Festival de crêpe
Chapitre Premier
Plaqué contre le flanc de la colline, le fou se trouvait caché par l’obscurité et par les arbres. Quand il écarquillait les yeux, par-dessus son épaule gauche, il pouvait distinguer les lumières qui, deux par deux, traversaient le creux de la nuit. Seul, le phare tournant rouge, sur le toit de la voiture de police, ne se mettait pas en route. L’ambulance avait désormais disparu, l’embouteillage s’était dissipé, mais la voiture de police n’avait pas bougé.
La colline, en pente raide de ce côté-là, était toute tapissée d’une herbe drue. Au-dessous de lui, il devinait la masse sombre des arbres ; il y en avait aussi un peu plus haut, mais là, sur cette bande de terrain abrupte à flanc de coteau, il ne poussait que de l’herbe. De ce fait, le sol était doux au toucher et légèrement humide.
C’était la nuit de la nouvelle lune ; les étoiles disposaient pour elles seules de tout le ciel sans nuage. Le fou, toujours collé au flanc de la colline, formait une tache sombre sur le sol. Les doigts enfoncés dans la terre, il regardait sans cesse par-dessus son épaule gauche. La valise était posée sur l’herbe à côté de lui.
D’autres lumières rouges apparaissaient maintenant, dans le sillage des phares. Le fou se redressa ; il faillit bien perdre alors l’équilibre et dévaler la pente, puis il se mit à contempler fixement d’un œil plein de haine les feux tournants rouges. Il y en avait trois de plus, trois autres voitures de police qui s’étaient rangées auprès de la première…
Il voyait vaguement des hommes circuler entre ces phares tournants. Sur ces entrefaites, des lumières d’un autre genre firent leur apparition. On eût dit de minuscules clous lumineux qui perçaient les ténèbres. Des lampes de poche. Des hommes munis de torches électriques traversaient la route et se mettaient à escalader la colline, en se déployant en éventail. Il les perdit de vue parmi les arbres, et n’aperçut plus qu’une brève lueur qui pointait soudain ici, puis là, puis plus haut.
Ils s’élançaient à sa poursuite !
Le fou posa la tête par terre ; il appliqua son front brûlant contre la fraîcheur humide de l’herbe. Une vague de désespoir l’envahit. Il s’était échappé juste après le dîner et il allait être repris avant minuit ! Ils ne manqueraient pas de lui faire payer cher cette évasion. On allait le mettre au régime de l’électrochoc quotidien. Tous les jours, il se verrait mourir et renaître ; disparaître au milieu de cris déchirants et revenir complètement sourd, avec force crispations convulsives à la clé, sous le regard glacial et les yeux bleus du docteur Chax. (Il n’y avait pas de docteur Chax ; tous les médecins incarnaient le docteur Chax ; tous avaient des yeux bleu de glace, des voix à la fois tristes et chaleureuses, et tous lui disaient tout en le torturant que c’était pour son bien ; il avait inventé le nom : docteur Chax. C’était le symbole, l’indicatif de tous les docteurs.)
Des voix montaient jusqu’à lui, au flanc de la colline, dans l’air frisquet. L’herbe était fraîche contre son front. Par bouffées, des bribes de conversations s’élevaient dans le noir. On entendait des hommes grimper à l’aveuglette en se heurtant aux branches.
Il leva la tête et regarda en l’air, pour examiner la crête de la colline, couronnée d’arbres, elle aussi. Ses yeux brillèrent légèrement au clair de lune.
Non, il ne reviendrait pas chez le docteur Chax. Jamais de la vie !
Il remonta la jambe gauche, puis la droite, fit avancer aussi la main gauche, puis la droite. À quatre pattes, puis debout, courbé en deux, le buste incliné parallèlement à la pente, il fit trois pas en chancelant et, toujours en évitant de justesse de tomber à la renverse dans la direction du clignotement des lampes de poche, là-bas sous les arbres.
Il se souvint alors de la valise, restée là où il l’avait posée, à trois enjambées au-dessous de lui. Il secoua pesamment la tête, de droite et de gauche, avec des grimaces et des grognements exaspérés, puis il se pencha encore plus en avant et se mit à marteler la pente herbue à grands coups de poings.
Et pourtant, il lui était impossible de faire autrement. Il lui fallait bien revenir sur ses pas. Il ne pouvait pas se passer de la valise.
À plat ventre, il se laissa donc glisser jusqu’à la valise et la saisit de la main droite. Il jeta alors un rapide coup d’œil au-dessous de lui, aperçut les lampes électriques qui s’élevaient de plus en plus près de lui, presque à la lisière du bois et poussa un grognement sourd.
