Entre deux verres
Chapitre 6
Dennis Redmond était un inspecteur affecté au dix-neuvième commissariat de la 67e Rue Est. Je le joignis à son bureau et lui laissai choisir l’heure et le lieu du rendez-vous.
— J’ai deux ou trois appels à passer avant de pouvoir partir, me dit-il. Tu connais le Ménestrel ?
— Je connais la chanson.
— Lexington Avenue, juste au carrefour. À quatorze heures, d’accord ?
* * *
Le ménestrel à la guerre s’en est allé
Dans les rangs de la mort vous le trouverez
C’était une taverne irlandaise – ce qui n’a rien d’étonnant -, j’y arrivai un
peu en avance, pris un box sur le côté et m’installai de manière à le voir entrer. Je m’approchai du juke-box en attendant que le serveur m’apporte mon eau gazeuse. Il y avait pas mal de titres irlandais, dont Le Ménestrel, la chanson de Thomas Moore, ainsi que La Rose de Tralee sur l’autre face, interprétés tous les deux par John McCormack. Je glissai une pièce de vingt-cinq cents pour écouter cette superbe voix de ténor d’autrefois chanter un air évoquant une guerre qui avait eu lieu avant mon époque et la sienne.
Le disque se termina, je bus tranquillement mon eau gazeuse en jetant de
temps à autre un œil à ma montre, me demandai ce que devait donner La Rose de Tralee chantée par McCormack et envisageais de mettre une autre pièce de vingt-cinq cents pour le savoir lorsque Redmond entra dans l’établissement, à quatorze heures et douze minutes. Il prit le temps de regarder le bar et les tables – il n’y avait pas grand monde -, puis il se dirigea vers moi.
— Dennis Redmond. Vous êtes Matt Scudder et vous ne m’avez pas dit que vous aviez assisté à la cérémonie d’hier.
— Je vous y ai vu avec un autre type…
— Ce devait être Rich Bikelski.
—… mais je ne savais pas que c’était vous. Il a fallu que vous entriez ici à l’instant même pour que je le comprenne.
— C’est vrai, comment auriez-vous pu ?
Il hocha la tête.
— La journée a été longue. Je boirais bien un verre. Qu’est-ce que vous avez là ? Une vodka tonic ?
— De l’eau de Seltz.
Il se redressa.
— Je ne pense pas vous imiter, dit-il avant de gagner le bar.
Il en rapporta un grand verre rempli d’un liquide pâle et ambré, avec des glaçons. Visiblement du whisky et de l’eau, et j’en vins à me demander de quelle sorte et de quelle marque de whisky il s’agissait.
Il s’assit, leva son verre en mon honneur et y trempa les lèvres. C’était un type corpulent, au visage grassouillet et au teint rougeaud des buveurs de whisky, mais il suffisait de croiser son regard pour comprendre que ce n’était pas un imbécile.
— Joe Durkin m’a appelé pour vous recommander, expliqua-t-il. D’après lui, vous êtes un type bien. Vous avez travaillé pour la maison en qualité d’inspecteur. C’est comme ça que vous en êtes venu à connaître Joe ?
Je fis signe que non.
— Il n’y a qu’un peu plus d’un an qu’on s’est rencontrés. J’avais quitté la police depuis plusieurs années.
— Pour travailler comme privé.
— Exact.
— Mais j’imagine que vous vous entendiez bien, tous les deux. C’est ce que vous faites en ce moment ? Détective privé ?
— Quand je trouve du travail. Mais c’est pour des raisons personnelles que je m’intéresse à Ellery.
— Ah bon ? (Il fit la grimace et réfléchit.) Vous étiez au sixième et on dirait qu’il s’y est fait serrer une fois. Ça n’a rien donné, mais c’est vous qui vous occupiez de l’affaire, non ? Ça doit remonter à des années.
Je lui répondis qu’il avait vu juste, que c’était moi qui avais dirigé l’enquête, mais que j’étais simple spectateur lorsque le témoin s’était planté en identifiant le coupable.
— Lui et moi, c’était un peu plus vieux que ça, enchaînai-je avant de lui expliquer que je l’avais brièvement connu dans le Bronx.
— Deux gamins ensemble. L’un tourne mal, l’autre entre chez les flics. Les années passent et ils se font face dans une petite rue sombre. Un coup de feu éclate. Je crois l’avoir vu, ce film.
— C’est probable. C’était Barry Fitzgerald qui jouait le prêtre.
Il but un peu de son verre et j’en sentis assez pour savoir que c’était du scotch.
— Ensuite vous perdez le contact avec lui, il passe un moment en taule pour un autre truc, il sort et se fait assassiner, une vingtaine de membres des Alcooliques anonymes organisent une cérémonie en son souvenir et vous voilà ici en train de boire de l’eau gazeuse. Ça vous étonne que je sois devenu inspecteur ?
— Je suis surpris qu’on ne vous ait pas nommé commissaire.
