Entre deux verres
Chapitre 37
Je gagnai à pied le centre-ville, à la recherche d’un endroit où boire un café tout en lisant le texte de Jack. J’atterris Chez Theresa. Je contournai le bar, où Frankie Dukacs accordait toute son attention à un bol de soupe, et m’installai dans un box où il ne verrait de moi que l’arrière de ma tête.
Je n’avais pas envie de manger, mais je me souvenais de la dernière fois où j’étais venu dans cet établissement et commandai une part de tarte pour accompagner le café. Il n’y en avait pas à la fraise et à la rhubarbe, il y en avait à la noix de pécan, ça ferait l’affaire.
La coupure de journal racontait l’histoire d’un homme et d’une femme
qui avaient été abattus dans Jane Street, au sein de ce que le New York Post appelait le « nid d’amour d’un couple qui vivait la bohème ». La bohème, parce que non seulement ça se passait dans le Village, mais aussi parce qu’il s’agissait d’une maison située en retrait – jadis une remise pour carrosses ou diligences derrière la maison de ville de style « fédéral » donnant sur la rue. Et « nid d’amour » parce que les deux victimes étaient nues, au lit, et que l’homme était marié à quelqu’un d’autre.
C’était un acteur de premier plan dans le monde de la finance. Il s’appelait G. Decker Raines, le « G » signifiant Gordon, et on parlait beaucoup de lui dans la presse à propos d’OPA et de rachats d’entreprises financés par l’endettement. Elle s’appelait Marcy Cantwell, et elle était venue à New York pour être comédienne. À la place, elle était devenue serveuse, mais avait pris quelques cours et fait deux ou trois apparitions dans des avant-premières et des représentations de prestige.
Un soir, elle avait servi Raine à table et lui avait tapé dans l’œil ; le lendemain soir, il retournait tout seul dans ce restaurant. Il y était toujours à l’heure de la fermeture, puis il l’avait raccompagnée à pied à l’Evangeline House, un foyer pour jeunes femmes situé dans la 13e Rue Ouest. Les hommes qui venaient les voir n’avaient pas le droit de monter à l’étage, en revanche, ils pouvaient passer un moment avec elles au salon.
Une semaine plus tard, elle habitait la maison en retrait de Jane Street et n’était plus serveuse.
Quelques mois plus tard, elle était morte, et lui aussi.
* * *
Je n’appris pas tout cela grâce à la coupure de journal, ni grâce au récit
que Jack avait donné de ce drame. Je lus l’ensemble deux fois jusqu’au bout, puis je me rendis à la salle des microfilms de la bibliothèque et y consultai tout ce que le New York Times avait écrit là-dessus. Cette affaire avait défrayé la chronique pendant longtemps. Il ne pouvait guère en être autrement. Elle était superbe, il était riche, marié à une femme très en vue dans la société, ses enfants fréquentaient des écoles privées, et le plus beau était que cette histoire n’avait jamais été élucidée. Ce qui signifiait qu’il s’agissait peut-être de ce que cela avait l’air d’être, à savoir une intrusion chez des gens, en leur présence, intrusion qui avait ensuite dégénéré, mais qu’il pouvait aussi s’agir d’autre chose… un contrat mis sur la tête de Raines par un concurrent dans le monde de la finance, ou bien le fruit de la jalousie de l’épouse ou d’un ancien copain de Marcy. Elle en avait eu des masses, et les flics étaient allés frapper à quantité de portes pour poser des tas de questions, sans obtenir aucun résultat.
Je devrais peut-être dire « nous », au lieu de « ils », car je faisais toujours partie de la police de New York à l’époque, et y étais d’ailleurs toujours affecté au sixième commissariat. C’est nous qui avions hérité de l’enquête, mais je n’y avais jamais participé, et il n’avait pas fallu longtemps pour que tout le battage qu’on faisait autour amène la brigade des crimes majeurs à nous la faucher.
Ça remontait à loin, tout ça. Avant que la balle qui avait tué Estrellita Rivera ne m’emporte avec elle, ne me pousse à quitter la police, ne fasse exploser mon couple et ne me réduise à prendre une chambre au Northwestern. Avant que Jack Ellery ne tombe pour autre chose, aille en taule pour cette raison, en sorte et arrête de picoler. Soit douze ans révolus, ce qui était largement suffisant pour que ça devienne une affaire bel et bien restée en plan. Dans certaines d’entre elles, on savait qui était le coupable mais on ne pouvait rien faire. Il y en avait d’autres dans lesquelles on nageait complètement, et celle-là en faisait partie.
Mais moi, je savais. Le coupable, c’était Jack. Jack et Steve.
