Entre deux verres
Chapitre 31
— Quand on voit un truc pareil, dit Redmond, on a envie de le décrocher. C’est cruel, d’une certaine façon, de le laisser comme ça. Mais, si on fait preuve d’humanité, les mecs de la Scientifique vous tombent dessus. Il suffit d’ouvrir une fenêtre pour les mettre hors d’eux, mais tant pis, merde.
Il ouvrit toutes les fenêtres, ça ne fit pas de mal. L’odeur que j’avais détectée dans le couloir nous avait pris à la gorge quand le gardien nous avait ouvert la porte, et nous étions entrés dans une puanteur devant laquelle je fus bien content d’avoir sauté le déjeuner.
À part l’odeur, le séjour correspondait au souvenir que j’en gardais, et il était parfaitement rangé. La cuisine était impeccable, à l’exception d’une tasse de café à moitié vide dans sa soucoupe assortie.
Dans la chambre, vêtu seulement d’un caleçon à rayures blanches et bleues, Greg Stillman avait une ceinture en cuir noir passée autour du cou, la grosse boucle en cuivre en grande partie cachée par sa gorge dilatée. L’autre extrémité de la ceinture disparaissait en haut de la porte du placard, qu’on avait fermée pour l’y attacher. Un tabouret pliant était renversé là où il avait atterri quand il l’avait envoyé valdinguer d’un coup de pied.
— Personne ne ferait ça, reprit Redmond, si ces gens avaient la moindre idée de ce à quoi ils vont ressembler. Ou de l’odeur qu’ils vont dégager.
La tête gonfle, le cou s’étire, le visage noircit. Les intestins et la vessie se relâchent. Dans les organes internes se forment des gaz nocifs, qui s’échappent. La chair pourrit.
— Le pauvre bougre, enchaîna Redmond. C’est horrible de le laisser pendu. Mais ça lui ferait une belle jambe d’être décroché…
* * *
Le type du bureau du médecin légiste estimait que c’était une très vilaine façon de se suicider.
— Parce qu’on met longtemps à mourir, expliqua-t-il. Et on est conscient. On frétille comme une truite au bout de la ligne, et il est trop tard pour changer d’avis. Regardez ici, par terre. Des rayures résultant de coups de pied. Il existe des comprimés qu’on peut avaler, on s’endort, tout bêtement, et on ne se réveille pas. Et si on se ravise après les avoir ingérés, eh bien, on a en général le temps de courir aux urgences se faire faire un lavage d’estomac.
— Ou bien on se tire une balle dans la bouche, au moins ça ne traîne pas.
— N’empêche que c’est dégoûtant, dit le légiste. Mais, comme ce n’est pas vous qui nettoyez, alors, qu’est-ce que ça peut vous faire, hein ?
— Moi ? sursauta Redmond. Ne me mêlez pas à ça ! Il n’y a pas de risques que je me tire une balle dans la bouche.
* * *
— Vous ne fumez pas, dites ? Ça fait des années que j’ai arrêté mais, chaque fois que je tombe sur une scène pareille, je regrette de ne plus fumer et de ne pas avoir un cigare. Un barreau de chaise. Quelque chose qui dégage une autre odeur que celle qu’on a été obligés de sentir là-dedans.
Nous étions à l’Emerald Star, un bar de la Deuxième Avenue que j’avais remarqué la première fois que j’étais allé voir Greg à son appartement. Le barman était un Latino émacié avec des pattes qui descendaient bas et une moustache en trait de crayon. Redmond, qui buvait du whisky à l’eau quand je l’avais retrouvé au Minstrel Boy, annonça qu’il allait prendre un double Cutty Sark, sec, sans glace.
Ça me parut un choix très judicieux. Ce que je commandai, pourtant, ce fut un Coca.
— Mon premier coéquipier, dis-je, était accro à ces cigarillos italiens qui ressemblent à des bouts de ficelle entortillés. On les vendait dans des petits paquets en carton, dans lesquels il y en avait cinq ou six. Je crois que c’étaient des De Nobili, mais Mahaffey les traitait de « saloperies pour Ritals ».
