Enfants de l'époque
Chapitre XII
Je me demande si les Coldevin viendront cette année, disait parfois Madame Adelheid. Et il était impossible de lire sur son visage si elle attendait la réponse avec impatience.
— Non, répond le lieutenant, les vieux ont été tellement blessés des changements survenus chez nous qu’ils ne re-viendront sans doute plus.
Il ne fut pas fait mention du consul Fredrik.
Durant les semaines d’été, il n’arriva pas grand’chose, sauf cette chose déjà ancienne que Segelfoss se transformait petit à petit et devenait un endroit de plus en plus peuplé. C’est pour cela que « Per à la boutique » n’avait pas pu at-tendre jusqu’au jour de l’an pour cette petite licence de vente de vin qu’il avait demandée, mais il avait déjà commencé à vendre des bouteilles clandestinement, parce qu’il y avait tant de gens qui le désiraient. Et ce commerce répandait quelque animation et quelque gaieté sur les ennuyeuses soi-rées du dimanche.
Les gens bâtissaient des maisons çà et là autour du quai des vapeurs, qui formait comme un centre d’attraction, si bien que la partie inférieure du fonds de Segelfoss commen-çait déjà à devenir une sorte de petite ville de cabanes. Et cette partie qui, naguère encore, n’était qu’une grève avec quelques hangars à bateaux ! Il n’y avait aucun doute que la vie avait changé de couleur pour les gens depuis que le « Roi » Tobias était venu dans la localité. Voilà, par exemple, la cabane de Lars Manuelsen, n’y était-il pas déjà venu des
– 184 – rudeaux devant les fenêtres. Son fils, le séminariste, n’avait sans doute pas toléré de voir son foyer sans rudeaux. Mais, à dater de ce jour ne furent-ils pas de plus en plus nombreux ceux qui demandaient à « Per à la boutique » le prix des ru-deaux !
Et que se passait-il ? Y avait-il encore avantage pour un chrétien à rester attaché à une métairie ? Mille fois impos-sible. Les parcelles de champs qui en faisaient partie, le droit de faucher dans le pacage cultivé, le turbin de ramener le bois de chauffage de la forêt sauvage… toute la vie du mé-tayer ne valait plus la peine d’être vécue, pensez, on pouvait avoir sur le quai de la farine toute prête pour préparer le manger. Et, qui plus est, une farine qui était tout à la fois blu-tée et blanche comme neige. Si ce n’était pour la pomme de terre, la terre pourrait aussi bien rester inculte, et si ce n’était pour la goutte de lait dans le café, personne non plus en véri-té n’irait dans le bois racler de l’herbe pour nourrir la chèvre. C’était comme ça : Oh ! maintenant ils étaient heureux, tous les journaliers, ils allaient au travail chez Holmengraa et ils étaient au service de Holmengraa. Le samedi soir, ils rece-vaient un bulletin des mains d’un contremaître, ils le remet-taient au chef magasinier qui leur donnait en échange de la farine ou de l’argent, à leur choix. Ça, c’était une vie pour des êtres humains. Il y avait des journaliers qui s’endettaient pour acheter cheval et charrette et ils faisaient les charrois pour l’usine… et ensuite ? Au bout de peu de temps ils pour-raient payer le cheval et la charrette s’ils le voulaient, car ils gagnaient de l’argent ; ils en gagnaient et ils le faisaient son-ner dans leurs poches quand ils se tenaient debout devant le comptoir de « Per à la boutique ». En résumé, l’argent, les sous n’étaient plus rares, cela se voyait aussi chez les culti-vateurs propriétaires des alentours ; ciel, ils gagnaient et de-venaient si riches grâce à ces charrois, c’était un miracle, ils
– 185 – pouvaient s’offrir une tasse de café en surplus, même après le repas du soir, et ils pouvaient se montrer en superbes bot-tines montantes en plein été. Cela alla si loin que le médecin de district, Ole Riis, commença à regretter d’avoir obtenu une place dans le Sud ; dans les dernières semaines de son séjour à Segelfoss, il avait gagné si incroyablement !
Que diable ! disait Ole Riis, des gens qui, avant, n’avaient pas les moyens de faire venir le docteur pour une fièvre nerveuse, maintenant ils viennent de deux lieues me chercher pour un mal blanc.
Et le nouveau médecin de district, on ne l’entendait pas se plaindre non plus. Il fut tout de suite en faveur et on allait le chercher soir et matin, ce devint la mode de l’essayer ; rares étaient les maisons où il n’y avait pas assez de maladie pour que l’on soit forcé d’aller chercher le nouveau docteur. Cela allait fort mal pour les rebouteux et les rebouteuses qui, auparavant, s’y connaissaient en maladies, si mal qu’ils me-naient vraiment une maigre existence, maintenant, c’était pi-tié de les voir !
Le nouveau médecin de district s’était sans doute depuis longtemps proposé de faire visite chez les Holmsen à Se-gelfoss, mais le temps lui avait manqué. Ce n’était pas par impolitesse qu’il n’y était pas encore allé, dit-il, quand il vint enfin un jour, oh ! ce n’était pas par impolitesse !
