Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 44 sur 46

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Entre deux verres

Chapitre 43

 

 

Ce soir-là, je me rendis à ma réunion habituelle à Saint-Paul, et tant mieux, car je m’étais inscrit plus tôt pour prendre la parole à l’occasion de mon anniversaire. Je m’assis en me disant que je raconterais mon histoire, comme je le faisais d’ordinaire, mais je me retrouvai à commencer par évoquer mon dernier verre, celui que j’avais commandé et laissé sur le comptoir. À partir de là, je continuai et passai près d’une demi-heure à parler de l’année écoulée, la première pendant laquelle je n’avais pas bu.

Peu importe, au fond, ce qu’on dit. J’étais allé un matin à une réunion qui se tenait dans la 30e Rue Ouest, et qu’on appelait Librairie à Midi. On nous avait présenté l’intervenant, il s’était contenté de décliner son identité et de déclarer qu’il était alcoolique, après quoi il nous avait regardés, tout bêtement, nous, soit quelque vingt à trente individus qui attendaient qu’il raconte quelque chose. Il avait souri, puis dit : « C’est votre réunion. »

Personne ne lui avait reproché de s’être dérobé à son devoir, en fait, il y en avait eu deux ou trois pour le féliciter d’être resté simple. Plus tard, j’avais rendu compte de l’incident à Jim, et nous avions envisagé les divers cas de figure possibles, à savoir qu’il avait raconté son histoire si souvent ces derniers temps qu’il ne voulait pas courir le risque de se répéter, que c’était un comédien qui cherchait à marquer un grand coup, ou bien qu’il avait commis un écart lors des trois derniers mois et ne se sentait donc pas qualifié pour diriger une réunion, mais n’était pas disposé à l’avouer devant tout le monde. Nous avions évoqué d’autres scénarios, tous assez plausibles, pour en conclure que ça n’avait pas d’importance. La réunion s’était prolongée, et ça ne m’avait pas fait de mal. Car enfin… j’étais toujours à jeun.

Et, là aussi, j’étais toujours à jeun quand la réunion avait commencé, puis s’était terminée.

* * *

— Pas facile de savoir quoi faire, avait dit plus tôt Dennis Redmond. Il n’y aura pas de preuves, tangibles ou non. Je vais éplucher les dossiers pour voir si on s’est déjà intéressés à lui ou à Ellery pour le double meurtre de Jane Street. Même si je ne vois pas ce que ça changerait. Vous savez ce que vous pourriez faire ?

— Non, quoi donc ?

— Qu’est-ce qu’il boit ? Pas du Maker’s Mark, si ?

— Du scotch. Du Johnny Walker, je crois. Pourquoi ?

— Assurez-vous que c’est la bonne marque, et envoyez-lui une bouteille tous les jours pendant un an ou deux. Le temps qu’il faudra.

— Le temps qu’il faudra ?

— Le temps qu’il faudra pour qu’il devienne alcoolique. Il pourra ensuite s’inscrire dans votre club, et franchir ces fameuses étapes, et, quand il rédigera ses aveux, on lui tombera dessus à bras raccourcis.

— Comment sera-t-on au courant ?

— Vous pourriez être son mentor, sauf que ce n’est pas comme ça que vous appelez ça.

— Son parrain.

— Je l’avais sur le bout de la langue. Son parrain. Vous pourriez être son parrain, et puis le balancer. Mais un parrain ne ferait pas ça, si ?

— Ça ne fait pas partie de ses attributions.

— Je le craignais. Eh bien, dans ce cas, je n’ai plus d’idées. Bien sûr, on peut vous équiper d’un micro, mais, bon, ça ne marcherait pas non plus.

— Il ne dirait jamais rien qu’on puisse exploiter.

— Non et, même dans le cas contraire, ce ne serait peut-être pas considéré comme une preuve recevable. Vous savez bien que, dès lors qu’il sera interpellé pour une raison quelconque, il invoquera le cinquième amendement pour refuser de répondre aux questions qui risqueraient de jouer en sa défaveur, et, s’il est lié à l’appareil politique du New Jersey, il saura à quel avocat s’adresser. Bon, il a commis deux meurtres sans être inquiété pendant combien de temps ? Une dizaine d’années ? Et il est sur le point de jouir de l’impunité pour deux ou trois autres. Est-ce que vous pouvez vous en accommoder ?

— J’imagine que je n’ai pas le choix.

— Et moi non plus. Quand on fait ce métier, au bout d’un certain temps, on s’aperçoit qu’on peut s’accommoder de presque tout.

Il plissa les yeux.

