Entre deux verres

Laurence Block · Chapitre 33 sur 46

Pages du PDF

Entre deux verres

Chapitre 32

 

Ce soir-là, j’envisageai d’aller à Sobre Aujourd’hui, la réunion qui se tenait le jeudi soir dans la Deuxième Avenue, et à laquelle Greg assistait régulièrement. Comme si, en m’y rendant, j’allais pouvoir pénétrer dans un univers parallèle, un univers dans lequel il aurait toujours été vivant. On aurait bavardé pendant la pause, et après la réunion on serait allés boire un café. Et peut-être voir quel genre de tarte il y avait Chez Theresa. Et on aurait parlé de Jack des hauts et des bas, des périls attachés à la neuvième étape, et de tout ce qui nous serait venu à l’esprit.

Je ne suis pas allé à cette réunion, ni à aucune autre du reste. Je songeai que je pouvais peut-être me rendre à celle de Saint-Paul, mais je n’y allai pas non plus et, après, je pensai à retrouver au Flame des gens de Saint-Paul. Mais je restai dans ma chambre.

Je m’assis devant la fenêtre, et à un moment donné je me rendis compte que je regardais le magasin de vins et spiritueux d’en face. Arriva vingt-deux heures, je restai où j’étais, et, entre vingt-deux heures et vingt-deux heures trente, on y éteignit les lumières. Ça fermait à vingt-deux heures, mais si quelqu’un débarquait alors qu’il y avait toujours du personnel dans le magasin, quelqu’un que l’on connaissait depuis des années, on lui ouvrait et on lui vendait ce qu’il lui fallait. Mais une fois que c’était éteint, une fois que l’enseigne au néon avait cessé de rayonner de promesses, c’était bel et bien fermé pour la nuit.

Certes les bars, eux, étaient toujours ouverts. Ils le seraient encore pendant des heures, certains jusqu’à quatre heures du matin, l’heure légale de fermeture. Et puis il y avait les rades de nuit, une multitude quand on sait les trouver. Les frères Morrissey avaient mis la clé sous la porte, mais ça ne voulait pas dire qu’un assoiffé ne pouvait pas trouver quelqu’un pour lui servir à boire en fin de nuit.

Je jetais de temps à autre un œil au téléphone. Je pensais appeler Greg, je pensais appeler Mark Sattenstein, mais sans plus, et je n’éprouvai pas le besoin de passer ces coups de fil. Je pensai aussi à d’autres que j’aurais pu passer, à des gens vivants… Jim Faber, par exemple, ou Jan Keane. Mais je n’ai jamais décroché l’appareil.

Aurais-je répondu s’il avait sonné ? J’eus l’impression que c’était possible, et le contraire aussi. Je me voyais rester là, assis, pendant que ça sonnait et sonnait… En me demandant qui ça pouvait bien être, mais sans pourtant avoir envie de le savoir.

À vingt-trois heures quarante, je pensai à la réunion de minuit. Il me suffisait de descendre et de héler un taxi. J’y aurais été largement à l’heure. On y voyait toute une bande d’individus à l’air louche et, des pochetrons qui ne suçaient pas de la glace étant susceptibles d’y faire acte de présence, il arrivait que quelqu’un décoche un coup de poing ou balance une chaise ; cela dit, il régnait quand même une grande sobriété dans la salle, et cela m’avait parfois aidé à finir une nuit difficile.

Peut-être aussi que Bouddha y serait. Peut-être m’expliquerait-il que tout mon malheur vient de ce que je ne me contente pas de ce qui existe.

Ben voyons ! Je restai où j’étais.

OceanofPDF.com