Entre deux verres
Chapitre 38
Au départ, je ne reconnus pas l’odeur. Forte, elle me prit à la gorge dès que j’ouvris la porte, et je suis sûr qu’elle était aussi caractéristique, à sa façon, que la puanteur qui régnait dans l’appartement de Greg Stillman. Ça sent très mauvais, me dis-je, c’est malsain de respirer ça, j’ai intérêt à ouvrir une fenêtre et à me tirer de là. J’en reconnus donc la nature, sans toutefois pouvoir dire de quoi il s’agissait.
C’est alors que, en un rien de temps, j’y arrivai. C’était de l’alcool, de l’alcool éthylique, plus précisément du bourbon.
Ça empestait dans toute la chambre. Mais y en avait-il vraiment ? Était-ce un effet de mon imagination, qui faisait naître une odeur en réponse au stress de mon boulot et de l’anxiété précédant un anniversaire chez les Alcooliques anonymes ? On aurait dit que la femme de ménage avait cassé une bouteille mais, vu que je n’avais pas de bourbon dans ma chambre, il n’y avait pas de bouteille qu’elle ou quiconque auraient pu casser. Et puis on était lundi, et c’était le samedi qu’elle s’occupait de ma chambre, il n’y avait donc aucune raison qu’elle soit passée, ni elle ni personne d’autre d’ailleurs, j’avais fermé à clé en m’en allant, et la porte était bien fermée deux minutes plus tôt puisqu’il avait fallu que je donne un tour de clé pour entrer, et bon sang, bon sang de bon sang, qu’est-ce qui se passait ?
C’est alors que je regardai mon bureau. On avait tiré ma chaise à côté, en
la tournant juste assez en direction de la porte pour qu’on ait l’impression qu’elle m’invitait à m’asseoir. Et sur le bureau se trouvait un verre droit Old
Fashioned(30), comme on disait autrefois, pas parce qu’il aurait eu quoi que ce soit de démodé, mais parce qu’il avait été conçu pour qu’on vous y serve un Old Fashioned, ce qui est un cocktail.
L’Old Fashioned se buvait donc encore ? En avais-je jamais bu ? Il me semblait que si, que j’avais dû en prendre un. Et qu’en faisant juste un petit effort, j’arriverais à me rappeler le goût que ça avait.
Je n’avais pas de verre comme celui-ci. J’avais deux verres à eau, dont l’un était quelque peu évasé, comme ceux dans lesquels on vous servait du Coca-Cola à l’époque où il y avait encore des buvettes dans les drugstores. L’autre n’était pas à proprement parler un verre dans la mesure où il était en plastique – et ne risquait pas de se casser quand je le faisais tomber par terre dans la salle de bains.
Je n’arrivais pas à les quitter des yeux. J’en avais eu de cette taille et de cette forme quand j’habitais Syosset avec Anita et les garçons. Comme tout banlieusard qui se respecte, je disposais d’un bar tout équipé dans le cabinet de travail, avec la collection complète des verres qu’on pouvait être amené à sortir pour ses invités. Et, si personne ne m’a jamais demandé de préparer une ribambelle d’Old Fashioned, c’était le verre idéal dans lequel servir quelque chose à boire avec des glaçons. Il ne provenait pas de ce service, dont je ne pouvais que présumer qu’il se trouvait toujours dans le sous-sol aménagé de la maison de Syosset, mais il était de même facture.
Oui, j’aurais juré le reconnaître, ce verre. Il était exactement du même type que ceux dans lesquels Jimmy Armstrong nous servait une boisson avec des glaçons.
Ou un double bourbon, sec, sans glace, si nous préférions.
Ce verre, ce verre sur mon bureau, était rempli d’un liquide clair et ambré, qui montait jusqu’à un doigt du rebord. Je réussis à y reconnaître un bourbon, du Maker’s Mark. Il existe peut-être des êtres humains possédant un don qui leur aurait permis de parvenir à ce résultat rien qu’à partir de la couleur et de l’arôme, mais je n’en fais pas partie. Je reconnus moins la marque que je ne la déduisis en me fondant sur la présence de la bouteille de bourbon Maker’s Mark là, sur mon bureau, à quelques centimètres du verre.
Je restai cloué sur place. Je n’arrivais à pas poser mon regard ailleurs que là où je le posais… sur le bureau, le verre et la bouteille.
Des idées se bousculèrent dans ma tête, l’une après l’autre :
C’était une hallucination. Il n’y avait ni bouteille, ni verre, ni odeur de whisky.
C’était un rêve. J’étais rentré chez moi, je m’étais couché pour piquer un roupillon et maintenant je rêvais de façon saisissante que j’étais soûl.
C’était ma sobriété qui était une illusion, une hallucination. Je picolais un peu depuis des mois, buvant un coup ici ou là, tout en me disant et en racontant à la cantonade que je ne buvais plus. Mais c’était un mensonge, un mensonge qui durait depuis trois cent soixante-quatre jours, et dont j’avais la preuve devant moi, car, ce matin-là, je m’étais servi un verre avant de quitter ma chambre, et il était là, à attendre que je revienne.
Je clignai des yeux – il était toujours là. Je me forçai à détourner le regard, puis j’en revins à lui – il était toujours là. Je me sentais attiré vers lui. Je voulais m’approcher de lui, pas le prendre, surtout pas, pas le toucher, non, le faire disparaître, d’une manière ou d’une autre. Je ne pouvais pas le laisser posé là.
Je ne sais pas combien de temps je restai planté là, sans m’approcher du bureau ni m’en éloigner. Je finis par m’en arracher, ouvris brusquement la porte, la claquai, enfermai à clé le whisky de l’autre côté. Puis je fonçai dans le couloir, sans même appeler l’ascenseur. Descendis l’escalier en courant et me précipitai dans la rue.
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