Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 2 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre II

 

Mel Daniels arriva à Cartier Isle par le car du jeudi après-midi, avec un retard de vingt-quatre heures. Il s’était rasé pour être présentable, mais il avait encore la tremblote et une horrible migraine. Mel Daniels et sa « Gueule de bois enchantée », comme disaient les copains.

Le car descendit la grand-route pour gagner le centre de la ville et vint s’arrêter à la gare routière qui était aussi drugstore, snack-bar et kiosque à journaux. Terminus, tout le monde descend ! Mel et les quatre autres voyageurs dévalèrent sur le trottoir inondé de soleil, en portant leurs bagages. Mel avait la valise de son père, ultime survivante de toute une série de bagages assortis.

Il resta quelques instants à cligner des yeux sur le trottoir. Pas un nuage dans le ciel. Il mit sa main libre en visière devant ses yeux et s’empressa de gagner la relative pénombre du magasin.

Un petit homme chauve en veste blanche se tenait au comptoir des cigarettes, sur la gauche. Mel s’approcha et dit :

— Pourriez-vous m’indiquer le théâtre ?

— De l’autre côté du lac.

— De l’autre côté du lac ? répéta Mel. (Il posa la valise par terre et s’appuya sur la vitre du comptoir.) Ça fait combien de kilomètres ?

— Dix.

— Eh bien, dites donc ! Il n’y aurait pas un car qui aille par là ?

— Non.

— Je me demande comment je vais y arriver. (Sa gueule de bois lui inspirait une sorte d’humour de mauvais aloi ; imaginez un condamné à mort qui remarquerait que le bourreau a oublié de boutonner sa braguette !)

— Je n’en sais rien, dit le nabot. Vous êtes acteur ?

— C’est ce qu’on dit.

— Les autres sont tous arrivés hier. On a envoyé le break. Vous pourriez peut-être téléphoner, dit-il en désignant les cabines au fond du magasin.

— Oui, je peux essayer. Merci bien.

Il reprit la valise, l’emporta près des cabines et la déposa par terre. L’annuaire était fixé à un bout de ficelle pendu au mur ; c’était une petite brochure à couverture bleue.

Il repéra le numéro du théâtre, entra dans la cabine et composa le numéro. Une voix de femme, plutôt jeune, répondit. Lorsqu’il eut expliqué qui il était, elle ajouta :

— Oh ! Nous nous demandions ce que vous étiez devenu… Un instant.

— Qu’est-ce qu’un instant au point où nous en sommes ?

— Ça, c’est bien vrai, fit-elle en s’en allant.

Il attendit, non sans transpirer un tantinet dans la cabine téléphonique ; ses tremblements et sa migraine ne faisaient qu’empirer maintenant qu’il était debout et ne bénéficiait plus de l’atmosphère climatisée du car. Il avait envie d’une cigarette, mais il n’osait pas l’allumer, sachant d’avance l’affreux goût qu’elle aurait.

Le même voix revint au bout d’un moment et le pria d’attendre à la gare routière, car quelqu’un allait venir le chercher. Il la remercia, sortit de la cabine et s’approcha du comptoir du snack.

Le nabot en veste blanche vint lui demander ce qu’il désirait. Il commanda du café, puis changea d’avis et préféra du café glacé.

— Je n’ai pas de café glacé, dit le petit homme. J’ai du thé glacé.

— Très bien. Du thé glacé.

Ce breuvage lui fit plus de bien qu’il n’aurait cru, et il essaya des Nabs, petits sandwichs au beurre de cacahuète. Au bout d’un moment, il se hasarda même à allumer une cigarette ; elle n’avait pas plus mauvais goût que d’habitude. À peu près comme celle qu’il fumait avant le petit déjeuner.

Vingt minutes après sa conversation téléphonique, une jeune fille en chemisette blanche, blue-jeans et chaussures de tennis, entra et dit :

— Mel Daniels, c’est vous ?

— Oui, plus ou moins.

— Venez.

Il prit sa valise et la suivit dans le soleil. Un break Ford bleu clair étincelait sous un panneau d’interdiction de stationner. Ils y prirent place et elle partit en direction de l’ouest du lac. Les voitures qu’ils croisaient étaient pour la plupart somptueuses, Cadillac, Rolls, Lincoln Continental, d’un éclat noir éblouissant.

— Mary Ann McKendrick, dit brusquement la fille. C’est mon nom.

