Festival de crêpe
Chapitre IX
C’EST BOBBY.
Sondgard, assis sur une chaise de cuisine, les bras croisés sur la poitrine, examinait l’inscription avec une irritation croissante. D’abord : Robert, Robert, Robert ; maintenant : C’est Bobby. Et avant : Je regrette .
— Il veut se faire boucler, murmura Sondgard.
C’était ce qu’il y avait d’exaspérant. Cette malheureuse créature, ce monstre pitoyable et irritant, voulait se faire interner. Il voulait qu’on l’arrête, qu’on le punisse, qu’on l’enferme dans un endroit où il ne ferait plus de mal. Il ne pouvait pas se décider à aborder le premier policier venu pour se rendre ; alors il choisissait la solution qui lui semblait la meilleure. Il laissait des messages. Il laissait entendre au monde qu’il regrettait ses crimes ; il les avait commis malgré lui et voulait qu’on l’empêche de continuer. Il révélait donc au monde qui il était : Robert, Bobby…
Il n’y avait qu’un seul Robert au théâtre, et c’était le producteur, Robert Haldemann. Mais on appelait toujours Haldemann, ou Bob ; jamais Robert ni Bobby. Haldemann, Sondgard en était sûr, se désignait lui-même sous le nom de Bob, et non pas celui de Robert ni de Bobby.
D’ailleurs, Haldemann n’avait matériellement pas pu commettre le crime. En tout cas, pas le premier, le meurtre de Prude Walker. Son emploi du temps ne permettait même pas de le soupçonner.
« Il veut se faire prendre, se répétait Sondgard. Il veut se faire prendre. Il nous laisse des indices, il essaie de nous mettre sur la voie. Mais nous sommes trop stupides pour comprendre. »
Il leur avait pourtant donné pas mal de renseignements. On pouvait être sûr maintenant que c’était la même personne qui avait tué Prude Walker et Eddie Cranshaw. On pouvait être sûr que le coupable était l’un des occupants de la maison. Après avoir inscrit son prénom dans la terre, près de la villa de Lowndes, il était revenu ici laisser un nouveau message pour éviter toute erreur. L’auteur du double meurtre se trouvait ici, dans la maison, et il s’appelait Bobby.
Ou du moins le nom de Bobby devait avoir un rapport quelconque avec lui et permettait de retrouver sa piste. Son prénom, en fait, ne pouvait certainement pas être Bobby. Sondgard avait une petite piste de suspects et aucun ne s’appelait Bobby.
Il repassa la liste dans son esprit ; quatre noms :
Tom Burns
Ken Forrest
Will Henley
Rod McGee
Tom Burns ? Il y avait bien Bobby Burns, le poète écossais. Le prénom était-il censé conduire au nom de famille et de là à un autre Burns ayant un prénom différent ? Ça semblait passablement tiré par les cheveux, mais un esprit malade se livrait à de bien tortueuses démarches. Sondgard ne savait trop qu’en penser.
Bon. Et les autres ? Ken Forrest. Pas de rapport avec le prénom de Robert, ni de Bobby. Pas même une similarité d’initiales. Il n’y avait pas non plus de Robert Forrest qui fût célèbre. Il en était de même pour Will Henley. Et Rod McGee ? McGee avait dit que Rod était un diminutif de Fredric, mais ça pouvait tout aussi bien être celui de Robert. Il y avait en tout cas une similarité d’initiales : R dans les deux cas.
Sondgard secoua la tête, de plus en plus agacé. C’était pire que des mots croisés. Pire qu’un texte archaïque sans traduction. Pire que les romans policiers que tant de ses collègues de l’enseignement, mais pas de la police, s’obstinaient à écrire chaque été ; ces romans où la clé du mystère se trouvait toujours en rapport avec la spécialité de l’auteur, une signature à l’envers dans une édition princeps du De civitate Dei de Gutenberg, une faute d’orthographe dans le mot kurde désignant un oiseau, une inscription sur un vase de la dynastie Ming ou des traces de minéraux insolites relevés sur le manche d’un kris malais.
