Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 24 sur 46

Pages du PDF

Entre deux verres

Chapitre 23

 

Vers midi, je me rendis à pied au YMCA de la 63e Rue Est, où se tiennent les réunions de Fireside. Il s’en déroule deux en même temps et, d’ordinaire, j’assiste à celle destinée aux débutants. Cela ne veut pas dire qu’elle est réservée aux gens qui ont encore besoin de béquilles, mais que l’on encourage les participants à discuter des questions fondamentales, à savoir ne pas boire pendant une journée entière. Ce principe, tel quel, n’y est pas souvent respecté, mais dans l’ensemble on parle d’alcool et de l’art de tenir sans en boire.

Il m’arrivait d’aller à l’autre réunion, mais en général je me décidais en fonction de la salle dans laquelle il y avait le moins de monde, ou selon que j’avais envie de grimper un autre étage. Ce jour-là, je remarquai que j’avais déjà entendu s’exprimer la femme installée à la place réservée à l’intervenant, et donc je montai. On était jeudi, la réunion qui se tenait en haut était donc consacrée à une étape, en l’occurrence la huitième. S’il s’agissait d’une coïncidence, elle n’avait rien d’extraordinaire ; il n’existe que douze de ces trésors de sagesse, deux d’entre eux étant centrés sur la réparation des torts, de sorte que ça me laissait quoi, une chance sur cinq ?

Il n’empêche que ça me parut être l’étape idoine au moment propice. Je pris du café et quelques biscuits Nutter Butter, puis je m’assis sur la droite, pour entendre l’intervenant expliquer comment, avec le temps, il en était venu à porter un autre regard sur cette étape. La première fois qu’il avait dressé sa liste pour la huitième étape, il n’y figurait que quelques noms, celui de la femme qui était restée avec lui en dépit des répercussions que son alcoolisme avait eues sur leur couple, et celui des enfants qu’il avait délaissés. Il s’était avant tout fait du mal en buvant, sa santé en avait pâti, il avait perdu des emplois, et il estimait qu’en restant sobre il avait suffisamment réparé ses torts envers lui-même et sa famille.

Mais, avec le temps, il en était venu à comprendre que le fait de boire et son éthylisme avaient miné toutes les relations qu’il avait eues, et que ses agissements ou son inaction l’avaient transformé en un électron libre sur le plan affectif.

Je cessai d’écouter pour réfléchir à cette image, sans vraiment comprendre le danger que représentaient les électrons libres. On se pointe dans ces réunions pour rester sobre, et on en ressort ignare.

* * *

Après la réunion, je conclus que le café et les biscuits Nutter Butter renfermaient assez de représentants des quatre groupes alimentaires pour constituer un véritable déjeuner. Je regagnai ma chambre et tâchai de trouver quelque chose à la télé, mais rien ne retint mon attention. J’avais déjà lu le journal en prenant mon petit déjeuner.

Si bien que je m’assis pour dresser une liste. Celle de tous les gens à qui j’avais fait du mal. Je notai quelques noms, Estrellita Rivera, bien sûr, et mon ex-femme, évidemment, ainsi que Michael et Andrew, cela va de soi… et puis je m’arrêtai.

Non pas que je me sois retrouvé à court de noms, simplement je n’avais pas envie de les inscrire. Ni de regarder ceux que j’avais déjà indiqués – non, merci beaucoup. Je retournai la feuille de papier sur laquelle figuraient les quatre noms, mais ça ne me suffit pas ; je la déchirai donc en deux et répétai l’opération, et continuai jusqu’à ce que ça donne une petite poignée de confettis. Si j’avais eu des allumettes sous la main, j’aurais peut-être brûlé ces bouts de papier, mais j’estimai que la corbeille à papier ferait l’affaire.

J’appelai Jim, pour lui raconter ce que je venais de fabriquer.

— Tu vois, dit-il, ce n’est pas sans raison que les étapes sont numérotées. Ça permet aux gens de les franchir dans l’ordre.

— Je sais.

— Ce qui ne veut pas dire que tu ne peux pas y penser quand elles te viennent à l’esprit. Et c’est ce que tu faisais : tu réfléchissais à la huitième étape. Tu as donc noté des noms, puis tu t’es rendu compte que tu n’étais pas encore prêt à passer à cette étape, et c’est bien.