* * *
« J’écris ça séparément, déclarait Jack au début de son récit. Cela fait partie de ma quatrième étape, et j’en discuterai à ce moment-là, comme j’en parlerai avec G. quand je passerai à la cinquième. Mais comme il y a quelqu’un d’autre dans l’histoire, pour l’instant, je n’écris ça que pour moi. Et bien sûr, pour ma puissance supérieure, qui est peut-être en train de lire ce que je rédige, ou d’écouter ce qui me traverse l’esprit. »
Il s’interrogeait ensuite sur la nature de cette puissance supérieure, ou Dieu. Ce n’était pas inintéressant, mais il n’y avait là rien d’extraordinaire – c’était tout simplement Jack qui notait quelques réflexions.
Puis, au terme de deux paragraphes, il revenait au sujet qui l’occupait. Il racontait comment quelqu’un qu’il connaissait, mais dont il ne donnait ni le prénom, ni le nom, lui avait désigné Marcy Cantwell, une ancienne comédienne-serveuse qui avait maintenant tout le temps de passer des auditions et de prendre des cours de théâtre parce qu’elle s’était trouvé un vieux protecteur bourré de fric. Et comment il avait mis au courant un copain.
« Je l’appellerai S. », ajoutait-il, et c’est ainsi qu’il le désignait dans tout le document, sans jamais rien dire de lui, ni le décrire ou donner son identité, sans rien livrer d’autre renseignement sur lui que cette simple initiale.
Il n’expliquait pas comment il se les était procurées, se contentant de dire qu’ils avaient les clés du passage qui conduisait à la remise, puis à la maison proprement dite. C’est en début de soirée qu’ils s’y étaient introduits et avaient déboulé dans la chambre avant qu’un des deux amants ne se rende compte de leur présence.
« J’avais une arme à la main, écrivait-il, et, quand l’homme a voulu en attraper une, je lui ai tiré dessus sans réfléchir. Il était nu et a fait un geste pour prendre son pantalon et se couvrir. Je ne sais pas pourquoi j’ai cru qu’il essayait de saisir un flingue. Je lui ai tiré dans la poitrine, il est tombé en arrière et j’ai dit qu’il fallait qu’on fasse quelque chose, qu’on appelle quelqu’un. C’est alors que S. s’est emparé de mon arme et m’a dit de la fermer. Il fallait que je me calme. Elle avait vu nos visages et pouvait donc nous reconnaître. Elle pleurait, suppliait, tout en essayant de se couvrir avec les mains, et je me suis dit non, tu ne peux pas faire ça ; lui, il était glacial, comme toujours, et il lui a tiré entre les seins, elle est tombée en arrière à côté du type. Je ne sais pas si elle était vivante ou morte. E. S. a pris le flingue pour me le remettre dans la main, puis il a enroulé la sienne autour de la mienne et m’a dit “Allez, il faut que tu le fasses !”. J’avais le doigt sur la détente, il avait posé son doigt sur le mien, tous les deux on lui a tiré dans le front. Puis il a pris le flingue et a tiré encore une fois sur le type, là encore dans la tête, pour être sûr. »
Et c’était tout.
* * *
Il avait modifié l’histoire en la racontant à son parrain. Situé la scène dans l’Upper West Side et non plus dans le Village, coulé les victimes dans d’autres personnages, le mec friqué et sa copine devenant respectivement un dealer et une Latino qu’il fréquentait. Pour une raison ou une autre, l’image la plus saisissante de toutes – celle de S. lui collant le calibre dans les mains et l’obligeant à abattre la fille – ne figurait pas dans la séquence finale.
Par endroits, cette histoire avait vraisemblablement été retouchée afin qu’on ne reconnaisse pas ce qui s’était passé, et ça avait assurément marché ; j’avais été incapable de trouver une affaire qui corresponde à ce que Greg m’avait raconté. Par ailleurs, j’étais bien obligé de croire qu’il avait adapté son récit, de manière à ce qu’il fasse moins d’effet sur son parrain. Jack avait voulu se montrer honnête, mais s’était montré incapable de l’être tout de suite à cent pour cent. Il lui avait fallu le devenir progressivement.
La nuit tombait quand je quittai la bibliothèque. J’avais perdu toute notion du temps et, quand je regardai ma montre, je constatai qu’il était plus de dix-sept heures. Il ne faisait pas encore nuit noire, mais le soleil s’était couché et une journée de grisaille tirait à sa fin. Chaque jour le soleil disparaissait un peu plus tôt que la veille. Il n’y avait rien d’extraordinaire à cela, ça arrive tous les ans, mais par moments je trouvais que ça s’accompagnait d’une certaine tristesse, que la pauvre vieille année meure ainsi un jour à la fois.
Encore un jour, et j’aurais cessé de boire depuis un an.
Je n’y avais même pas pensé, pas ce jour-là en particulier, pas avant l’instant où je me trouvai entre les deux lions de pierre, sur le perron de la bibliothèque, accablé par l’obscurité qui gagnait et la noirceur plus marquée et plus profonde de ce que j’avais lu. Gordon Decker Raines, Marcia Anne Cantwell, John Joseph Ellery, tous morts. Et un homme, S. ou Steve, ou Even Steven, qui les avait abattus tous les trois. Et moi, j’étais vivant, je ne buvais pas, et dans vingt-quatre heures cela aurait duré depuis un an.
