Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 10 sur 46

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Entre deux verres

Chapitre 9

 

Il était minuit bien sonné lorsque je rentrai chez moi. Aucun message ne m’attendait, il n’y avait que les prospectus habituels. Je virai le tout en entrant dans ma chambre, mais je conservai l’enveloppe en papier kraft 21-27 destinée à Gregory Stillman, avec l’adresse d’une entreprise de Wichita, Kansas, apposée d’un coup de tampon. Elle avait jadis renfermé un catalogue de fournitures pour bijoutiers, mais contenait à présent la huitième étape de Jack Ellery, soit la liste des gens à qui il aurait fait du mal, parmi lesquels on pouvait très bien s’attendre à trouver le nom de son assassin.

J’avais jeté un bref coup d’œil à la première page de cette liste uniquement pour vérifier que j’arriverais à lire son écriture, puis j’avais regardé Greg la glisser dans l’enveloppe et la sceller à l’aide du fermoir métallique. Je la déposai ainsi sur ma coiffeuse, ôtai mes vêtements et filai sous la douche.

L’enveloppe était toujours là quand je sortis de la douche. Je l’ouvris, en prélevai une liasse de feuilles de papier blanc attachées avec un trombone. Elles étaient numérotées – il y en avait neuf, toutes noircies par l’écriture serrée mais lisible de Jack, encre bleue sur papier non ligné.

Le premier nom en haut de la page était celui de Raymond Ellery, qui s’avéra être le défunt père de Jack. Je lus deux ou trois phrases et cédai à la lassitude. Tout ça pouvait attendre. Je remis les feuilles dans l’enveloppe, la scellai avec le fermoir et me couchai.

Et me rappelai que je n’avais pas prié. Je n’en voyais pas l’intérêt, ce n’était pas vraiment mon genre, mais j’avais passé un an ou presque à faire des choses qui n’étaient pas mon genre et dont je voyais rarement l’intérêt. Je restais donc simple et commençais mes journées en demandant à en passer encore une sans boire, et je la terminais en remerciant de ne toujours pas avoir bu entre-temps.

Mais seulement quand j’y pensais. J’y pensais bien, mais j’étais déjà au lit dans le noir et n’avais pas très envie de me relever pour me mettre à genoux… ce qui n’était pas non plus vraiment mon genre.

— Merci, dis-je à qui bon pouvait l’entendre.

Et en restai là.

* * *

— Il m’a donné mille dollars, expliquai-je à Jim. Dix billets de cent. Il n’a pas eu besoin de les compter, il les avait mis de côté dans son portefeuille pour que je voie qu’il n’improvisait pas.

— J’espère que tu n’as pas oublié ta formation de policier.

— J’ai mis ça dans ma poche.

Encore une chose que Vince Mahaffey m’avait dite il y a bien longtemps, à Brooklyn : ce qu’il fallait faire lorsque quelqu’un vous donnait de l’argent.

— Tu n’as pas l’air heureux pour quelqu’un qui a mille dollars en poche, me fit remarquer Jim.

— Ils sont déjà en grande partie dépensés. J’ai payé le loyer du mois prochain et j’ai envoyé un mandat à Anita. J’ai versé un peu d’argent sur mon compte et le reste se trouve dans mon portefeuille.

— La totalité ? Ou bien tu en as offert le dixième en holocauste aux dieux ?

— Eh bien…

Il y a quelques années, j’avais pris l’habitude de verser ma dîme à l’église en glissant dix pour cent de l’argent que je touchais dans le premier tronc sur lequel je tombais. Jim trouvait que c’était là une excentricité rigolote et pensait qu’elle disparaîtrait dès que je ne boirais plus. En attendant, les catholiques récoltaient la plupart de mon argent, ne serait-ce que parce que leurs sanctuaires avaient toutes les chances d’être ouverts. En rentrant chez moi, j’avais fait un détour pour honorer le tronc des pauvres de Saint-Paul-l’Apôtre. Et, pendant que j’y étais, j’avais allumé deux cierges, dont un pour Jack Ellery.

