Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 1 sur 46

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Entre deux verres

Très Tard, un Soir…

 

— Je me suis toujours demandé comment ça aurait tourné, cette histoire, si j’avais pris un autre chemin, dit Mick Ballou.

Nous étions au Grogan’s Open House, le bar de Hell’s Kitchen qu’il possède et anime depuis des années. On y sent l’embourgeoisement du quartier, même s’il n’a guère changé, à l’extérieur comme à l’intérieur. Mais les durs à cuire du secteur étant dans l’ensemble morts ou partis s’installer ailleurs, il est maintenant fréquenté par une clientèle plus amène et raffinée. Il y a de la Guinness à la pression et un bon choix de scotchs pur malt et d’autres whiskys haut de gamme. Cela dit, ce qui attire les gens, c’est le côté glauque du bar. On les voit montrer les impacts de balles sur les murs et les entend raconter des histoires sur le passé peu recommandable du patron. Dans certains cas, elles sont authentiques.

À cette heure-là, tout le monde était parti. Le barman avait fait la fermeture et les chaises étaient posées sur les tables de manière à ne pas déranger le jeune qui viendrait aux aurores donner un coup de balai et passer la toile par terre. La porte était fermée à clé et toutes les lumières éteintes, hormis la lampe à verre cathédrale accrochée au-dessus de la table à laquelle nous nous étions installés avec nos verres droits Waterford. Il y avait du whisky dans celui de Mick, de l’eau gazeuse dans le mien.

Depuis quelques années, nous passons moins de soirées qui se terminent tard. Nous avons vieilli et n’avons pas très envie d’aller nous installer en Floride et de commander dans le petit resto du coin le menu réservé à ceux qui dînent très tôt ; nous ne sommes pas non plus très disposés à passer la nuit à discuter en attendant l’aube. Nous sommes trop vieux pour ça, l’un et l’autre.

Il boit moins depuis quelque temps. Il y a environ un an, il a épousé Kristin Hollander, une femme beaucoup plus jeune que lui. Ça a surpris tout le monde ou presque, sauf ma femme, Elaine, qui jure l’avoir vu venir, et ça ne devrait pas manquer de le changer, ne serait-ce que parce qu’il a maintenant une raison de rentrer chez lui à la fin de la journée. Il n’en continue pas moins de boire du Jameson de douze ans d’âge, et cela sans glace, mais il n’en descend plus la même quantité, et il y a des jours où il ne boit rien du tout.

« Je suis toujours porté là-dessus, m’a-t-il expliqué un jour, mais, pendant des années, j’ai eu très soif, et ça m’a passé. Même que je serais incapable de te dire où elle est passée, cette soif. »

Au départ, il n’était pas si rare que nous veillions toute la nuit et passions des heures à discuter et partager de longs silences en consommant chacun le breuvage de notre choix. À l’aube, il ceignait le tablier de boucher couvert de taches de sang qui avait appartenu à son père, puis il s’en allait à la messe des bouchers, à l’église Saint-Bernard, qui se trouve dans le quartier des abattoirs. Il m’arrivait de l’accompagner.

Tout change. Aujourd’hui le quartier des abattoirs est devenu branché, un repaire de jeunes cadres, et la plupart des entreprises qui en ont fait la réputation ont mis la clé sous la porte, leurs locaux étant transformés en restaurants ou en appartements. Saint-Bernard, qui fut longtemps une paroisse irlandaise, est le nouveau sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe.

Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai vu Mick porter ce tablier.

C’était une de nos rares soirées qui se terminent tard – nous devions en avoir besoin, l’un et l’autre, sinon nous serions déjà rentrés à la maison. À un moment donné, Mick était devenu pensif.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « pris un autre chemin » ? lui demandai-je.

— Il y a des moments où j’ai l’impression que tout était plié d’avance, que j’étais voué à suivre cette trajectoire-là. Je la perds de vue en ce moment, parce que mes intérêts commerciaux sont nickel-chrome. Pourquoi dit-on nickel-chrome, tu t’es déjà posé la question ?

— Aucune idée.

— Je vais demander à Kristin, elle s’installera devant l’ordinateur et trouvera la réponse en trente secondes. Enfin… si je n’oublie pas de le lui demander.