— Félicitations. Vous savez déjà qui je suis.

— Je pense bien ! M. Haldemann est furieux.

— Des amis m’ont offert une soirée d’adieux. J’ai fait des adieux, des adieux, encore des adieux. (Il porta les mains à ses yeux.) J’aurais dû acheter des lunettes de soleil.

— Regardez donc s’il n’y en a pas dans la boîte à gants.

Il y fouilla et dénicha une paire de ces verres fumés adaptables à toutes les lunettes. Il se les posa sur le nez comme des binocles en disant :

— Un inspecteur vous demande !

Elle sourit et reprit :

— Vous avez préparé une excuse ?

— Pas vraiment.

— Bon. Je crois que, le mieux, c’est de lui dire la vérité.

— Ce cher M. Haldemann ! Il a été jeune, lui aussi !

— Il l’est encore, assura-t-elle, étrangement sur la défensive.

Il essaya de la dévisager, mais ses verres lui tombèrent du nez. Avait-elle des visées sur Herr Haldemann ? Difficile à tirer au clair !

Mais, bah ! il y aurait bien d’autres filles !

Ils étaient sortis de la ville maintenant, mais il ne voyait pas le lac. Il devait être à droite, mais la route de ce côté-là était bordée de hautes clôtures interrompues de loin en loin par des portails donnant accès à des routes privées. De temps à autre, il apercevait ainsi des bouts de pelouses et d’étendues boisées du genre parcs de châteaux. C’était sans doute les propriétés qui allaient avec les somptueuses voitures.

De l’autre côté de la route, la campagne était plus sauvage, couverte de broussailles qui partaient à l’assaut des pentes abruptes des montagnes qui surplombaient la ville et le lac.

Il ferma les yeux. Son instinct l’incitait à bavarder avec elle, c’était une femme, bien agréable à regarder mais il n’en avait vraiment pas la force. Il dit simplement d’un ton vague :

— Faites-moi penser à vous parler demain.

— D’accord. (À sa voix, il comprit qu’elle recommençait à sourire.)

— Je vous raconterai l’histoire de ma vie.

— Ce sera pour moi une vraie fiesta !

Ils firent le reste du trajet en silence, Mary Ann McKendrick conduisant et Mel récupérant. Sous ses paupières closes, le monde lui semblait orange ; en son for intérieur, il était occupé à se dénouer les nerfs.

Il ouvrit les yeux au moment où, sous les pneus de la Ford, la surface lisse de la route goudronnée cédait la place au crissement rude du gravier. Devant lui se dressait une sorte de grange rouge,

mais d’un rouge comme il n’en avait jamais vu, plus rouge que le rouge chinois ou que celui des voitures de pompiers, un rouge si vif qu’il donnait l’impression que la grange était couverte d’un métal étincelant. Des lignes et des traînées blanches accompagnaient cette débauche de rouge et, sur la façade, on pouvait lire en grandes capitales blanches :

THÉÂTRE DE CARTIER ISLE

Un gravier gris-bleu couvrait tout le terrain qui séparait la grange de la route, et se prolongeait vers la droite, entre la grange et la maison. La maison – qu’il ne vit que lorsque ses yeux et son cerveau se furent habitués à cette grange si rouge – était une ferme décrépite, haute de deux étages et bardée de grandes baies vitrées. Visiblement il n’y avait pas eu assez de peinture, car les murs de planches étaient d’un gris délavé, couleur de bois d’épave.

Trois voitures étaient garées devant la grange : une MG rouge, qui semblait anémique dans ce décor, une vieille Dodge poussiéreuse et un cabriolet Continental blanc. Mary Ann McKendrick rangea le break auprès des autres véhicules et dit :

— Laissez votre valise ici. Vous feriez mieux d’aller voir tout de suite M. Haldemann.

— À vos ordres. (Il remit les verres dans la boîte à gants.) C’est là que je loge ? fit-il en désignant la maison.

— Mais oui.

— Je ferais mieux de m’acheter une croix !

Elle prit l’air étonné d’une brave fille qui n’a pas l’habitude de chercher midi à quatorze heures.

— Comment ça ? Pourquoi ?

— Je vais vous dire, fit-il. Un vampire arrive ; si vous lui agitez une Étoile de David sous le nez, il se fend la pipe et se fiche de vous.

