Entre deux verres
Chapitre 7
— En général on les fait trop cuire, m’expliqua Greg Stillman. Sinon, il n’y a rien à redire aux choux de Bruxelles.
— La prochaine fois que je verrai Redmond, je ne manquerai pas de le lui dire.
— Il faut les faire revenir dans l’huile de noix de coco, juste assez pour qu’ils soient bien cuits tout en restant croquants. Et y ajouter un peu de curry, ça change tout.
— Vous m’en bouchez un coin !
— En revanche, si on les fait cuire trop longtemps et qu’on les transforme en bouillie, ils sont dégueulasses, évidemment. Mais ça vaut pour toutes les espèces de choux, les brocolis, les choux ordinaires, les choux-fleurs. Quand ils sont trop cuits, ils puent… tenez, vous faites la grimace. Je parie que vous n’êtes pas porté sur les choux en général.
— C’est une odeur qu’on trouve dans les taudis, dis-je. Ça et l’odeur des souris. Si la pauvreté sent quelque chose, ça doit être ça.
— Et qui est-ce qui fait cuire des choux… et les fait bien trop cuire la plupart du temps ?
— Les pauvres.
— Les pauvres Irlandais. Et les pauvres Polonais. Les pauvres du nord et de l’est de l’Europe. Mais les temps ont changé et ces gens-là se sont élevés socialement et ont intégré la classe moyenne. Qu’est-ce que la pauvreté sentirait de nos jours, à votre avis ?
Il réfléchit un peu.
— Le chien mouillé et l’ail, conclut-il.
* * *
On était jeudi soir, j’étais retourné à Sobre Aujourd’hui, dans la Deuxième Avenue, l’intervenant étant un type du secteur de Ridgewood, dans le Queens ; guetté par la calvitie et guichetier dans une banque depuis plus de trente ans. Il n’avait jamais quitté la maison où il avait grandi, à trois rues de son lieu de travail, c’était pratique. Il y vivait deux familles ; ses parents y avaient loué le premier étage jusqu’à son mariage ; après, il était allé s’installer en haut avec sa femme.
— La fille d’à côté, chuchota Greg. Qui d’autre vouliez-vous qu’il épouse ?
C’était une histoire aussi ennuyeuse que toutes celles que j’avais entendues dans les réunions des Alcooliques anonymes ou à l’extérieur, et il la racontait sur un ton monotone ne trahissant aucune émotion. Son père était mort, après, c’était sa mère qui était morte quelques années plus tard, sa femme, leur enfant unique et lui emménageant alors au rez-de-chaussée pour laisser un jeune couple de locataires s’installer au premier étage.
— Avec une vie aussi passionnante, murmura Greg, pas étonnant qu’il ait éprouvé le besoin de boire !
L’histoire devint plus intéressante, à écouter sinon à vivre, lorsqu’il raconta comment il s’était mis à fréquenter les services hospitaliers et à suivre des cures de désintoxication. Il y avait un bar sur le chemin qu’il empruntait pour rentrer chez lui et il avait pris l’habitude de s’y arrêter tous les jours pour boire une bière, parfois deux. Et il y revenait deux ou trois fois par semaine, le soir, pour regarder le sport sur une télé grand écran, et bien sûr il buvait deux ou trois bières dans la soirée. Il ne se mettait pas chiffon, il ne tombait pas dans les pommes, et, s’il lui arrivait d’avoir la gueule de bois, ça lui donnait simplement très soif et un peu mal à tête ; il lui suffisait de prendre une aspirine avec un grand verre d’eau pour retrouver la forme.
Son alcoolisme avait évolué avec une lenteur à pleurer, mais qu’est-ce qu’il avait, ce type, à part du temps ? La banque lui avait donné son congé, sa femme lui avait dit de faire ses valises et il en était arrivé au point où il n’y avait pas une seule journée où ça allait à peu près bien. Un psychologue d’un des centres de désintoxication l’ayant contacté et réussi à l’inscrire à un programme en consultation externe, il avait participé à tellement de réunions que ça avait fini par payer ; il était retourné auprès de sa femme et on l’avait repris à la banque.