— Mais vous n’avez pas donné votre démission, pas vrai ? Vous étiez inspecteur, et vous avez rendu votre plaque. Vous avez donc dû tomber sur quelque chose qui vous est resté en travers de la gorge.

— Mais ce n’était pas le boulot. À l’époque, je vous ai dit que c’était lui. C’est ce que je croyais. Dans plein d’histoires qu’on entend aux Alcooliques anonymes, il intervient un facteur qu’on appelle la « solution géographique ». Un mec part s’installer en Californie parce que New York lui pose des problèmes. Puis il déménage en Alaska, parce que ça ne va pas en Californie. Mais c’est lui, le problème, et, peu importe où il va, il l’emmène avec lui.

— C’était donc vous le problème.

Il s’accorda un moment de réflexion.

— Eh bien, maintenant, vous êtes le problème d’Even Steven, hein ? Et on sait comment il les règle, ses problèmes, la géographie ne joue pas un grand rôle là-dedans. Comment va-t-on faire pour vous garder en vie ?

— Je me suis moi-même posé la question.

— À ce stade, je ne peux même pas vous offrir une protection policière et, n’importe comment, ce serait une vaste rigolade. On mobilise des flics pour qu’ils assurent votre sécurité, ils le font, et il ne se passe rien ; on renouvelle leur mission, pour vous la vie suit son cours, parce qu’il est malin et patient. Il peut attendre le temps qu’il faut. Vous avez un flingue ?

— Non.

— Si vous en aviez un, une arme pas déclarée…

— Je n’en ai pas.

— Enfin, si jamais vous arriviez à vous en procurer une, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée de l’avoir sur vous. À vrai dire…

Il ne termina pas sa phrase. Je le regardai, perplexe, en attendant la suite.

— J’aimerais parler au conditionnel, et aussi que ça ne s’ébruite pas. S’il y avait quelqu’un qui avait l’intention de me tuer, et que je le sache, et que je sache aussi que je ne peux absolument rien faire, eh bien, dans ce cas-là, il ne me resterait qu’une seule mesure à prendre. Si vous voyez où je veux en venir.

— J’y ai pensé, moi aussi.

— Il y a une chose qu’il faut que je vous dise, ajouta-t-il en détournant le regard. S’il arrivait un truc à notre ami, et si l’on vous avait dans le collimateur pour ça, je ne me souviendrais absolument pas de cette discussion. En fait, je ne garderais aucun souvenir de toutes les discussions que nous avons eues.

Il croisa mon regard.

— C’est juste pour vous donner du grain à moudre.

* * *

Je n’avais pas d’arme, déclarée ou non. M’en procurer une ne me semblait pas être la tâche la plus stimulante qui soit, j’y songeais, mais je n’avais pas envie d’en arriver là.

Après la réunion, après avoir passé une heure au Flame et être resté un moment en tête à tête avec Jim, j’étais de retour dans ma chambre, livré à mes réflexions. Il était quelque part dans la nature, et s’il ne pensait pas à moi, eh bien, d’ici un jour, une semaine ou un mois, il le ferait.

Pour lui, je représentais un problème. Et je savais quelle solution il chercherait à y apporter. On a tendance à réagir toujours de la même façon devant des situations très différentes.

Couché dans le noir, je me demandai si j’avais peur. Je décidai que oui, mais pas de mourir, pas exactement. Si j’étais mort il y a un an, si j’étais mort ivrogne, ç’aurait été une fin horrible, digne de celle que ma vie aurait pu connaître. Mais j’étais resté un an sans boire et, si je n’avais pas envie de fêter ça, je n’en chérissais pas moins cette prouesse. Et si je mourais maintenant, eh bien, personne ne pourrait me l’enlever. Pas très réconfortant, sans doute, mais c’était toujours ça.

Ce dont j’avais peur, je m’en aperçus, c’était qu’il y ait une disposition que je puisse prendre, mais sans savoir laquelle.

* * *

À mon réveil, le soleil brillait et quelqu’un écoutait la radio dans la chambre voisine. Je ne comprenais pas ce qu’il disait, mais l’enthousiasme du journaliste me parvint néanmoins. Je pris une douche, me rasai, m’habillai et, au bout d’un moment, mon voisin éteignit sa radio. Le soleil brillait toujours. J’en conclus que la journée n’était pas mal, et que je savais comment la passer.

J’avais envie de prendre le petit déjeuner, mais je récupérai d’abord la carte de Vann Steffens et composai son numéro. Je fus surpris de l’entendre au bout du fil, car je m’attendais à tomber sur un répondeur et à lui laisser un message. Il me dit allô.

— Vous savez sans doute qui est au bout du fil, lui lançai-je.

