Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 15 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre XV

 

 

À peine avait-il prononcé ces mots, le fou comprit qu’il avait commis une terrible gaffe. L’espace d’une horrible et vertigineuse seconde, il fut complètement catastrophé, emporté par un tourbillon frénétique, aussi désemparé et ignare que l’enfant qui vient de naître. Il perdit même l’équilibre sur les marches et commença à s’effondrer…

Et puis tout lui revint. Qui il était. Où il était. Comment il était arrivé dans le patelin ; ce qui s’y était passé et toute la série d’événements qui l’avaient amené à cette ultime et irrémédiable bévue…

La créature l’avait de nouveau subjugué après le déjeuner. Elle n’avait cessé de se développer au cours de la matinée, puisant des forces au fur et à mesure que la panique le gagnait à l’approche de la limite fatidique de trois heures.

Il était désormais convaincu que Daniels savait tout, qu’il était bien un agent du docteur Chax et que Sondgard était lui aussi au courant. Le docteur Chax avait décidé que l’expérience prendrait fin à trois heures et qu’à ce moment-là ils se précipiteraient tous ensemble sur lui : les docteurs Chax, Daniels, Sondgard, la police de l’État, les infirmiers, tous, tout le monde.

Et puis, soudain, presque avec gratitude, il avait succombé ; il avait abdiqué et l’autre créature avait pris le commandement, brusque, arrogante, intraitable.

Et il était devenu un autre homme !

La mémoire lui revint soudain ; il recommença à comprendre, juste au moment où il put lire sur le visage de Sondgard que lui aussi avait saisi le fin mot de l’histoire, juste au moment où Sondgard, s’écartant un peu du fou, se mettait à ouvrir la bouche pour appeler à l’aide…

Alors le fou exécuta un grand bond en avant.

Taper ! Frapper ! Fermer ces yeux pailletés de gris et courir !

Il sauta par-dessus Sondgard qui s’effondrait à la porte, sortit en coup de vent et s’élança, ventre à terre. Le cor de chasse retentit à trois reprises. Des cris s’élevèrent. La meute aboya sur ses talons.

Il courut à toutes jambes, de toutes ses forces, droit comme une barre de fer, et tout à coup le lac se trouva de nouveau devant lui, étincelant au soleil.

Il continua à courir, l’eau jaillit en gerbes d’écume autour de ses jambes qui s’enfonçaient dans le lac avec des mouvements saccadés, jusqu’au moment où il y eut trop de fond pour qu’il pût continuer à courir. Comme l’eau lui étreignait les jambes, il plongea en avant.

Derrière lui, le cor de chasse retentit encore ; puis il entendit des détonations. Des coups de pistolet et de fusil. Des balles sifflèrent.

Il se mit à nager sous l’eau et se dissimula dans les profondeurs glacées ; il s’y fraya un chemin en poussant à grands coups de pied, en empoignant l’eau à pleins bras. Il parvint ainsi à s’éloigner de plus en plus de la berge. Puis il y eut un moment où ses poumons enflammés cessèrent de fonctionner. Il remonta à la surface.

Il ne regarda pas derrière lui. Il émergea un bref instant, juste le temps de chasser l’air brûlant et d’aspirer une goulée d’air frais et d’apercevoir une sorte d’éclair orange devant lui.

Il se remit alors à nager sous l’eau en direction de cet éclair orange. Sur tout ce fond plat de bleu et de vert, il n’y avait que cet éclair orange. Sans mettre en doute ce phénomène, en se contentant simplement de l’accepter, il se précipita de ce côté-là en brassant l’eau verdâtre de toutes ses forces.

Il revint encore à la surface pour reprendre haleine. Il était bien plus près, cette fois, de cet éclair orange. Il s’aperçut qu’il provenait d’une voile. Il était loin de la rive, près d’un petit bateau à la voile orange. Il se remit à nager sous l’eau.

Cette fois, avant de réapparaître à la surface, il vit le reflet de la voile qui ondulait devant lui ; au-dessus de sa tête, il distingua le fond bombé du bateau. Les dents serrées pour mieux résister à l’envie d’avaler un peu d’air, il avança encore, passa sous la coque et émergea de l’autre côté.