Ce fut Madame qui le reçut, c’était toujours elle qui re-cevait parce que c’était elle à qui cela répugnait le moins ; elle y trouvait peut-être même un petit amusement dans sa solitude. L’homme s’appelait Muus4 et, quand on le voyait,
4 Muus en norvégien, signifie souris.
– 186 – on tenait aussitôt cette chose incroyable pour possible. Un drôle de petit docteur, probablement fort en médecine, le teint jaune, sûrement par suite d’un mauvais estomac, un vi-sage de surmené avec un grand nez, de grandes oreilles dif-formes et une barbe indigente. Il fut invité à se joindre à la société, il y avait aujourd’hui une petite solennité, un dîner en l’honneur de Master Willatz qui retournait en Angleterre.
Le père et le fils font leur entrée, ils sont tous deux en habit de soirée, pour se faire mutuellement honneur. Le lieu-tenant salue le docteur et échange avec lui les paroles stric-tement nécessaires. M. Holmengraa arrive, il a ses deux en-fants avec lui, les deux Indiens, comme il les appelle.
— Les pauvres, tenez-vous à les appeler Indiens ? de-mande Madame.
— Mes petits Indiens, répond Holmengraa. Oh ! cela ne leur déplaît pas, croyez-le bien, car alors ils deviennent les descendants de Kuohtemoc, ce qu’ils sont aussi en réalité, dans une certaine mesure.
— Comment cela ?
— Ils ont un peu de sang indien dans les veines, leur mère était quarteronne.
— Alors ils sont quinterons, dit le docteur. Très intéres-sant.
— Oui, vous êtes des enfants superbes, dit Madame en les prenant tous deux dans ses bras.
Le dîner ne dura pas longtemps, il fallait que Willatz eût le temps de se changer et de mettre son costume de voyage et on attendait le bateau-courrier d’un moment à l’autre. On
– 187 – avait posté une vigie dans un endroit élevé pour le signaler au domaine.
Le lieutenant lève son verre, souhaite bon voyage à Wil-latz et le remercie de sa visite cet été.
— Oui, Dieu te bénisse, dit la mère, et continue à être sage ! Est-ce que Papa t’a donné beaucoup, beaucoup d’argent ?
— Oui, merci.
— Alors, va te changer.
Le docteur Muus ne dit rien. Il avait peut-être eu l’occasion au foyer paternel de devenir connaisseur en vin, car, après avoir bu, il fit un petit clappement de langue ap-préciateur. D’une manière générale, il semblait ne pas vou-loir s’en laisser imposer : un train de maison comme celui-ci était à la portée de chacun ; quant à lui, il avait assisté à des soirées où l’on avait même bu du champagne. Peut-être le docteur avait-il été un peu renseigné par son prédécesseur dans le poste, le malencontreux Ole Riis ; peut-être aussi le retard apporté à sa visite chez le lieutenant était-il une non-chalance préméditée.
Au café, ce fut de nouveau Madame qui dut faire la con-versation, son mari était sans doute déprimé et pensait à Willatz. Il écoutait poliment ce qui se disait et faisait même parfois comme un mouvement pour répondre, mais s’arrêtait aussitôt. Et il en restait là. On peut parler opiniâtrement, mais le lieutenant se taisait opiniâtrement, se taisait à toutes les questions, se taisait. Il n’était pas toujours si inattentif ; il devait y avoir quelque chose qui le tourmentait, quoi que ce pût être.
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Il faut que ce soit Madame qui essaie de soutenir la con-versation :
— Vous étiez dans le Nord, en dernier lieu, Monsieur le docteur ?
— Dans le Finmarken, oui. Nous autres fonctionnaires, c’est là que nous débutons.
— Vous avez eu beaucoup à faire depuis que vous êtes venu ici, ai-je entendu dire ?
— Beaucoup. Surtout ici, autour de Segelfoss.
— Cela vient de l’activité que M. Holmengraa déploie ici. N’est-ce pas, Monsieur Holmengraa ?
Mais le docteur Muus est logicien, et il répond :
— Héhé ! j’espère que non, que l’activité de M. Holmengraa ne mène pas à la multiplication des mala-dies.
Tous échangent des regards. M. Holmengraa sourit et répond :
— Le Docteur ne veut pas me laisser le bénéfice du compliment de Madame. Du reste, il n’est pas douteux que des entreprises comme la mienne exigent une augmentation des soins médicaux, encore qu’elles procurent de meilleurs salaires pour les payer. Il en est ainsi partout, les gens de-viennent plus nombreux dans l’endroit, et cela multiplie en tout cas les accidents. Il est des dangers contre lesquels on n’a pas appris à se prémunir dans sa calme existence cam-pagnarde, un poids peut écraser une main, un treuil peut s’emballer, une manivelle se mettre à tourner follement. Ole Johan a été blessé par une manivelle hier.
– 189 –
— C’est chez lui que j’étais tout à l’heure, dit le docteur. Il n’a pas grand mal, pas d’épanchement sanguin, c’est ce que nous appelons une contusion.
