Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 11 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre XI

 

 

C’était un très vilain canot. D’abord, il était vieux ; ensuite, il avait été peint par quelqu’un qui avait plus de ripolin que de bon sens. On avait barbouillé la coque de peinture blanche, à l’intérieur comme à l’extérieur, en couche épaisse et pleine de bavures ; ça rappela à Mel certains vieux appartements de Manhattan où les couches se superposaient sur les boiseries, grumeleuses et inégales. Le canot était peint de cette façon-là ; sa blancheur aveuglante étincelait au soleil.

Mais il y avait du rouge aussi. Le dingue qui avait remis le canot à neuf possédait sans doute un pot de peinture rouge de reste et il n’avait pas voulu la laisser perdre. Le canot avait donc été peint tout en blanc, avec de gros grumeaux, et par-dessus le blanc, on avait ajouté quelques enjolivures en rouge. Les plats-bords étaient peints en rouge, ainsi que les bancs et les rames.

C’était vraiment un canot affreux. Mais c’était le seul qu’ils avaient.

— Il appartenait aux anciens propriétaires de la maison et de la grange, expliqua Mary Ann. Nous en avons hérité, en somme.

— Je ne savais pas que vous possédiez un bateau pour vous promener sur le lac…

— Il flotte, c’est l’essentiel.

Ils étaient sur une courte et étroite estacade de bois qui s’avançait dans l’eau, au bord du terrain dépendant de l’auberge du Lac Noir. Derrière eux, le parking de l’auberge s’étendait vers la gauche et un champ couvert de broussailles rejoignait à droite les premières rangées d’arbres. La route serpentait un peu plus loin et, de l’autre côté de la chaussée, se dressaient le théâtre tout étincelant et la maison délabrée.

Une idée frappa soudain Mel, qui observa :

— Ils ont peint le bateau avec ce qui leur restait de peinture de la maison.

— C’est moi.

— C’est vous qui avez fait ça ?

Elle regarda le canot avec un sourire triste et attendri.

— Ça n’est pas très réussi, n’est-ce pas ?

— Vous auriez mieux fait de peindre la maison.

— C’est assez laid, hein ? (Elle se tourna vers la maison.) Au fond, elle a l’air plus laide maintenant qu’autrefois. Je trouve qu’elle ressemble bien plus à une maison hantée qu’avant.

— Elle n’en a pas que l’air. Allez ! Embarquons.

Il lui tint le bras et elle descendit prudemment dans le canot ; puis il lui tendit le sac contenant leur déjeuner qu’ils avaient préparé avant de partir. Elle le déposa au fond – c’était sec – puis elle s’installa sur le banc arrière. Mel dénoua l’amarre et prit place entre les avirons. D’une poussée, il écarta le canot de l’appontement. Mary Ann tourna la tête vers la maison et dit :

— Bob voulait faire repeindre la maison cette année. Il espérait gagner assez d’argent pour ça. Maintenant, Dieu sait si nous pourrons avoir le moindre festival, cette année !

— Et Sondgard, avec son histoire d’empreintes ?

Elle secoua la tête.

— Je crois qu’il bluffe, dit-elle. Pas vous ?

— J’espère que non. Mais je dois dire que j’ai eu la même idée.

— Vous vous rendez compte, si ça continuait ? Tout l’été. Nous ne pourrions pas travailler, nous ne pourrions pas monter de pièces, mais personne n’aurait le droit de partir. Tout l’été ici à traîner dans cette maison sinistre, sans rien à faire, sans pouvoir aller nulle part !

— Ce serait gai ! Oh ! parlons d’autre chose. Si vous tenez à parler de cette vieille baraque, comment ça se fait qu’elle existe encore ? C’est une campagne plutôt huppée, par ici.

— Je sais. (Elle sourit de nouveau, d’un sourire plus juvénile cette fois.) C’était la vieille propriété des Eggstrom. Pendant des années, ce fut la honte du pays, cette baraque !

— Ça l’est encore.

— Vous auriez dû la voir quand j’étais petite fille, avant que les Eggstrom l’aient vendue. La grange était encore pire que la maison à cette époque. Et la cour était encombrée de tout un tas de saletés. Les gens n’arrêtaient pas de signer des pétitions.

— Comment avaient-ils réussi à venir s’installer ici ?

— Ils étaient les premiers. Quand ils sont arrivés, il n’y avait que le lac et c’est tout. Le bourg, à l’autre bout, bien sûr, mais rien d’autre. Cette maison-là a plus de cinquante ans !

— Elle en paraît deux cents.

— C’est la première maison qu’on ait construite de ce côté-ci du lac. Et puis, quand on s’est mis à bâtir toutes ces propriétés, un tas de gens ont voulu racheter la ferme des Eggstrom, simplement pour la démolir, mais les Eggstrom ne voulaient pas vendre. Là-dessus, le vieux est mort et son fils l’a vendue à Bob qui a lancé le théâtre. Maintenant la maison n’est plus la honte du pays, elle fait seulement bizarre.