Sa main sortit de l’eau et se cramponna au plat-bord. L’autre main suivit. Il se hissa d’un coup de reins et se retourna par-dessus le bastingage pour tomber finalement sur un couple d’amoureux endormis dans les bras l’un de l’autre, couchés tout nus et tout dorés sur une couverture rose pâle.

Il n’hésita pas. Ils s’éveillaient péniblement de leur torpeur ; dans un instant, ils allaient se mettre à protester à grands cris, pour signaler à tous les docteurs Chax où se cachait leur victime. Il frappa la femme de son poing droit, à deux reprises, en plein visage. Les yeux de la fille, à peine ouverts, s’embrumèrent et se refermèrent aussitôt. La main gauche du fou avait déjà saisi l’homme à la gorge et s’y cramponnait comme à la vie même. Sa main droite arriva alors à la rescousse.

L’homme se débattit au fond du bateau comme un poisson géant, en essayant de se débarrasser de l’étreinte des mains qui lui serraient la gorge. Mais le fou tenait bon et, lentement, le poisson géant rendit l’âme.

Le fou revint alors à la femme étendue sans connaissance. Elle ne reprit pas ses esprits ; elle ne se débattit pas. Quant au fou, il n’éprouvait pour elle aucun désir charnel ; cette nudité féminine n’avait pour lui aucun attrait. Depuis la fameuse fois où tout avait mal tourné, le désir avait cessé de se manifester. Le fou était trop loin désormais de la vie pour garder encore l’instinct de la reproduire…

Avec précaution, en évitant le plus possible de se montrer au-dessus du plat-bord, il les fit lentement basculer dans l’eau. Les corps flottèrent un instant sur l’étendue verdâtre du lac puis coulèrent peu à peu. Les bras esquissèrent comme un geste d’adieu et les cheveux de la jeune femme flottèrent au-dessus d’elle comme une somptueuse traîne…

Il était seul. Sain et sauf. Dans un nouveau havre de grâce. Le fou regarda autour de lui.

Il aperçut dans la barque une bouteille thermos entourée de matière plastique écossaise à moitié pleine. Il goûta à son contenu. C’était de la citronnade. Il y avait aussi des vêtements, ceux de l’homme et ceux de la femme, éparpillés au fond du bateau, comme s’ils s’étaient déshabillés précipitamment, sans penser à ce qu’ils faisaient.

Ses propres vêtements étaient trempés une fois de plus. Il les ôta et les jeta par-dessus bord. Ils trahissaient trop son identité comme ceux qu’il portait quand il s’était enfui de l’asile l’auraient trahi. Il ne pouvait plus être Ken Forrest et sa tentative pour se faire passer pour Rod McGee avait été dès le départ vouée à l’échec.

Il ne pouvait pas laisser l’autre créature reprendre le dessus. Elle était trop dangereuse, incapable de rien prévoir, elle faisait des choses stupides et inutiles. Un vrai gaspillage !

Il essaya les vêtements de l’homme. Les chaussures étaient beaucoup trop petites. Le pantalon lui allait comme tour de taille, mais était trop court de jambes. Quant à la chemise, elle était trop étroite. Il ne put passer que le pantalon.

Il jeta un bref coup d’œil au ras du bastingage, en direction du théâtre rutilant. Est-ce qu’on le poursuivait ? Il ne voyait personne. Mais ce petit bateau avec sa voile orange ne pouvait lui servir bien longtemps de refuge. Il lui fallait en trouver un plus stable, plus durable, pour lui servir en tout cas jusqu’à la nuit. Avec un nouveau nom, de nouveaux papiers d’identité. Le mort, d’après les papiers qu’il y avait dans son portefeuille, s’appelait Frank Marcangelo.

Le fou – Frank Marcangelo désormais – scruta l’horizon, en quête d’un nouveau refuge. La rive était sombre et verte, mais il n’y avait, tout le long, que des propriétés privées où patrouillaient des gardes munis de voitures et d’armes.

Et c’est alors qu’il aperçut l’île.

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