Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 31 sur 46

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Entre deux verres

Chapitre 30

 

— Mark Sattenstein, dit Joe Durkin. Assassiné peu après minuit à moins de trois rues de chez lui, la mort étant consécutive à de multiples coups à la tête. Il était allé boire un verre ou deux dans un bar qui a un nom irlandais, si tu veux bien croire qu’il puisse exister pareil établissement. Il y était connu, sans être un habitué, ni un gros buveur, mais il venait de temps à autre y boire une bière. Eh bien, plus maintenant, c’est fini. Ce n’est pas le premier braquage dans le quartier, même pas le premier du mois, et on n’en est encore qu’au début. Son portefeuille a disparu, ainsi que sa montre, on lui a retourné les poches… qu’est-ce que tu en penses, Matt ?

— Vol avec violence.

— Ça ressemble à un vol, et la violence ne fait aucun doute. Ce qui m’amène à me poser deux questions. En quoi s’agit-il là d’autre chose que ce qu’il paraît ? Et, pendant que j’y suis, qu’est-ce qu’il est pour toi ?

— Je le connaissais.

— Ah bon ? Un vieux copain ?

Non, songeai-je. Ça, c’était l’autre mort.

— Je l’ai vu une fois, répondis-je. Je m’intéressais à une affaire pour un copain, et j’avais des questions à poser à Sattenstein. Je suis allé à son appartement, j’ai discuté avec lui pendant une heure au maximum.

— Tu as appris quelque chose ?

— Assez pour l’éliminer.

— De quoi ?

— Du paysage, répondis-je. Je n’ai pas envie de rentrer dans les détails, mais il représentait une piste que je pouvais suivre, et, après lui avoir parlé, je me suis aperçu que ça ne mènerait à rien.

Il me regarda et réfléchit à la question.

— Et il n’y a pas longtemps de ça ?

— Dans les quinze derniers jours.

— Et maintenant il est mort, et tu penses qu’il ne peut pas s’agir d’une coïncidence.

— Non. Je pense que c’est presque certainement une coïncidence. Mais je ne pense pas que ça vaille le coup de dépenser un chapeau pour exclure la possibilité que ce n’en soit pas une.

Un chapeau, dans le langage de la police, représente vingt-cinq dollars. Une veste, cent. Je n’ai aucune idée de ce que peut effectivement coûter un chapeau de nos jours, et je ne sais plus quand je suis allé en acheter un pour la dernière fois, mais l’argot a la vie dure. Une livre désigne cinq dollars, et il fut un temps où c’était ce que valait la livre sterling par rapport à la devise américaine. On ne doit pas pouvoir se payer un chapeau terrible avec cinq livres.

Et, un chapeau, c’est ce que j’allais lui acheter, à Joe Durkin. Gramercy Park était situé bien à l’écart de son périmètre d’intervention puisqu’il était inspecteur au commissariat du centre-ville nord, situé dans la 54e Ouest, mais je ne connaissais personne au commissariat du secteur où Sattenstein avait vécu et trouvé la mort, et je n’avais pas envie d’attirer l’attention en me faisant remarquer par celui qui avait hérité de l’enquête. Il était plus simple d’appeler Joe et de lui demander de passer deux ou trois coups de fil.

Ce qui m’avait amené à être assis en face de lui, à une table recouverte de Formica, dans une cafétéria de la Huitième Avenue. Il était venu me donner un coup de main, mais nous savions tous les deux qu’il s’agissait là d’un service qui se monnaye.

— Admettons, pour les besoins de la cause, que ce n’était pas une coïncidence, et que celui ou celle qui l’a tué avait un mobile. Lequel ?

L’empêcher de me dire quelque chose, songeai-je. Ce qu’il s’apprêtait peut-être à faire si j’avais eu l’intelligence de le rappeler.

— Aucune idée, Joe.

— Vraiment ?

— Enfin… il avait des antécédents. Je ne sais pas s’il avait un casier judiciaire, à mon avis non, mais il a fait du recel pendant un temps. Je ne sais pas si tu connais un dénommé Selig Wolf, mais…

— Nom d’un chien, évidemment que je le connais ! Un receleur de grande envergure.

— Eh bien, c’est l’oncle Selig qui a appris le métier à Mark.

— Selig était son oncle ?

— Le frère de sa mère. Plus jeune ou plus vieux, je ne sais plus.

— Si cette femme a un frère, il faut bien qu’il soit plus jeune ou plus vieux.

— Il pourrait être son jumeau.

— Il y en a toujours un qui naît en premier, même chez les jumeaux. Et puis d’abord, pourquoi parler de ça ? Bon sang, Selig Wolf ! On ne pouvait pas rêver meilleur prof.

— C’est ce que j’ai cru comprendre. Il a suivi les traces de son oncle pendant quelques années, s’est fait rétamer dans un cambriolage et tout ce gâchis lui a fichu une trouille bleue.

— Et, au moment de sa mort, il apprenait à des enfants handicapés mentaux à lacer leurs chaussures. C’est dur de gagner sa vie comme ça, mais c’est un métier vraiment noble.

