Entre deux verres
Chapitre 40
On avait le temps de manger quelque chose en vitesse avant la réunion, Mark suggéra une cafétéria dans Broadway.
— On va prendre la moto, dit-il.
Ça se trouvait à huit ou dix rues de là, nous y arrivâmes sans tarder. Nous nous assîmes, commandâmes nos sandwichs au pastrami, puis je m’excusai et partis téléphoner.
Jim était toujours au magasin.
— En principe, je devais appeler tout de suite une fois débarrassé de l’alcool, lui dis-je, mais ça m’est complètement sorti de l’esprit.
Je lui racontai ce qui s’était passé depuis la dernière fois, il voulut savoir comment ça allait.
— Beaucoup mieux, lui répondis-je.
Il m’annonça qu’il risquait d’être en retard à la réunion, mais qu’il m’y verrait. Je regagnai la table et expliquai à Mark que c’était la première fois que je montais sur une moto.
— C’est pas vrai ! Ça ne t’était jamais arrivé ?
— Pas que je me rappelle, et je crois que c’est quelque chose dont on se souvient. Même quand on est dans le gaz, c’est le genre d’expérience qui marque.
— Tu devrais t’en payer une, mon pote. Sérieux.
Le pastrami était bon et les frites cuites comme il faut. J’aimais bien cet endroit et me demandai pour quelle raison je ne l’avais pas découvert auparavant. Ce n’était pas si loin que ça de mon hôtel, et j’avais dû passer devant des dizaines de fois depuis toutes ces années.
Pendant le repas, Mark me raconta en partie son histoire. Il y avait tout plein d’héroïne dedans, et quantité d’allers-retours mouvementés à travers le pays. Il avait passé beaucoup de temps à Oakland et à San Francisco, et parfois ça lui manquait.
— J’entendrais l’appel de la Californie que j’entendrais aussi l’appel de l’aiguille, elles ont la même voix, tu sais ? Je pense donc que, pour le moment, je vais rester où je suis.
* * *
Il m’est arrivé, à deux ou trois reprises au fil des ans, de rêver que j’étais capable de voler. Je m’élevais au-dessus des toits, virais sur l’aile et tournais sans effort, goûtant pleinement le simple plaisir que j’y prenais. Après notre repas, je montai pour la deuxième fois à l’arrière de la Harley de Mark, pour aller de la cafétéria à Saint-Paul, et ce trajet eut quelque chose d’irréel qui me fit penser à ces rêves dans lesquels je volais. J’étais entré dans une sphère chimérique la première fois que j’avais ouvert la porte de ma chambre d’hôtel et, dans ce nouvel univers, les matelas sautaient des fenêtres et les motos fonçaient dans la nuit.
Puis nous arrivâmes à la réunion et le monde reprit sa consistance.
* * *
Jim n’était pas là. Je me pris un café et m’assis, un intervenant de Bay Ridge nous raconta comment, à quatre ans, il faisait, les matins suivant les soirs de fête, le tour de la salle de séjour pour finir ce qui restait dans les verres.
— J’ai tout de suite compris ce qu’allait être ma vie, déclara-t-il.
Pendant la discussion je levai la main pour expliquer que j’avais connu une journée difficile, dans laquelle on avait notamment mis ma sobriété à l’épreuve. Mais je n’avais pas bu et me réjouissais surtout d’être allé jusqu’à demander qu’on m’épaule, ce qui n’était pas vraiment courant de ma part. J’avais bénéficié de l’aide requise, je m’étais fait un ami à cette occasion, et j’avais conclu le tout en accomplissant une expédition. Rien qu’une petite expédition, précisai-je, mais je n’étais guère capable de supporter davantage d’excitation. Et puis, ajoutai-je, si seulement je réussissais à me coucher sans avoir bu, à mon réveil, le lendemain matin, j’aurais été sobre un an durant.
Ça me valut quelques applaudissements. Plusieurs personnes me félicitèrent pendant la pause, dont Jim, qui avait dû arriver vers la fin de l’exposé. Après, lui et moi emboîtâmes le pas à toute la bande qui s’en allait au Flame, mais, au lieu de nous installer avec eux devant la grande table, nous en prîmes une petite. Il commanda un repas complet (il était venu directement du magasin), et moi un café.
— Tu n’es pas entré dans les détails, me fit-il observer.