Non, cette fois-ci, il n’y avait pas de jeu de mots. Le Bobby griffonné sur la table était bien un prénom, comme le confirmait le Robert du message précédent. Le meurtrier laissait une trace menant directement à lui, en donnant à deux reprises ce nom. D’une façon ou d’une autre, on devait établir un quelconque rapprochement entre ce prénom-là et le criminel.
Sondgard se rappelait avoir pensé, en voyant le premier message griffonné sur la glace de la salle de bains, qu’il avait peut-être affaire à un être atteint de dédoublement de la personnalité, à un Jekyll-Hyde, à un malade mental chez qui le côté Hyde, c’est-à-dire l’élément maléfique, avait réussi à l’emporter. Et voilà maintenant qu’il se demandait si ces deux personnalités distinctes n’opéraient pas simultanément, ou presque, dans ce même corps.
Mais comment trouver Hyde, si Jekyll ne savait même pas qu’il existait ?
Hier, bien sûr, dans le cadre habituel d’une enquête, il avait demandé à la police de procéder à des vérifications sur l’identité de presque tous les membres de la troupe. Si Hyde s’était déjà manifesté, un service de la police avait pu tomber un jour ou l’autre sur Jekyll. Mais Hyde ne s’était peut-être révélé que récemment et n’avait encore aucun méfait à son actif. Ou encore, puisque tous les suspects avaient habité ces dernières années à New York, Hyde avait pu se manifester là-bas sans avoir été repéré jusqu’alors par la police new-yorkaise. La ville était si vaste et la criminalité si forte qu’un grand nombre de crimes demeuraient fatalement impunis.
Tous ces suspects lui avaient assuré qu’ils n’avaient jamais eu d’histoires avec la police. Sondgard voulait bien les croire. C’était tellement facile à vérifier ! Si la personnalité Jekyll du meurtrier avait été impliquée dans une autre affaire, ne serait-ce qu’en qualité de témoin, il l’aurait dit et il aurait eu une histoire toute prête. Mentir là-dessus, quand la police pouvait si facilement savoir la vérité, ne servirait qu’à attirer sur soi les soupçons.
Ce qui impliquait un Jekyll connaissant l’existence et les activités de Hyde, ce qui n’était pas nécessairement vrai. Mais si Jekyll ignorait effectivement tout de Hyde, il n’avait aucune raison de mentir, car il ne pouvait pas se douter qu’il eût quelque chose à dissimuler.
D’ailleurs, songea-t-il avec accablement, ce n’était pas forcément un cas Jekyll-Hyde. Il pouvait très bien n’y avoir qu’une seule personnalité dans le coup : celle de l’assassin pour peu qu’il fût capable de présenter au monde un visage sans reproche, puis de faire volte-face pour aller commettre les meurtres les plus abominables.
Ce qu’il fallait, c’était découvrir si l’un des quatre suspects avait, par hasard, suivi un traitement psychiatrique. Il pourrait demander à la police de leur ville natale et à celle de New York de procéder à une enquête. Avec Will Henley, ce genre de recherches allait s’avérer difficile : Henley était un fils d’officier, élevé aux quatre coins du monde. Mais s’il avait présenté des troubles mentaux, son père avait dû le faire examiner par un psychiatre militaire. Sondgard n’aurait qu’à adresser une demande de renseignements à l’armée.
Mais tout cela allait prendre du temps, beaucoup de temps. Or, le meurtrier ne leur accordait aucun délai. Ce n’était pas un de ces déments à l’ancienne mode qui ne tuaient qu’une fois par mois, quand la lune était pleine ou quand leur femme avait ses règles ; celui-là avait tué deux fois en deux jours. Et, à part la cruauté bestiale qui caractérisait les deux crimes, les meurtres ne se ressemblaient absolument pas. L’un était un crime sexuel ; la victime avait été étranglée et l’assassinat avait eu lieu en plein jour. Dans l’autre, la victime était un homme entre deux âges qui avait été déchiqueté et mis en pièces ; le crime avait été commis la nuit. Le premier assassinat avait un mobile d’ordre sexuel ; mais on ne voyait pas le mobile du second.