— Il te reste quelques dollars de plus qu’hier, ajouta Jim, et pourtant tu n’as toujours pas l’air content.

— J’ai pris l’argent, dis-je. Maintenant, il faut que je le gagne.

— En découvrant qui a assassiné ton ami.

— En voyant s’il y a un nom que ça ne me dérange pas de communiquer à Redmond. J’imagine que ça revient au même.

— Tu ne peux pas te contenter d’éliminer ceux qui n’ont pas pu l’avoir assassiné et lui donner celui qui reste ?

— Stillman aurait pu le faire lui-même. Il faut éviter de créer des problèmes à quelqu’un à qui on ne peut pas reprocher d’avoir tué Jack, même si on pourrait lui reprocher des tas d’autres trucs…

— Il y a des sales types sur cette liste ?

— Je ne sais pas qui y figure, hormis le père de Jack, et cela fait maintenant quelques années qu’il est mort.

— Ce qui suffirait à le disculper, non ? Tu ne l’as pas lue, cette liste ?

— J’étais trop fatigué hier soir, et ce matin j’étais occupé à autre chose. Je vais sans doute la lire maintenant.

— C’est probablement une bonne idée, conclut mon parrain.

* * *

Ce n’était pourtant pas quelque chose que j’avais envie de faire et je regagnai ma chambre en fantasmant sur la possibilité que l’enveloppe en papier kraft ait disparu pendant mon absence : la bonne, qui devait effectuer sa visite hebdomadaire trois jours plus tard, était venue plus tôt, avait changé mes draps, vidé ma corbeille et la huitième étape de Jack Ellery s’était retrouvée dans l’incinérateur. Ou alors un cambrioleur s’était introduit chez moi et, agacé de n’avoir rien trouvé qui mérite d’être embarqué, il était parti avec. Ou encore la combustion spontanée, une inondation soudaine ou…

Elle était là. Je m’assis pour la lire.

* * *

Quand j’en eus fini, j’avais sauté le repas de midi et le soleil se couchait. Je sortis manger un bout avant ma réunion habituelle du vendredi soir à Saint-Paul. J’eus très envie de filer à la pause, mais je me forçai à rester jusqu’à la fin.

— Je ne vais pas prendre de café ce soir, annonçai-je à Jim. Je crois que je vais plutôt aller faire un tour dans un bar.

— Tu sais, moi aussi, je me suis souvent dit la même chose.

— Je l’ai lue, cette liste à la con, et ça m’a pris un temps fou parce que je m’arrêtais constamment pour regarder par la fenêtre.

— Le magasin de vins et spiritueux de l’autre côté de la rue ?

— Les tours du World Trade Center, il faut croire, mais en réalité je ne regardais rien de précis. J’avais le regard perdu au loin, voilà tout. C’était dur, Jim. J’ai vu davantage que je ne l’aurais voulu dans le cœur et dans l’âme de cet individu.

— Comme si, après ça, tu pouvais avoir envie d’autre chose que d’aller dans un bar !

Je le regardai.

— J’ai un bout de papier sur lequel figurent cinq noms et il y a un type que j’ai envie de leur indiquer.

— Ainsi que le bar où tu dois le retrouver.

— Il y sera, c’est sûr. Au Top Knot ou au Poogan’s Pub. Il fait la navette entre les deux.

— Personne n’a envie de s’encroûter. Tu crois que ça pourrait être bien que quelqu’un t’accompagne ?

— Je ne vais pas picoler.

— Non, mais tu te sentirais peut-être plus à l’aise en compagnie d’un ami qui ne boit pas.

Je réfléchis à la question et pensai à l’effet inhibant que peut avoir la présence d’un inconnu autour de la table.

— Pas cette fois, répondis-je. Ça ira.

— Quel que soit le bar où tu le retrouveras, il y aura un téléphone public, j’en suis sûr. Et tu as des tas de pièces de vingt-cinq cents, non ?

— Des pièces de vingt-cinq cents et des jetons de métro. Même si je n’aurai pas besoin de jetons. C’est dans la 72e Ouest, je ferai l’aller-retour à pied.