— De nos jours, il ferait l’objet de mesures disciplinaires pour avoir proféré une insulte ethnique.
— C’est possible, et il s’en ficherait. Je détestais l’odeur de ces machins-là mais, quand on découvrait un spectacle de ce genre, il en allumait un, m’en donnait un et, moi, je l’allumais et le fumais.
— Et vous ne le regrettiez pas.
— Ça aidait.
Il attrapa son verre, regarda à travers, à la lumière du plafond. Je me demandai pourquoi il faisait ça. Je l’avais souvent fait moi-même, sans jamais savoir pourquoi.
— Pas de petit mot.
— Non.
— Il ne m’a pas donné l’impression d’être du genre à laisser un mot. Vous le connaissiez mieux que moi.
— Moi, je n’avais pas l’impression, dis-je en écho, qu’il était du genre à se suicider.
— On peut en dire autant de tout le monde. Le miracle, c’est qu’il y en ait tant qui n’en arrivent pas là.
— Possible.
— Mon père s’est suicidé. Vous savez ce que ça veut dire ?
Je le savais, mais il n’attendit pas que je réponde.
— Ça veut dire que ça ne présage rien de bon pour moi. Je ne me souviens plus des chiffres, mais les fils de suicidés courent bien plus de risques que les autres de mettre fin à leurs jours.
— Ce qui ne signifie pas que vous n’avez pas le choix.
— C’est vrai.
Il but une gorgée.
— Le choix, je l’ai, reprit-il. Mais, si je l’ai, qu’est-ce que j’en fais ?
Il sourit.
— Posez-vous plusieurs fois cette petite question, et regardez où ça vous mène. À la place, on va en examiner d’autres. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Je ne me rappelle plus, répondis-je, mais, la dernière fois que je lui ai parlé, c’était dimanche.
— J’ai écouté les messages qu’on lui a laissés. La bande magnétique démarre par lundi matin. Le légiste a dit combien ? Quarante-huit heures ?
— Je crois.
— Il y a de quoi devenir dingue à écouter ces messages. Vous avez dû les entendre, car vous étiez tout près.
— Des copains à lui des Alcooliques anonymes, dans l’ensemble.
— Et puis il y a une femme qui décrivait un bijou qu’elle voulait lui donner à réparer. Incroyable. Elle n’arrête pas d’en parler, taille, matériaux et autre ; et puis elle lui dit qu’elle va l’apporter pour qu’il puisse l’examiner. « Bref, je sais pas pourquoi je le décris avec autant de détails », explique-t-elle. J’ai eu envie de l’appeler pour lui dire que moi non plus.
— J’ai plus ou moins décroché quand elle parlait.
— J’attendais toujours qu’elle dise quelque chose de significatif. Et puis il y avait ceux qui lui racontaient qu’ils n’allaient pas boire. Aujourd’hui, qu’ils disaient. Ce qui signifie qu’ils risquaient de boire demain ?
— L’idée, c’est qu’on ne peut pas savoir pour le lendemain tant qu’on n’y est pas. Il s’agit seulement de s’occuper de la journée présente.
— C’est logique. Mais pourquoi le lui dire ? À moins qu’ils ne se le disent à eux-mêmes, tout simplement ?
— Un peu des deux. À mon avis, il devait s’agir de ceux qu’il parraine. Autrefois, on les appelait des pigeons, et il y a encore des vieux de la vieille qui le disent. Mais il semble que, de l’avis général, c’est un terme humiliant.
— Parce qu’un pigeon est un oiseau sale, qui criaille, voltige et te chie sur la tête.
— Ça doit être ça.
— Pas de petit mot, dit-il encore une fois. D’un autre côté, la porte était verrouillée. Quand Rafael… c’est comme ça qu’il s’appelle ?
— Il me semble.
— Quand il nous a ouvert, il a donné deux tours de clé, d’abord pour dégager le verrou, ensuite pour remettre en place le pêne. De sorte que, si quelqu’un l’a aidé à entrer, cet individu n’est pas ressorti par la porte, en se contentant de la claquer derrière lui.
— Parce qu’il aurait été obligé de se servir d’une clé.