Il refusait de dire quoi que ce soit aux médecins et ne pouvait pas s’adresser aux autres malades ; il n’avait donc personne à qui parler. Alors, il avait pris l’habitude de se parler tout seul, mais la plupart du temps sans prononcer les mots ; simplement, dans sa tête. De ces monologues ne surnageaient que de vagues grognements, particularité assez courante chez des hommes qui vivent ou travaillent seuls. Ce n’était nullement un symptôme de sa démence, mais tout simplement de sa solitude.
Il se mit à remonter la déclivité à la façon d’une araignée plus ou moins estropiée, en traînant la valise derrière lui. Il se hâtait de son mieux, en soufflant bruyamment. Quatre ans de vie sédentaire à l’hôpital psychiatrique lui avaient fait perdre toute sa forme.
Il ne ralentit point lorsqu’il atteignit la lisière des bois du dessus ; il se hissa parmi les arbres, en s’accrochant aux troncs et aux broussailles de la main gauche, en s’élevant d’une brève secousse après chaque prise, la valise cahotant et brimbalant.
Le terrain devenait plus inégal, plus accidenté ; il était sillonné de grosses racines et parsemé de pierres ; par-ci, par-là, des trous pleins de débris de feuillage et de brindilles constituaient autant de redoutables chausse-trapes. Mais la pente était moins raide et il avançait en trébuchant et en haletant, poursuivi par le docteur Chax qui, lui, planait sans effort derrière lui, à un mètre au-dessus du sol. Sa longue blouse blanche flottait comme une chemise de nuit ; lui, au moins, n’était pas encombré par une lourde valise, il pouvait voleter au lieu de ramper au ras du sol. Mais, malgré ces avantages injustes, le docteur Chax avait beau être sur ses talons, il n’arrivait jamais à le rattraper vraiment.
La main tâtonnante du fou empoigna un morceau de bois sans écorce qui lui barrait la route. Il poussa un grognement de surprise, serra plus fort et se hissa un peu plus haut.
C’était une barrière. Une clôture quelconque. Sous les arbres, il faisait nuit noire. Mais devant lui, il découvrait une étendue grisâtre ; on eût dit que la barrière entourait une sorte de clairière au sol nivelé.
Deux barres de bois horizontales, l’une à cinquante centimètres du sol, et l’autre à un mètre constituaient cette clôture. Le fou passa la valise sous la barre inférieure qu’il enjamba ensuite, puis il se redressa de l’autre côté.
Il se trouvait sur du gravier, au coin d’un parc de stationnement servant de point de vue, à proximité d’une petite route goudronnée. Il n’y avait pas de circulation sur la route et, comme c’était un lundi soir, aucune voiture n’était garée sur le terre-plein. Mais, pendant le week-end, ce devait être un rendez-vous d’amoureux. Et de flics !
Il eut envie de continuer à courir, mais il était essoufflé et souffrait d’un point de côté. Il s’appuya à la barre supérieure de la clôture, plié en deux, pour essayer de reprendre haleine. En attendant que la douleur se dissipe, il tendait l’oreille, pour suivre la progression de ses poursuivants. Mais ils avançaient plus prudemment et le cherchaient dans les creux et derrière les arbres. Il avait pu ainsi les distancer, il ne voyait même plus le faisceau de leurs lampes électriques.
Lorsque son point de côté commença à se calmer et qu’il eut moins de mal à respirer, il se redressa et s’éloigna de la barrière. La valise à la main, il traversa le terre-plein dont le gravier crissait doucement sous ses pas et gagna la route goudronnée. Il remarqua la double ligne blanche, au milieu de la chaussée, qui tranchait légèrement dans l’obscurité. Il se planta un instant sur la ligne blanche et fit le point de la situation.
Il avait commencé par monter. On s’attendait donc à le voir continuer. Pour égarer ses poursuivants, il lui suffisait désormais de dévaler la route.
Il n’éprouvait plus la même impression de nécessité pressante, absolue. Il les avait distancés et s’était montré plus malin qu’eux. Il descendit donc la route d’un pas normal, en marchant bien au milieu de la chaussée, sur la ligne blanche. Il ne passait pas la moindre voiture.
Il marcha vingt minutes, puis il arriva à proximité d’une maison et d’un garage. Il y avait de la lumière dans le bureau du garage, une simple pendule lumineuse, mais l’établissement était fermé. Les lampes des pompes disposées à l’entrée, les projecteurs placés à chaque extrémité de la piste et la grande enseigne lumineuse, tout était éteint.
La maison s’élevait derrière le garage ; c’était une vieille baraque en bois, à un étage ; des rais de lumière filtraient sous les fenêtres du rez-de-chaussée. Elle devait être habitée par les gens qui tenaient le garage.