— Si on pouvait trouver pourquoi il a escaladé ce portail, marmonna Sondgard, on pourrait l’avoir. Il devait avoir une raison, si insensée, si invraisemblable fût-elle. Oui, il fallait bien qu’il eût une raison… Ah ! si seulement on pouvait découvrir laquelle…
Il parlait encore tout seul !
— Tiens ! Voilà que je me remets encore à débloquer ! fit-il.
Il se leva brusquement. Il fallait perdre cette habitude de monologuer de cette façon-là ; sinon c’était lui qu’on allait finir par embarquer au lieu du meurtrier.
Si ça continuait, il allait se mettre à découper des poupées en papier !
Des poupées en papier. Et si… ?
Pas forcément des poupées en papier. Mais quelque chose. Peut-être y avait-il quelque chose, une trace quelconque laissée par Hyde…
Fermement résolu, il sortit à grands pas de la cuisine. Larry Temple et Mike Tompkins étaient tous deux dans le hall. Larry, pâle et défait tant à cause du manque de sommeil que de ce qu’il avait vu ce matin-là, Mike encore penaud à la suite de sa maladresse de la veille à propos des empreintes : il avait voulu relever les empreintes laissées par le fou sur la savonnette mais, au moment de prendre la photo, le savon avait glissé et cet imbécile de Mike, sans réfléchir, l’avait rattrapé au vol. Ça ne serait sans doute pas arrivé si Sondgard avait appelé Garrett, qui aurait fait relever les empreintes par un de ses hommes…
Mais Sondgard avait désormais pris l’affaire en main et à lui de se débrouiller. Il s’avança dans le hall et s’enquit :
— Rien de neuf ?
— Rien, dit Mike en secouant la tête.
— On ne leur a pas dit pour Cranshaw ?
— Non. Ils croient toujours qu’il n’y a que la table de cuisine.
— Bon. Je reviens.
Sondgard fit jouer la porte, pénétra dans la salle des répétitions et referma la porte derrière lui. Quinze personnes assises sur des chaises pliantes tournèrent la tête vers lui, l’air inquiet et curieux. Onze hommes et quatre femmes. Parmi les hommes, il y en avait un, l’un des quatre suspects, qui était l’assassin. Et dans le reste, n’importe qui pouvait être sa prochaine victime.
Sondgard s’approcha du fond de la salle, du côté du divan et de la table, dans la partie dégagée où normalement ils auraient dû être en train de répéter la pièce de la semaine prochaine. Peut-être pas dès ce moment-là, tout de même : il était à peine huit heures. Nombre des visages qu’il avait devant lui portaient les traces d’une nuit trop courte et d’un réveil trop brutal. Et aucun d’eux n’avait encore pris son petit déjeuner, ni même une tasse de café.
— Vous savez tous ce qui s’est passé, commença-t-il. La nuit dernière, quelqu’un a barbouillé de confiture la table de cuisine et a écrit dessus « C’est Bobby ». On peut supposer qu’un nommé Bobby est celui qui a tué Prude Walker. On peut supposer que c’est la même personne qui nous a laissé ce message. Est-ce exact ? La même personne a-t-elle tué Prude Walker et rédigé cette inscription ? Ou alors se trouve-t-il ici quelqu’un qui connaît le meurtrier, ou qui croit avoir des preuves permettant de le démasquer, et qui nous a confié ce message, parce qu’il, ou elle, a peur d’accuser ouvertement ? Si c’est le cas, si l’auteur de ce message n’est pas le meurtrier de Prude Walker, il ne nous a été d’aucune utilité. Il n’a, en fait, servi qu’à embrouiller les choses. Je vais donc lui demander de venir s’expliquer ; si ça le gêne de parler devant tout le monde, je serai ici toute la journée ; l’auteur du message pourra venir me trouver à sa guise, quand il le voudra.