Madame espère que la conversation entre les deux mes-sieurs est bien engrenée, et elle fait un saut à la chambre de Willatz. Pauvre d’elle, ce n’était certes guère amusant de re-perdre son fils et tout le chant et la musique et les petits ba-vardages.
Quand elle redescendit, le silence régnait de nouveau. Elle apportait quelques livres illustrés.
— Venez voir, enfants, Willatz nous prête ces livres. Et puis, il faut manger des gâteaux ; s’il te plaît, Mariane. Mais si ! Et toi, celui-là, Félix. Très bien.
— Est-il bientôt prêt ? demande le lieutenant.
— Bientôt. Ah ! si seulement il ne devait pas aller si loin ! Cela n’a pas de sens.
— Au fond, ce n’est pas si loin maintenant, Madame, dit Holmengraa pour la consoler. Avec ces bons grands navires, il sera arrivé dimanche.
Madame sourit involontairement :
— Oui, et le dimanche est vraiment le bon jour pour ar-river en Angleterre.
M. Holmengraa sourit aussi :
— Oh ! non, le dimanche anglais n’est pas amusant.
— Amusant ? Je ne sais rien qui soit amusant dans ce pays.
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— Madame est Allemande, dit le docteur Muus.
— Oui, Dieu merci ! répond-elle, sans écouter les paroles qu’il ajoute.
— Mon père, dit le docteur Muus, était en Angleterre à un congrès, comme jeune juriste. Il n’a pas de mots de louange assez forts pour la vie et les gens de là-bas.
— Et puis, c’est un peuple antimusicien, continua Ma-dame, ils louent d’autres gens pour jouer et chanter chez eux, ils louent des gens pour chanter dans les églises.
Le docteur remarque :
— Un peuple d’une si haute culture ne doit pas aller beaucoup à l’église.
— Que coûte un orgue ? demande Madame tout à coup… Cela tournait à la bataille… Un petit orgue, tout petit, avec très peu de tuyaux ? Pensez, si nous avions un petit orgue comme cela là-bas à l’église.
— Cela doit être faisable, répond Holmengraa. Et si l’un des instituteurs savait jouer, tout s’arrangerait facilement.
Le lieutenant fit un saut à la fenêtre, pour voir si le ba-teau était signalé. Quand il revint s’asseoir, il avait passé sa bague à la main gauche. Et maintenant il trouvait sans doute qu’Adelheid avait assez payé de sa personne, il voulait la re-layer et il la pria de retourner voir Willatz. Il se mit à parler affaires avec Holmengraa :
— Je vous ai répondu un jour cet été que je n’avais pas de charpente pour les nouvelles bâtisses ici sur place. J’ai de nouveau parcouru les bois et je crois que je vais couper une
– 191 – partie. Mais maintenant ce doit être trop tard pour votre em-ploi ?
— Non, pas du tout, cela tombe très bien. Nous aurons toujours besoin de charpente dans l’avenir. Quelles sont les dimensions ?
— Petites, sept pouces, huit à dix aunes.
— Autre part, ce serait de la grosse charpente. Bonne charpente à bâtir. J’en suis acheteur en tout temps.
Signal de l’homme de vigie… le bateau arrivait.
Madame descendit avec son fils. Willatz était en cos-tume de voyage, silencieux, ils prirent le temps d’entrer dans le grand salon et de faire un peu de musique en guise d’adieu. C’était un chant à deux voix, un duo, selon la mode du temps, une mère cygne et son petit lançant leur chant vers le ciel.
— Madame chante ? dit le docteur Muus en prêtant l’oreille. Est-ce de l’italien ?
Lorsque le lieutenant, dans la galerie, remit ses gants, il avait de nouveau sa bague à la main droite. Ce curieux chan-gement de main ne pouvait certes avoir aucune signification, puisqu’il se produisait à chaque instant, simplement une ha-bitude, un tic.
Ils descendent la côte. Contrairement à l’habitude, toute la société est à pied. Willatz se joint aux petits, ils se mettent à courir. Ah ! cette Mariane, c’était le Troll le plus haut sur pattes qu’on pût trouver. Le docteur et le lieutenant ferment la marche. Le docteur demande :
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— Segelfoss est devenu tout autre qu’il était, à ce que j’ai entendu dire. Est-ce que le lieutenant est de tous points satisfait du changement ?
— Ah ! c’est vous, Monsieur le docteur ; oui, merci, je suis satisfait. D’où êtes-vous donc au juste ?
— De l’Est. Pourquoi cette question ?
— Je me rappelle quelques recrues que j’ai eues à l’instruction.
— Des recrues ?
— Ne vous méprenez pas à mes paroles, c’étaient de grands beaux gaillards ; c’est quand vous parlez que je me les rappelle. Comment est-ce que vous vous appelez, disiez-vous ?
— Je m’appelle Muus.
— Muus ?
Le docteur mâchonne ses brins de barbe et dit :
— Et vous vous appelez Holmsen ?
— Oui.
— Peut-être von Holmsen ?
— Non, seulement Holmsen.