— Si tu le dis.

— Je le dis, mais, si tu préfères y voir une nouvelle preuve que tu te situes en dessous de la mousse des étangs dans le processus de l’évolution, libre à toi. À toi de choisir.

— Merci. Jan a annulé notre rendez-vous de samedi.

— Oh ?

— Elle va manger avec sa marraine.

— Tu as donc mis en balance les deux choix qui s’offrent à toi, boire ou te suicider, et…

— J’ai éprouvé deux sentiments en même temps, et ils ne vont pas ensemble.

— L’un d’eux était du soulagement, et l’autre ? Tu t’es senti trahi ?

— Quelque chose comme ça. Je ne savais pas si j’avais envie de la remercier ou de la tuer.

— Les deux, sans doute.

— Possible.

Il resta encore quelques minutes au téléphone avec moi, après quoi je pris ma température affective et en conclus qu’elle était assez proche de la normale. Je conclus également que je n’avais pas envie d’aller voir un film, ni de me promener dans le parc, ni de lire aucun livre rangé sur l’étagère. Je ramassai donc la liste que Jack Ellery avait établie pour sa huitième étape et tentai le coup encore une fois.

* * *

Je finis par aller me promener dans le parc. Quelque part entre dix-sept et dix-huit heures, je pénétrai dans Central Park à son extrémité sud, à l’angle de la Huitième Avenue et de la 59e Rue, et me laissai guider par mes pas, en essayant de suivre un itinéraire orienté grosso modo nord-est. Je poussai un peu plus loin, sortis au carrefour de la Cinquième Avenue et de la 90e Rue. Je coupai la 86e pour rejoindre la Deuxième Avenue, regardai ma montre et décidai de trouver le temps de faire un vrai repas avant d’assister à la réunion Sobre Aujourd’hui. La première chose qui me vint à l’esprit, ce fut l’odeur de ce que la gardienne de l’immeuble de Frankie Dukacs faisait cuire. Mais ce n’était pas la peine d’y aller. Elle avait eu l’occasion de m’inviter à manger et l’avait laissée passer.

J’allai Chez Theresa, en escomptant un peu voir Dukacs au comptoir, mais il n’y était pas. Je m’installai dans un box et commandai la soupe du jour, un plat copieux plein de champignons et de persil, et continuai avec un assortiment de pierogi. Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais mangé ces petites boulettes de pâtes polonaises. Theresa les servait avec une assiette de compote de pommes et de chou bouilli et les farcissait suivant le cas de viande, de champignons, de pommes de terre et de fromage.

Je finis entièrement mon assiette, ce qui fit plaisir à la serveuse. Elle me demanda si je voulais de la tarte. Il y en avait à la noix de pécan, à la pomme et aussi à la fraise et à la rhubarbe. Ça me tenta, mais il fallait que j’aille à une réunion.

* * *

L’intervenant était un type que j’avais déjà entendu dans une réunion du centre-ville. Pour autant que j’aie pu en juger, il ne dit rien de plus que ce qu’il avait déjà dit la dernière fois.

Je cherchai du regard Greg Stillman, tout en me servant du café, et regardai encore en vitesse alors que la séance avait commencé, en vain. Pendant la pause, je fis la queue pour reprendre du café et essayai de savoir si j’avais envie d’un biscuit. J’eus l’impression que ce n’était pas le genre de choses sur lesquelles on devait se prononcer et là, pendant que je réfléchissais à la question, on me tapota sur l’épaule – c’était Greg.

— Vous ne pouviez pas rester longtemps sans venir, dit-il. Vous avez été attiré depuis Columbus Circle par le chant des sirènes de Sobre Aujourd’hui.

— Ça, ou les pierogi.

— Les pierogi ?

— Chez Theresa. Au carrefour de la 78e et de la Première Avenue.

— Oh ! là, là ! la dernière fois que j’y suis allé, ça remonte aux calendes grecques. On peut dire ça sans vexer les Grecs ?

Il n’attendit pas de réponse, tant mieux, car je n’en avais pas.

— Je devrais y aller, ajouta-t-il. Ils ont des tartes absolument géniales.

Ça régla le problème. Je me passai de biscuit.

OceanofPDF.com