Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 14 sur 46

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Entre deux verres

Chapitre 13

 

 

Avant qu’il puisse en dire davantage, j’annulai l’effet qu’avait eu la carte de l’OFP que je lui avais montrée en vitesse. Je n’avais pas dit que j’étais flic, et il est arrivé que j’aie envie que quelqu’un en ait l’impression, mais on n’en était plus au stade où je me sentais bien de voguer sous la bannière de la police. Je lui expliquai que j’étais un ancien inspecteur devenu privé et que j’avais connu Jack Ellery avec qui j’avais passé mon enfance dans le Bronx.

— Par conséquent, rien ne vous oblige de me parler, déclarai-je.

Ce qui aurait aussi été le cas si j’avais été le grand patron de la police en personne. Ça ne mangeait pas de pain de le dire, car je voyais bien qu’il était prêt à parler. Et même qu’il en avait hâte.

Mais, avant, il voulait que j’entre et que je me mette à l’aise. Son appartement ressemblait à ce qu’était au départ celui de Greg Stillman à Carnegie Hill, avant qu’on en ait gratté le mur extérieur pour laisser apparaître la brique, avant qu’on l’ait décapé, poncé au papier de verre et qu’on ait bien réarrangé le sol et réuni les trois petites pièces en une seule. Au lieu de ça, celles-ci restaient accrochées les unes aux autres, comme des wagons. La porte ouvrait sur une petite cuisine, avec d’un côté le séjour qui donnait sur la 17e Rue Est, et de l’autre la chambre. Les meubles auraient pu venir de magasins spécialisés dans les articles d’occasion ou être récupérés dans la rue, mais, s’ils étaient mal assortis, ils ne juraient pas assez pour être considérés comme éclectiques.

Il me fit entrer dans son séjour et me dirigea vers un fauteuil. Il allait se faire un thé, m’expliqua-t-il avant de me demander si j’en voulais un. Ou alors il y avait de la bière, si je préférais. Je lui dis que le thé serait très bien.

Il y avait deux posters au mur, l’un et l’autre venant d’expos au Whitney Museum, et l’œuvre d’artistes que je reconnus : Mark Rothko et Edward Hopper. Je les examinai à tour de rôle et en étais toujours à passer de l’un à l’autre quand il posa un thé sur la table à côté de moi. C’était de l’Earl Grey, m’annonça-t-il, je lui dis que ce serait très bien. Les affiches, m’expliqua-t-il, appartenaient à une femme qui avait habité avec lui pratiquement deux ans.

— Mais, tout d’un coup, elle a décidé qu’elle était lesbienne. Et, bon, ce n’était plus une gamine. Elle était plus jeune que moi, mais elle avait la trentaine bien sonnée, vous voyez ? Comment peut-on arriver à cet âge et avoir été lesbienne depuis le début sans s’en être rendu compte ? Comment est-ce possible ?

— Je crois que ça arrive souvent.

— Et ça arrive aux mecs ?

— Je crois que tout arrive à tout le monde, mais il semblerait que ça se voie plus souvent chez les femmes.

Il réfléchit à la question, puis haussa les épaules.

— Bref, elle a laissé les posters. « Je m’en débarrasse, Mark. Si tu n’en veux pas, tu les balances. » Pourquoi ferais-je un truc pareil ? Ils sont pas mal. Je m’y suis habitué. Il est correct, le thé ?

— Très bien.

— Vous vous êtes déjà esquinté la main ? Ça complique pratiquement tout ce qu’on fait. Je n’arrive toujours pas à lacer mes chaussures. Heureusement qu’il existe des mocassins, pas vrai ?

— C’est arrivé où, Mark ?

— Ici même. Il m’a appelé, il avait quelque chose à me dire et voulait savoir s’il pouvait passer. J’ai essayé de le lui faire dire au téléphone parce que c’est comme s’il appartenait à une vie antérieure, vous comprenez ? Et, comme je ne conservais pas un souvenir très ému de lui et de cette vie, j’aurais préféré écouter ce qu’il pouvait bien avoir à me raconter, et qu’il me fiche la paix. Mais, non, il voulait que ce soit en face-à-face. Je lui explique que je suis occupé, il me dit d’accord, tu choisis un moment qui te convient, pour lui, n’importe quand fera l’affaire. J’ai bien failli l’envoyer se faire foutre, lui dire de me laisser tranquille, bref, que, quoi qu’il en soit, je n’avais pas envie d’en entendre parler. À deux doigts, que j’en étais.

— Mais vous lui avez dit de venir.