Le fou se glissa furtivement devant le garage pour gagner la maison. La pendule lumineuse, sur le mur du bureau, indiquait minuit cinq. Le fou portait un complet gris foncé, vieux, froissé, informe ; la veste n’était pas boutonnée et les manches étaient trop courtes. Il était coiffé d’un chapeau en piteux état, qu’il avait trouvé sur un tas d’ordures, au bord de la route en s’échappant de l’hôpital psychiatrique. Le chapeau, de toute évidence, avait été jeté parce qu’il faisait trop vieillot. Le bord était beaucoup trop large pour la mode actuelle. La valise qui lui imposait cette démarche titubante et cette attitude courbée en deux, était noire, volumineuse et fermée par des courroies. La valise provenait de l’automobiliste qui l’avait emmené, en stop ; le chapeau, d’un dépôt d’ordures, le complet, du placard du concierge, dans le sous-sol de l’hôpital.
La maison s’élevait sur une petite butte dominant la route ; des dalles d’ardoise grossièrement taillées formaient les marches donnant accès à la véranda. Elles étaient bordées de jardins de rocailles.
Le fou abandonna la valise par terre auprès du perron ; puis il s’engagea sans bruit sous la véranda et avança jusqu’à la fenêtre la plus proche. Il regarda par la vitre et aperçut un vieil homme au torse puissant, endormi dans un fauteuil. Le fauteuil était garni d’une housse marron à grandes fleurs blanches. Le vieillard portait une chemise de flanelle à carreaux foncés, aux manches retroussées, un pantalon de travail gris et des chaussettes de laine noire, mais pas de chaussures.
La pièce bénéficiait d’un double éclairage. Une lampe était posée sur une table, près du vieillard endormi. La lumière faisait luire la peau de ses mains noueuses croisées sur son ventre. Par ailleurs, à l’autre extrémité de la pièce, un récepteur de télévision diffusait une émission publicitaire.
Le fou tourna autour de la fenêtre pour bien examiner le reste de la pièce : le vieillard était seul. L’évadé s’accroupit alors sous la véranda. Que faire ? Il avait besoin d’un refuge, d’une planque sûre en attendant le lever du jour. Mais il fallait que ce soit à l’intérieur, dans un endroit où ses poursuivants ne songeraient pas à venir le chercher. Oui, il fallait que ce soit à l’intérieur de cette maison-là…
Le fou poussa un petit gémissement et secoua la tête. Il était fort attristé de voir que les êtres humains étaient si méchants et le poussaient à de tels excès.
Le fou était accroupi sur ses talons, le dos appuyé aux planches de la façade, entre la porte et la fenêtre. Il aurait voulu pouvoir aller simplement frapper à la porte et dire au vieillard : « Je vous demande pardon, monsieur, mais j’aimerais beaucoup me cacher ici jusqu’à demain matin, si vous permettez » Ah ! si seulement le bonhomme avait pu lui répondre « Mais bien sûr ! Est-ce que nous ne sommes pas tous frères ? »
Mais il se garderait bien de dire ça.
Et s’il acceptait, ce serait seulement parce qu’il l’aurait reconnu, tout comme le conducteur de l’auto, et qu’il se serait bien promis de téléphoner au docteur Chax dès qu’il pourrait s’éclipser.
Les gens étaient comme ça.
Prenez l’automobiliste, par exemple. À première vue, il avait eu l’air bien gentil. Mais, à l’expérience, il s’était révélé n’être qu’un faux jeton !
Le fou marchait alors au bord de la route. Il n’essayait pas vraiment de faire du stop ; il savait bien que c’était le moyen d’attirer l’attention et de tomber sur un ostrogoth qui téléphonerait à la police en disant : « Un individu a l’air suspect cherche à faire de l’auto-stop sur la route. » Il s’était donc contenté de cheminer sur le bas-côté de la route, avec son complet volé, son chapeau et ses chaussures à semelle de caoutchouc, les siennes, les seules chaussures qu’on lui laissât porter à l’hôpital, lorsque la voiture s’était arrêtée. C’était une Plymouth datant de huit ans et fort bruyante. Le conducteur avait dit : « Vous voulez que je vous dépose au prochain patelin ? »
Il était monté. Il avait pourtant hésité une seconde. L’automobiliste risquait de se montrer trop curieux… « Vous allez où ? – D’où venez-vous ? » Mais lui, il connaissait la musique ; il saurait bien lui raconter quelques bobards…
Il avait appris ça à l’hôpital psychiatrique. On l’avait enfermé là, non pas parce qu’il était fou – il savait bien ce que c’était que d’être fou, et il ne l’était pas – mais parce qu’il n’avait jamais appris à mentir. Tous les gens qui croyaient n’être pas fous, ils racontaient des mensonges à longueur de journée. C’était comme ça que ça se passait. De petits mensonges, de gros mensonges.