Les deux messieurs devaient être maintenant à peu près manche à manche, mais par malheur le docteur se mit à rire, à se gausser, au point que le lieutenant dut le regarder avec étonnement. Il y avait dans ce regard un éloignement indiffé-rent, une petite surprise tombée des nues, devant cet
– 193 – homme ; mais le lieutenant jugea beaucoup trop mesquin de lui demander la cause de son rire.
Willatz revint vers son père et dit :
— Tu seras gentil de bien surveiller Bella !
— Certes, oui, mon ami !
— Bella, qui est-ce ? demanda le docteur, sans se gêner.
— C’est mon cheval.
— Bon Dieu !
Willatz regarda le docteur et il y avait dans ses yeux un peu de l’étonnement de son père.
— Mon cheval de selle, expliqua-t-il.
— Quand j’avais ton âge, dit le docteur, je savais pas mal de latin. Papa et Maman doivent avoir de la satisfaction avec de grands garçons comme toi, sais-tu bien.
Sur quoi le docteur fit à Willatz un signe de tête paternel.
Mais Willatz n’avait encore jamais entendu de discours aussi étrange ; c’était incompréhensible, pourtant ce n’était pas une langue étrangère, c’était seulement d’un autre monde.
Le père lui sourit :
— Tu n’as sans doute pas compris ce qu’a dit le docteur. Tu ne comprends pas toujours non plus ce que dit Martin, rappelle-toi.
— Martin, qui est-ce ? demande le docteur.
— C’est un de mes valets.
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Ils étaient sur la jetée, le bateau accosta, le lieutenant et Madame montèrent à bord avec leur fils. Et le docteur Muus les suivit.
— Un instant, dit-il au lieutenant. Je voulais seulement vous dire que j’aimerais à rencontrer votre valet Martin. C’est sûrement un homme bien élevé.
Le lieutenant tourna lentement la tête et répondit :
— La prochaine fois que vous ferez visite à Segelfoss, par exemple, pour dire adieu, l’entrée est dans le bâtiment jaune, au fond de la cour. Là vous rencontrerez le valet Mar-tin.
— Merci. Si à ce moment-là vous avez encore un bâti-ment jaune et un valet Martin.
* * *
M. Holmengraa vit très seul, il n’a pas d’égal à fréquen-ter. Sa gouvernante, Madame Irgens, n’est rien de plus qu’une personne remarquable pour la cuisine, le garde-manger et la garde-robe. De plus, elle était incomparable pour les enfants et pour le linge empesé de Monsieur ; mais elle ne jouait pas du piano, ni ne chantait, non ; ce n’était pas le rôle de Madame Irgens. Si M. Holmengraa voulait s’offrir un bon petit moment, il lui fallait aller chez les Holmsen, au domaine ; là-bas c’était un autre monde : il n’était pas tou-jours certain que le lieutenant lui-même se réjouît de sa vi-site. Comment aurait-il pu le savoir ? Le lieutenant se con-tentait d’être invariablement poli et prévenant, mais froid et fermé, comme le grand seigneur qu’il était. Son auguste épouse, par contre, pouvait plus d’une fois montrer de la joie quand M. Holmengraa arrivait, et on eût pu croire que celui-ci y attachait une certaine importance. Il se permettait par-
– 195 – fois de dépasser Madame Adelheid, quand elle faisait sa promenade à cheval. Il ne le faisait pas souvent, il n’exagérait pas, mais de temps à autre, il se ménageait l’occasion d’un salut à distance, d’un court entretien en bas sur la route. Deux ou trois fois, le lieutenant et Madame étaient venus dans sa maison, mais sans s’arrêter, seulement dans un but déterminé, et juste le temps de lui faire compli-ment de ses grands appartements ; la dernière fois, Madame était seule et elle avait prié M. Holmengraa d’entrer au do-maine en passant, à son tour, il commençait à devenir si rare.
— Quand aurai-je l’honneur de voir Madame et le lieu-tenant chez moi un soir ? avait alors demandé Holmengraa.
Et Madame avait remercié et promis de venir tel soir qu’il voudrait. « Et le plus tôt sera le mieux », avait-elle ajou-té avec un sourire. Elle était si aimable.
Maintenant Holmengraa est là sur la jetée et il est paré pour recevoir les Holmsen.
Il voulait les inviter aujourd’hui, tout de suite, pour dis-traire ces parents qui étaient là à regarder au « large et à faire des signes à leur fils à bord du navire. Il avait peut-être aussi pensé inviter le nouveau médecin de district, M. Muus, mais le médecin de district n’avait sûrement plus le temps aujourd’hui, ce serait pour une autre fois. Oh ! Holmengraa avait une aptitude singulière à comprendre une situation, à sentir les nuances, il avait dû partir de cette idée que les Holmsen préféraient être seuls ce soir après la séparation d’avec leur fils.
Il emmena donc les Holmsen avec lui.
– 196 –
Madame Irgens aurait bien désiré que ce fût un fin sou-per, mais l’hôte s’y était opposé, non, il n’y avait qu’un déli-cat bacalao avec du vin de table d’Espagne. Holmengraa l’avait voulu ainsi, il avait l’assurance modeste et ne voulait pas éclipser les maîtres du domaine.