— Parfait. L’exercice te fera du bien.

* * *

Je remontai jusqu’à l’angle de la 72e et de Columbus. Le Poogan’s se trouvait à mi-chemin du carrefour suivant en allant dans un sens, et le Top Knot à peu près à la même distance dans l’autre direction, bref, entre les deux, mon cœur balançait. Ou l’on choisit de façon arbitraire, ou l’on meurt de faim. Je tirai à pile ou face dans ma tête et me rendis au Top Knot et, bien évidemment, il était au Poogan’s, attablé devant une bouteille glacée de Stolichnaya posée dans un seau en plastique imitation bois.

Le type assis à la table tenait un Rubik’s Cube ; il ne le manipulait pas, il le regardait en faisant la gueule. Je m’approchai de lui.

— Salut, Danny Boy !

Sans lever les yeux, il me demanda :

— Tu as déjà vu un de ces machins, Matthew ?

— Oui. Mais je n’ai jamais joué avec.

— On m’a donné celui-ci. Le but est de se retrouver avec six couleurs unies sur chacun des six côtés, même si ça me dépasse qu’on ait envie de se prendre la tête avec ça. Tu le veux ?

— Non, mais merci quand même.

Il posa le bidule sur la table, leva les yeux sur moi et me fit un grand sourire.

— Assieds-toi, dit-il. Ça me fait plaisir de te voir. Je vais peut-être laisser ce jouet à la serveuse. Il ne doit pas lui en falloir beaucoup pour s’amuser. Tu as bonne mine, Matthew. Tu bois quelque chose ?

— Disons un Coca, mais ce n’est pas pressé. On peut attendre qu’elle vienne chercher son Rubik’s Cube.

— C’est comme ça que ça s’appelle ? Je pensais à Kubek, mais je savais que je me trompais. Tu te souviens de Tony Kubek ?

Le joueur de champ intérieur des Yankees, effectivement je me souvenais de lui. C’est alors qu’arriva la serveuse, je lui commandai un Coca, Danny Boy opta pour de la vodka et la laissa remplir son verre.

Danny Boy est un minuscule Noir albinos, qui s’habille toujours très chic au rayon homme de Saks et de Paul Stuart. Son albinisme a fait de lui un être de la nuit, mais, même sans son problème de sensibilité de peau à la lumière du soleil, il observerait des horaires de vampire. « Il y a deux choses indispensables sur terre, l’ai-je entendu dire un jour : un variateur de lumière et un bouton de réglage du volume ; surtout les régler très bas l’un et l’autre. » Naturellement il préfère les pièces sombres et la musique douce, le tout arrosé de vodka, en compagnie à l’occasion d’une jeune et jolie femme qui ne ploie pas sous le poids de l’intelligence.

Quand je travaillais au sixième, il était mon meilleur indic, et l’un des rares qui ne me donnaient pas envie de prendre une douche après l’avoir vu. Il ne cherchait pas à échapper à une inculpation pour crime, ni même à une dette, et ne cherchait pas non plus à se donner de l’importance. En réalité, ce n’était pas tant une balance qu’un courtier en renseignements, et il passait tous les soirs des heures entières au Poogan’s ou au Knot, des gens en règle ou pas avec la loi venant s’asseoir à sa table pour lui demander des trucs ou lui en raconter, voire les deux. Il n’habitait pas loin de ses deux points de chute et allait rarement ailleurs, sauf pour regarder un combat de boxe au Madison Square Garden ou écouter un set dans un club de jazz. Il restait surtout assis sur sa chaise à boire sa vodka, ce qui ne lui faisait apparemment pas plus d’effet que si c’était de l’eau.

On me servit mon Coca, j’en bus une gorgée et me demandai quel effet visible cela aurait sur moi.

— Il y a un mec qui s’est fait tuer il y a une semaine de ça. Il occupait une pièce meublée entre la 90e et la 100e Rue Est, et pour joindre les deux bouts, le midi, il livrait des repas pour un traiteur du quartier.