Personne n’ouvrit la bouche. On n’entendit que des raclements de semelles qui trahissaient la gêne de l’assistance. Sondgard respira alors un bon coup et passa à l’étape suivante.
— En attendant, reprit-il, nous avons décidé qu’il était nécessaire de procéder à une perquisition. Bien entendu, il s’agit d’une perquisition dans vos chambres et dans vos affaires personnelles. Si besoin en est, je peux aller demander un mandat de perquisition à un juge, mais cela prendrait du temps que je préférerais ne pas gaspiller. J’aimerais mieux avoir votre permission. Quelqu’un a-t-il une objection à formuler ? Je vous promets que rien ne sera dérangé et que rien assurément ne sera volé.
De nouveau le silence.
— J’ai donc votre autorisation ? Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
Ils tournaient la tête et se regardaient pour voir si quelqu’un allait protester, car qui pourrait-ce être, sinon l’assassin ? Mais personne ne souffla mot.
— Très bien, dit Sondgard. Maintenant, encore un détail. (Il hésitait, car ce qu’il projetait de faire désormais était dangereux ; ça pouvait se retourner contre lui si ça ne marchait pas. Il n’avait pas eu le temps d’y réfléchir plus tôt, car l’idée ne lui en était venue qu’une fois en présence de tout le personnel du théâtre.)
Bah ! il n’avait qu’à se jeter à l’eau.
— Il y a encore un détail, répéta-t-il. Nous avons ce que nous croyons être une bonne empreinte : celle d’un pouce droit et nous l’avons relevée sur la savonnette dont s’est servi le meurtrier pour écrire « Je regrette » sur le miroir. Nous avons photographié l’empreinte et nous avons envoyé le cliché dans la capitale de l’État pour en obtenir un agrandissement. Nous n’étions pas sûrs alors que le meurtrier de Prude Walker habitait la maison ; c’est pourquoi nous avons simplement demandé que cette empreinte soit examinée au F.B.I. à Washington. Mais, après ce qui s’est passé la nuit dernière, il n’y a plus aucun doute. J’ai donc téléphoné à la police de l’État pour réclamer son concours. Ils seront ici à trois heures, avec leur personnel et leur équipement pour prendre les empreintes de tous les occupants de cette maison. Il nous suffira ensuite de comparer cette empreinte de pouce avec celles que nous aurons prises cet après-midi. Je crois donc pouvoir vous assurer que d’ici ce soir tout sera réglé, mais d’ici là aucun de vous ne doit quitter cet immeuble sans ma permission…
Il s’interrompit, réfléchit à ce qu’il venait de dire et à ce qu’il allait dire ensuite. Le défaut évident de son petit mensonge, c’était l’annonce de cette perquisition. S’il disposait d’un indice aussi précis, capable de leur permettre de démasquer le meurtrier dès l’après-midi, à quoi bon une perquisition ? C’était une question que l’assassin pourrait se poser, et à laquelle il fallait répondre tout de suite. Et puis, au cas où ça ne marcherait pas, Sondgard ferait bien de se ménager une porte de sortie. Il entreprit donc de faire d’une pierre deux coups.
— Je vous l’ai dit, je crois que tout sera réglé cet après-midi. Mais on ne peut pas en être sûr. Je ne sais pas si vous vous y connaissez beaucoup en matière d’empreintes, mais elles sont bien moins utiles et on s’en sert bien moins souvent qu’on ne pourrait le croire d’après la lecture des romans policiers.
