Entre deux verres
Chapitre 17
Je n’eus pas de mal à trouver Paul Dukacs, une fois ce nom obtenu comme point de départ. À ce moment-là, j’avais appelé tous les Dukes figurant dans l’annuaire de Manhattan, ainsi que tous les Duke ; il n’y en avait pas tant que ça, et il paraissait raisonnable que l’un d’entre eux soit apparenté à Frankie Dukes, ou du moins ait entendu parler de lui. Mais personne, au singulier comme au pluriel, n’avait pu m’aider.
C’est alors qu’un soir, en rentrant de Saint-Paul, j’eus un message me demandant d’appeler M. Bell. Je composai le numéro indiqué sur la fiche, on me répondit au Top Knot, et on appela Danny Boy.
— J’aurais pu te demander de venir, me dit-il, et j’allais le faire, mais c’est plus facile de te faire part de ça par téléphone. À moins que tu éprouves le besoin de comparer le Coca-Cola du Top Knot avec celui du Poogan’s, auquel cas je serais ravi de te voir.
Je lui dis que j’étais sur le point d’en rester là pour ce soir.
— Dans ce cas, note bien ça, Matthew. Francis Paul Dukacs, sauf que ce n’est pas comme ça que ça s’écrit.
Il me l’épela.
— C’est hongrois, je crois, ou tchèque. Un de ces pays dont on parle dans les journaux quand les Russes y envoient leurs chars.
— Frankie Dukes.
— Lui-même. Et c’est tout ce que je sais de lui, même si je pourrais sans doute en apprendre davantage. Mais y a des chances que ça te suffise pour le localiser.
* * *
Effectivement, cela me suffit. J’ouvris l’annuaire dès que j’eus raccroché et tombai sur lui, avec un numéro et une adresse tout à l’est, dans la 78e Rue. En fait, il habitait au sud-est de la chambre meublée dans laquelle on avait descendu Jack, et il ne fallait pas plus de dix minutes pour aller de l’un à l’autre. Jack n’aurait pas eu de mal à le dénicher, me dis-je. Et lui à dénicher Jack.
J’appelai deux fois le lendemain matin, sans jamais tomber sur un répondeur ; je pris un bus et découvris l’adresse en question au milieu d’une rangée de maisons de grès brun. J’appuyai sur la sonnette de Dukacs, n’obtins pas de réponse, mais un petit mot encadré sur le mur me conduisit à la porte à côté, où je parvins à trouver la gardienne. Elle occupait un appartement en sous-sol, et je ne sais pas ce qu’elle avait sur le feu, mais j’eus envie d’y goûter. Ça dégageait un fumet délicieux.
Je lui dis que je cherchais un des locataires, un certain Dukacs. J’avais dû prononcer son nom correctement, car l’approbation se lut sur son visage. Elle m’expliqua, dans un bon anglais mais avec un fort accent, que je le trouverais sans doute à son magasin de la Première Avenue, Dukacs et Fils. Le fils, c’était lui, Dukacs, paix à son âme, était son père. S’il n’était pas là, il serait vraisemblablement en train de prendre sa pause Chez Theresa, juste à côté. C’est là qu’il déjeunait tous les midis.
— Quoi qu’il commande, dis-je, je parie que ce n’est pas aussi bon que ce que vous êtes en train de faire cuire.
— Mon déjeuner, m’expliqua-t-elle d’un ton égal. Il y en a juste assez pour une personne.
* * *
Chez Theresa aurait tout eu de la cafétéria ordinaire de New York si les spécialités n’y avaient pas été le kielbasa et le goulash au lieu de la spanakopita et de la moussaka. Deux femmes s’y partageaient un box pour prendre un petit déjeuner tardif ou un déjeuner très en avance, un vieil homme coiffé d’une casquette en toile à motifs étant assis au comptoir, à faire tourner une tasse de café dans sa main. Il aurait pu s’agir de Frankie Dukes, mais c’était fort improbable.