— Une véritable réussite des Alcooliques anonymes, lâcha Greg quand les applaudissements se calmèrent. Dommage que les deux titres soient déjà pris par Milton.
— Milton ?
— Le Paradis perdu et Le Paradis retrouvé. Vous savez ce que Samuel
Johnson disait du Paradis perdu ?
— Je parie que vous allez me l’apprendre.
— Il disait que personne ne l’avait jamais attendu aussi longtemps, ce qui cadre avec ce qu’on vient d’entendre, non ?
Chacun de nous reconnut ensuite avoir espéré que l’autre suggère de partir pendant la pause, mais ni lui ni moi n’en prîmes l’initiative ; puis, la réunion s’animant pendant la seconde moitié, j’eus l’occasion d’entendre des choses intéressantes. Nous restâmes jusqu’à la fin de la prière de la sérénité, rassemblâmes les chaises et vidâmes les cendriers, puis nous remontâmes la Deuxième Avenue en discutant d’un truc qu’avait dit quelqu’un. Quand le sujet fut épuisé, nous longeâmes tranquillement une ou deux rues en silence.
Je lui avais résumé l’essentiel de mon entretien téléphonique avec Redmond et nous avions dû y penser l’un et l’autre. Alors il brisa le silence pour déclarer :
— J’imagine qu’ils ne vont rien faire.
Je lui expliquai qu’ils allaient continuer à enquêter et à faire circuler l’information comme un pêcheur qui appâte le poisson. Lorsqu’on travaille sérieusement sur une affaire, lui dis-je, il arrive qu’on ne fasse que donner des coups d’épée dans l’eau. Et, quand on l’a élucidée, on s’aperçoit souvent que les efforts qu’on a déployés n’y sont pas pour grand-chose. Parce que, de fait, c’est un mec plein de rancœur qui a fini par parler.
— Le pouvoir impressionnant des rancunes, dit-il. Qui penserait qu’elles peuvent s’avérer utiles ? Mais vous, vous continuiez à travailler.
— Quand il y avait quelque chose avec quoi travailler.
— Ça fait très « troisième étape », non ? Entrer en action et donner le résultat. Je parrainais quelqu’un qui n’arrivait pas à trouver de travail, il avait un CV lacunaire, plein de trous où on aurait pu faire passer un camion. Je l’ai obligé à envoyer des lettres de candidature à raison d’une par jour, il l’a fait pendant trois semaines. Sans recevoir une seule proposition d’embauche d’aucune société auprès desquelles il avait postulé.
— Et… ?
— Ce qui s’est passé, c’est qu’au cours de la quatrième semaine il lui est tombé du ciel une proposition d’embauche envoyée par une boîte auprès de laquelle il n’avait pas postulé et ce, pour un poste dont il n’avait même pas entendu parler. Et un bon, en plus. L’aurait-il reçue s’il n’avait pas posté toutes ces demandes ? On peut penser que oui ou que non mais, à mon avis, il ne se serait rien passé s’il ne s’était pas démené.
— Vous parrainez beaucoup de monde ?
— Quelques personnes seulement. On me le demande régulièrement mais, avant de prendre une décision, je passe une heure avec la personne devant un café et, la plupart du temps, on en conclut que ça ne marchera pas vraiment. Ou bien on décide de tenter le coup et, au bout d’un mois ou deux, il y en a un qui vire l’autre. Je suis ce qu’on appelle un « nazi » et, même lorsque quelqu’un pense que c’est ce dont il a besoin chez un parrain, la réalité ne correspond pas toujours à ce qu’il attendait. On n’arrête pas de passer devant des cafétérias.
— Je sais.
— Personnellement, je n’ai pas faim. Et vous ?
— Je me suis gavé de biscuits pendant la réunion. Je ne sais pas qui apporte ces boîtes de biscuits Entenmann’s aux pépites de chocolat, mais j’aimerais bien qu’il arrête. Je n’y résiste pas et je vais peut-être être obligé de les mettre sur la liste de la première étape et cesser définitivement d’en manger. Rien qu’à y songer, ça me donne des frissons, ce qui me laisse à penser qu’il faut que je le fasse.
Il sourit, son visage s’éclaira.
— Mais pas aujourd’hui, ajouta-t-il.
— Comme saint Augustin.