— Ce qu’il a peut-être fait, comment savoir ? Comment dire ce qui s’est passé ou l’exclure ?
— Il y avait une autre serrure, dis-je. Une Fox, avec une plaque fichée par terre, une barre qui rentre dedans et bloque la porte.
— Ça isole du monde qui se trouve de l’autre côté. S’il veut vraiment ne pas être dérangé, pourquoi ne pas la verrouiller ? D’un autre côté, il n’a pas envie de tenir constamment les gens à distance. Juste le temps qu’il lui faut pour faire ses petites affaires et en avoir fini.
De ça et de tout le reste.
— Admettons qu’il ait adopté cette mesure, reprit-il, parce que, pour le moment, je ne vois pas de raison de penser le contraire. Pourquoi agirait-il ainsi ? En dehors du fait qu’il est alcoolique et pédé, et ce sont là deux raisons compréhensibles, vous ne pouvez pas trouver quelque chose de plus précis ?
— Il se reprochait la mort de Jack Ellery.
— Comment ça ?
Je lui expliquai sommairement la démarche consistant à réparer ses torts.
— Jack fouinait dans le passé, déclarai-je, et, pour autant que je sache, tout ce que ça lui a valu, c’est un pain dans la gueule…
— Oui, il s’était fait démonter la tête une semaine avant sa mort. C’est indiqué dans le rapport médical. Dites-moi. Pourquoi est-ce que c’est la première fois que j’entends parler de ça ? Qui a eu l’idée de cacher ces preuves, vous ou Stillman ?
— Nous n’avions aucune preuve à cacher, ni l’un ni l’autre. Il m’a justement engagé pour ça : chercher des preuves. Et vous les communiquer si je découvrais quelque chose.
— Mais vous avez fait chou blanc ?
Je lui en avais déjà dit plus que je n’en avais l’intention. Cela dit, il y avait deux morts. Il se pouvait que l’un se soit fait braquer et que l’autre se soit suicidé, mais pas forcément.
— Jack avait dressé une liste de gens qu’il avait lésés, répondis-je. Ceux envers qui il voulait réparer ses torts. J’ai examiné cette liste et j’ai réussi à tous les éliminer.
— Vous les avez mis hors de cause.
— Oui.
— Les gens sur la liste…
Il eut un regard lointain.
— Vous savez, je suis certain que vous possédez des talents légendaires comme détective, mais pourquoi ne pas me l’apporter, cette liste, et laisser la police de New York, avec tous les moyens dont elle dispose, déterminer si l’on doit ou non déclarer innocents ces suspects ?
— Ce n’est pas pour ça qu’on m’a engagé.
— Et vous n’avez pas envie de perdre vos honoraires.
— J’y ai consacré plus d’efforts que mes honoraires n’en couvraient. Et, si je lui avais dit de vous la remettre, de deux choses l’une : ou vous l’auriez snobé et rangé la liste dans un dossier…
— Ça n’aurait pas été le cas.
— Ç’aurait pu. Le parrain d’un minus des Alcooliques anonymes, un pédé qui porte une boucle d’oreille, détient une liste sur laquelle figurent les gens à qui le mort a peut-être joué un sale tour il y a des lustres… Ça vous aurait empêché de dormir ?
— Vous n’imaginez pas ce qui m’empêche de dormir la nuit.
— D’accord. Mais, si vous aviez pris des mesures, ç’aurait consisté en quoi ? Vous auriez braqué les projecteurs officiels sur des gens dont certains ont des raisons qui leur appartiennent de rester dans l’ombre.
— S’ils n’ont rien à se reprocher, ils n’ont pas de souci à se faire.
— Vraiment ? Vous trichez avec le fisc ?
— Hein ? Qu’est-ce que vous racontez ?
— Vous trichez ?
— Bien sûr que non. Tous mes revenus viennent de la Ville de New York, je ne pourrais donc rien dissimuler même si je le voulais.
— Vous n’auriez donc pas de raisons de vous inquiéter dans ce domaine.
— En aucune façon. Si vous vouliez prendre un meilleur exemple, un qui pourrait s’appliquer à mon cas…
— Ce qui signifie que ça ne vous dérangerait pas que l’administration fiscale vous informe qu’elle va vérifier vos déclarations d’impôts de ces trois dernières années.