— Quelque chose m’a amené à penser que j’aurais plus de mal à m’en débarrasser que d’un rhume d’été, et qu’il valait mieux que je le voie et qu’on en finisse. Et, après avoir raccroché, je me suis dit qu’on avait été copains et que ce n’était pas parce que je vivais différemment maintenant, et qu’il n’y avait sans doute pas de place dans mon existence pour un type comme Jack des hauts et des bas, que je ne pouvais pas me montrer aimable avec lui.

Jack des hauts et des bas.

— Alors il débarque, et il y a quelque chose de changé en lui, de la lumière dans son regard. Ça me met un peu mal à l’aise. Mais ça fait des années, vous voyez ? Entre, content de te voir, détends-toi, prends une bière. Évidemment, il n’a pas voulu de bière. Vous êtes au courant ?

— Il avait arrêté de boire.

— Il m’a expliqué qu’il était alcoolique, ce que je voulais bien croire vu la descente qu’il avait dans le temps. Mais, à l’époque, c’était pareil pour nous tous, vous comprenez ? On était jeunes, on faisait la fête, on s’attirait des ennuis. On déconnait. En grandissant, on change. (Il réfléchit). Ou alors on ne grandit pas et ça ne change pas. Peu importe. « Très bien, donc, tu ne veux pas de bière, un thé, ça te dirait ? » Mais il ne veut rien, il a seulement envie de passer aux choses sérieuses. D’arranger les choses, sauf que c’était toujours une autre expression qu’il employait.

— Réparer ses torts.

— Voilà. Je ne savais pas qu’on pouvait réparer des torts. S’amender. Je ne crois pas avoir jamais entendu ce mot en dehors de vous savez bien… la Constitution qu’on amende. Vous savez ce qu’il a fait ? Vous savez de quoi il s’agit ?

— D’une histoire de cambriolage, répondis-je. Il vous a vendu quelque chose, puis il vous l’a repiqué, un truc dans le genre.

Ça lui donna matière à réflexion, pendant un moment il observa le silence.

— Moi, j’étais receleur. On ne m’a jamais envoyé en taule pour ça, ça ne m’a même jamais valu une seule interpellation. Vous aviez quelque chose à vendre, je vous le prenais contre du liquide. Vous aviez l’intention d’acheter quelque chose, si vous aviez ce qu’il fallait, je vous faisais un prix. Mais en liquide, pas de reçu et pas de questions sur la provenance. Comme, bon… des articles volés.

— D’habitude, ce n’est pas un jeune homme qui fait ça.

— Quelqu’un m’avait appris les ficelles du métier. Vous avez connu un certain Selig Wolf ? C’était mon oncle, le jeune frère de ma mère. Il changeait de voiture tous les ans, était toujours bien habillé et avait de l’argent sur lui. Il me glissait deux ou trois dollars chaque fois qu’il me voyait. « Tiens, Marky, tu n’as quand même pas envie de te balader avec rien dans les poches. » J’ai quitté l’école, je suis passé d’un boulot sans avenir à un autre, je me suis associé à Jack et on est allés braquer un bijoutier de Queens Boulevard qui vendait à crédit. Sauf que… qu’est-ce qu’on allait faire de tout ce qu’on avait piqué ? Eh bien, je l’ai apporté à l’oncle Selig, il a commencé par m’engueuler, puis il m’a donné un bon prix pour ce que je lui avais apporté et j’ai eu droit à un conseil de sa part : « Tu ne peux pas défoncer la porte des gens, Marky, ou les braquer et rester fauché la plupart du temps ; tôt ou tard tu vas te faire descendre ou atterrir en taule, et ce n’est pas une vie, ça, pour le fils de ma sœur. » Ou alors je pouvais acheter et vendre, comme lui, et il m’a expliqué comment procéder.

— Et c’est ce que vous avez fait.

— C’est ce que j’ai fait, sans être génial, mais je m’en suis bien sorti. À Washington Heights, j’avais un trois pièces dans Haven Avenue, et deux chambres me servaient de magasin. La nouvelle s’est répandue. Lorsque j’ai rencontré Jack la fois suivante, je lui ai expliqué que j’étais dans une autre branche du métier. Si bien qu’à deux ou trois reprises il m’a apporté des trucs, et je les ai gardés. Une autre fois il s’est pointé pour me demander si je n’avais pas une belle fourrure. Parce qu’il y avait une fille qui lui avait expliqué ce dont elle avait besoin. Il se trouvait que j’en avais une, il me l’a achetée.

