Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 5 sur 46

Pages du PDF

Entre deux verres

Chapitre 4

 

Le vendredi matin venu, je sortis prendre le petit déjeuner au Morning

Star, puis je filai directement à la bibliothèque Donnell de la 53e Rue Ouest. La veille au soir, au restaurant, nous avions discuté de la catastrophe du Général-Slocum, mais à ce moment-là je ne savais pas exactement quand ça s’était passé et combien il y avait eu de victimes. Je dégotai un livre qui répondrait à toutes les questions que je me posais, y compris celles qui ne me vinrent à l’esprit que lorsque je lus ce qu’on avait écrit sur le sujet. Tout le monde ou presque avait commis des négligences flagrantes, des propriétaires et administrateurs de la ligne jusqu’en bas de l’échelle, mais le seul qui fit de la prison fut le capitaine, et sa peine me parut bien légère vu la gravité de ses actes.

Pour autant que je le sache, personne ne prit la peine d’engager une action au civil, ce qui m’amena à penser à tous les changements intervenus dans la société en trois quarts de siècle. De nos jours, les gens intentent un procès pour un oui ou pour un non, même s’ils ne sont pas personnellement lésés, loin de là. Je tâchai de voir si ces procès incessants faisaient du bien ou du mal au pays et décidai d’en juger plus tard, car j’avais lu quelque chose qui m’amenait à un autre livre traitant d’un sujet différent.

Cela ayant occupé ma matinée, j’allai directement de la salle de lecture de Donnell au YMCA de la 63e Rue, où j’arrivai juste à temps pour la réunion de midi et demi. Elle s’acheva à treize heures trente, et je m’arrêtai devant l’étal d’un marchand ambulant de pizzas pour m’en acheter une part ainsi qu’un Coca – cela me convenait parfaitement comme déjeuner même si j’imaginais que cela n’aurait pas fait sourire de plaisir un nutritionniste patenté. Il était environ quatorze heures quinze lorsque je revins chez moi, et il y avait deux notifications de message dans mon casier. On m’avait appelé une première fois à onze heures moins le quart, et j’avais raté le second coup de fil de seulement dix minutes. Chaque fois, c’était Jack qui me disait qu’il essaierait de me joindre plus tard.

Je montai et appelai son numéro, au cas où il aurait été chez lui ou se serait payé un répondeur. Il n’y était pas et n’avait rien fait de tel.

Je restai dans la chambre jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller dîner. Je n’avais aucune raison d’aller nulle part et j’avais un livre à lire, bref, je n’étais pas là exprès pour attendre son coup de fil, mais ça devait entrer en ligne de compte malgré tout. La seule fois où le téléphone sonna, c’était Jan qui me confirmait que ça tenait toujours pour samedi soir. Elle me demanda ensuite si j’étais rentré à pied la veille au soir, je respirai un petit coup et lui répondis :

— J’ai longé deux pâtés de maisons, puis je me suis dit « la barbe » et j’ai arrêté un taxi.

Nous décidâmes de l’endroit et de l’heure, je raccrochai et fus surpris que mon premier réflexe ait été de vouloir lui expliquer que j’avais marché tout du long, depuis Yorkville. Et quoi d’autre encore ? Que j’avais mal aux pieds et des douleurs dans les mollets ? Qu’en chemin je m’étais fait braquer et qu’on m’avait frappé au visage avec un pistolet et que tout ça était de sa faute ?

Mais, au lieu de ça, je m’étais tu pour reprendre mon souffle et lui avais avoué la vérité toute prosaïque, et elle, elle avait laissé passer l’occasion de me rappeler que j’aurais pu économiser quelques dollars en partageant son taxi. On pourrait presque dire que nous faisions tous les deux des progrès.

* * *

Le vendredi venu, j’allai à la réunion de Saint-Paul. J’y vis Jim, mais il se plaignait d’un mal de tête et rentra chez lui à la pause. Puis j’allai boire un café en compagnie de quelques autres, la conversation tournant principalement autour d’une de nos camarades qui venait d’annoncer qu’elle était lesbienne.

— Je savais que Pegeen était une gouine, dit un certain Marty. Je m’en suis rendu compte au bout de dix minutes la première fois que je l’ai vue. J’espérais seulement pouvoir me la faire avant qu’elle-même n’en prenne conscience.

— Tu te voyais déjà faire du triolisme, dit quelqu’un.

— Non, je ne suis pas un mec compliqué. Je voulais seulement la sauter deux ou trois fois avant qu’elle s’endorme.