Je savais bien que je devais assister à une réunion. J’avais été trop
occupé pour y aller à midi, mais il est rare qu’on ne vous en propose pas une quelque part à Manhattan – il y en avait plusieurs pas très loin du centre et dans les environs entre dix-sept heures et dix-neuf heures, toutes conçues pour attirer l’employé de bureau qui rentre chez lui. J’étais allé deux ou trois fois à l’une d’elles – elles ont droit au nom de Happy Hours –, et puis il y avait la Spéciale Banlieusards, tout près de Penn Station, et une autre encore à deux pas de la gare de Grand Central. Je me trouvais à l’angle de la 42e et de la Cinquième Avenue, à quelques rues seulement à l’ouest de Grand Central, il y en avait peut-être une autre encore plus près, mais je n’avais pas le carnet dans lequel elles sont toutes indiquées. Il est toujours dans ma poche arrière de pantalon mais, à l’évidence, je ne l’avais pas mis dans celui que j’avais enfilé ce matin-là, et je ne savais ni où les réunions se déroulaient ni à quelle heure au juste elles démarraient.
J’en conclus que je pouvais rentrer, prendre une douche, me raser, voire aller jusqu’à manger quelque chose. Et ranger l’enveloppe en papier kraft, qui abritait maintenant les quelques notes que j’avais prises à la bibliothèque, la coupure de journal et le récit qu’avait fait Jack de ce massacre survenu douze ans plus tôt dans Jane Street. Je serais en mesure de me pointer à temps à la réunion à laquelle j’assistais d’ordinaire à Saint-Paul, d’y lever la main et d’annoncer que, le lendemain, je fêterais mon premier anniversaire.
Ou bien je pouvais attendre jusqu’au lendemain et l’annoncer alors.
N’importe comment, on applaudirait. On m’applaudirait comme si j’avais fait quelque chose de remarquable. C’était peut-être le cas.
Mais, jusque-là, ça ne l’était pas. L’annonce pouvait attendre, estimai-je, que j’en sois arrivé à une année pleine.
J’étais fatigué et bien disposé à héler un taxi quand je me rappelai qu’on était en pleine heure de pointe et qu’il y aurait une circulation démente. Je n’avais pas envie de lanterner dans un taxi qui fait du surplace pendant que les feux n’arrêtent pas de changer de couleur, mais je n’étais pas prêt non plus à me jeter dans la cohue du métro où l’on est serré comme des sardines.
Il avait plu un peu plus tôt. On avait l’impression qu’il risquait de pleuvoir à nouveau. Mais peut-être qu’il ne pleuvrait pas, au moins pas le temps qu’il me fallait pour rentrer.
* * *
J’étais à cinq rues de l’hôtel quand il se mit à pleuvoir. Je venais de passer devant un drugstore faisant partie d’une chaîne quand je sentis les premières gouttes ; je pensai m’arrêter pour m’acheter un parapluie, puis je jugeai que ça ne tombait pas assez dru pour justifier une dépense de trois ou quatre dollars. J’avais déjà quatre ou cinq parapluies dans ma chambre, si j’en achetais un autre, j’en aurais cinq ou six et je ne pensais jamais à en emporter un, à moins qu’il ne pleuve déjà à verse quand je quittais ma chambre.
Je fis encore une rue ou deux, la pluie se calma, et je me félicitais d’avoir fait preuve de discernement quand je fus pris sous un vrai déluge. Je me réfugiai chez un cordonnier, les seuls parapluies qu’il avait coûtaient dix dollars. J’en achetai un et, lorsque je sortis et l’ouvris, il avait complètement cessé de pleuvoir, et il ne tomba plus une goutte jusqu’à ce que je rentre.
Il y a des jours où ce genre d’épisode me fait rire, du moins rigoler doucement, mais ce n’en était pas un. J’avais envie de casser quelque chose, peut-être le parapluie, peut-être le type qui me l’avait vendu. Mais je n’en fis rien. J’étais quand même un modèle de sobriété à la veille de son premier anniversaire, et je m’en souvins lorsque je fermai le parapluie et entrai avec dans mon hôtel.
Pas de messages. Je montai et pris le couloir jusqu’à ma chambre. J’avais sorti ma clé, et j’eus l’impression de sentir quelque chose, d’éprouver une espèce de pressentiment. Et c’est peut-être ce qui se passa – il se peut que j’aie perçu une vibration, que j’aie, sans pouvoir l’identifier, détecté une odeur qui passait sous la porte ou par le trou de la serrure.
Mais peut-être que non. La mémoire a tendance à boucher les trous, à nous fournir ce qui paraît approprié, que cela soit ou non déjà arrivé. Il se peut que j’aie subodoré quelque chose, il se peut aussi que ce soit le contraire, mais, quoi qu’il en soit, je glissai la clé dans la serrure et ouvris la porte.
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