« C’est alors qu’en rentrant un soir, après être sorti arroser un truc ou un autre, je me suis retrouvé dépouillé. Comme on n’avait pas esquinté les serrures, j’ai toujours pensé qu’on avait fait un double de mes clés. Et j’avais raison, car pendant qu’il réparait ses trucs, ses torts à la con, il m’a tout avoué. Il m’avait piqué un jeu de clés, en avait fait réaliser des doubles, puis il avait remis mes clés là où je les rangeais. Et attendu d’être sûr que je sois sorti pour revenir avec un complice et me plumer. Il savait même où se trouvait mon liquide.

— Et vous le soupçonniez ?

— J’avais un pressentiment. Deux ou trois noms me sont venus à l’esprit, et il figurait en haut de la liste. Je suis allé lui rendre visite, pas pour l’affronter, uniquement pour le voir, vous comprenez ? Il échafaudait des tas de plans sur ce qu’il me fallait faire pour récupérer tout ça. Il y a un dicton sur les toxicos : ils commencent par vous piquer votre portefeuille avant de vous aider à le chercher. C’est ce qui s’est passé avec lui. Il m’avait volé mon portefeuille et il m’aidait à le chercher.

— Vous avez donc perdu beaucoup d’argent.

— Je me suis retrouvé hors circuit, oui, et puis j’ai quitté la ville parce que je venais d’acheter des masses de bijoux et de financer l’affaire avec du fric emprunté aux usuriers. Ils ne connaissent rien aux excuses. « Désolé que t’aies des ennuis, le monde est cruel, à ce propos, tu nous dois de l’argent. » Ce n’est pas comme si je pouvais contacter mon agent d’assurance et lui demander une indemnité. Tout est parti, et j’étais coincé.

Il hocha la tête en y repensant.

— L’oncle Selig m’a aidé à en sortir. Il m’a dit que j’étais bon en calcul et m’a appris la comptabilité. Depuis, c’est ce que je fabrique. J’ai deux ou trois clients, je leur tiens leurs livres de comptes, si on le découvrait, j’aurais sans doute des ennuis. Mais, à part ça, je suis parfaitement réglo depuis des années.

— Et donc, Jack se pointe…

— Et reconnaît ce qu’il a fait. « Tu étais mon pote, et je t’ai volé. » Je suis devenu fou de rage. Du style, « c’est pas tant que tu aies pu faire un truc pareil, mais comment peux-tu être là, à me le raconter ? Et à sourire par-dessus le marché ? ».

— Vous l’avez donc frappé ?

— « Dis-moi ce que je peux faire, Mark, pour arranger les choses ? » Je lui ai répondu que je devais lui foutre une raclée. « Vas-y, Mark, si c’est ce que tu veux. » Il se campe devant moi, la tête en avant, comme s’il me mettait au défi de lui flanquer un coup de poing. Vous avez déjà frappé quelqu’un au visage ?

— Pas récemment.

— Pour moi, c’était la première fois. Oh, quand on était gamins, dans la cour de récréation, vous voyez… Il y en a un que j’ai fait saigner du nez un jour, ce qui m’est aussi arrivé une fois ou deux. J’avais neuf-dix ans. Je n’avais jamais recommencé depuis jusqu’à ce que je cogne sur Jack.

Il s’assombrit en se rappelant la scène.

— Il n’a pas bougé. Il a peut-être reculé d’un pas ou deux, mais c’est tout. Je lui ai fendu la lèvre, il a coulé un peu de sang, mais ça ne l’a pas empêché de sourire, ce dingue. Je lui ai demandé si c’était ce qu’il voulait, je lui ai parlé dans ce sens, il m’a dit que je pouvais continuer. « Tout ce que tu veux, Mark. Tout ce qu’il faudra pour arranger les choses. » Alors, j’ai pété les plombs. J’ai levé le poing et je l’ai frappé de nouveau… il restait planté là et moi, je continuais à le boxer. Je ne sais pas combien de fois je l’ai frappé.

Il regarda sa main bandée.

— À chaque fois de la main droite. Trois, quatre, cinq fois ? Je n’en sais rien. Je me suis démoli la main mais, sur le moment, je n’ai rien senti. Plus tard, bon sang, ça a été une autre histoire.

Il se tut, et j’aurais peut-être dit quelque chose si j’avais su quoi dire. J’entendis le tic-tac d’une pendule. Je ne l’avais pas remarqué avant.