— Les deux bouts ne devaient pas être trop éloignés, dit-il, si ça lui rapportait assez pour qu’il arrive à les joindre. C’était quoi, son nom ?

— John Joseph Ellery, mais tout le monde l’appelait Jack.

Il hocha la tête.

— Je n’ai pas entendu parler de ce meurtre et, ma foi, son nom ne me dit rien. Qu’est-ce qu’il faisait avant de concurrencer UPS ?

— Des trucs par-ci par-là.

— Je vois, un métier utile. Et il continuait à bricoler quand il ne donnait pas un coup de main au traiteur ?

— Il est devenu sérieux, répondis-je en brandissant mon verre de Coca. Et il a découvert un autre mode de vie.

— Où l’alcool n’a pas sa place. Tu continues toi aussi à fonctionner comme ça, Matthew ? Ça dure déjà depuis un moment, non ?

— Ça fera un an le mois prochain.

— Génial.

Il était manifestement sincère, j’en fus touché. Mes anciens compagnons de boisson n’avaient pas toujours l’air enchantés de me voir suivre une autre voie ; pour Jim, ça en disait plus long sur eux et leur alcoolisme que sur ma sobriété et moi. Pour lui, il y en avait que ça déstabilisait, tandis que d’autres répliquaient d’avance au jugement négatif qu’ils croyaient que je portais sur eux.

Pour Danny Boy, toute cette discussion sur la boisson ne servit qu’à lui rappeler qu’il avait un verre plein devant lui, suite à quoi il en but un peu.

— John Ellery, plus connu sous le nom de Jack. Jack Ellery. Où est-ce qu’il s’est fait tuer ?

— Chez lui.

— Dans sa chambre meublée ? De quelle façon ?

— Deux balles. Une dans le front, l’autre dans la bouche.

— « Comme ça, tu ne parleras pas ? »

— Il y a de grandes chances.

— Par opposition à : « Tu aurais dû la fermer, espèce de sale mouchard », et le sexe tranché dans la bouche, voire enfoncé dans la gorge. Il n’y a toujours que les Italiens qui signent ainsi leur visite, Matthew, ou bien l’usage s’en est-il répandu ?

Je n’en savais rien.

— Des trucs par-ci, par-là. Ça me gêne de demander des précisions, mais…

— Vol à main armée, surtout. C’est pour ça qu’il est tombé. Des boutiques de vins et spiritueux, des épiceries familiales, il y entrait, sortait un flingue, ressortait avec ce qu’il avait pu piquer dans la caisse. Ce n’est pas étonnant que tu n’aies jamais entendu parler de lui ; c’était un braqueur de petite envergure et il ne faut pas s’étonner que tu n’aies pas entendu parler de cet homicide. Je n’ai pas vu qu’on en ait parlé dans les journaux.

Il réfléchit très fort.

— Jack, Jack, Jack. Est-ce qu’il avait un sobriquet ?

— Répète ?

— Un surnom, bon sang. Et ne me dis pas que tu ne connaissais pas ce mot.

— Je le connaissais. Je l’ai vu imprimé, mais je ne suis pas certain d’avoir jamais entendu quelqu’un l’employer. Pas au Poogan’s, j’en suis sûr.

— Il est très bien, ce mot. Et il ne désigne pas exactement la même chose qu’un surnom. Charles Lindbergh, par exemple. On le surnommait Lindy…

— Comme dans lindy hop(7).

—… alors que son sobriquet était « l’Aigle solitaire ». George Herman Ruth était surnommé « Babe » et avait pour sobriquet « le Sultan de la frappe ». Al Capone…

— Je saisis.

— Je voulais simplement continuer à utiliser ce mot, Matthew. Sobriquet. Je le connais pour l’avoir lu, mais je ne pense pas l’avoir jamais entendu et suis certain de ne l’avoir jamais employé. Je me demande si je le prononce comme il faut.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question.

— Je vérifierai.

Il leva son verre et le reposa, sans avoir bu.

— « Jack des hauts et des bas », ce n’était pas ça, putain, son sobriquet ? Ce n’est pas comme ça qu’on l’appelait ?

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