Le magasin d’à côté était celui d’un marchand de fruits et légumes coréen qui jouxtait une boucherie, et sur l’enseigne il était marqué Dukacs & Fils. Un homme de mon âge où un petit peu plus vieux était en train de découper un carré d’agneau en côtelettes. Costaud, haut comme trois pommes, il avait des cheveux noirs et luisants et une moustache abondante. Sa moustache et ses sourcils fournis étaient piquetés de poils blancs. Il maniait son hachoir avec une efficacité qui attestait de son expérience en la matière.
Quand j’entrai, il déposa son outil et me demanda ce qu’il pouvait me servir ce matin-là.
— Magnifiques, ces côtelettes, dit-il.
Et il en souleva une pour me la faire admirer.
— Elles sont en promotion, à ce propos.
— Je suis désolé de ne pas venir en client.
— Ah bon ?
— Vous êtes Francis Dukacs ?
— Oui, pourquoi ?
Je sortis un portefeuille, l’ouvris au hasard et le refermai aussitôt. Il ne tenait peut-être plus son hachoir à la main, mais il s’en trouvait suffisamment près pour que je me félicite de l’amener à penser que j’étais un fonctionnaire de la police.
— J’ai deux ou trois questions à vous poser, lui lançai-je. Sur un certain Jack Ellery.
— Jamais entendu parler de lui.
— Je crois qu’il est récemment venu vous voir.
— Pour acheter de la viande ? C’est la seule raison pour laquelle les gens viennent ici. En clients.
— Il aurait cherché à réparer ses torts, à vous présenter ses excuses…
— Ce fils de pute !
Je reculai d’un pas. En un instant, le commerçant flegmatique avait cédé la place à un type délirant au regard fou.
— Cet enfoiré ! Cet enculé ! Vous êtes au courant, pour lui, ce fils de pute ? Vous savez ce qu’il a fait ?
Il n’attendit pas ma réponse.
— Il est entré, il a attendu que mes clients s’en aillent, puis il m’a collé un flingue sur le visage. « Donne-moi tout ton fric ou je te bute. »
— Ça, c’était il y a déjà un moment.
— Et alors ? Ça ne remonte pas à si loin puisque je m’en souviens. Quand on vous met un flingue sous le nez, vous n’oubliez pas.
— Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
— Je tremblais. Mes mains tremblaient. J’ai essayé d’ouvrir la caisse. Je n’y suis pas arrivé, bordel.
— Et il vous a frappé ?
— Avec le flingue. D’un côté, de l’autre. Il m’a ouvert le crâne, le sang me dégoulinait sur la figure. Ici, vous voyez la cicatrice ? Je me suis réveillé à l’hosto. Des points de suture, une commotion cérébrale, deux dents en moins.
Il se tapota une incisive.
— Un bridge, dit-il. Tout ça grâce à lui. Et vous savez ce que ça lui a rapporté ? Rien ! Lui non plus n’est pas arrivé à ouvrir la caisse. Elle était coincée ! Aucun de nous deux n’a réussi à l’ouvrir et il m’a tabassé pour rien.
— Est-ce que la police…
Il agita la main pour écarter la question.
— Rien. On m’a montré des albums remplis de photos. Ça m’a filé mal à la tête de les regarder. À quoi ressemblait-il ? Tout se passait comme si j’avais un passage à vide, je n’arrivais plus à me représenter son visage. Et après, quand je dormais, je le voyais dans mes rêves.
— Son visage ?
— Très net, dans mes rêves. Ils me rendaient malade, ces rêves à la con. Je n’avais pas envie de dormir parce que j’allais rêver et qu’il serait là, à essayer d’ouvrir la caisse sans y parvenir, et il me cognerait dessus comme un forcené, et alors je me réveillerais, et son visage aurait disparu. Il fallait que je dorme pour le voir, et ça, je n’en avais pas envie.