« Le meurtrier, par exemple, a laissé des empreintes plein la chambre de Prude Walker, mais elles étaient toutes brouillées, confuses et inutilisables, à l’exception de celle sur la savonnette. Celle-là semble, à première vue, une bonne empreinte. Sur le négatif tout comme sur l’épreuve. Mais nous ne pourrons vraiment dire si c’est une empreinte satisfaisante que lorsque nous aurons la réponse de la police de l’État et qu’on aura fait un agrandissement. Je vous dirai pour l’instant qu’il y a neuf chances sur dix pour qu’elle soit bonne et pour que nous n’ayons pas besoin d’autre chose. Mais il y a, je dois l’avouer, un risque sur dix qu’elle ne soit pas utilisable. Nous avons affaire à un dément ; je ne veux pas perdre de temps ; je ne tiens pas à rester toute la journée à attendre un indice, s’il y a la moindre chance qu’il ne nous rapporte rien. »
Il marqua de nouveau un temps pour récapituler ce qu’il venait de dire. Ça lui parut satisfaisant et il fut un peu surpris de la facilité avec laquelle il pouvait mentir. Peut-être avait-il choisi la mauvaise profession : peut-être aurait-il dû être avocat. Ou faire de la politique : il serait de taille à soutenir un débat télévisé !
Il était content de son mensonge. C’était un mensonge solide, si plein de détails et de faits précis, si bien étayé par des vérités de second ordre qu’il ne voyait pas comment on pouvait le déceler.
Allons ! Ça devait pouvoir marcher.
Dans ce cas, quelqu’un allait tenter de prendre la poudre d’escampette avant trois heures cet après-midi.
Si ça ne marchait pas, Sondgard n’avait aucune idée de ce qu’il allait essayer ensuite.
— C’est tout pour le moment, dit-il. J’imagine que vous avez tous envie de prendre votre petit déjeuner. Mme Kenyon ne veut pas venir travailler ici pour l’instant ; je ne pense d’ailleurs pas qu’on puisse le lui reprocher. Alors il va falloir vous débrouiller tout seuls. Nous avons déjà des photos de la table de cuisine, nous n’avons plus rien à faire là-bas, alors vous pouvez y retourner. Je propose que les filles aillent préparer le petit déjeuner. Si vous avez du rabiot, je prendrais bien quelque chose, moi aussi.
Ce fut Mary Ann McKendrick qui la première rompit le silence :
— On peut nettoyer la table ?
— Oui. Allez-y !
Puis Tom Burns.
— Et nous, les hommes ? Vous voulez qu’on reste ici ?
— Pour quelques minutes, oui. Je vais avoir quelques questions à poser individuellement à certains d’entre vous.
Sondgard resta là encore un moment, bien qu’il n’eût plus rien à dire, et tant qu’il fut là personne ne bougea. Puis il tourna les talons et se dirigea vers la porte, rompant ainsi le charme. Les quatre filles se levèrent et quittèrent la salle à sa suite. Elles traversèrent le hall pour gagner la cuisine. Sondgard s’approcha alors de Mike qui lui avait fait signe.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y a un reporter d’une agence de presse dehors. Transworld Press. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Dites-lui d’attendre une minute. (Sondgard revint sur ses pas, fit coulisser la porte et appela dans le vague brouhaha qui emplissait la salle depuis qu’il était sorti.) Bob, vous pourriez venir une minute ?
Haldemann se leva et se précipita. Il sortit dans le couloir, et Sondgard, après avoir refermé la porte, lui dit :
— Bob, notre premier reporter est là. Vous voulez lui parler ?
— Si vous êtes d’accord, oui.
— Allez-y. Mais je ne veux pas qu’un autre autre membre de la troupe lui parle, pas plus qu’à un autre journaliste.
— Je le leur ai déjà dit.
— Bon. Autre chose, je ne veux pas qu’on lui raconte quoi que ce soit sur l’enquête : empreintes, perquisition, et tout ça. Vous pouvez tout lui dire à propos du meurtre, lui donner les noms des membres de la troupe et ce genre de renseignements, mais pas de détails sur l’enquête.
— Bien sûr, Eric. Entendu.
— Parfait. Je suppose qu’il va falloir que je lui fasse une déclaration ; je vais donc aller lui parler maintenant et ensuite je vous le laisse. Oh ! au fait… Ne lui dites pas, non plus, que, dans notre esprit, le meurtrier est nécessairement un membre de la troupe. Pour la presse, le tueur pourrait être soit un membre de la troupe, soit un habitant de la ville, soit un simple rôdeur…
Haldemann acquiesça. Il avait l’air grave et préoccupé. Sondgard était sûr qu’il veillerait à ne pas commettre de bévue.