— Ça va venir, m’assura-t-il. Donc c’est le même film, mais maintenant le flic et le bandit se retrouvent dans la même salle louée par les Alcooliques anonymes et, au lieu de Barry Fitzgerald, c’est la reine du jour qui ravit la vedette. Comment il s’appelle ? Spellman ? Non, merde, ça, c’était le cardinal. Celui-là portait le même nom que le club de sport. Stillman.
— Il m’a dit que vous lui avez parlé.
— Deux ou trois fois. Il prend très mal toute cette histoire, mais on sent bien que, sous les paillettes, il y a un côté dur en lui. C’était lui le parrain d’Ellery, va savoir ce que ça recouvre. Est-ce que ça s’apparente au fait d’avoir un mentor dans la police ?
— Ça s’en rapproche.
— Quelqu’un qui te tire par la manche et te guide.
— Tout juste.
— Et vous, vous avez un parrain ?
J’acquiesçai d’un signe de tête.
— Pas Stillman, si ?
— Non.
— Et j’imagine que vous n’êtes pas son parrain.
— Je n’ai pas arrêté de boire depuis suffisamment longtemps pour expliquer aux autres comment s’y prendre.
— Ça fait combien de temps ? C’est peut-être trop indiscret ?
— J’ignore ce qu’on est censé dire ou cacher. Pour moi, ça fera un an au milieu du mois prochain.
— Et Ellery…
— Il venait de fêter ses deux ans.
— Pile à l’heure pour se faire descendre. Vous savez qui l’a abattu ?
— Quelqu’un qui voulait l’empêcher de parler.
— Oui, c’est aussi comme ça que nous voyons les choses : « Tiens, voilà pour ta peine, toi qui n’arrêtes pas de l’ouvrir. Pan ! » Quant à savoir de qui il peut bien s’agir, je dirais que vous en êtes au même point que moi, mais j’espère un peu plus loin quand même. Vous savez quelque chose ?
— Non.
— À ma place, Matt, vous chercheriez dans quelle direction, avec ce qu’on a ? Vous avez été inspecteur et il paraît que vous étiez bon. Vous vous intéresseriez à qui ?
— À ses fréquentations. Aux mecs avec qui il a fait de la prison.
— Mouais. Et une fois que ça n’aurait rien donné ?
— J’attendrais sans doute de tomber sur quelqu’un qui dispose de renseignements pouvant lui servir de monnaie d’échange.
— Une carte qui lui permette de sortir de prison ?
— Exactement.
— Autrement dit, on attend que ça se décante. Ce n’est pas idiot. Quand on s’occupe d’une affaire dont tout le monde parle, avec quelqu’un de riche et de très en vue pour victime, ce n’est pas la même chose. Comme il faut donner l’impression de s’activer, on prend des mesures, que ça serve à quelque chose ou pas. Je voulais vous demander, Matt, la victime, là, ça faisait longtemps que vous la connaissiez et vous la revoyiez depuis un an, sans boire ni l’un ni l’autre.
— Et alors ?
— Je me demandais si vous vous sentiez proche de lui.
— Suffisamment pour assister à son enterrement.
— Mais pas plus ?
— Pas vraiment. Je suis ici parce que quelqu’un m’a demandé de voir si je pouvais découvrir quelque chose.
— Quelqu’un qui porte une boucle d’oreille, à mon avis. Si je vous demande tout ça, c’est pour éviter de vous prendre à rebrousse-poil. Mais il n’en reste pas moins que personne ne va passer de nuits blanches pour tirer cette histoire au clair. C’est quoi, la formule sur le fait du dire du mal des morts ?
— Il ne faut pas.
— Eh bien, il arrive qu’on ne puisse pas s’en empêcher. Ce type a été un voyou jusqu’aux deux dernières années de sa vie, moment où il a brusquement décidé d’arrêter de picoler et de trouver Dieu. C’est ce qui se passe d’habitude ? On trouve Dieu ?
— Certains, on dirait.
Il réfléchit à la question, finit son verre et le reposa.
— Bon, ça les regarde. Est-ce que j’aimerais élucider cette affaire ? Bien sûr que oui. J’aimerais que toutes mes enquêtes aboutissent et voir les sales types condamnés et mis à l’ombre. Mais il y a combien de chances que ça arrive ? Pour dire les choses simplement, votre copain était un minable. Comme si, après être resté un moment sans boire, il n’allait pas finir par se commander un verre et braquer un flingue sur quelqu’un ? On voit ça tout le temps.
Pas tout le temps, me dis-je. Mais souvent. Je devais le lui accorder. Mais pas tout le temps.
— J’aimerais donc l’élucider, cette affaire, parce que je l’ai dans mon assiette et que je n’ai pas envie de rester sur ma faim. (Il se tapota le ventre.) Cela dit, ce n’est pas avec Jack Ellery que je vais me rassasier en matière de criminalité. Lui, tenez, ce n’est même pas un chou de Bruxelles.
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