— Elle n’a aucune raison de le faire. Je viens de vous expliquer…
— Et si c’était purement aléatoire, le résultat d’un tirage au sort… Ça vous va ?
— D’accord, dit-il enfin. Je vois où vous voulez en venir.
— Ce sont des types qui se sont retrouvés sur la liste pour une seule raison. À un moment donné, Jack s’est fichu de leur gueule. Il en a arnaqué un sur un deal, il en a roulé un autre dans une histoire de cambriolage, il a tabassé le propriétaire d’un magasin où il était venu faire un hold-up et il a couché avec la femme d’un autre.
— Joli coco.
— Il était en train de devenir un type bien, ou du moins il essayait. Je ne sais pas si ça aurait marché, je ne sais pas très bien dans quelle mesure on peut changer, mais j’aurais du mal à dire qu’il perdait son temps.
— Sur le papier, voilà un type que tout le monde considérait comme une ordure. Il n’empêche qu’il y avait un monde fou à son enterrement, et pas uniquement pour vérifier qu’il est mort.
* * *
— Il ne manque qu’une chose, reprit Redmond, c’est le petit mot. Et le fait est qu’en ce bas monde on peut se suicider sans en rédiger un. Ce n’est pas indispensable.
Une fois, à l’époque où j’avais encore une plaque d’inspecteur, une femme et une maison à Long Island, je suis resté éveillé une nuit entière dans mon séjour avec le canon d’un flingue dans la bouche. Je me rappelle encore le goût métallique qu’il avait. Il me semble que je n’ai jamais eu l’intention d’aller jusqu’au bout, mais j’avais le pouce sur la détente et je n’étais pas loin de m’envoyer une balle dans le palais.
Et l’on n’aurait pas retrouvé de petit mot. Je n’ai même jamais pensé en laisser un.
— À part ça, dit-il, tout coïncide. Il avait dans les yeux les hémorragies pétéchiales indiquant que la mort est due à la strangulation. La chaise se trouvait là où elle devait être s’il était monté dessus avant de l’envoyer valdinguer d’un coup de pied. Sinon, l’appartement était impeccable, on n’y a relevé aucune trace de lutte, rien qui atteste la présence de quelqu’un d’autre dans la pièce.
— Il se peut qu’on découvre quelque chose à l’autopsie.
— Genre un traumatisme crânien causé par un objet contondant ? On va chercher si c’est le cas, évidemment. Il n’est clairement pas impossible que quelqu’un l’ait assommé, puis hissé là-haut, ce qui n’est quand même pas ce qu’il y a de plus facile à faire. Sans compter que l’assassin aurait été obligé de le déshabiller et de le laisser en caleçon, car Stillman devait être tout habillé quand il lui a ouvert. (Il fronça les sourcils.) Et puis à quoi bon ? Imaginez que vous êtes ce mec, vous avez l’intention de tuer Stillman et de maquiller ça en suicide. Vous vous mettez derrière lui, vous lui cognez sur la tête, et le voilà qui tombe dans les pommes.
— Et alors ?
— Vous allez prendre le temps de le déshabiller ? Au risque qu’il revienne à lui pendant ce temps-là ? Pourquoi ne pas se contenter de le pendre et qu’on n’en parle plus ?
— Pour ça, il faudrait la ceinture.
— Et alors ? On la prend et on s’en sert. Vous croyez que, sans elle, son pantalon serait tombé ?
— Très souvent, les gens se déshabillent avant de se suicider.
— À moins qu’il ne soit resté déshabillé, s’il était chez lui en caleçon. Mais se donner la peine de déshabiller un mec pour que ça ressemble davantage à un suicide ? Je sais pas, j’imagine que c’est possible, mais je dirais que ça n’en vaut pas le coup.
— Peut-être.
— La plupart des choses n’en valent pas la peine. C’est peut-être ce qui s’est passé. Stillman s’est levé, il a bu son café du matin, arrosé ses plantes et puis il a examiné sa vie. Et conclu qu’elle ne valait pas le coup.
OceanofPDF.com