— Mais ta « puissance supérieure » ne l’entendait pas de cette oreille.

— Ma « puissance supérieure » nageait complètement. Putain, elle dormait au gouvernail. N’assurait pas.

Il y avait un message pour moi à la réception de l’hôtel, le même : Jack avait appelé et il rappellerait. On ne me demandait pas de lui téléphoner, je décidai de ne rien faire car il était tard. Puis je changeai d’avis et l’appelai malgré tout ; et n’obtins pas de réponse.

* * *

La journée de samedi débuta dans le froid et sous la pluie. Je sautai le petit déjeuner et me retrouvai à commander de bonne heure un repas de midi au traiteur du coin. Le jeune qui me le livra ressemblait de façon troublante à un rat noyé, ce qui lui valut un pourboire plus généreux que d’ordinaire.

Je passai l’après-midi devant la télé, à naviguer entre deux matchs de football américain opposant des équipes universitaires. Je regardais tout ça d’un œil distrait, mais c’était mieux que de se trouver sous la pluie et je me dis que ça me faisait rester suffisamment longtemps quelque part pour que Jack arrive à me joindre.

Sauf que le téléphone ne sonna pas. Je le décrochai à plusieurs reprises et l’appelai à son numéro. Pas de réponse. C’était agaçant, mais aussi passablement étrange car je n’avais pas vraiment envie de lui parler, mais je ne voulais pas non plus crouler sous une avalanche de notifications de message.

Je restai donc dans ma chambre et, quand je ne regardais pas la télé, je regardais la pluie par la fenêtre.

* * *

Il était convenu que je retrouve Jan dans un restaurant situé à l’angle des rues Mulberry et Hester, dans Little Italy. Nous y étions déjà allés deux ou trois fois, et on aimait bien la cuisine et l’ambiance. J’arrivai quelques minutes en avance, ils ne retrouvèrent pas notre réservation mais ils avaient une table pour nous, Jan débarqua avec dix minutes de retard. Le repas était très correct, le service aussi, et j’aurais pu mettre du piment dans la discussion en montrant un monsieur trapu assis au bar, monsieur que j’avais arrêté dix ou douze ans plus tôt.

Nous aurions pu marcher un peu après le dîner, mais il tombait toujours du crachin et faisait frisquet ; nous regagnâmes directement Lispenard Street, où elle fit du café et mit des disques, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Eydie Gormé. Ça aurait dû être l’idéal pour une soirée pluvieuse du mois d’octobre, à la fois sentimentale et cosy, mais il y avait eu une certaine froideur entre nous pendant le repas, comme une distance, et cela persista.

« Alors c’est ça ? me dis-je. C’est comme ça que je vais passer tous mes samedis soir jusqu’à la fin de mes jours ? »

Nous allâmes nous coucher un peu après minuit en écoutant une radio qui diffusait du jazz toute la nuit, et allongés ensemble dans le noir nous nous fîmes du bien. Après quoi, je sentis rôder quelque chose dans l’obscurité, tout là-bas, aux confins de la pensée. Je m’en détournai et le sommeil tomba comme un rideau.

* * *

Quelques mois plus tôt, j’avais commencé à laisser des vêtements chez elle. Elle m’avait réservé un tiroir de la coiffeuse et deux ou trois ceintres dans la penderie. J’avais donc des chaussettes, des sous-vêtements et une chemise propres à enfiler après avoir pris ma douche, et je laissai ce que j’avais porté pour qu’elle le lave.

— Ça va te faire bientôt un an, me fit-elle observer au petit déjeuner. Dans combien de temps… un mois ?

— D’ici cinq ou six semaines. Quelque chose comme ça.

Je croyais qu’elle en aurait davantage à me dire là-dessus mais, si c’était le cas, elle préféra le garder pour elle.

* * *

Ce soir-là, je retrouvai Jim Faber dans un restaurant chinois de la Neuvième Avenue. Nous n’y étions jamais venus, ça nous parut bien, mais sans être extraordinaire. Je lui parlai de ma soirée avec Jan, il m’écouta, réfléchit, puis me rappela que ça ferait bientôt un an que je ne buvais plus.

— Elle m’a dit la même chose. Je ne vois pas le rapport.

Il haussa les épaules, attendant que je trouve la réponse moi-même.

— « Ne pas opérer de bouleversements la première année. » Ce n’est pas ce qu’on a l’habitude de dire ?

— Si.