Les somnifères avaient encore aggravé son état, et pendant un moment il n’arrivait plus à s’en passer. Puis il avait arrêté les médicaments et avait fini par ne plus faire que rarement des cauchemars. Ils ne revenaient plus que dans les périodes où il était sur les nerfs. La mort d’un ami, quelqu’un de la famille qui était malade et il rêvait du braquage. Et voilà qu’un jour le type qui avait joué la vedette dans ses cauchemars avait eu le culot phénoménal de rentrer chez Dukacs et Fils.
— Je reste là, sans le reconnaître. Il se met à parler, et sa voix me dit quelque chose, je l’ai déjà entendue, mais je ne la remets pas. Et puis il me dit qu’il me doit quelque chose, et il emploie un mot que vous avez utilisé tout à l’heure, quelque chose qu’il faut qu’il fasse.
— Réparer ses torts.
— C’est ça. Je ne vois pas de quoi il parle et j’ai droit à toutes sortes de conneries, comme quoi il était alcoolique, accro et braquait les gens et, d’un seul coup, mes yeux s’ouvrent et c’est lui, ce fils de pute, ce salopard. Dans mon magasin, vous le croyez, vous ? Il est là devant moi, à me dire qu’il veut s’excuser !
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
— Ce que j’ai fait ? À votre avis ? Je lui ai dit de se casser. Va te faire enculer, va te faire foutre, tes excuses, tu peux te les carrer où je pense !
— Et il est parti ?
— Pas tout de suite. « Allez, dites-moi ce que je peux faire pour réparer tout ça. Je peux vous donner de l’argent ? Est-ce que je peux faire quelque chose ? » Qu’est-ce qu’il pouvait faire, hein ? Me faire pousser d’autres dents ? Tout ce que je voulais, c’était qu’il dégage de mon magasin. Alors j’ai attrapé ça.
Le hachoir.
— Et il est parti ?
— Là, il a compris. « Du calme, du calme », il recule et il sort, alors je peux reposer ce truc-là. Et après, une fois qu’il est parti, je recommence à trembler.
— Et les cauchemars ?
Il hocha la tête.
— Non, Dieu merci. Pas pour l’instant.
Il me regarda.
— Pourquoi ?
— Pourquoi est-il venu ? D’après ce que j’ai compris…
— Non, qu’est-ce que je m’en fiche de la raison pour laquelle il est venu ! C’est un dingue et une ordure, un fils de pute. Il a tabassé un mec qui n’arrivait pas à ouvrir une caisse ! Un enculé de cette espèce, qu’est-ce qu’on s’en fout de la raison pour laquelle il fait ce qu’il fait !
— Donc…
— Et vous, reprit-il, pourquoi êtes-vous ici ? Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
— Ellery s’est fait tuer. J’enquête sur sa mort.
— On l’a assassiné ? Vous êtes là à m’annoncer que ce fils de pute est mort ?
— J’en ai bien peur, et…
— Peur ? Peur de quoi ? Vous ne pouviez pas m’apporter de meilleure nouvelle. Vous savez ce que je dis ? Je dis : Tant mieux si ce salopard est mort !
Il se pencha en avant, les mains posées sur l’étal.
— « Monsieur Dukes »… parce que, évidemment, il se plante sur l’orthographe de mon nom, « Monsieur Dukes, dites-moi ce que je peux faire pour arranger les choses ». Ce qu’il peut faire ? Je lui ai dit qu’il pouvait aller se faire foutre, voilà ce qu’il pouvait faire. Qu’il nous débarrasse le plancher. Et c’est ce qu’il a fait !
— En réalité, lui précisai-je, on l’a aidé.
— Hein ?
— Quelqu’un l’a assassiné.
— Ah oui ? Si vous trouvez le coupable, je lui paie un verre. Comment ? Il l’a tabassé à mort, j’espère.
— On l’a descendu.
— Descendu.
— Oui.
— Bien, dit-il d’une voix monocorde. Bien, je suis content. Un homme est mort, et je suis content. Une minute ! Vous ne croyez pas que c’est moi qui ai fait le coup, dites ?
— Non, répondis-je. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne le crois pas.
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