— Tiens ! Je ne savais pas…

Est-ce qu’il y eut, à ce moment-là, un léger rafraîchissement de l’atmosphère ? Ou Daniels fut-il, une fois de plus hypersensible ? Et pourquoi, se demanda-t-il, toujours tenir à faire comprendre aux gens qu’il était juif dès l’instant où il leur était présenté ?

Ce n’était pas le moment de faire de l’introspection ; ça ne faisait que lui donner encore plus mal au crâne. D’ailleurs, Herr Haldemann attendait.

Il descendit de voiture.

— Où dois-je aller trouver le jeune M. Haldemann ?

— En entrant là-bas. Le bureau est tout de suite à droite.

— À tout à l’heure ! (Mais il avait l’impression qu’elle ne le blairait pas du tout.)

Il traversa le gravier de la cour et gagna l’entrée qui avait dû être empruntée intégralement à un défunt cinéma et greffée sur la façade de la grange, ce qui lui donnait un air bizarre, anachronique et pas tout à fait vrai. Huit portes vitrées alignées côte à côte renvoyèrent l’image de Daniels lorsqu’il gravit le perron.

À l’intérieur, le hall était extrêmement peu profond et très fonctionnel, avec son tapis rouge et son guichet à droite. Il n’y avait au fond que deux portes pour donner accès à la salle. La cloison qui les séparait était couverte d’un montage de photographies en noir et blanc d’acteurs, d’actrices et de scènes extraites de diverses pièces. Des affiches collées au mur de gauche annonçaient le programme de la saison et les noms des comédiens de la troupe, dix en tout, six hommes et quatre femmes. Le nom de Mel Daniels figurait en troisième position en partant du bas ; seuls deux noms de femmes se trouvaient au-dessous.

Au guichet des billets trônait une capiteuse blonde qui lui souriait de l’air de quelqu’un qui sait apprécier la différence qu’il y a entre les filles et les garçons. Il s’avança et dit :

— Je cherche le bureau. Je m’appelle Mel Daniels.

— Oh ! C’est vous le vilain garçon !

— Vous n’avez encore rien vu, mon chou ! Où est le bureau ?

— Vous passez cette porte et c’est tout de suite à droite. Je m’appelle Prude Walker.

— Moi, je ne vous trouve pas du tout l’air prude.

Elle rit, en essayant vainement de prendre des airs de petite pensionnaire.

Mary Ann McKendrick pouvait aller se faire voir, désormais !

Il franchit la porte et sur sa droite en vit une autre portant l’inscription Bureau.

Ce n’était pas une petite pièce, mais elle était si encombrée de meubles qu’elle semblait minuscule. Elle contenait trois grandes tables et deux immenses bureaux ; un assortiment de chaises, de classeurs métalliques, de corbeilles à papier et de portemanteaux occupaient l’espace libre. Des journaux et des affiches traînaient un peu partout.

Un quidam d’environ trente-cinq ans, à la calvitie précoce, très grand et très maigre, à l’air fourbu, en pantalon de flanelle grise et chemise polo bleue, un crayon jaune derrière une oreille, était assis à un bureau et parlait au téléphone avec des accents désespérés. Il était seul dans le bureau.

— Mais j’ai absolument besoin de ce divan, disait-il. Nous l’avons payé, monsieur Gregory… je comprends bien, monsieur Gregory, mais…

Comme la conversation se prolongeait sur ce ton, Mel débarrassa une chaise d’une pile de programmes, les posa sur une table et s’assit. L’homme assis au bureau n’avait pas paru s’être aperçu de sa présence. Mel attendit quelques minutes, écouta ce qu’il pouvait entendre de la conversation tout en essayant de deviner ce qu’on disait à l’autre bout du fil, puis il alluma une cigarette. L’homme au téléphone poussa aussitôt un cendrier vers lui. Mel remercia de la tête et se carra sur son siège.

La discussion téléphonique se termina enfin. Le théâtre n’aurait pas le divan. L’homme raccrocha, regarda Mel, secoua la tête et dit :

— C’est tous les ans la même chose. C’est vous, Daniels, je suppose ?

— Exactement.

— Les acteurs sont fadas, Daniels. (Il n’avait pas l’air fâché, ni sarcastique, ni excédé.) Je ne sais pas pourquoi j’ai affaire à eux. L’un m’envoie par erreur la photo du copain qui habite avec lui, l’autre arrive avec un jour de retard… je ne sais vraiment pas…

— Je suppose que vous êtes M. Haldemann…

— Oui, je suppose… Je ne suis même plus sûr. Mary Ann vous a installé ?