Mais lui, il savait reconnaître la vérité ; il disait la vérité ; alors on avait raconté qu’il était fou et on l’avait enfermé chez les dingues. Il y avait appris qu’on gagnait toujours à être malin. Il fallait savoir tromper les médecins, leur mentir. Et il avait appris à mentir.
Mais, malgré tout, on n’avait pas consenti à le remettre en liberté. Ses crises de rage étaient justifiées. Elles n’éclataient que lorsqu’on le provoquait, mais ils ne voulaient pas le reconnaître. Et, s’il avait appris à se passer de la vérité quand c’était indispensable, en revanche il ne consentirait jamais à apprendre à se passer de la logique et du bon droit.
C’est ainsi que, fort de toute l’astuce qu’on lui avait enseignée à l’asile, il était monté dans la Plymouth et s’était installé à côté du conducteur. L’homme roulait très vite ; la radio de bord déversait une musique douce et agréable. L’automobiliste ne posait pas de questions ; au contraire, il se plaisait à lui raconter sa vie.
C’était un acteur. Il allait retrouver une troupe qui devait interpréter onze pièces au cours d’un festival champêtre ; le soir, ils joueraient la pièce de la semaine, après avoir répété, l’après-midi, le spectacle de la semaine suivante.
Son compagnon était de ces gens qui adorent tellement leur métier qu’ils ne parlent que de ça. Ils roulèrent ensemble trois heures, sans qu’il eût cessé de parler théâtre. Il expliqua au dément comment fonctionne, l’été, une troupe de festival ; le genre de rôle que lui-même devait jouer et ce qu’avait été jusqu’alors sa carrière ; il cita les noms de tous les gens qu’il connaissait dans les milieux de théâtre, raconta maintes anecdotes, etc. Au bout d’un certain temps il lui arriva de se répéter. Mais le fou n’en avait cure. C’était agréable d’écouter, et d’ailleurs ça l’intéressait ; à un moment de son existence, il avait lui-même vaguement songé à embrasser la carrière théâtrale. Mais c’était dans une autre vie.
En fond sonore à l’interminable bavardage du conducteur, la radio jouait de la musique, diffusait des slogans publicitaires, des émissions d’informations et des bulletins météorologiques. Tout cela constituait un agréable accompagnement aux propos du comédien. Mais le bulletin d’informations de onze heures vint tout chambouler car on y parlait de l’évasion du fou et on y donnait son signalement.
Le conducteur avait tout de suite deviné. Le fou le sentit. Mais, pour essayer de lui donner le change, il avait dit : « Ma foi, voilà un signalement qui pourrait correspondre à l’aspect de n’importe qui. À moi. Même à vous ! »
C’était vrai. Le conducteur et le fou avaient à peu près le même âge et la même taille. Leur chevelure n’était pas de la même couleur et de visage ils ne se ressemblaient absolument pas, mais ils avaient beaucoup de points communs quant à la silhouette et à l’allure générale.
L’automobiliste conduisait bien mais jouait vraiment mal la comédie. Il ne serait jamais devenu une grande vedette s’il avait vécu. Il avait tout de suite laissé percer dans sa voix sa nervosité, son entrain bidon, et il avait clairement dévoilé ses intentions quand il avait dit : « Je commence à avoir faim. Pas vous ? Arrêtons-nous donc au prochain snack pour manger une paire de saucisses ! »
Des faux jetons, tous autant qu’ils étaient !
Pourtant, qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à lui ? Ils étaient tous deux des êtres humains. Est-ce qu’ils n’auraient pas dû s’entraider ? Pourquoi le conducteur se rangeait-il automatiquement du côté du docteur Chax, sans même accorder au fou la moindre possibilité de lui donner sa propre version de l’affaire ?
Il était si furieux qu’il s’était oublié au point de commettre une grosse bêtise. Il aurait dû attendre qu’ils s’arrêtent, dans le noir, non loin d’un snack. Mais la trahison que l’autre s’apprêtait à commettre lui avait paru si abjecte, elle lui avait inspiré une colère si violente qu’il n’avait pas pu attendre. Il avança les mains et les referma sur la gorge du conducteur. La Plymouth avait fait une formidable embardée et manqué de peu les voitures arrivant en sens inverse, avant d’aller s’écraser contre un arbre.
Mais, après ce geste stupide, il avait été malin. À peine la voiture immobilisée, avant même que les flammes ne commencent à jaillir, il s’était emparé du portefeuille et de la valise de l’automobiliste défunt. Puis il était descendu de voiture et s’était précipité dans la nuit, pendant que, derrière lui, les flammes s’ouvraient soudain comme une gueule gigantesque, engloutissant la voiture qui, brusquement, explosa.
