trouves que tu peux me le permettre.
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Et comme un petit mouvement de consentement avait parcouru le corps de Mariane, leurs lèvres se joignirent, si in-finiment, et tous deux fermèrent les yeux.
Mais, après cela, le rendez-vous fut écourté. Car ils ne pouvaient plus se regarder et ils ne parlaient plus que comme s’ils s’adressaient à la terre.
— Alors, adieu, dit-il.
— Adieu, dit-elle.
Quand Jeune Willatz rentra à la maison, Gottfred le conduisit dans la chambre de son père. Le vieux père courbé était très solennel, il dit :
— Je t’ai attendu.
— Pardon, je…
— C’est tout pardonné. Hem ! Tu t’appelles Willatz Wil-helm Moritz von Platz Holmsen.
— Oui ? demanda le fils.
— C’est comme cela. Tu t’appelles ainsi. Hem ! Et cou-ramment : Willatz.
— Oui ?
— Tu peux t’appeler Moritz couramment si tu en as en-vie.
— Non, pourquoi cela ?
— Si tu en as envie, dis-je.
— Oui, mais je n’en ai pas envie.
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— N’est-ce pas mieux de s’appeler Moritz, en Alle-magne ? Ta mère… nous lui devons bien cela.
— Je suis inscrit sous le nom de Willatz, objecta le fils.
— Ta mère t’appelait Moritz.
— Je ne me rappelle pas avoir entendu ce nom.
— Si, quand tu étais parti.
— Elle ne le faisait plus jamais.
— Bien, alors il n’est plus besoin d’en parler. Hem ! Tu excuses qu’il n’a été invité personne à ton dîner aujourd’hui.
— Oh ! cher…
— Nous ne pouvions pas cette fois, nous lui devions cette attention.
— Mais, pense, si tu avais pu m’accompagner au-jourd’hui, père !
— Je n’ai pas le temps, mon enfant. Du reste tu es main-tenant toi-même un homme. Conduis-toi bien, Willatz, et bon voyage !
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