— Elle m’a dit de venir ici d’abord.

— Oh ! Eh bien… (Il fouilla parmi les papiers qui encombraient son bureau.) Puisque vous êtes là… (Il ouvrit fiévreusement des tiroirs.) Il y a quelques formulaires à remplir, Mel… C’est Mel, n’est-ce pas ?

— Mel.

— Bon. Bob. Je veux dire : je m’appelle Bob.

— Salut !

— Bien. Ah ! voilà… Débarrassez un coin de la table. Ça ne va pas être long.

Il y avait un formulaire à remplir pour les archives du théâtre, un pour le syndicat des Acteurs et un pour les impôts. Celui-là, Mel le remplit en dernier lieu et leva les yeux vers Bob Haldemann en demandant :

— Pour les impôts. Je donne mon nom de théâtre ou mon vrai nom ?

— Quoi donc ? Oh ! le nom de l’état civil, bien sûr !

— C’est bien ce que je craignais.

Il écrivit soigneusement : Melvin D. Blum. Les formulaires dûment remplis, il les tendit à Bob Haldemann qui notait avec application quelque chose sur un bloc-notes jaune. Il prit les feuilles et dit :

— Asseyez-vous une minute, Mel.

Mel s’assit.

Bob Haldemann, tout en regardant le bout de crayon qu’il tenait à la main, demanda alors :

— C’est votre première saison d’été, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Voyons… Vos antécédents au théâtre… (Il touilla de nouveau parmi les papiers sur son bureau.) Je n’ai pas votre curriculum vitæ ici. Mais vous avez bien joué dans quelques pièces, n’est-ce pas ? Pas à Broadway, bien sûr…

— Exactement.

— C’est tout ?

— J’ai fait une tournée avec une troupe du Théâtre aux Armées.

— Tiens ? (Il avait l’air surpris.) Quel âge avez-vous ?

— Vingt et un ans.

— Vous êtes étudiant ?

— Je suis à mi-temps les cours de l’Université, à New York.

— Ah ! Et vous comptez faire une carrière théâtrale ?

— Bien sûr. (Il avait répondu sans la moindre hésitation, mais comment savoir ? Il ignorait encore ce qui l’intéressait vraiment, mais pourquoi se bousculer ? Il aimait jouer la comédie, ça lui permettait de rencontrer des filles, et, s’il pouvait gagner sa vie comme ça, pourquoi pas ?)

Bob Haldemann examinait toujours son crayon.

— Si vous êtes comme la plupart des jeunes comédiens que nous avons ici, vous n’êtes pas particulièrement intéressé par notre théâtre ni par cette saison de répertoire. Vous êtes ici pour deux raisons : prendre du bon temps avec les filles et recevoir une carte du syndicat des Acteurs, à la fin de la saison…

C’était à peu près ça, mais ce ne serait sans doute pas très diplomate de l’avouer. Mel garda donc le silence et attendit.

— Je ne vous le reproche pas, Mel. À votre âge, à votre place, je penserais la même chose. Mais je tiens à ce que vous vous intéressiez à ce théâtre et à notre saison. Je veux de votre part un engagement total, Mel, pour les onze semaines à venir.

Nous avons un programme extrêmement dur : une nouvelle pièce toutes les semaines. Vous aurez un grand rôle dans quatre ou cinq seulement, mais vous participerez à tous les spectacles. Vous serez machiniste, vendeur de programmes ou accessoiriste. Vous aiderez à planter les décors ou à les démonter. Vous travaillerez sept jours par semaine et la plupart du temps quatorze heures par jour. Vous ne pouvez pas tenir le coup à ce rythme si vous vous fichez de ce qui se passe.

— Je crois que ce n’est pas pour le fric que je me suis fait embaucher, dit Mel en souriant.

— Je sais, répondit Bob Haldemann en souriant à son tour. Trente-cinq dollars par semaine, ça n’est pas payé pour le travail qu’on vous demande. (Il se leva brusquement.) Venez, je vais vous présenter et puis vous pourrez vous installer dans votre chambre.

— D’accord, merci.

Haldemann le précéda dans le couloir. Il l’emmena d’abord à l’atelier pour lui faire faire la connaissance du menuisier-décorateur, Arnie Kapow. Après quoi, il lui recommanda prudemment :

— Ne vous formalisez pas quand vous verrez Ralph, le régisseur. Il n’a peut-être pas beaucoup de tact, mais c’est un metteur en scène remarquable. Vous apprendrez beaucoup avec lui.