Un badaud quelconque qui traînait par là avait dû le voir quitter la voiture et s’enfuir en courant en direction des collines où il avait pensé pouvoir se planquer jusqu’au départ de la police. Encore un qui se rangeait automatiquement du côté du docteur Chax !
Comme ce vieillard, sûrement ! Ils le faisaient tous, sans exception.
Le fou était accablé de tristesse. Il n’avait pas envie d’accomplir ce qu’il allait être obligé de faire, il le savait bien. Mais l’instinct de la conservation n’était-il pas la première loi de la nature ? Il ne pouvait pas se laisser arrêter par ses sentiments. Il ne fallait pas que, par faiblesse, il se fasse prendre et renvoyer aux tortures du docteur Chax…
D’ailleurs, son père lui avait souvent répété, n’est-ce pas, qu’on reconnaît un homme digne de ce nom à ce qu’il fait toujours ce qu’il doit faire, en toutes circonstances…
Mais c’était difficile ; affreusement pénible…
Tout en gémissant à mi-voix, le fou rampa sous la véranda jusqu’à la valise et en ôta une courroie de cuir. Elle avait deux ou trois centimètres de large ; elle était en cuir noir bien résistant et se terminait par une boucle de cuivre. Il l’enroula autour de son poignet gauche et regagna la véranda.
La porte de la maison était fermée à clé ; les deux portes-fenêtres du living-room étaient bouclées, elles aussi.
La tristesse commença à céder la place à l’irritation et l’irritation à la colère. Sa tâche était déjà bien assez difficile comme ça ! Il fallait maintenant qu’on vienne encore tout lui compliquer !
Il contourna la maison telle la bise d’hiver en quête d’une fissure par où se glisser. Il finit par découvrir une petite fenêtre de la cuisine, la seule, au rez-de-chaussée, à ne pas être fermée.
Ce fut toute une histoire de s’introduire par cette fenêtre. Elle était haute et juste au-dessus de l’évier, un évier à l’ancienne mode, profond et large, contre lequel il se cogna le coude gauche. La douleur lui fit serrer les dents ; il réussit quand même à se couler par la fenêtre et, de l’évier, à se laisser choir par terre où il resta un moment à quatre pattes, à se frictionner le coude. Il ne cessait de balancer la tête d’avant en arrière, d’un air éperdu, comme un serpent. Il avait perdu son chapeau en entrant. Il finit par le retrouver et le remit avant d’aller plus loin. Pour lui, c’était comme une sorte de déguisement.
La cuisine était plongée dans l’obscurité. Il en sortit et traversa un couloir dénué d’éclairage aussi et se retrouva dans une salle à manger d’où l’on percevait la lueur de l’unique lampe du salon voisin.
Le vieillard donnait toujours. Le poste de télévision marchait en sourdine, mais, à part ce vague murmure, la maison était silencieuse.
Le fou traversa sur la pointe des pieds le salon. Ses chaussures de tennis foulèrent sans bruit le tapis persan fané. Il passa derrière le fauteuil à fleurs où dormait le vieux bonhomme. Il tenait maintenant la courroie de cuir à deux mains ; il la fit glisser par-dessus la tête du dormeur et la serra brusquement autour de son cou.
Le vieillard s’éveilla et se mit à battre des pieds et des mains. Mais le fou avait une prise solide : il avait coincé le vieil homme contre le dossier du fauteuil, tout en maintenant la courroie contre sa gorge ; au bout d’un moment, sa victime se débattit plus mollement et bientôt plus du tout.
Le fou éteignit alors la lampe posée sur la table avant d’avancer, car il n’avait pas envie de voir le visage du vieillard. Il s’était déjà trouvé en présence de gens qui avaient été étranglés, et ce spectacle lui donnait toujours la nausée. Le récepteur de télévision répandait une pâle lumière bleutée.
Il traversa la pièce dans la pénombre. Il avait repéré l’escalier avant d’éteindre, aussi se dirigea-t-il droit dessus en cherchant à tâtons un commutateur le long du mur. « En principe, se dit-il, personne ne s’affolera si on allume dans l’escalier. Les gens du premier étage croiront que c’est le bonhomme qui monte se coucher. »
Il tourna le commutateur et une lumière s’alluma sur le palier d’en haut. Il gravit rapidement les marches – elles étaient couvertes d’un tapis gris, très usé au milieu – et s’arrêta à l’entrée du petit couloir desservant le premier étage.
Il y avait quatre portes, deux fermées et deux ouvertes. Il alla y jeter un coup d’œil.
Une des portes ouvertes donnait sur la salle de bains. L’autre sur une chambre meublée d’un grand lit, mais où il n’y avait personne.