— Exactement ! « Ô Dieu, accordez-moi la chasteté, mais pas tout de suite. » Je me demande s’il a vraiment dit ça. Puisqu’on sait maintenant qu’on n’a pas faim, ni l’un ni l’autre, vous voulez venir chez moi ? J’ai quelque chose que je devrais sans doute vous montrer. Et je vous promets de faire du meilleur café que les Grecs.
* * *
Ce n’était pas la première fois que j’entendais Greg se définir comme un
nazi. Il avait employé ce terme après l’enterrement, quand il m’avait expliqué que c’était de sa faute si Jack avait été victime d’un assassinat. Il l’avait forcé à enchaîner les diverses étapes, il avait exigé beaucoup de lui, et Jack s’était donné corps et âme au programme en se précipitant pour réparer ses torts, comme il est stipulé à la neuvième étape : Nous avons réparé nos torts directement envers ces personnes dans la mesure du possible, sauf lorsqu’en ce faisant, nous risquions de leur nuire ou de nuire à d’autres.
Ou à soi-même, songeai-je. Je ne me rappelais toutefois pas qu’une telle mise en garde figure dans le texte.
* * *
L’appartement de Greg se trouvait dans la 99e Est, entre la Première et la Deuxième Avenue, trois rues au-dessus de la frontière officieuse entre Yorkville et East Harlem. Autrefois, c’était le Harlem des Italiens et des Irlandais, mais il y avait longtemps que ceux-ci s’étaient quelque peu rapprochés du rêve américain. Il y avait toujours un restaurant italien, dont les clients trouvaient qu’il méritait le déplacement, et il restait quelques bars irlandais dans la Deuxième Avenue. Enfin… des bars avec des noms irlandais. La clientèle se composant visiblement en majorité de Latinos et d’Antillais, en devanture de l’Emerald Star on faisait donc de la pub au néon pour la Red Stripe et pas pour la Guinness.
Je n’y étais pas venu depuis des années et constatai que le quartier était à nouveau en train de changer. Entre la 97e et la 98e, nous longeâmes deux ou trois immeubles en briques de quatre étages en pleins travaux de rénovation, avec au bord du trottoir des bennes à ordures dans lesquelles s’entassaient du plâtre, des lattes et du carrelage. Et de l’autre côté de la rue montait un gratte-ciel effilé, une tour de vingt étages en verre et acier, là où jadis se dressait un vieil immeuble d’habitation.
— Ce n’est pas ce qu’on s’attend à trouver à Harlem, fis-je observer,
Greg me rappelant alors qu’on appelait maintenant cet endroit Carnegie Hill, la dernière trouvaille d’agents immobiliers qui avaient rebaptisé le secteur de la ville où j’habite en « Clinton ». Auparavant, on ne voyait
aucun inconvénient à l’appeler Hell’s Kitchen(5).
Il me remémora une remarque de Thoreau : Méfiez-vous de toute
entreprise qui oblige à porter des vêtements neufs(6).
— Et aussi des quartiers qui éprouvent le besoin de changer de nom, ajouta-t-il.
La ville se réinventait constamment et il s’y créait de plus en plus d’endroits destinés aux riches. Ce qui en soi n’est pas nouveau, ça dure depuis plus d’un siècle, mais, en regardant les immeubles que l’on était en train de rénover de fond en comble, je me demandai ce qu’étaient devenus les gens qui les occupaient avant que quelqu’un ne vire leurs murs et leurs sols.
Je décidai de penser à autre chose. « Bien sûr, me dit une voix intérieure. Oublie ces pauvres cons. La Ville va s’occuper d’eux, leur trouver une benne à ordures sympa où ils pourront s’installer. »
Qu’est-ce que m’avait expliqué Jim déjà ? « Tout le malheur vient de ce qu’on ne se contente pas de ce qui existe. » La sagesse de Bouddha, qui n’est pas celui qui assiste aux réunions de minuit. Ça me donna matière à réflexion sur le chemin de l’appartement de Greg Stillman.
* * *
— Les souris, dit-il en reniflant. Mais pas le chou. Ni le chien mouillé ou l’ail. Des odeurs de cuisine indéfinissables. Pas trop mal, tout compte fait.