— Ça a été un peu plus mouvementé que j’avais envie de le dire. Même si ça aurait fait une bonne histoire. On s’est retrouvés à balancer un matelas par la fenêtre.
— Ça a dû être marrant.
— Je n’ai pas eu à le faire. Je suis descendu vérifier qu’il ne tomberait pas sur quelqu’un. Je me suis dit que j’avais déjà assez de noms sur ma liste de huitième étape.
— Bien vu.
— En réalité, c’est Mark qui a tout combiné. Il a dirigé les opérations et a fait preuve d’une véritable capacité d’exécution. Même si c’est moi qui ai trouvé le moyen de remplacer le matelas.
— Tu en as fauché un dans une chambre vide.
— Je l’ai réaffecté. Mais, bon sang, Jim, quand j’ai ouvert la porte…
Il me laissa lui raconter tout ça par le menu. Quand j’eus fini, il fit la grimace et dit :
— On ne t’a pas joué une farce, ça non.
— Ça n’était pas plus rigolo qu’un infarctus. On ne pourra pas porter plainte, mais il s’agit quand même d’une tentative de meurtre.
— Il s’est dit que tu allais boire un verre et que ça te tuerait. Et ça t’aurait tué, même si ça aurait peut-être pris deux ans.
— Il sait que je touche au but, déclarai-je. Et il ne veut pas que quiconque s’en approche. Il a assassiné Jack Ellery parce qu’il était persuadé que la démarche que celui-ci avait entreprise pour réparer ses torts aurait pour conséquence directe d’attirer l’attention sur lui. Il a tué Mark Sattenstein pour l’empêcher de parler et il a liquidé Greg Stillman pour mettre un terme à mon enquête. Il n’était pas obligé de faire tout ça, j’avais accompli tout ce pour quoi on m’avait embauché, mais, chaque fois qu’il jetait de l’huile sur le feu, il y avait quelque chose de nouveau qui remontait à la surface et je me replongeais à fond dans ma petite enquête. Si bien que, la seule façon qu’il avait de se débarrasser de moi, c’était de me supprimer.
— Tu sais comment il s’appelle ?
— Je connais son prénom. On l’appelle Even Steven, par contraste avec Jack des hauts et des bas. Parce que Jack avait des sautes d’humeur, et pas lui, Steven, à l’évidence. Il est tranquille comme une puce.
— On ne dit pas plutôt…
— Excité comme une puce, tranquille comme Baptiste. Un mec qui les connaissait tous les deux a eu l’idée d’intervertir les images et, pour en arriver là, il ne lui a fallu fumer de la marijuana que pendant vingt-cinq ans tous les jours.
— Le cannabis, l’ami de l’homme.
— Si l’autre était arrivé à me pousser à boire, je ne serais sans doute plus capable de mener cette enquête et, même si je le faisais, je n’aurais plus été crédible. Je n’aurais été qu’un pochetron en plein délire paranoïaque et, des mecs comme ça, les flics en voient des masses. Et, si je me prenais une cuite, ça risquait fort de me tuer sur le coup, à tout le moins de faire de moi une victime facile. Il nous arrive des trucs, quand on est soûl. On se casse la gueule dans l’escalier et on dévale plusieurs étages sur le ventre, ou on tombe sur les voies du métro, on titube sur le bord du trottoir quand arrive le bus. Il a maquillé la mort de Sattenstein en braquage qui aurait mal tourné et celle de Stillman en suicide, il pouvait se débrouiller pour me tuer et donner le change.
— Et maintenant ?
— Il va chercher un autre moyen.
— Et qu’est-ce que tu vas faire ?
— Essayer de le coincer avant qu’il me bute.
Il réfléchit à la question.
— Tu sais, dit-il, je passe parfois une journée entière à me tourner les pouces, et d’un seul coup on me donne du boulot, et il faut que je le fasse d’urgence. J’en suis à ne pas pouvoir manger le soir avec ma femme, et je loupe la première moitié de ma réunion.
— C’est ce qui s’est passé ce soir.
— Oui, et chaque fois ça me met en rogne. Mais il n’y a personne qui m’offre du bourbon haut de gamme, ni personne qui cherche à me tuer, ce qui fait que je n’ai peut-être pas vraiment lieu de me plaindre.