Il ouvrit la porte fermée, à sa droite, et découvrit la femme du vieillard endormie. Elle aussi s’éveilla, comme le vieux, mais elle ne se débattit pas avec la même énergie.
La porte fermée à gauche, donnait accès à une nursery. Il y avait un berceau, mais il était vide.
Le fou en fut tout heureux. Il aurait été vraiment navré si le berceau avait eu un occupant.
C’était donc là toute la maisonnée : le vieil homme et sa femme, un fils ou une fille marié et un petit-enfant. Le jeune couple et le bébé devaient être en visite, le fou s’en félicita. Pourtant, il lui était arrivé parfois de trouver que la meilleure solution serait de tuer tous les enfants. Alors la race humaine s’éteindrait. Mais c’était vraiment une tâche trop lourde pour un seul homme !
Il redescendit. La lumière du palier du premier lui permettait de voir à peu près dans le salon, suffisamment pour tirer le vieil homme de son fauteuil et le traîner en le tenant sous les aisselles. Il le hissa ainsi jusqu’au premier, ce qui le laissa une fois de plus hors d’haleine, pour le déposer sur le plancher, dans la chambre, avec sa femme ; après avoir refermé la porte, il redescendit, alluma dans le salon, éteignit la lumière du palier et déverrouilla la porte d’entrée. Il sortit, prit la valise, la ramena avec lui à l’intérieur de la maison et referma la porte. Il tira alors les rideaux du salon, éteignit la lumière du palier ainsi que la télévision et ouvrit la valise qui était restée par terre.
Il était en sûreté désormais. En sûreté pour la nuit, dans cette maison. En sûreté aussi pour le lendemain, grâce au contenu de la valise : chemises, chaussettes, chaussures, pantalon de flanelle et complet bleu-gris. Il pourrait s’habiller convenablement, se raser et se rendre présentable. Ensuite, il pourrait aller n’importe où.
Mais où ?
Il s’assit en tailleur sur le parquet devant la valise, et fronça les sourcils, tout en cherchant une réponse à cette question. Tous ses projets jusqu’à ce moment-là, avaient eu pour objectif son évasion de l’hôpital psychiatrique. Il n’avait pas pensé à ce qu’il ferait ensuite, une fois qu’il serait libre.
Que pouvait-il tenter ? Où pourrait-il aller ?
Il ne pouvait pas rentrer chez lui. Il ne pouvait aller nulle part à proximité de chez lui. Mais alors où ? Il gardait d’assez nombreux souvenirs du monde extérieur pour savoir que c’était un monde de papiers et de chiffres. S’il essayait de trouver un emploi dans une localité quelconque, il lui faudrait une carte de Sécurité sociale ; on exigerait de lui une liste de ses précédents employeurs, on lui demanderait s’il avait fait son service militaire…
Il regardait la valise en essayant de penser à ce qu’il ferait demain. Il était seul et ne pouvait compter que sur lui-même. Personne ne l’aiderait. Il était seul et le monde entier était ligué contre lui ; tout le monde attendait l’occasion de le livrer au docteur Chax.
Il y aurait peut-être une solution s’il parvenait à quitter le pays, à passer au Mexique ou au Canada…
Mais combien d’argent avait-il ?
Il tira de sa poche le portefeuille qu’il avait pris au conducteur de la voiture et découvrit qu’il contenait quarante-trois dollars. Quarante-trois dollars, ce n’était pas assez. Il lui faudrait en trouver davantage.
Il y avait peut-être de l’argent dans cette maison. Il pouvait aussi essayer de dénicher les clés du vieux, pénétrer dans le garage et prendre l’argent du tiroir-caisse.
Il remit les quarante-trois dollars dans le portefeuille puis il s’arrêta et le considéra longuement.
Il n’y avait pas que de l’argent dans le portefeuille. Il contenait des cartes, toutes sortes de cartes d’identité, dans quatre étuis de matière plastique.
Il les sortit et les examina longuement, les retourna, les battit comme des cartes à jouer pendant qu’un sourire s’esquissait sur son visage.
Il y avait un permis de conduire.
Une carte de membre du syndicat des Acteurs.
La photocopie réduite et plastifiée d’un certificat de démobilisation.
Enfin, une carte de Sécurité sociale.
Il les regarda encore un bon moment, puis les étala doucement par terre et posa le portefeuille à côté, avant d’entreprendre une fouille minutieuse de la valise.
Il n’y avait à l’intérieur que deux choses intéressantes, deux grandes enveloppes jaunes. Dans l’une se trouvaient quatre lettres, toute la correspondance entre l’automobiliste défunt et l’imprésario qui l’avait engagé pour la saison d’été. Dans l’autre, il découvrit une série de grandes photographies de l’acteur dans des poses théâtrales, les bras croisés et la tête penchée. Il y arborait un air extrêmement tragique, et les effets de lumière du photographe ne l’étaient pas moins. Au dos de chaque portrait était collé un résumé ronéotypé de la carrière théâtrale du défunt.