— Non, il travaillait comme comptable pour deux petites entreprises.

— Et, à leur demande, il trafiquait la comptabilité.

— Peut-être un peu.

— Tu vas adorer cette ville. Sincèrement. Il t’a raconté tout ça en une heure ?

— Et alors ? Je viens bien de te le raconter en moins de dix minutes.

— N’empêche qu’il s’est confié à toi. (Il haussa les épaules.) Si bien, reprit-il, que tu n’es peut-être pas mauvais dans ce que tu fabriques. Tu sais, s’il ne s’est jamais fait serrer, il y a de fortes chances que personne au 13e ne sache que c’était un super fourgue. Je vais peut-être me sentir obligé de le leur signaler.

— Rien ne te forcerait de dire comment tu l’as appris.

— Un indic. Une source généralement fiable.

— C’est bien moi.

Je lui remis deux billets que j’avais précédemment cachés au creux de ma main, un billet de cinq et un de vingt.

— Je te remercie, Joe. Et tu aurais bien besoin d’un nouveau chapeau, ajoutai-je.

— J’en ai toute une étagère. Ce qui m’arrangerait, c’est une veste. Oh ! là, là ! la gueule que tu fais ! Je suis content d’avoir le chapeau, mon ami, et content d’avoir l’occasion de rester assis quelques minutes en ta compagnie. Ça se passe bien pour toi ?

— Je me débrouille.

— Que demander de plus ? dit-il. Que demander de plus…

* * *

J’étais de retour dans ma chambre, en train de repasser tout ça dans ma tête, quand le téléphone sonna. C’était Joe, qui reprenait notre discussion, comme si elle ne s’était jamais arrêtée.

— Ce Sattenstein, dit-il. L’auteur du crime a peut-être jugé que c’était une cible facile. Parce qu’il avait une main bandée.

— C’était le cas quand je l’ai vu.

— Tu aperçois un mec avec une main bandée, tu n’as pas peur qu’il se défende. Mais comment s’est-il blessé la main ? Il se peut qu’il ait cogné sur quelqu’un. Si bien qu’il peut s’agir d’un mec qui se met facilement en colère, tout à fait capable de balancer un coup de poing à un lascar qui essaie de le braquer.

— De l’autre main.

— Peu importe. Donc le criminel le matraque avec ce qu’il a apporté pour frapper. L’instrument contondant classique.

— C’est possible. Tu viens d’y penser ?

— J’ai décroché le téléphone pour répercuter le renseignement sur le fameux oncle Selig de la victime. Ce qu’ignoraient tous les intéressés, et un type m’a remercié en faisant allusion à la main bandée. En guise de contrepartie. Donnant-donnant, dirais-je, mais sans tenir compte du pansement.

* * *

Sattenstein est donc chez lui, à broyer du noir en repensant à la femme qui a conclu qu’elle est lesbienne ; il se sent oppressé et a oublié de s’acheter un pack de six bières, de sorte que, s’il en veut une, il est obligé de sortir. Pourquoi ne pas se taper quelques rues et la boire en bonne compagnie, comme on en trouve dans les bars ? Qui sait, il arrivera peut-être à en sauter une. On ne sait jamais.

Il est donc là, en train de boire de sa main gauche, parce que la droite a toujours un bandage. Et quelqu’un le repère et le suit quand il s’en va. Et lui assène un coup trop violent.

Pourquoi ?

Parce que je voulais vraiment que ça se soit passé ainsi. Comme ça, ce n’était qu’une pure coïncidence. Le sort, le destin, le karma. Les caprices du hasard. Et, si c’était rentré dans l’un de ces cas de figure, ce n’aurait pas été de ma faute.

* * *

Je restai dans ma chambre et regardai son numéro de téléphone en essayant de me souvenir si je l’avais déjà vu quelque part, s’il avait été écrit sur la fiche que j’avais roulée en boule et jetée. S’il me disait quelque chose, ce n’était pas parce que je l’avais vu écrit, mais parce que je l’avais composé à plusieurs reprises quand j’avais pour la première fois essayé de joindre ce type.

Je le composai, le répondeur s’enclencha. J’écoutai la voix d’un mort. Je raccrochai en me demandant dans combien de temps quelqu’un débrancherait cet appareil, dans combien de temps la compagnie du téléphone lui couperait sa ligne.

On ne meurt pas d’un seul coup. Plus maintenant. De nos jours, on meurt progressivement.

* * *

Je ne sais pas combien de temps je restai assis là, mais je finis par me dire que je devrais assister à une réunion, regardai ma montre et constatai qu’il était trop tard pour toutes celles de midi. Il était déjà quatorze heures passées, et je n’étais pas allé à une réunion et n’avais pas non plus mangé quoi que ce soit depuis le petit déjeuner.

« Appelle ton parrain », me murmura une petite voix ; je décrochai le téléphone, et j’avais composé la moitié de son numéro quand je m’aperçus que je l’appelais chez lui et qu’il serait à son magasin. J’essayai de le joindre à son travail, me trompai de numéro, une femme répondit, je m’excusai, cherchai le numéro, la ligne était occupée.