Sondgard le laissa dans le hall et sortit sur le perron pour parler au reporter, un rouquin trapu, l’appareil photo en bandoulière.
— D’accord pour des photos des bâtiments et des lieux, lui dit Sondgard sans préambule. Mais pas de photo des gens.
Le journaliste parut surpris. Il s’attendait sûrement à un ton plus aimable, ou du moins à un bonjour pour commencer.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Parce que l’enquête est encore en cours et que je ne veux pas que vous ayez de contact avec personne, sauf avec le producteur qui va venir vous parler dans un instant.
— Je n’insiste pas, dit le journaliste en haussant les épaules. Je prendrai ce que vous me donnerez, et merci.
— Bon. (Sondgard se détendit un peu. Il s’était trop fait de souci tout à l’heure, avec le petit bluff qu’il avait amorcé ; aussi s’était-il montré plus brusque qu’il ne l’aurait voulu avec le reporter.) Je n’ai aucune envie de vous embêter, dit-il. Mais cette enquête n’est pas terminée et je ne tiens pas à y introduire plus d’éléments que je ne puis en vérifier.
— Vous avez des pistes ?
— Bien sûr. Nous les étudions.
— Mais vous ne pouvez pas m’en parler ?
— Pas encore.
— Je pourrais avoir votre nom, monsieur ?
— Eric Sondgard. Capitaine Eric Sondgard, de la police de Cartier Isle.
— Il paraît que vous n’occupez ce poste que l’été, capitaine ; le restant de l’année, vous êtes professeur. C’est bien ça ?
— Exactement. Mais je n’ai vraiment pas le temps de me faire interviewer pour l’instant. Je suis surtout venu ici pour vous poser ce qui vous semblera peut-être une question très bizarre, mais j’aimerais quand même que vous y répondiez.
— Je ferai de mon mieux.
— Bon. Pourquoi exactement êtes-vous venu ?
— Comment ça ? fit le reporter, abasourdi.
— Sur quelle affaire est-ce que je suis ?
— Mais… sur les meurtres !
— Les meurtres ?
— Oui, le… (Le reporter était complètement désorienté.) L’assassinat de la comédienne hier, et le garde qui s’est fait descendre la nuit dernière…
C’était ce que Sondgard voulait savoir : le rouquin avait déjà entendu parler du second meurtre.
— Dans le cadre de l’enquête, dit-il, je n’ai pas parlé aux gens qui sont dans cette maison, y compris l’homme qui va vous recevoir, de ce second meurtre. Ne lui parlez que du premier, vous comprenez ?
— Non, dit le reporter, mais c’est entendu.
— Bon. Quand vous en aurez fini avec lui, dites-le-moi et vous pourrez voir Temple, le premier policier à être arrivé sur les lieux du second crime. Il pourra vous donner tous les renseignements que vous voudrez sur celui-là.
— Très bien.
— Alors, allez-y !
Sondgard tourna les talons, mais le reporter l’appela et lui dit :
— Je suis le premier journaliste à venir, hein ?
— En effet.
— Je peux vous rendre un service, si vous m’en rendez un aussi.
— À savoir ?
— Désignez-moi comme chargé des rapports avec la presse. J’obtiendrai les renseignements des gens à qui vous me laisserez parler, et tous les autres reporters qui se présenteront pourront s’adresser à moi. Je les empêcherai de vous ennuyer.
— Ce serait parfait. Qu’est-ce que vous me demandez en échange ?
— La priorité de l’information quand vous arrêterez le meurtrier.
— Je ne sais pas si ce sera facile.
— Très facile si je suis chargé des relations avec la presse. Laissez-moi seulement dix minutes d’avance sur les autres. C’est tout ce qu’il me faut pour passer mon papier et pour que Transworld donne l’information en premier.
