Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 14 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre XIV

 

Deux heures et quart et il ne s’était toujours rien passé. Sondgard marchait de long en large dans la maison, de la porte d’entrée à la cuisine, puis de la cuisine à la porte d’entrée. Derrière les portes closes de la salle des répétitions, on entendait le brouhaha des comédiens qui travaillaient ; Ralph Scott se trouvait là avec Dick Lane et Alden March qui avaient à jouer trois scènes ensemble.

Schoen ne pouvait faire répéter les autres, car Loueen Campbell jouait dans de nombreuses scènes et il ne voulait pas que son texte fût lu par un autre. Il avait pour cela des raisons mystérieuses de metteur en scène : pour les premières répétitions, il estimait indispensable la présence des acteurs qui devaient jouer la scène ; Sondgard n’avait pas voulu discuter. Mais, de ce fait, les quatre suspects erraient dans la maison, complètement désœuvrés.

En un sens, ça pouvait faciliter les choses. Le meurtrier n’aurait rien pour le distraire. Il serait bien obligé de se dire que le délai de grâce ne se prolongerait pas au-delà de trois heures. Il aurait le temps et le loisir de s’inquiéter.

Mais il était maintenant deux heures et quart et toujours rien. Il était temps, se dit Sondgard, de pousser l’intimidation un peu plus loin. Il interrompit donc ses allées et venues pour se mettre en quête de ses suspects.

Il trouva Tom Burns le premier, assis dans la salle à manger, attablé devant une bouteille et un verre. Il buvait à petites gorgées, mais régulièrement, et crayonnait sur une feuille de papier. Il s’agissait de longues voitures, bardées de chromes. Il leva les yeux en voyant entrer Sondgard et le salua cordialement.

— Soyez le bienvenu, Sherlock Holmes ! Prenez donc un verre.

— Non, merci.

Deux heures auparavant, ils avaient été tous réunis ici pour déjeuner. Le repas avait été aussi peu mouvementé que le petit déjeuner, plus silencieux même. Sondgard poussa un soupir, s’assit en face de Tom et demanda :

— Vous connaissez Eddie Cranshaw depuis longtemps ?

— Eddie qui ?

— Cranshaw. Vous savez, le type maigre à qui il manque des doigts.

Burns fronça les sourcils, fouillant dans sa mémoire. Comme toujours son visage mobile exagérait l’expression, ce qui lui donnait une apparence irréelle. À moins que l’expression fût vraiment irréelle ? C’était si difficile de dire l’air que pouvait avoir un dément !

Il finit par secouer la tête.

Je ne connais pas, dit-il. Il lui manque des doigts ? Ce n’est pas un signalement, ça.

— Vous le connaissez, pourtant ; c’est un ami d’Everett Lowndes.

— C’est le type à qui appartient la propriété, un peu plus loin, sur la route ?

— C’est ça.

— Je l’ai rencontré une fois, mais je ne connais pas ses amis. On lui a emprunté un lustre une fois, pour une pièce.

— C’est la seule fois que vous l’avez vu ?

— Je suppose qu’il est venu quelquefois au théâtre ; je ne sais pas exactement.

— Ah ! bon, fit Sondgard en se frottant le front. Et dire, murmura-t-il… Trois meurtres, c’est à peine si j’arrive à y croire.

— Trois ? fit Burns, stupéfait. Je n’ai entendu parler que d’un.

Sondgard le regarda, en battant des paupières d’un air faussement ahuri.

— J’ai dit trois ? Bon sang ! j’espère bien que ce n’était pas un pressentiment.

— Eric, mon bon ami, vous essayez de me mettre en boîte, j’ai l’impression.

— J’en serais bien incapable avec qui que ce soit pour l’instant, Tom. Je suis sur les genoux. Je voudrais simplement qu’il soit trois heures.

— Vous croyez vraiment que j’aurais pu tuer cette pauvre Prude Walker ?

— Qui sait qui a fait quoi ? (Sondgard se leva.) Je m’en vais faire un petit somme sur le lit de Bob, dit-il. À tout à l’heure.

— Amusez-vous bien, Sherlock Holmes !

Sondgard sortit et Burns se versa encore un verre.

Est-ce que ça allait marcher ? Il n’en avait pas la moindre idée ; mais il était disposé à tout tenter désormais. Il allait faire le même numéro à chacun d’eux, dans l’espoir de surprendre une réaction au nom ou au signalement d’Eddie Cranshaw, ou encore à « l’erreur » dans le nombre de meurtres. En tout cas il réussirait peut-être à affoler un peu plus l’assassin, à le convaincre que Sondgard touchait au but.

Il sortit dans le couloir et s’engageait dans l’escalier avec l’intention d’aller en réveiller un autre lorsqu’il croisa Ken Forrest qui descendait.

— Ah ! vous voilà, dit-il. Je vous cherchais.

— Moi ? (Il n’y avait dans le regard de Forrest pas la moindre trace de peur ni de culpabilité. En fait, il souriait, tout prêt à rendre service.)

— Je me demandais depuis quand vous connaissiez Eddie Cranshaw.

— Qui ça ? (Forrest leva les yeux vers la cage d’escalier, comme s’il s’attendait à apercevoir là-haut un nommé Eddie Cranshaw.) Il n’habite pas ici, non ?

— Non, c’est un ami d’Everett Lowndes, un type à qui il manque des doigts.

Si le sourire abasourdi de Forrest était feint, ce gars-là était vraiment le meilleur acteur de la maison.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, dit-il.

— Vous ne connaissez pas Everett Lowndes ?

— Oh ! je ne sais pas, peut-être que si. (Il se gratta la tête d’un geste puéril ; il avait l’air plus expansif que la veille, sans doute parce qu’il était là depuis plus longtemps maintenant et qu’il commençait à se dégeler.) Est-ce que je l’aurais connu à New York ?

— Non, je ne pense pas. (Sondgard lui rendit son sourire ; c’était peut-être quand même lui le meurtrier, il fallait donc continuer le numéro jusqu’au bout. Il reprit donc :) Ne faites pas attention, je suis crevé. Ce n’était peut-être pas vous qui connaissez Eddie Cranshaw. C’était peut-être Rod McGee, et je me suis trompé. Après trois meur…

Mais le jeune homme ne le laissa pas achever.

— Vous plaisantez, capitaine ? (Il affichait de nouveau un sourire abasourdi.)

— Je plaisante à propos de quoi ? fit Sondgard en fronçant les sourcils.

— Comment ça ? C’était peut-être Rod McGee qui le connaissait ?

— Mais…

La sincérité et l’ahurissement peints sur son visage, Forrest se frappa la poitrine en disant :

— Mais enfin, capitaine, c’est moi Rod McGee !

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