Le fou sourit et se mit à rire franchement en hochant la tête : il tapota même affectueusement la joue du personnage qui figurait sur ces photographies, car il avait vu tout de suite ce qu’il allait faire. Il allait prendre la place de l’automobiliste qu’il avait étranglé. Il allait se joindre à cette troupe de comédiens et il y serait en sûreté jusqu’à la fin d’août. À ce moment-là, il serait toujours temps de se décider pour la suite.
Oui, mais est-ce que c’était réalisable ?
Le fou pencha la tête de côté et se gratta le menton. Assis en tailleur parmi les affaires du défunt, un léger sourire aux lèvres, il avait l’air d’un enfant, au pied du sapin, un matin de Noël, d’un enfant à qui son brave oncle a demandé avec quel jouet il va commencer par jouer et qui cherche, le cœur tout joyeux, ce qu’il va bien pouvoir répondre.
« Oui, est-ce bien réalisable ? »
Il repensa à ce que conducteur lui avait dit. C’était la première fois que l’acteur participait à ce festival. Il ne connaissait aucun des autres comédiens engagés, pas plus que l’imprésario.
Mais il devait y avoir une photographie. Une de ces photos de studio portant son curriculum vitæ collé au verso. L’homme avait dû en envoyer une en posant sa candidature.
Le fou se mordilla la lèvre inférieure, tout en lorgnant l’obscurité qui régnait dans la salle à manger. Est-ce qu’il saurait se débrouiller ? Pourrait-il surmonter l’obstacle de cette maudite photo ?
Et s’il s’était trompé de photo ?
« Tiens, il y a eu un cafouillage, dit tout haut le fou en souriant. Cette photo-là, c’est celle du copain qui loge avec moi. Nous avons expédié tous les deux nos portraits en même temps et j’ai dû me tromper de photo. »
Était-ce possible ? Oui, bien sûr, mais est-ce qu’on le croirait ?
Et s’il se faisait faire d’autres photos dans ce genre-là ? Demain matin, il pourrait se rendre à la ville la plus proche et aller faire prendre par un photographe des clichés dans le même style que les portraits du défunt… Il pourrait alors coller son curriculum vitæ au dos de celles-ci et en donner une à l’imprésario pour remplacer dans ses dossiers celle qui lui avait été adressée par erreur.
S’il avait des photos d’aspect normal et les papiers nécessaires, est-ce que les organisateurs du festival ne seraient pas forcés de le croire ? Il ne leur viendrait même pas à l’esprit qu’il n’était pas le comédien qu’ils attendaient !
À moins, évidemment, qu’ils aient déjà appris que le conducteur de la voiture était mort.
Mais seraient-ils au courant ? La troupe devant jouer à plus de six cents kilomètres d’ici, dans un autre État, à Cartier Isle. Le défunt habitait à près de cinq cents kilomètres, dans la direction opposée, et dans un État tout différent…
Il faudrait d’ailleurs un bon moment à la police pour découvrir l’identité du conducteur. La voiture avait explosé et le fou avait en sa possession les papiers d’identité du défunt.
Évidemment, si ça marchait, il faudrait qu’il joue, qu’il fasse du théâtre tout l’été. En serait-il capable ? Il n’avait aucune expérience dans ce domaine.
Mais il possédait une bonne mémoire, une excellente mémoire. Il avait aussi une lucidité supérieure à la normale ; comme il ne jouissait pas de toutes ses facultés, celles qui subsistaient étaient douées, de ce fait, d’une pénétration beaucoup plus forte. Il avait une mémoire à court terme vraiment excellente. Certes, il avait tendance à oublier au bout d’un mois ou deux, à oublier beaucoup plus complètement qu’un esprit normal ; en revanche, il se rappelait les événements récents plus rapidement et avec un bien plus grand luxe de détails qu’un esprit normal.
Il n’aurait donc pas de mal à apprendre les rôles. Sans compter qu’il se souvenait de beaucoup de choses que lui avait racontées l’automobiliste.
Bah ! Est-ce que jouer la comédie, ce n’était pas tout simplement savoir se débrouiller ? Il s’y était bougrement entraîné, à ce genre de sport ! Il était sûrement plus malin que l’acteur, car il avait deviné ses intentions tout de suite ; l’acteur, lui, n’avait compris que trop tard que son compagnon avait lu dans ses pensées.