— La dernière fois que je l’ai cogné, il a bien failli aller au tapis. En tout cas, ses jambes se sont dérobées sous lui. Je l’ai regardé, il y avait quelque chose de changé sur son visage, et il ne m’est venu qu’une idée à l’esprit : il ressemblait à Jésus-Christ. Je suis juif, alors qu’est-ce que j’y connais, au Christ ? C’est dingue, ce à quoi on peut penser. Et puis il m’a regardé avec ces yeux christiques à la con et m’a lâché : « Je suis désolé, Mark. » Rien de plus. Il avait le visage en sang et je me suis dit : « Merde, qu’est-ce que je suis en train de fabriquer ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » Et je me suis seulement… ce n’est pas facile d’en parler.

Je gardai le silence.

— Je me suis simplement mis à pleurer, d’accord ? Et, ensuite, on a pleuré tous les deux, on se serrait dans les bras l’un de l’autre, comme des frères, et on pleurait comme des bébés. Je n’arrivais pas à le regarder et voir ce que je lui avais fait car il avait le visage dans un sale état. Ça a dû avoir l’air pire par la suite, quand ça a gonflé, jauni, etc. Mais c’était déjà plutôt moche à ce moment-là. Il n’a pas voulu que je l’emmène à l’hôpital. Il affirmait que ça irait et qu’il se débrouillerait. Et puis il voulait savoir combien ça m’avait coûté, ce qu’il avait fait. Combien d’argent j’avais paumé, afin qu’il puisse commencer à me rembourser, tant de dollars par mois, ce qui serait dans ses moyens, pendant tout le temps qu’il le faudrait. Je lui ai répondu qu’il ne me devait rien, que c’était du fric que je n’aurais pas dû avoir de toute façon. Et, si je ne l’avais pas perdu, je n’aurais pas eu de raison d’arrêter le métier ; au bout d’un moment je m’en serais éloigné, ce qui est arrivé deux ou trois fois à mon oncle Selig, qui était là-dedans plus malin et meilleur que je ne le serai jamais. On pourrait donc dire qu’il m’a rendu service, ce à quoi je n’avais et n’aurais sans doute jamais pensé avant, si je n’avais pas passé un quart d’heure à m’esquinter la main sur le visage de cet homme. Est-ce que j’ai expliqué qu’il ne voulait pas que je l’emmène à l’hôpital ? J’y suis allé deux heures après, j’ai marché jusqu’à Cabrini et j’ai montré ma main au médecin. Il m’avait fallu tout ce temps pour me rendre compte que je m’étais salement amoché. Je ne l’ai pas dit à Jack de peur qu’il ne veuille me dédommager. Je ne pense pas que, ni l’un ni l’autre, nous aurions supporté que l’autre cherche à réparer ses torts.

— Vous l’avez revu après ça ?

— Non. Il m’a appelé une fois, je crois que c’était le lendemain ou le surlendemain. Histoire de vérifier que tout allait bien, je lui ai dit que je ne voulais certainement pas récupérer mon argent. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui, et ensuite j’ai appris qu’il était mort. Qu’on l’avait descendu, je crois.

— Exact.

Il hocha la tête.

— Quand j’exerçais le métier dans les beaux quartiers, je possédais une arme. Elle avait fait partie d’une transaction et je l’avais gardée parce que, lorsqu’on fait ce boulot, il faut se protéger, pas vrai ? Elle a disparu dans le cambriolage, avec tout le reste. Je n’avais jamais touché une arme avant et je n’en ai jamais touché une depuis. Je n’ai jamais tiré une seule fois de ma vie.

Je commençais à lui parler de quelque chose, mais il m’arrêta en levant sa main non bandée.

— Si j’avais toujours eu ce flingue ou un autre quand Jack est venu réparer ses torts, je n’aurais pas hésité. Je l’aurais pris, je l’aurais braqué sur lui et j’aurais pressé la détente. J’imagine que c’est ce qui s’est passé.

— Il est mort chez lui.

— C’est vrai ?

— Quelqu’un est arrivé chez lui avec un calibre. On lui a tiré deux balles de près, l’une dans le front, l’autre dans la bouche.

— Je n’étais pas au courant. Ça ressemble à un meurtre commis de sang-froid.

— Et délibéré, ajoutai-je. « Tu parles trop. »

— Possible.

Il me regarda avec ses grands yeux doux à la Bambi.

— Il essayait d’arranger les choses avec tout le monde et, pour moi, ça n’a pas plus de sens que ça n’en avait alors. Ce qui est fait est fait, vous voyez. À quoi bon revenir sur le passé ? Mais il se trouve qu’il essayait de réaliser quelque chose et que ça lui a seulement valu de se faire assassiner.

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