— En d’autres termes, il me reste cinq ou six semaines – je ne sais pas trop au juste – pour voir ce que je peux faire pour améliorer ma relation avec Jan.

— Non.

— Ah bon ?

— Il te reste cinq ou six semaines pour ne rien décider, me corrigea-t-il.

— Ah.

— Tu saisis la différence ?

— Je crois.

— Tu n’es pas forcé de changer au bout d’un an. Tu n’es pas obligé de prendre de décision. Rien ne t’oblige à faire quoi que ce soit. Ce qui compte, c’est de ne pas agir avant.

— J’ai compris.

— D’un autre côté, ce qui doit être prioritaire pour toi, c’est ce dont on parle en ce moment : ton programme. Elle s’en est peut-être aussi fixé un de son côté. Voilà un an que tu ne bois plus, il va falloir que tu avises, et en vitesse. Ça te semble à peu près correct ?

— Peut-être.

— Tu sais, le principe qui veut qu’on attende un an n’est qu’une règle générale. Il y en a qui ont intérêt à en attendre cinq avant d’opérer des changements importants.

— Tu déconnes, dis ?

— Voire dix ans.

* * *

Nous assistâmes à une réunion à l’hôpital Saint-Clares. Les participants venaient pour la plupart du service de désintoxication et étaient obligés d’y assister. Pas facile d’obtenir qu’ils ne s’assoupissent pas, et quasi impossible de leur faire dire quoi que ce soit. Jim et moi étions déjà venus là plusieurs fois ; on y entendait rarement des propos éclairants, mais la leçon de choses était claire.

Je le raccompagnai chez lui.

— Il y a un truc qu’il ne faut pas oublier, déclara-t-il au bout d’un moment. Quelque chose qu’a dit Bouddha, justement. Que tout le malheur vient de ce qu’on ne se contente pas de ce qui existe.

— Il a dit ça, Bouddha ?

— À ce qu’il paraît, même si je dois t’avouer que je n’étais pas là pour l’entendre. Tu as l’air surpris.

— Eh bien, je ne croyais pas qu’il puisse être un esprit aussi profond.

— Bouddha !

— C’est comme ça qu’on l’appelle. Et qu’il s’appelle lui-même, d’ailleurs. Il est grand, il doit mesurer deux mètres, a le crâne rasé et un bide énorme. Il assiste régulièrement à la réunion qui se tient à minuit dans l’église morave, mais il va aussi ailleurs. Je crois qu’il a appartenu à un gang de loubards en moto et, à mon avis, il a fait de la taule, mais…

En voyant sa tête, je m’arrêtai.

— Bouddha ? demanda-t-il en hochant la tête. Assis sous l’arbre de la connaissance en attendant l’illumination ?

— Je croyais que c’était un pommier et qu’il avait découvert la gravité.

— Ça, c’était Isaac Newton.

— Si c’était Newton, il devait s’agir d’un figuier(4). Bouddha, tu dis ?

Écoute, y a erreur. Le seul Bouddha que je connaisse, c’est celui de l’église morave. Il est videur dans l’un des bars craignos de West Street, si je ne m’abuse. Tu veux me répéter ça ? « Tout le malheur vient de… » ?

* * *

Après l’avoir raccompagné chez lui, je rentrai à mon tour chez moi. Je m’étais arrêté plus tôt à l’hôtel, surpris qu’on ne m’ait pas laissé de message, et n’avais rien vu non plus dans mon casier. Je me renseignai auprès du réceptionniste, qui m’expliqua que quelqu’un avait appelé deux fois, mais sans laisser son nom ni aucun message. Il ne savait qu’une chose : il s’agissait d’un homme.

« Jack, me dis-je, et il a cessé de laisser des messages parce que ça ne l’avançait à rien. » Je montais et j’étais en train d’accrocher ma veste à un portemanteau quand on m’appela au téléphone.

— Matt ? dit quelqu’un dont je ne reconnus pas la voix. Gregory Stillman à l’appareil.

— Je ne crois pas…

— On s’est vus l’autre soir à Sobre Aujourd’hui. C’est Jack Ellery qui nous a présentés.

— Je m’en souviens.

Le parrain de Jack, celui qui concevait des bijoux et qui avait une de ses créations accrochée à l’oreille.

— Il ne semble pas qu’on soit allés jusqu’à nous donner nos noms de famille.

— Non.

Il soupira bruyamment.

— Matt, j’ai une très mauvaise nouvelle.

OceanofPDF.com