Madame Adelheid eut la surprise de trouver dans la mai-son un piano à queue, tout neuf, un Steinway divin. « Oui, il vient d’arriver, dit Holmengraa, et si Madame voulait avoir la bonté de l’étrenner… la grande bonté de l’essayer la pre-mière ? » Elle s’abattit sur le piano comme le cygne qu’elle était et fit ruisseler des fleuves d’harmonie dans le soir.
Quelqu’un pouvait-il comprendre cette personne, elle, Madame ? Sa voix était presque anormale, tant elle était pro-fonde et délicieuse, violette. Si jamais son mari à la tête d’Arabe l’avait crue froide, il ne devait pas le croire en ce moment. Que chantait-elle ? Feu et cendre, nostalgie et amour, des sonates, des rondes, des chorals ; cela dura un long moment, une demi-heure ; elle n’avait pas de musique, et elle dut cesser parce qu’elle ne se rappelait rien d’autre. N’y avait-il pas là quelque chose de frappant ? Madame ter-minait un morceau et, sans réflexion, glissait à un autre, du-rant toute cette demi-heure, sans chercher… Y avait-il de la froideur dans l’âme de cette personne ? Ce que d’ailleurs ja-mais l’Arabe n’avait pensé. Car alors elle lui eût été indiffé-rente.
— C’est un merveilleux piano, M. Holmengraa, dit Ma-dame, et elle n’en parla pas davantage. Sinon, son mari se serait de nouveau mis martel en tête ; elle se rappelait ce qui s’était passé pour l’orgue. Ce malheureux orgue pour l’église, son mari avait réellement l’intention de le faire venir, il en avait parlé, ce qui l’avait désolée, car ils pouvaient avoir un
– 197 – meilleur usage à faire de cet argent. S’était-elle jamais plainte de son vieux piano droit ? Pas le moins du monde ! Mais n’aurait-elle pas pu souhaiter un piano à queue comme celui qui était ici ? Sans aucun doute, de préférence à toute autre chose au monde. Mais elle ne dit rien. Peut-être aussi voulait-elle éviter que M. Holmengraa ne le lui offrît ? Il était riche et Américain, c’était peut-être à son intention qu’il avait eu l’idée de cet instrument superflu, de la même ma-nière qu’il avait fait cadeau d’un cheval de selle à Willatz. Oh ! mais il était facile à conduire, cet homme, du moment qu’elle lui donnait cet avertissement, il comprendrait qu’un piano à queue était un cadeau de beaucoup trop grande va-leur pour n’être pas malséant.
Madame était d’ailleurs forcée d’admirer Holmengraa. Quel âge avait-il ? À peu près l’âge du lieutenant ; un peu plus vieux, grisonnant comme lui, mais avec un visage beau-coup plus commun. Au cours d’une vie mouvementée à tra-vers le monde, il avait acquis des manières agréables, il était plein de tendresse, de délicate réserve. La pensée de Ma-dame se reporta à ce souper que le capitaine anglais avait donné naguère… Elle avait reconnu ce soir sur la table une partie de l’argenterie du dit souper. Ce devait donc être aussi M. Holmengraa qui, sans rien dire, l’avait arrangé.
Se trompait-elle ?… Holmengraa avait-il fait preuve de délicatesse cette fois-là et toutes les autres, journellement, avec l’intention d’être découvert ? Madame Adelheid n’en savait rien ; en tout cas, les attentions de Holmengraa n’auraient pas pu être empreintes de plus de tact s’il avait été amoureux d’elle. Cet homme était extraordinaire et mys-térieux ; que savait-elle des « Rois » des Cordillères !
– 198 –
Mais, en quelques rares occasions, cet homme ouvrait une trappe sur son être intime et montrait un coin de l’envers… et puis ? Personne ne pouvait se trahir moins que lui, bien qu’il n’eût reçu en don la culture ni par sa naissance ni par son éducation. Madame se rappelait le voyage en An-gleterre en sa compagnie. Son calme et son affabilité étaient si grands, du matin au soir, une compagnie dont on ne pou-vait se passer, changeant suivant l’occasion, toujours inté-ressant, toujours plein d’égards. Il y avait d’autres dames à bord, mais à aucune d’elles il ne prêtait attention, il y avait même à bord une jeune beauté, la nièce du capitaine, très habituée à être admirée, Mademoiselle Ottesen devait être son nom… M. Holmengraa ne la voyait pas du tout. Mais le soir, il vint annoncer que le secrétaire de la légation danoise à Londres était à bord, un homme distingué, avec sa suite. Madame voulait-elle causer avec lui ? Non, pourquoi ? avait répondu Madame et elle avait regardé M. Holmengraa. Et à cette question il n’avait rien trouvé à répondre. Elle devait sourire en y repensant ; du reste, elle avait arrangé les choses en lui disant : Non, merci, j’ai en vous la meilleure compagnie !