Pas aussi dégueulasses que l’escalier lui-même. En vertu du code de l’urbanisme, tout bâtiment d’au moins six étages doit être équipé d’un ascenseur ; du coup, on voit quantité d’immeubles de cinq étages à New York. Celui-ci faisait partie du lot et Greg habitait au dernier étage.
— En fait, l’escalier ne me dérange plus, reprit-il. J’habite ici depuis trop longtemps pour y faire attention. Quand je suis arrivé à New York, je partageais avec plusieurs personnes un appart qui se trouvait à l’angle de la 83e et de la Troisième Avenue, mais j’avais envie d’avoir le mien, et au bout de quelques mois je suis venu m’installer ici. C’est là que j’ai arrêté de boire, après y avoir passé plusieurs années à m’y enivrer. Quand je pense que je montais et descendais cet escalier bourré et déchiré, je me rappelle que, selon certains, il existe un Dieu pour les alcooliques et les imbéciles. J’appartenais aux deux catégories.
L’appartement était petit, mais bien aménagé. Je pense qu’au départ il devait se composer de trois pièces en enfilade, mais Greg avait dû abattre les murs qui n’étaient pas porteurs de manière à disposer d’une seule pièce toute en longueur. Il avait décapé les murs côté extérieur pour faire ressortir la brique et les avait fait briller en y passant une sorte de laque. Il avait peint le mortier en noir, et au milieu des briques rouges on en voyait une, ici et là, qu’il avait peinte en blanc, en bleu ou en jaune. Pas énormément, juste assez pour accrocher l’œil.
Les chaises et les tables étaient de styles divers mais, Dieu sait comment, elles allaient bien ensemble. Hormis deux ou trois machins achetés d’occasion dans des magasins reversant leurs bénéfices à des organisations charitables, tout avait été récupéré dans la rue, m’expliqua-t-il fièrement. À New York, ajouta-t-il, on trouvait sur le trottoir, là, à attendre que les éboueurs les enlèvent, des articles et des meubles de meilleure qualité que ceux qu’on peut voir en boutique dans les autres villes.
Accrochée à un mur, une toile abstraite, toute en couleurs vives et angles accusés. Elle lui avait été offerte par l’artiste, un copain qu’il avait perdu de vue. Une autre peinture à l’huile – une scène champêtre avec des nymphes et des satyres aux pieds nus -, dans un cadre sculpté et compliqué, avait été acquise en échange de bijoux de sa fabrication.
Quand il eut fini de me montrer ses trucs, le café était prêt, et il était aussi bon que l’appartement était bien rangé, meilleur même que celui de Jan à Lispenard Street. Je ne fus pas étonné d’apprendre qu’il le moulait lui-même.
— Moralement, je suis confronté à un dilemme, Matt. Je peux vous demander où vous en êtes, question étapes ?
— Je mets le paquet sur la première. Et je réfléchis un peu à la deuxième et à la troisième.
— Vous n’avez pas effectué de quatrième étape à proprement parler.
— Mon parrain dit que je n’ai pas intérêt à vouloir aller trop vite. Que l’on accomplit tout naturellement une étape par an et que, comme c’est ma première année, je devrais en rester à cette étape-là, la numéro un.
— C’est une façon de voir les choses. Et il y a quelque chose de vrai dans le fait de s’en tenir au principe d’une étape par an : il faut un an pour l’assimiler. Mais ceux qui ont démarré tout ça dans les années trente ou quarante tiraient leurs futurs adhérents de leurs lits d’hôpital et les forçaient à se mettre à genoux, à s’avouer sans défense devant l’alcool, à dire qu’ils croyaient à une puissance supérieure, etc. Ils n’attendaient même pas que les pauvres bougres arrêtent de trembler. C’étaient eux, au départ, les nazis, des dizaines d’années avant qu’on les désigne ainsi.
— De sorte que vous n’êtes pas le premier.