Il acquiesça. En tout cas, il allait essayer. Au pire, s’ils trouvaient qu’il était mauvais acteur, ils se contenteraient de le flanquer à la porte. Il ne risquait pas vraiment d’être démasqué ; il lui suffirait de ne pas oublier de se montrer malin, de savoir mentir, de faire illusion.
L’automobiliste lui avait dit qu’on l’attendait au théâtre mercredi. On était lundi soir. Il avait donc toute la journée du lendemain pour se faire photographier, pour réfléchir à son plan et voir s’il n’avait rien oublié.
Mais il allait désormais être obligé de modifier ses projets ; il ne pouvait pas rester là jusqu’au matin. Il fallait partir le plus tôt possible pour être en ville le matin et trouver un photographe.
Il se releva, ferma la valise et la monta au premier étage. Il entra dans la salle de bains, se déshabilla, prit une douche rapide, puis remit les vêtements de l’acteur. La chemise et la veste allaient parfaitement, mais le pantalon était trop étroit à la taille. Il s’abstint donc de boutonner le dernier bouton. Ça ne se verrait pas ; la boucle de la ceinture cacherait cette petite négligence. Les chaussures étaient trop grandes, mais ça n’avait pas d’importance. Ç’aurait été bien plus ennuyeux si elles avaient été trop petites.
Une fois lavé, rasé et habillé, il referma la valise, la laissa dans le couloir et entra dans la chambre où se trouvaient les corps. Il découvrit le trousseau de clés dans la poche droite du pantalon du vieillard et redescendit la valise au rez-de-chaussée. Il ramassa le portefeuille et remit les cartes à l’intérieur. Puis il examina les clés du bonhomme et eut un sourire satisfait en voyant la clé argentée portant les initiales G.M. C’était la clé de contact d’une voiture. Toujours souriant, il sortit.
Il trouva la voiture, une Chevrolet de cinq ans, rangée auprès du garage. Il jeta la valise sur la banquette arrière et s’installa au volant.
La voiture était pourvue d’une boîte automatique, ce qui était heureux pour lui. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas conduit ! Tout ce qu’il savait ou presque, en fait de conduite automobile, s’était estompé avec le reste de ses souvenirs d’antan. Mais avec une boîte automatique, il s’en tirerait. Il n’en conduisit pas moins d’une façon saccadée au début ; fort heureusement, il n’y avait pas d’autres voitures sur la route. Il lui fallut à peu près dix minutes pour s’habituer à l’accélérateur et au frein, mais il finit par avoir la voiture en main.
Dès l’instant où elle se mit à rouler d’une façon normale, il eut le temps de se rappeler qu’il n’avait pas pris l’argent dans la caisse du garage. Furieux de cet oubli, il se mit à frapper du poing sur le volant. Mais il ne voulait pas revenir. Il allait être obligé de ménager au maximum les quarante-trois dollars. Mais, après tout, quand ils seraient dépensés, il pourrait toujours s’en procurer d’autres.
Après avoir serpenté longuement à travers les collines, la petite route goudronnée finit par le conduire à une bourgade où il trouva un embranchement qui l’amena sur une route nationale, celle précisément qu’il avait déjà empruntée. L’endroit où il avait tué l’acteur se trouvait à vingt-cinq kilomètres environ dans la direction opposée à celle qu’il suivait.
Il roula toute la nuit, trop surexcité pour sentir la fatigue ; à huit heures et demie du matin, il arriva dans une ville de moyenne importance et tomba sur un photographe en train d’ouvrir son magasin. Il entra, tenant à la main une photo du défunt et dit :
— Pouvez-vous me faire des photos de ce genre-là ?
Le photographe regarda le cliché et dit :
— Bien sûr. Vous êtes comédien ?
— Oui. Pour quand pouvez-vous me les faire ?
— Je devrais pouvoir vous les donner jeudi.
— Oh ! non ! C’est ce matin qu’il me les faut.
— Ce matin ? Vous savez, j’ai déjà trop de commandes urgentes. Je suis tout seul ici, vous comprenez, et je…
— Mais j’en ai besoin ce matin.
Le photographe prit un air sournois. Le fou s’en aperçut et sentit la colère monter en lui, mais il se maîtrisa.
— Un travail urgent comme ça, mon cher monsieur, reprit le photographe, ça vous coûtera chaud.
— Combien ?
— Combien d’épreuves voulez-vous ?
— Dix.
— Cinquante dollars.
— Bon, dit le fou, sachant dès lors qu’il allait être obligé de tuer le photographe.
Ça lui apprendrait à jouer au plus fin, à se montrer désagréable, et à ne pas vouloir aider son semblable alors que les êtres humains, c’est bien connu, sont tous frères ! Même s’il avait eu de quoi payer le photographe, le fou aurait quand même été obligé de le tuer.
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