* * *
— Tu sais, dit-il quand nous quittâmes le Flame, tu prends toujours la peine de me raccompagner chez moi à pied. C’est demain ton anniversaire, je crois qu’il est temps que, pour changer, ce soit moi qui te raccompagne.
Quand nous arrivâmes au Northwestern, il me fit la remarque suivante :
— Il s’est passé des mois sans que je vienne jamais faire un tour dans ta chambre.
— Tu veux la voir ?
— Puisque que je suis ici.
— Ça va pour moi, Jim.
— Je le sais.
— On a laissé la chambre en bon état, Mark et moi. Ça sentait encore un peu le bourbon, mais on a ouvert la fenêtre et ça doit être fini maintenant.
— C’est sans doute vrai.
— Et puis, il ne sera pas revenu. Il a essayé un truc, ça n’a pas marché, il va essayer autre chose.
— Logique.
— Mais tu as quand même envie de monter.
— Pourquoi pas ?
Nous montâmes, j’ouvris ma porte donnant sur une chambre qui n’avait pas changé depuis mon départ, sinon qu’il y faisait nettement plus froid. Je fermai la fenêtre. Jim regarda autour de lui, puis il gagna lui-même la fenêtre.
— Jolie vue, dit-il.
— Ça me donne quelque chose à regarder quand je suis d’humeur à regarder quelque chose.
— On ne pourrait pas demander davantage. Elle a l’air de te convenir.
— Je crois.
— Et à ton réveil, demain matin, tu auras passé un an sans boire.
— Parfois ça paraît long, et parfois non.
— Tu sais ce qui t’attend aussi, demain ? Une nouvelle journée à passer sans boire. Et ça, il arrive que ce ne soit pas évident.
— Je sais.
— Et c’est une journée à la fois, pas la peine de voir les choses à long terme ; en revanche, si tu persévères, tu risques de parvenir à une sobriété qui se prolonge depuis un bon moment. Tu sais comment être certain de parvenir à cet honneur si difficile à atteindre ?
— Non, comment ?
— En ne buvant pas, et en ne mourant pas.
Je lui dis que je verrais ce que je pourrais faire.
* * *
Quand il s’en alla, je fus d’avis qu’il me fallait plus qu’une douche. Je me fis couler un bain et m’y trempai jusqu’à ce que l’eau ne soit plus chaude. Ça me détendit les muscles et la nuque, en revanche ça ne me donna pas sommeil. J’étais couché au lit dans le noir, et bien sûr le nouveau matelas me parut étrange, ainsi que l’oreiller. Il n’y avait rien à leur reprocher, ni à l’un ni à l’autre, et il était clair que ce n’était pas à cause d’eux que je n’arrivais pas à m’endormir. C’était à cause de ce qui se passait dans ma tête que je restais éveillé.
Je me levai et allumai. Pour vaincre l’insomnie, Jim m’avait un jour
suggéré de lire le chapitre de la septième étape qui figure dans Les Douze Étapes et les douze traditions. « Il y a de quoi arrêter net un rhinocéros qui te fonce dessus, m’avait-il assuré. J’ai lu, voilà des années, le premier chapitre de Du côté de chez Swann, sans réussir à aller plus loin dans l’œuvre de M. Proust. Chaque fois, je m’endormais. Mais ça marche presque aussi bien avec la septième étape. »
Je lus les deux premiers paragraphes, puis je remis le livre sur l’étagère et sortis le récit que Jack Ellery avait fait du double homicide de Jane Street. Je le lus jusqu’au bout, le posai, réfléchis et conclus que je n’avais pas plus envie de dormir que tout à l’heure, que ça me paraissait exclu, du moins pour l’instant.
Je pensais à Mark le Motard, et au fait qu’il avait plus de qualités que je ne l’aurais soupçonné. On est comme ça surpris par les gens, surtout par ceux qui ne boivent pas. C’était le plus pur des hasards qui m’avait amené à l’appeler : un coup de fil que quelqu’un d’autre m’avait passé m’avait conduit à lui demander si c’était lui qui avait essayé de me joindre, il m’avait répondu en me demandant mon numéro et en me donnant le sien, que j’avais noté plus par politesse qu’autre chose. Et comme je n’avais pas mon répertoire avec moi, et que son numéro se trouvait toujours dans mon portefeuille, c’était à lui que j’avais téléphoné. Je n’aurais pas pu mieux tomber.