— J’ai bien peur que non. Et puis, comme je l’ai dit, je ne suis pas le parrain que tout le monde recherche. Mais je n’aurais pas suivi ce programme si je n’avais pas eu un parrain qui était tout aussi intransigeant que je le suis devenu. Il me faisait tout noter par écrit, ce que je détestais, et aussi prier à genoux, ce que je trouvais avilissant et susceptible d’interférer dans les relations de copain à copain que j’espérais avoir avec Dieu. Deux hommes raisonnables, vous voyez, qui essaient de régler les choses en restant sur un pied d’égalité. Quel petit con arrogant j’étais !
Rien qu’à y repenser, il hocha la tête.
— Jusqu’à sa mort, ajouta-t-il, je vous aurais dit que j’étais le parrain qu’il lui fallait, à Jack. On n’avait pratiquement rien en commun… il avait presque vingt ans de plus que moi, une vie bien plus dure que la mienne, il était hétéro et même un peu homophobe. Mais il voulait ce que j’avais, il était séduit par le message que je lui transmettais et je voyais bien que la seule façon de l’empêcher de boire, c’était de l’obliger à suivre ce programme tel qu’il avait été établi. Prière tous les matins, prière tous les soirs, au minimum une réunion par jour, et on effectue les étapes dans l’ordre et par écrit. Vous voyez le dilemme devant lequel je me trouve ?
— Il notait tout par écrit.
— Tout ce qu’il me disait et tout ce qu’il couchait sur le papier restait strictement confidentiel. Je ne suis pas prêtre, et dans un procès je ne pourrais pas m’abriter derrière le secret de la confession ; c’est pourtant comme ça que je voyais les choses, que la loi soit ceci ou cela. Mais maintenant…
— Maintenant il est mort.
— Maintenant il est mort, et ce qu’il a écrit risque de mettre la police sur la voie. Où se trouve donc ma responsabilité ? Est-ce que sa disparition me délivre de l’obligation de ne rien dire ? On ne voit en général pas d’objection à reconnaître qu’une personne décédée faisait partie des Alcooliques anonymes. Pour paraphraser un livre et un film à l’eau de rose, la mort fait que l’on n’est plus jamais obligé de protéger son anonymat. Sauf que là, c’est un peu différent, vous ne trouvez pas ?
— À plusieurs égards.
— Et pas en ce qui concerne les autres ?
Il soupira.
— Vous savez ce qui me manque dans le fait de ne plus boire ? Toutes les occasions que ça me donnait de lancer : « Oh, et puis la barbe ! » C’est parfois bien chiant d’aller jusqu’au bout de sa réflexion.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Jack avait inscrit beaucoup de monde sur sa liste de huitième étape. Il ne s’est pas contenté de noter le nom des gens à qui il avait causé du tort pendant toutes les années où il buvait. Il leur a consacré un paragraphe à chacun… sur ce qu’il avait fait, les répercussions que cela avait eu et les mesures qu’il pouvait adopter pour y remédier. Dans la liste, il y en avait qui étaient morts, et ça l’ennuyait qu’il soit impossible de réparer ses torts envers quelqu’un de décédé.
— Il m’a parlé de son père.
— De la façon dont il a appris sa mort. Je lui ai suggéré certaines dispositions à prendre. Il pouvait s’en aller dans un coin tranquille… trouver asile dans une église, dans un jardin public. Le vieux quartier du Bronx aurait pu faire l’affaire si l’on n’y avait pas fait passer une voie rapide. Ce n’est pas le lieu qui compte. Il aurait pu aller là-bas, penser à son père et lui parler.
— Lui parler ?
— Et lui dire tout ce qu’il regrettait de ne pas avoir été capable de lui dire sur son lit de mort. Apprendre au vieux qu’il ne buvait plus, et ce que cela signifiait pour lui, et… bon, vous savez, je n’allais pas lui rédiger un discours. Il aurait trouvé des tas de trucs à raconter.
— Et comment savoir si le message serait passé ?
— À ma connaissance, le vieux bonhomme est quelque part sur un nuage, doté d’oreilles qui lui permettent même d’entendre un sifflet à chien. (Il fit la grimace). Je parle de ces sifflets que seuls les chiens entendent.
— J’avais compris.
— J’aurais pu parler, bon, d’un chien qui siffle. Les morts eux-mêmes ne peuvent pas entendre ça.
— Pour autant qu’on puisse en juger.
Il me regarda.
— Il reste du café. Je vous en sers un autre ?
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