Ainsi donc, cet homme aussi avait, à l’envers, quelque coin curieux ; il ne daignait voir personne à bord, mais tout à coup il s’en laissait imposer par un vieux secrétaire de léga-tion. Par la suite, elle l’avait vu se tenir auprès de l’escalier du pont et faire un profond salut chaque fois que le diplo-mate montait ou descendait.
Cet impénétrable « Roi » Tobias…
— Le docteur a dû être appelé dans une des cabanes de métayers, dit M. Holmengraa, en regardant par la fenêtre ; voilà seulement qu’il démarre avec son bateau.
– 199 –
— Ah ! le docteur ! dit Madame. Je suis heureuse que personne ne tombe malade chez nous et n’ait besoin du doc-teur. Je ne sais pas… non, ce ne serait pas agréable.
Son mari la regarde.
— Je veux dire, d’avoir une maladie à la maison… si loin pour aller chercher le médecin, ajoute-t-elle précipitamment.
M. Holmengraa flaire le vent et dit :
— J’ai réfléchi si je ne devrais pas installer un médecin spécialement pour l’entreprise et les alentours.
— Pourquoi cela ? demande le lieutenant.
— Le docteur Muus demeure trop loin, peut-être aussi est-il trop occupé. Il ne vient pas assez vite auprès d’un ma-lade, il y a déjà longtemps que mes gens m’en ont parlé.
Ainsi Madame était tranquillisée et il lui restait dans l’esprit une nouvelle image du pouvoir de Holmengraa : il pouvait installer son médecin particulier. Mais elle ne voulait pas en être la cause.
— Vous ne devez pas faire cela, dit-elle. Le docteur… comment s’appelle-t-il déjà ?… Muus, est à la fois capable et consciencieux. N’est-ce pas, Willatz, M. Holmengraa ne doit pas faire cela ?
— Non, dit le lieutenant.
Et Holmengraa laissa tomber l’affaire.
— Le docteur Muus est sans doute assez capable et c’est aussi ce que j’ai répondu à mes gens. J’espère que ça passe-ra. Mais ils se sont plaints.
– 200 –
Le lieutenant s’est mis à s’amuser avec les enfants. Il ob-tient d’eux qu’ils lui montrent des photographies de leur mère, il y en avait beaucoup sur le piano, elles étaient splen-dides, sur l’une d’elles la dame était habillée en costume in-dien. Se le rappelaient-ils ? Est-ce que Petite Mariane n’avait pas un beau costume comme sa mère ? Si, et Félix aussi avait un costume. Alors, ils devraient venir un jour au do-maine dans toute cette splendeur.
Madame Adelheid leva les yeux, elle remarqua pour la première fois que ceux des Holmengraa étaient fixés sur elle à la dérobée. Ce devait être simplement par hasard et il dit aussitôt :
— J’étais en train de penser que j’aurais souhaité à ma femme d’entendre Madame ce soir. Elle était très musi-cienne.
* * *
Cet hiver, le lieutenant coupe non seulement de la char-pente à bâtir qu’il vend à Holmengraa, mais aussi de la me-nue charpente qu’il expédie vers le Sud, de cette sorte que l’Angleterre et la Belgique emploient dans les mines. Cela n’en resta pas là, le temps passait et le lieutenant semblait avoir pris goût à sa propre destruction ; deux années de suite, il coupa des poteaux de mine dans son taillis. Où vou-lait-il en venir ? Mais il avait sans doute ses raisons d’agir comme il le faisait ; sa grande maison, la dette bancaire de son père qui n’était pas encore payée, son coûteux train de vie, des habitudes coûteuses, un fils coûteux en Angleterre, tout cela mettait le seigneur de Segelfoss dans une gêne per-pétuelle. Au fond, il ne comprenait pas lui-même où passait l’argent, un destin inexorable le lui suçait des mains. S’il n’était pas graduellement devenu de plus en plus philosophe,
– 201 – il n’aurait pas pu y tenir. Et puis, il y avait cet orgue pour l’église, pouvait-il différer plus longtemps de le faire venir ? C’était une honte que ce ne fût pas encore fait. M. Holmengraa pouvait avoir l’idée de lui damer le pion et ce serait du joli. Cette église était, en effet, de fond en comble, une église Holmsen, et cet individu totalement étranger viendrait offrir l’orgue !
Mais jamais le lieutenant ne trouverait les moyens d’acheter ce petit instrument. Qu’est-ce que cela coûtait ? Quelques centaines de thalers, qu’en savait-il, trois cents, peut-être plus. Il en causa de nouveau avec Adelheid.
— En ce qui concerne cet orgue dont vous avez autrefois exprimé le désir, j’ai fait des démarches à ce sujet, dit-il, comme il était vrai. On en demande les mesures, je n’ai pas de mesures, il faut construire une tribune, mais il n’y a pas de place pour une tribune dans tout le bâtiment. Il faut agrandir l’église.
— Non, en aucune façon ! répondit Adelheid. Je vous en prie, abandonnez cet orgue, il y a des choses plus impor-tantes.
— Pensez-vous à quelque chose de déterminé ?
— Non. Je pense à Willatz et encore à Willatz.