C’est drôle, comment ça marche.
Je décidai de noter son numéro dans mon répertoire, l’effort consistant à le recopier, en même temps que d’autres figurant sur des cartes ou des bouts de papier rangés dans mon portefeuille, étant le genre de tâche qui me convenait parfaitement, vu mon état d’esprit. Je triai tout, déposai une flopée de tickets de caisse dans l’étui à cigares où je les rangeais quand j’y pensais, puis je trouvai un stylo à bille fine pour consigner le numéro de Mark et les autres ainsi rassemblés depuis que je m’étais enfin forcé à accomplir cette tâche avec précision.
J’en avais à moitié fini lorsque quelque chose m’arrêta brusquement. Je contemplai la carte que je tenais à la main, notai le numéro dans mon répertoire, regardai encore un peu la carte, puis la remis dans mon portefeuille.
Je repris les aveux de Jack, les lus encore une fois en entier, et remarquai quelque chose qui m’avait échappé la première fois. « Je l’appellerai S. », écrivait-il en parlant de son complice, et c’est ce qu’il faisait, S. désignant Steve. Et, quand il décrivait ensuite le meurtre proprement dit, ce type devenait E. S., c’est-à-dire Even Steven, à l’évidence.
Maker’s Mark, me dis-je. Il y avait Mark Sattenstein, Mark le Motard, et maintenant Maker’s Mark.
Pourquoi avait-il choisi cette marque ?
Ce n’était pas un bourbon très connu, je ne me rappelais pas la dernière fois que j’en avais vu une pub, mais bon, en même temps, j’essayais de ne pas trop faire attention aux publicités pour l’alcool. Il était cher, mais moins que le Dickel ou le Wild Turkey, et il n’était pas aussi réputé qu’eux. Et il ne s’agissait pas d’une marque que j’avais souvent commandée.
Dans les bars, je ne précisais pas forcément la marque. Je me contentais parfois de demander un bourbon, ou bien de regarder les bouteilles derrière le comptoir et de désigner celle dont l’étiquette attirait mon attention. Old Crow, Old Forester, Jim Beam, Jack Daniel’s. Il y avait des bourbons que je goûtais parce que j’aimais bien leurs noms, ou l’allure de la bouteille. Et, quand je traversais la rue pour m’en acheter une, je revenais en général avec de l’Earley Times ou de l’Ancient Age, ou peut-être du J. W. Dant, quelque chose d’abordable et qui fasse l’affaire, suffisamment moelleux pour être avalé sans problème et assez fort pour remplir sa fonction.
C’était Carolyn Chetham qui avait un penchant pour le Maker’s Mark. Elle sortait avec Tommy Tillary, et un soir elle avait débarqué Chez Armstrong sans lui. Elle habitait tout près, dans la 57e Rue, à quelques encablures de la Neuvième Avenue, côté ouest, dans un immeuble Art déco, où elle avait un séjour aménagé en contrebas et des pièces à haut plafond, et ce soir-là nous en étions venus à nous consoler, tous les deux, puis nous avions partagé son lit, ainsi qu’un demi-litre de Maker’s Mark.
Et c’est là, dans cet appartement, qu’elle s’est suicidée avec l’arme que Tommy lui avait donnée. Elle m’a d’abord appelé, je suis arrivé trop tard, mais ça m’a largement laissé le temps de commettre moi aussi un crime – je me suis débrouillé pour que Tommy Tillary, qui n’avait pas été inquiété pour le meurtre de sa femme, aille en prison pour avoir tué sa copine.
Je pensai à tout ça en m’habillant, caleçon, pantalon, chaussettes, chaussures. Puis j’attrapai une veste, quittai ma chambre et descendis dans la rue. Je tournai à droite, allai jusqu’au carrefour, puis tournai de nouveau à droite.
J’allai jusqu’au Pioneer, ou Piomeer, si vous voulez. La petite épicerie minable était toujours ouverte, tout comme bien sûr le rade à côté. Je pouvais y entrer et m’approcher du bar, où le mec qui se trouvait derrière serait sans doute en mesure de répondre à la question que je serais venu lui poser.
Et qui sait ce que j’aurais pu lui demander d’autre ? De toute façon, il aurait la réponse.
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