— Ça se peut.

— Vous m’avez payé à boire l’autre jour, et je n’ai jamais eu l’occasion de vous en remercier.

— Il me semble reconnaître la voix, dit-il, mais je vous avoue ne pas très bien voir de quoi vous parlez.

— Je ne le sais toujours pas moi-même. Je crois qu’on devrait discuter en tête à tête.

— Ah bon ?

— Pour détendre l’atmosphère.

— Ce n’est jamais une mauvaise idée. On respire mieux quand

l’atmosphère est détendue. Vous devez penser que c’est une devise que j’ai

trouvée dans un petit gâteau chinois(31), mais je suis fier de vous dire qu’elle est de moi.

— Impressionnant.

— Ce qui ne signifie pas que Confucius ne l’aurait pas dit s’il y avait pensé. Vous voulez qu’on se voie ? Où et quand ?

* * *

Nous nous retrouvâmes à quinze heures au Muséum d’histoire naturelle. J’arrivai en avance et attendis à côté du squelette fossilisé d’un dinosaure, il débarqua à l’heure pile, en costume-cravate, un pardessus sur le bras. Il y avait de la buée sur ses lunettes, il me confia donc un instant son pardessus pendant qu’il essuyait ses verres avec son mouchoir.

Je jugeai que le manteau aurait été plus lourd s’il y avait eu un calibre dans une poche. Mais je ne pensais pas qu’il allait se pointer armé. Il avait flairé un piège et, s’il avait apporté un flingue, il lui aurait peut-être fallu s’en expliquer devant quelqu’un.

Il remit ses lunettes, me regarda les yeux mi-clos et récupéra son pardessus.

— Merci.

Et il alla se mettre à côté du dinosaure le plus proche.

— Salut, l’ami. Vous n’avez pas changé du tout, après toutes ces années, reprit-il.

— Un vieil ami ?

— Ma fille adorait ces énergumènes. Ne me demandez pas pourquoi. Je l’amenais ici un dimanche sur deux pour voir les dinosaures et les autres papas divorcés. Mais ça remonte déjà à un moment.

— Ça lui aurait sans doute passé avec l’âge.

— Oui, mais sa mère l’a emmenée un hiver avec elle, en vacances dans les Caraïbes. Et, là-bas, il y a l’île de Saba. Vous connaissez ?

Je ne connaissais pas.

— Pour s’y rendre, on prend un petit avion dans une autre île. Je ne sais plus laquelle. Saba est une île volcanique et se réduit à une montagne au pied de laquelle il y a une plage, et de temps à autre un des petits coucous qui vont s’écraser sur le flanc de la montagne…

Avais-je quelque chose à répondre à ça ? Je ne voyais pas du tout ce que ça pouvait être.

— Le divorce n’est pas encore prononcé, enchaîna-t-il, ce qui fait qu’officiellement je suis veuf. Avec une enfant morte, aussi, mais je ne crois pas qu’il y ait de mot pour ça. D’une certaine façon, ça fend le cœur, mais on n’a pas envie d’être complètement anéanti. Parce qu’elle commençait juste à être trop vieille pour craquer sur les dinosaures, et ce qui nous attendait, putain, c’était une vie entière pendant laquelle nous n’aurions pas eu grand-chose à nous dire. Si bien que ça lui a été épargné, et à moi aussi.

— C’est une façon intéressante de voir les choses.

— Vraiment ? Si vous avez un micro sur vous, vous pouvez retranscrire cette histoire touchante, puis la montrer aux psys. Qui sait comment ils vont l’interpréter !

— Je n’ai pas de micro sur moi.

— Non ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, si vous étiez plus jeune et plus séduisant, je vous palperais. Enfin… si vous étiez une fille, j’entends. Il n’a rien d’une tapette, le vieux Vann.

— Ça me rassure.

— Mais à quoi ça m’avancerait ? Qu’est-ce que ça prouverait ? Les mecs des services secrets n’arrêtent pas d’inventer de nouveaux gadgets plus perfectionnés. Des stylos-billes avec micro intégré, et encore l’autre jour j’ai entendu parler d’un dispositif d’enregistrement de la taille d’un comprimé d’aspirine. On l’avale, et il enregistre tout ce qui se dit dans un rayon de vingt mètres, au même titre que les gargouillis de l’intestin. Évidemment, après, il faut aller le chercher dans sa merde, mais, n’importe comment, ces rigolos jouent les fouille-merde… Allez, partons d’ici. On ne peut pas vraiment parler, et on n’a pas le droit de fumer. Comme si ça allait déranger ce brontosaurus de mes deux !

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