Le break était toujours garé devant le théâtre, avec les trois autres voitures. Haldemann fronça les sourcils en voyant la Dodge poussiéreuse et murmura :

— Tiens, Mary Ann est encore là ? (Il s’adressa alors à Mel.) Je vous rejoins dans une seconde.

Mel prit sa valise et se dirigea vers l’entrée où Haldemann s’était arrêté. Il passait la tête par l’entrebâillement d’une porte d’entrée. Mel s’aperçut que Mary Ann McKendrick était maintenant installée au guichet des billets, à la place de la plantureuse Prude. Mary Ann disait quelque chose, mais Mel était trop loin pour saisir. En revanche, il entendit Haldemann répondre :

— D’accord. À demain ! (Puis, apercevant Mel, il reprit.) Bon. Vous avez votre valise ? Oui, je vois. Parfait.

Ils traversèrent la cour pour se rendre à la maison.

— Mary Ann habite le pays ?

— Oui. Je pensais qu’elle serait partie à cette heure, mais elle a remplacé Prude pour quelques minutes.

Ils montèrent les marches un peu branlantes du perron et pénétrèrent dans la maison. Un couloir mal éclairé les accueillit. Des voix leur parvenaient, derrière des portes fermées, sur leur droite. Haldemann les ouvrit. C’étaient des doubles portes qui coulissaient dans le mur. Il passa la tête en disant :

— Excuse-moi, Ralph. Daniels est là.

— Quelle bonne surprise ! fit une voix rocailleuse, chargée d’ironie. Est-ce qu’il faut ordonner à la clique d’ouvrir le ban ?

Mel posa sa valise dans le hall et franchit le seuil.

Il se trouva dans une longue pièce formée par le salon et la salle à manger qu’on avait réunis en abattant une cloison et qui servait de salle des répétitions. Des chaises pliantes étaient éparpillées en désordre sur le parquet ; au bout de la salle on avait ménagé un espace vide où il n’y avait qu’un divan délabré et une table de cuisine.

Quatre hommes étaient installés au hasard sur des chaises pliantes. Un homme et une femme étaient plantés près du canapé, une brochure ouverte à la main. Un autre personnage se tenait debout, dans un coin, le cigare au bec.

Haldemann dit :

— Ralph Schoen, Mel Daniels.

Ralph Schoen était l’homme au cigare. Il était de taille moyenne et très gras. C’était le deuxième obèse que Mel rencontrait depuis son arrivée, le premier étant le décorateur-menuisier qu’il avait vu quelques minutes auparavant. Mais Arnie Kapow était un gars solide, consistant, alors que Ralph Schoen était comme un sac de lard, mou et flasque.

Son visage joufflu arborait une moue boudeuse et il avait de grosses mains boudinées. Il portait un complet gris, une chemise blanche et une cravate d’un rouge vif, desserrée au col, sa veste ouverte laissait voir une chemise toute froissée.

Il s’avança et ôta le cigare qu’il avait aux lèvres.

— Alors, c’est vous, Daniels ?

L’homme était d’un naturel foncièrement agressif ; il avait un aspect déplaisant, une voix désagréable, mais, en ce moment même, il s’efforçait d’être particulièrement provocant.

Mel avait une terrible envie de lui balancer son poing dans la figure. Mais il se contenta de dire :

— Oui, c’est moi.

— C’est merveilleux. Qu’est-ce que vous avez en fait de pratique, Daniels ?

— Comment ?

— Je vous demande : quelle pratique avez-vous du théâtre ? Vous avez joué des pièces, non ?

— Quatre pièces, mais pas à Broadway, si c’est ce que vous voulez dire.

— Combien de répliques ?

— De répliques ?

— Voilà ce que j’aime, fit Schoen en grimaçant. Il a la comprenette rapide, lui, au moins ! Je vais ralentir un peu le mouvement pour vous, Daniels. (Il leva une main potelée, tendit l’index et l’agita.) La première pièce que vous avez jouée, Daniels. Combien de répliques aviez-vous ?

— Deux.

Un autre doigt s’agita :

— La seconde pièce ?

— Aucune. Je figurais dans trois scènes de foule.