J’appelai Jan. Ça sonna deux fois, je raccrochai avant qu’elle puisse répondre.

J’appelai Greg. Je tombai sur le répondeur et raccrochai. Je lui avais laissé suffisamment de messages comme ça.

Mais quelque chose me poussa à le rappeler et ce coup-ci, quand le répondeur s’enclencha, j’écoutai jusqu’au bout le message d’accueil. Une fois qu’on m’eut invité à laisser un message après le bip, une voix mécanique m’informa que la bande magnétique était saturée.

Eh bien, voilà qui expliquait pourquoi il ne m’avait pas rappelé. Il n’avait rappelé personne. Il avait quitté New York, selon toute vraisemblance, il ne consultait pas ses messages et…

Je sortis en coup de vent. Quand j’arrivai dans la rue, il y avait un taxi en train de déposer un client devant le grand immeuble résidentiel situé de l’autre côté de la rue. Je hurlai, traversai la rue en courant, évitai des véhicules.

— Vous voulez mourir, ou quoi ! me lança le chauffeur. Qu’est-ce qui presse à ce point ?

* * *

Je ne me rappelais pas son adresse. Je savais que c’était dans la 99e, entre la Première et la Deuxième, et sur le côté droit de la rue en remontant, presque à équidistance des deux carrefours. Quatre maisons mitoyennes, elles avaient l’air quasi identiques, et j’avais déjà pu entrer dans l’une d’entre elles, mais spontanément je me dirigeai vers la deuxième à droite et repérai son nom sur l’un des boutons. Je sonnai, pas de réponse, mais, bon, je ne comptais pas en obtenir non plus.

En bas des touches, il y en avait une où on pouvait lire Sput(20), ce qui

laissait penser que l’immeuble avait un gardien dyslexique. Je sonnai ; comme il ne se passait rien, je répétai l’opération. Pas de réponse.

Je sonnai à deux appartements du deuxième étage, quelqu’un finit par répondre et voulut savoir qui j’étais et ce que je voulais. Je me rappelai l’odeur de souris. « Le dératiseur », répondis-je, et on me laissa entrer.

Je grimpai l’escalier. Ça sentait légèrement la souris, et je ne m’en serais sans doute pas aperçu si je ne m’étais pas souvenu de notre conversation. Les souris, le chou, le chien mouillé et l’ail. Sur le palier du deuxième, dans l’encadrement d’une porte, une femme me regardait en fronçant les sourcils. Si j’étais un dératiseur, pourquoi avais-je les mains vides ? Où était ma tenue de travail ?

Avant qu’elle puisse dire quoi que ce soit, je sortis mon portefeuille, l’ouvrit brièvement. Tendis l’index, désignai le haut de l’immeuble. Elle haussa les épaules, soupira, rentra dans son appartement, et je l’entendis donner un tour de verrou.

Je montai trois autres étages et gagnai la porte de Greg. J’appuyai sur la sonnette, ça carillonna à l’intérieur, et, quand le silence revint, je frappai. Comme si ça allait servir à quelque chose.

Je tournai le bouton. La porte était fermée à clé. Bon, évidemment qu’elle

le serait. L’année était trop avancée pour qu’il se trouve à Fire Island(21), mais il y avait suffisamment d’autres endroits où il pouvait passer une semaine de vacances, Key West, South Beach, ou bien un lieu de villégiature modeste mais distingué aux îles Caïman ou aux Bahamas. Et il devait certainement fermer à clé avant de s’en aller. N’importe comment, qu’est-ce que je fabriquais là ? Je n’avais pas rappelé quelqu’un qui m’avait téléphoné en mon absence, il pouvait s’agir d’un autre Mark et pas de celui qui avait trouvé la mort lorsqu’on l’avait braqué dans la rue, et pour compenser je m’étais précipité dans les beaux quartiers et introduit dans son immeuble en racontant des salades. Il était peut-être temps que je fasse demi-tour et que je rentre chez moi.

Je glissai une carte de crédit entre le chambranle et la porte. Si elle n’était pas verrouillée, si seul me faisait obstacle le dispositif de fermeture automatique, j’arriverais peut-être à déclencher le mécanisme du pêne et donc à entrer. Je passai deux minutes à me rendre compte que ce n’était pas le cas. La porte était fermée à clé et, à moins de l’enfoncer, je ne parviendrais pas à l’ouvrir.

J’eus l’impression de sentir quelque chose. J’eus comme l’impression de le discerner.

Je posai un genou par terre et baissai la tête jusqu’au sol. Il y avait un espace de quelque chose comme un demi-centimètre sous la porte. Assez pour laisser passer la lumière, s’il y en avait eu à l’intérieur.

Ça ne sentait pas la souris, ni le chou. Ni le chien mouillé ni l’ail. En revanche, ce que je sentis me fit sortir de l’immeuble et cavaler dans la rue pour trouver un téléphone public qui marche.

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