— Dites-moi, où voulez-vous aller ?

— N’importe où. C’est vous qui avez eu l’idée de canoter.

Il regarda derrière lui.

— Il y a une île là-bas. C’est une propriété privée ?

— Non, elle n’appartient à personne. Personne n’y habite.

— Pourquoi donc ? Ces gens qui dressent des clôtures et des barrières tout autour de leurs propriétés, ça devrait les emballer, une île comme ça !

— C’est trop petit, je pense, et c’est trop marécageux. Et quand il y a un orage, je ne crois pas que personne ait envie de se trouver sur cette île.

Mel leva les yeux vers le ciel, mais le temps se maintenait au beau sans défaillance. Le soleil brillait dans un ciel bleu pâle sans nuage.

Il ne ramait pas vite. Il n’était pas particulièrement pressé d’arriver dans l’île ni ailleurs. Tout ce qui l’intéressait, c’était d’être en tête à tête avec cette fille, et il était parvenu à ses fins. Au petit déjeuner ce matin-là, ils s’étaient mis à bavarder comme des amis, la glace ayant été rompue à la fois par les confidences de Mary Ann sur ses ambitions théâtrales et par la découverte qu’ils avaient faite ensemble.

À la table du petit déjeuner, l’intérêt qu’il portait normalement à une femme séduisante s’était trouvé accru. Il avait cherché un prétexte pour s’isoler avec elle et l’idée lui était venue d’aller canoter sur le lac. Il lui avait demandé s’il y avait un bateau qu’ils pourraient utiliser ; elle avait répondu que le théâtre en possédait un, un petit canot que tous les membres de la troupe pouvaient utiliser. Est-ce qu’elle n’aimerait pas aller faire un tour sur le lac, par un si beau temps, etc., ça les changerait de cette atmosphère sinistre qui régnait dans la maison ? Elle pourrait lui montrer les merveilles du lac et ainsi de suite… Volontiers, avait-elle dit, avec plaisir.

Désormais, la seule question qui se posait pour Mel était celle-ci : est-ce que le plus important, pour elle, était de fuir la maison ou de se trouver avec lui ? Il aurait bien voulu le lui demander, mais il n’osait pas.

C’était vraiment une journée splendide. Au loin sur l’eau calme, du côté où se dressait la ville, on apercevait une foule de petits yachts aux voiles de toutes les couleurs : orangées, bleues, jaunes ; deux sloops qui paraissaient majestueux à côté des minuscules embarcations arboraient en revanche de discrètes voiles blanches.

— Quand allez-vous à New York ? demanda-t-il.

— Oh ! je ne sais pas, Mel. Un de ces jours.

— Pourquoi pas cet automne ? Quand la saison sera finie ici.

— S’il y a une saison.

— N’y pensez plus pour l’instant. Cet automne. Hein ?

— Je ne sais pas, Mel.

— Il faut l’annoncer, dit-il. Peut-être pas encore ; pas tant que cette histoire pend sur la tête de tout le monde comme une épée de Damoclès, mais quand tout sera arrangé et que, pour changer, nous serons un vrai théâtre d’été. Dites-le à tout le monde, à toute la troupe. Dites-leur : « À la rentrée, je pars pour New York. Si vous pouvez me donner des introductions ou me trouver du travail quelque part, ça m’arrangerait. » Oh ! Faites ça, voulez-vous ?

Elle fronça les sourcils en se mâchonnant la lèvre inférieure et contempla l’eau qui clapotait contre les flancs du canot.

— Je ne sais pas, Mel, dit-elle.

— Si vous l’annoncez maintenant, vous serez bien obligée d’y aller.

— Je sais bien.

— Et ces gens-là vous aideront, s’ils le peuvent. Je voudrais bien pouvoir vous donner, moi aussi, un coup de main. Vraiment, je vous assure. Mais, vous comprenez, je démarre tout juste, moi aussi. J’aurais besoin de quelques appuis aussi.

Elle le regarda et lui sourit encore.

— Il faut du courage pour faire ce que vous faites, dit-elle. Partir de chez soi et commencer à zéro. Je ne sais pas si j’y arriverai…

— Réfléchissez-y.

— Sûrement.

Il se remit à ramer, puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— On est passée cette diable d’île ?

— Tout droit. Je vais vous guider.

— Bon. (Il regarda du côté d’où ils venaient.) On ne voit plus le théâtre, dit-il. Ni la maison.

Elle se retourna elle aussi dans cette direction.

— Tant mieux ! fit-elle.

— C’est bien mon avis. (Il rama un bon coup, puis garda les avirons en l’air, tout dégoulinant d’eau.) Je voudrais vous proposer quelque chose.

— Quoi donc ?

— On ne parle plus de ce qu’on ne voit plus. Pour le reste de la journée, il n’y a plus de théâtre, plus de maison, plus de fou sadique…

— Merveilleux ! dit-elle.

Ils échangèrent un sourire et Mel se remit à ramer en direction de l’île.

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