— Willatz est grand et il travaille bien, il mérite votre sollicitude. Pour le moment, il est heureux, il est dans la meilleure école, il se prépare un digne avenir.
— Dieu sait ! dit Adelheid.
— Que voulez-vous dire ?
– 202 –
— Je ne sais pas si son école n’est pas exagérément chère.
— Très chère. Mais il est notre seul enfant.
— Il parle dans sa lettre de nouveaux habits… je ne sais pas, croyez-vous que ce soit nécessaire ? Je ne le crois pas. Et en tout cas, il ne doit pas acheter le fox-terrier dont il parle.
Le lieutenant répondit :
— Vous avez certainement raison une fois de plus, Adel-heid. Et si j’avais connu votre désir plus tôt, je n’aurais pas agi comme je l’ai fait. Mais il est trop tard. J’ai envoyé l’argent.
— Alors, n’en parlons plus.
— C’est, du reste, une bagatelle. Pendant que j’y pense : Willatz n’a-t-il pas parlé d’un couteau ? N’a-t-il pas dit qu’un couteau dont il avait fait cadeau à Gottfred pourrait bien avoir été pris par un autre gamin ?
— Par Julius. Mais c’est moi qu’il prie d’approfondir la chose et j’avais pensé le faire demain. Vous ne devez vrai-ment pas…
— C’est mon chemin en faisant ma promenade à cheval et, de plus, je connais les cabanes, je vais régler cela tout de suite. C’est dimanche aujourd’hui, les gosses sont à la mai-son.
Le lieutenant monte à cheval et va à la maison du petit Gottfred ; il frappe au carreau avec sa cravache et fait venir le gamin.
– 203 –
— Mon fils t’a fait cadeau d’un couteau, un canif, l’as-tu encore en ta possession ?
— Oui, répond Gottfred, effrayé, non, répond-il ensuite, et il a grand’peine à se tenir sur ses jambes. Du regard, il cherche du secours dans la cabane derrière lui.
— Est-ce que quelqu’un l’a pris ?
— Oui, répond Gottfred.
La mère vient de s’attifer un peu et elle sort.
— Voilà comment c’est arrivé, explique-t-elle, le père avait mis le couteau de côté pour Gottfred ; et puis une fois en automne… c’était un malheureux jour, une après-midi…
— Est-ce Julius qui l’a pris ? demande le lieutenant de but en blanc.
— Oui, répond Gottfred.
Le lieutenant tourne son cheval et fait un signe de tête :
— Tu vas ravoir ton couteau !
Sur quoi le lieutenant se rend à la cabane de Lars Ma-nuelsen.
C’est aujourd’hui dimanche. Le fils Lars, le séminariste, est venu faire un tour à la maison et salue, debout sur le seuil.
— Va chercher Julius.
Lars obéit et revient avec son frère. Il a le visage pâle et rétréci.
— Tu as un couteau à Gottfred, va le chercher.
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Julius ne nie rien, mais il veut dire quelque chose, s’expliquer, le lieutenant fait un mouvement d’impatience, comme s’il voulait descendre de cheval, et Julius vole dans la cabane.
Lars reste là, en triste posture, jusqu’à ce que le frère re-vienne et remette le couteau.
— Tu as cassé une lame, dit le lieutenant.
— Non, c’était fait avant, répond Julius, vous pouvez le croire.
— La prochaine fois que tu touches à un objet dont mon fils a fait cadeau, tu goûteras de celle-ci ! dit le lieutenant, et il fait siffler sa cravache.
Julius se sauva bien loin, dans la cabane, ah ! ça ne traî-na pas, et il laissa la porte ouverte derrière lui.
Alors, du haut de son cheval, le lieutenant entend que Lars Manuelsen, le père, commence à grogner là-dedans. Voyez, Lars Manuelsen avait commencé à devenir un gail-lard, il était au service de l’usine et gagnait de l’argent, il y avait des rudeaux devant ses vitres, il avait un fils qui avait fait ses études au séminaire, sa fille Daverdana aussi n’était plus une fille ordinaire ; elle avait commencé à devenir la bonne amie de l’employé du chef magasinier sur le quai. Lars Manuelsen ronchonne et dit :
— Qu’est-ce que c’est, il t’a frappé, Julius ?
Le lieutenant s’apprêtait à partir, mais il s’arrête aussitôt et dit à Lars :
— Fais venir ton père.
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Et de nouveau Lars obéit.
Le vieux sort, en manches de chemise, une chemise rouge faite avec une étoffe de chez « Per à la boutique », oh ! Lars Manuelsen était devenu un gaillard.
— Pourquoi grognes-tu ? demande le lieutenant.
— Moi ? Non, je demandais seulement au gamin…
— Il m’avait semblé que tu grognais ?
— Du reste, puisque ce n’est pas le gamin qui a cassé la lame du couteau, il ne doit pas être accusé.
— Écoute, Lars, cet automne tu as encore volé des mou-tons dans mon pacage, il faut que ça cesse. Je t’avertis une fois.
— Hein ! quoi ! moi, j’ai volé des moutons ?