— Des scènes de foule ! Eh bien, dites donc ! Ils en font, des frais, dans les petits théâtres ! (Un troisième doigt se déplia.) La troisième ?

— Cinq répliques.

— Et la quatrième ?

— Trois répliques.

— Et voilà ! C’est à ça que se borne toute votre expérience, votre expérience professionnelle, j’entends. Je ne m’intéresse pas aux pièces que vous avez pu jouer au collège.

— Oui, c’est tout. Ces quatre pièces.

— Avez-vous même une carte du syndicat des Acteurs, Daniels ?

— Non.

— Alors, dites-moi, Daniels, fit Schoen en ricanant. (Il avait revissé son cigare dans sa bouche et parlait tout en le mâchonnant.) Dites-moi, Daniels, croyez-vous vraiment que vous soyez prêt à faire vos débuts en grande pompe ?

— Je n’essaie pas de faire des débuts en grande…

— Ou alors est-ce que je me méprends sur votre compte ? Arrivez-vous tout simplement d’une partie du monde où l’on n’a pas le même calendrier que nous ? Est-ce que vous seriez originaire d’un pays situé de l’autre côté de la ligne internationale de changement de jour, Daniels ?

Mel ouvrit la bouche pour traiter Schoen de gros porc, histoire de se calmer les nerfs, mais Haldemann le devança en disant :

— Il est là, maintenant, Ralph. Je trouve qu’on peut passer l’éponge.

— Bien sûr, dit Schoen en souriant sans lâcher son cigare. J’ai hâte de vous voir entrer en scène, Daniels, dit-il. Votre partenaire donne la réplique, il y a un silence lourd d’attente, tous les regards sur scène se tournent vers la porte par où vous devriez entrer, et où êtes-vous ?

— Toujours ici à vous écouter, j’imagine !

Mais, déjà, Haldemann s’était empressé d’ajouter pour couvrir la réplique de Mel :

— Amie dit qu’il peut utiliser Mel aujourd’hui si tu n’as pas besoin de lui, Ralph.

— Besoin de lui ? Besoin de lui ? Miséricorde ! Non, sans vous attendre, nous avons fait la distribution du premier spectacle, Daniels. C’est vraiment dommage ! J’ai hâte de vous voir jouer.

Haldemann prit alors Mel par le bras.

— Venez, dit-il très vite. Vous verrez les autres plus tard.

Mel le suivit dans le hall. Haldemann referma la double porte et dit :

— Il fait plus de bruit que de mal, vous savez, Mel. Si vous avez peur qu’il vous asticote comme ça toute la saison, rassurez-vous, mon vieux. D’ici demain, il aura tout oublié.

— Ah ! Bon…

Haldemann eut un sourire crispé.

— Maintenant, vous n’avez qu’à monter vous trouver une chambre, dit-il. Mettez-vous en tenue de travail et allez voir Arnie.

— Entendu.

— Vous n’avez qu’à essayer les portes les unes après les autres. Chacun ferme sa chambre à clé. On ne sait jamais qui peut entrer dans la maison.

Ce qui voulait dire, songea Mel, qu’il avait dû y avoir de menus vols de commis. Et sans doute par un membre de la troupe plutôt que par quelqu’un de l’extérieur.

Il commençait à se demander s’il avait eu tellement raison de venir.

Haldemann s’en fut, avec un dernier sourire d’encouragement ; Mel prit sa valise et monta l’escalier. Il y avait six portes donnant sur le couloir du premier étage, cinq étaient fermées à clé. La sixième était celle de la salle de bains. Il monta donc au second.

Six portes, là aussi. Les deux premières étaient fermées, mais pas la troisième. Mel entra, regarda autour de lui et se figea sur place.

Prude Walker gisait sur le lit. Elle n’avait pour tout vêtement que des socquettes blanches et une manche de son corsage. Le reste de ses affaires, déchirées en lambeaux, étaient éparpillées dans la chambre. Elle avait les bras et les jambes écartés et les doigts crispés comme des griffes. Son visage était sillonné de traînées rouges ainsi que l’oreiller sous sa tête. Elle avait la gorge livide, marbrée d’ecchymoses violacées. Sa langue, sèche et enflée, pendait de sa bouche tuméfiée. Elle avait les yeux injectés de sang et fixes, telles deux billes sanguinolentes. Un rayon de soleil traçait comme une écharpe sur sa poitrine.

Mel tourna les talons, fit deux pas en trébuchant et se mit à vomir dans le couloir.

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