Il pensa à quelque chose qui le fit sourire.

— Ce que je perds de vue, reprit-il, c’est que je suis devenu un malfaiteur professionnel. Bon, je n’étais pas vraiment un pionnier en la matière. J’habitais un quartier où la principale activité était la délinquance. Les rues voisines avaient tout du lycée professionnel.

— Et tu y as fait des études brillantes.

— Oui. J’aurais pu être le major de la promotion, si on avait proposé ce truc-là aux jeunes voleurs et voyous du coin. Mais, tu sais, les garçons de notre rue n’en sont pas tous venus à vivre dans l’infamie. Mon père méritait le respect. Il était… bon, je ne vais pas salir sa mémoire en le disant, je t’ai déjà parlé de lui.

— En effet.

— Quand même, c’était un homme respectable. Il se levait tous les matins pour aller travailler. Et mes frères ont eu un parcours plus édifiant que le mien. L’un est devenu prêtre – enfin… ça n’a pas duré longtemps, mais uniquement parce qu’il a perdu la foi. Et il y a John, qui a brillamment réussi dans les affaires et qui est un pilier de sa communauté. Et enfin Dennis, le pauvre garçon, qui est mort au Vietnam. Je t’ai expliqué que je suis allé à Washington, rien que pour voir son nom sur le monument aux morts.

— Oui.

— J’aurais fait un très mauvais prêtre. Je n’aurais même pas trouvé agréable d’agresser sexuellement les enfants de chœur. Et je ne me vois pas faire de la lèche et compter les dollars, comme mon frère John. Devine un peu ce qui m’est venu à l’esprit dernièrement… J’aurais pu suivre la même trajectoire que toi.

— Et devenir flic ?

— Ça paraît si bizarre que ça ?

— Non.

— Quand j’étais petit garçon, je trouvais génial d’être flic, pour un homme. Porter un bel uniforme, régler la circulation, aider les enfants à traverser la rue en toute sécurité. Protéger tout le monde des malfrats. (Il sourit). Les malfrats… ben voyons. Comme si je savais ! Mais il y a des types de notre rue qui ont effectivement endossé la tenue bleue. L’un d’eux – Timothy Lunney qu’il s’appelait – n’était pas tellement différent de nous autres. On n’aurait pas été très surpris d’apprendre qu’il s’était mis à dévaliser des banques ou à jouer les collecteurs de fonds pour le compte de prêteurs sur gages.

Nous parlâmes un peu de la façon dont tout aurait pu tourner, et du choix dont chacun dispose dans la vie. Cette dernière question nous donnant matière à penser, nous y réfléchîmes tous les deux pendant quelques minutes en laissant le silence se prolonger. Puis il me demanda :

— Et toi ?

— Moi ?

— Tu ne savais pas que tu deviendrais flic, si ?

— Non, absolument pas. Je n’en ai jamais vraiment eu l’intention. Puis j’ai passé l’examen d’entrée – à l’époque, il aurait fallu être débile pour le rater. Ensuite, je suis entré à l’école de police et hop, le tour était joué.

— Aurais-tu pu passer de l’autre côté ?

— Et sombrer dans la délinquance ? (Je réfléchis un instant.) Je ne me connais aucune noblesse de caractère qui aurait empêché ça. Mais je dois dire que ça ne m’a jamais attiré.

— C’est vrai.

— Il y avait un garçon avec qui j’ai passé mon enfance dans le Bronx ; on s’est complètement perdus de vue quand ma famille a déménagé. Je l’ai croisé à deux reprises bien des années après.

— Et il avait pris l’autre chemin.

— Oui. Ça ne lui a pas tellement réussi, mais c’est à ça que sa vie l’avait conduit. Je l’ai aperçu une fois derrière une glace sans tain, dans un commissariat, puis je l’ai à nouveau perdu de vue. Et on s’est retrouvés quelques années après. Avant qu’on fasse connaissance, toi et moi.

— Tu buvais encore ?

— Non, mais ça ne faisait pas longtemps que j’avais arrêté. Moins d’un an. C’est vraiment intéressant, ce qui lui est arrivé.

— Eh bien mais… continue !

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