— Passe encore. Mais tu vends les peaux avec ma marque, là-bas à la boutique, et il faut que Martin le valet aille les racheter. Je ne veux pas voir des peaux et des toi-sons de Segelfoss mêlées à ton trafic.
— Que moi, j’aie volé des moutons, c’est justement ça que je n’ai pas fait. Parce que ça n’est pas la vérité…
Le lieutenant fait siffler une fois sa cravache.
— Un mot de plus et je t’envoie en prison !
— Cher maître ! dit Lars Manuelsen, et ses lèvres trem-blent, s’il m’advenait préjudice pour avoir pris un mouton, vous devez penser à ma nombreuse famille. Ç’aurait été une autre affaire si j’avais rendu un pauvre homme plus pauvre, mais vous qui avez les moyens… Mais il n’y a pas à dire le
– 206 – contraire, car c’est la vérité, tous les deux, le Lars qui est là et la Daverdana, ils ne pourront jamais vous remercier as-sez…
— Allons ! fais rentrer ton père ! crie le lieutenant, fu-rieux. Après quoi, il se tourne vers le fils : Pourquoi es-tu res-té là tout le temps ? Rien de tout cela ne te regardait ; si tu te conduis bien tu n’as pas de sujet de remords. Qu’est-ce que tu veux dire ?
Lars répugne sans doute à le dire et ne sait pas s’il ose. Humble, besogneux, un fort et grossier gaillard avec la tête baissée, tel il était resté là pendant toute la scène.
— Je ne peux rien répondre à cela, dit-il. Ce n’est pas moi qui ai fait la faute.
Le lieutenant veut s’en aller.
Lars fait quelques pas avec lui et dit :
— J’ai étudié un an avec le pasteur. Car je veux essayer d’aller plus loin, je continue à étudier.
Le type, pense sans doute le lieutenant, le paysan qui travaille à s’abaisser au rang de pasteur.
Ah ! comme il continue à étudier ! Bah ! ce n’était… phi-losophiquement parlant… que la perpétuelle circulation, ce n’était pas une perte, Lars était trop paresseux, physique-ment, pour la pêche.
— C’est une honte de demander cela, mais si vous vou-liez daigner me tendre une main secourable jusqu’à… jusqu’à ce que je puisse étudier à mes frais, tout seul… une année…
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Le moment n’était peut-être pas bien choisi pour une telle requête, peut-être justement était-ce le bon moment ; après la scène avec les deux pécheurs, le lieutenant pouvait se permettre de se montrer magnanime. Tout ne concourait-il pas à l’y inciter ? Le gamin Lars était au service de Hol-mengraa, mais ce n’était pas à lui qu’il s’adressait, il allait vers le seigneur terrien comme autrefois, vers le maître de Segelfoss qui les tenait tous dans sa main. En outre, ce gamin était le frère de Daverdana, et Daverdana était une bonne servante.
— Je voudrais prendre des leçons particulières, conclut Lars.
Le lieutenant approuva de la tête et dit :
— Je te subventionnerai.
Bref et net, un point. Le lieutenant retourna chez Gott-fred. Toute cette peine, tout ce ridicule affairement pour un canif ; mais le lieutenant ne faisait rien à demi. La mère et le fils sont sur le seuil, Pauline aux grands yeux se tient dans la porte.
— Est-ce que le couteau était entier quand tu l’as per-du ?
— Entier ? Oui.
— En es-tu sûr ?
— Entier, dit Gottfred en regardant sa mère. Il ne com-prend pas. Le couteau n’était-il plus entier ? Quelqu’un l’avait-il cassé ?
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— Oui, le couteau était entier et brillant, répond la mère, nous l’avions mis de côté dans le coffre. Mais alors il y a eu ce jour…
Le lieutenant déboutonne son gant, ouvre son manteau et tire son propre couteau de sa poche. Ah ! il avait un manche d’argent et il avait une tête de bête à chaque bout, et il avait deux lames éblouissantes et un crochet pour bouton-ner les gants. Le lieutenant l’avait acheté lui-même lors de son voyage en Angleterre.
— Willatz t’envoie ce couteau-ci à la place, dit le lieute-nant.
Gottfred se rend si mal compte de la chose qu’il n’ose pas accepter le couteau ; il reste là, rouge à éclater, et il avance deux ou trois fois la main, puis la retire. Il entend que sa mère pousse une exclamation : « Non ! c’est trop ! » Et quand il tient le bijou dans la main, il ne remercie pas ; c’est seulement lorsque la mère le lui rappelle qu’il tend la main vers la selle.
Le lieutenant prend la main et fait signe avec la tête. Le lieutenant fait plus, il retient cette main un moment ; elle était si petite, quelque chose de vivant, elle remuait, une re-connaissante main d’enfant. Que se passait-il dans l’âme du lieutenant ?
— Tu t’appelles Gottfred ?
— Oui.
— Viens me voir demain vers cette heure-ci.
— Doit-il aller chez vous ? demande la mère. Est-ce de-main ?
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— Demain, à midi.
Le lieutenant s’éloigne.
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