— C’est légal ?
— Bien sûr. Ça n’est pas correct sur le plan professionnel, mais c’est légal. Et comment saura-t-on que c’est votre faute ? Ce sera moi qui ne donnerai pas l’information tout de suite. Vous me l’aurez donnée pour que je la transmette et je ne le ferai qu’avec un décalage de dix minutes. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas remarquer combien de temps je mets à communiquer la nouvelle. D’accord ?
Sondgard réfléchissait. C’était juste, un service contre un autre. Et ce rouquin était en effet le premier. Et puis ce serait pour lui un soulagement de laisser un autre se débrouiller avec la presse.
— Bon, acquiesça-t-il. Et comment vous appelez-vous ?
— Oh ! Votre adjoint ne vous l’a pas dit ? Je lui ai donné ma carte. Harry Edwards.
— Harry Edwards. Parfait. Le producteur s’appelle Bob Haldemann. Il vient tout de suite. Vous pourrez lui parler dans son bureau.
— Merci.
Sondgard revint dans le couloir et dit à Haldemann :
— À votre tour ! Il s’appelle Harry Edwards.
— Bien. Oh ! Eric, pour cette chose dans la cuisine… « C’est Bobby »… Est-ce que j’en parle ?
— Oui, je pense. Une simple relation des faits, c’est tout… Tiens, je me rappelle que j’ai oublié quelque chose. Je vais ressortir avec vous.
Les deux hommes se rendirent sous la véranda. Sondgard fit les présentations, puis dit :
— La raison pour laquelle vous pouvez parler à Bob, c’est qu’il est un de ceux sur lequel ne pèse aucun soupçon. Son emploi du temps est entièrement vérifié.
— Heureux de l’apprendre, dit Edwards en souriant. Je ne sais pas quel effet ça me ferait d’entrer dans ce théâtre vide avec un de vos suspects.
— Ne vous en faites pas !
Sondgard retourna dans la salle :
— Larry, venez une seconde.
Temple arriva, l’air plus pâle et plus crevé que jamais.
— J’aimerais, dit Sondgard, que vous restiez encore un moment. Quand le reporter en aura fini avec Bob Haldemann, il voudra vous parler du second meurtre. Donnez-lui les renseignements qu’il demande, mais pas un mot de l’enquête, entendu ?
— Bien sûr, monsieur Sondgard.
— Vous feriez mieux de vous asseoir quelque part en attendant qu’il soit prêt. Vous avez l’air de ne pas tenir debout.
— Si, ça va.
— Bon. Et vous, Mike, venez avec moi.
— Où va-t-on ?
— Perquisitionner dans les chambres. Nous allons tout mettre sens dessus dessous.
— Qu’est-ce qu’on cherche ?
— Je n’en sais rien. Qu’est-ce qu’un fou aurait dans sa chambre ? Des poupées en papier découpé ? Un chapeau de Napoléon ? Peut-être qu’il s’adresse des messages, à lui aussi !
— Bon, on peut essayer.
— C’est ce que je pensais.
Sondgard monta deux marches de l’escalier, puis dit :
— Ah ! bon sang ! J’oubliais. Les portes sont toutes fermées à clé. Attendez. (Il ressortit précipitamment et vit Haldemann et Edwards qui entraient dans le théâtre. Il les interpella et ils l’attendirent.) Bob, dit-il, vous avez un passe-partout ? Pour toutes les portes intérieures ?
— Vous faites une perquisition ? dit Edwards. Qu’est-ce que vous cherchez ?
— Pas encore ! lui répondit Sondgard. Ne vous en faites pas, je tiendrai ma promesse. Vous en avez un, Bob ?
— Oui, bien sûr. Dans le bureau. Venez.
Ils entrèrent dans le théâtre ; Haldemann, dans le tiroir de son bureau, prit un passe qu’il remit à Sondgard. Le capitaine repartit, escorté de Mike, et monta entreprendre la perquisition. Larry Temple resta assis au pied de l’escalier, les yeux mi-clos.
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