Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 5 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre V

 

De l’autre côté de la route, un peu à gauche, apparaissait le seul endroit éclairé dans cette nuit noire. C’était un immeuble de ciment à un seul étage qui resplendissait de lumière. Des éclairages de diverses couleurs brillaient à toutes les fenêtres. Sur le côté, un vaste parc de stationnement presque vide était illuminé par des projecteurs. Une enseigne au néon proclamait sur la façade :

AUBERGE DU LAC NOIR

Restaurant – Dancing Bar

Mel se dirigea de ce côté-là ; il marchait les mains dans les poches, les épaules voûtées pour se protéger la nuque contre l’obscurité. Il fut soulagé lorsqu’il pénétra dans la zone éclairée qui entourait l’auberge. Ôtant les mains de ses poches, il traversa alors le terre-plein goudronné et s’avança sous la véranda.

La façade de l’auberge était dans le style plantation du Sud, avec colonnes, véranda et porte blanche. Mais, à l’intérieur, on avait complètement renoncé à prolonger cette illusion. C’était le décor classique de n’importe quel bar américain. Un comptoir en fer à cheval occupait le centre de la salle ; des compartiments étaient disposés de chaque côté.

Le bar était presque désert. Il n’y avait qu’un barman et pas de serveuses. La saison n’était pas encore assez avancée. Deux hommes, assis au bar, bavardaient tout en grignotant des amandes et en buvant de la bière. Un homme et une femme – lui, le teint coloré, l’air riche ; elle, très apprêtée, l’allure d’une créature de luxe – étaient installés l’un en face de l’autre dans un box. Enfin, quatre membres de la troupe occupaient un autre compartiment sur la droite : Tom Burns, le régisseur, dont Mel avait fait la connaissance juste avant le dîner, et trois comédiens : Ken Forrest, Will Henley et Rod McGee, tous trois comme lui nouveaux venus à Cartier Isle.

Mel s’approcha de leur table et demanda :

— Est-ce qu’une bouteille de whisky vous conviendrait ou voulez-vous continuer à la bière ?

Tom Burns releva la tête et accueillit ces mots par un large sourire :

— Voilà qui est parlé ! Trouvez-vous une chaise. Et amenez-vous pour l’autopsie.

— J’arrive.

Mel alla au bar se chercher une bière. Puis, comme il n’y avait place dans le box que pour quatre personnes, il s’empara d’une chaise et l’apporta.

Rod McGee, le type maigre, plein d’entrain et d’ardeur, disait :

— D’ailleurs, qu’est-ce que vous pensez du flic ? Comment s’appelle-t-il, déjà ? Sondgard ? Comment le trouvez-vous ?

— C’est un gars extrêmement capable… commença Tom Burns, mais Will Henley lui coupa la parole en disant :

— Moi, je n’ai pas une bien bonne opinion de lui. Si vous voulez mon avis, il n’est pas foutu de reconnaître une grange entre deux maisons, cet idiot-là !

— Ça fait pas mal d’années que je connais Eric, observa alors Tom Burns ; mais je crois qu’il pourrait bien vous épater un jour !

— C’est un professeur, précisa Ken Forrest.

Il avait une voix basse, un peu hésitante.

— Un professeur ? dit Mel. Professeur de quoi ?

— D’anglais, dit Tom Burns. Je ne me souviens pas pour l’instant où il enseigne. Dites donc, à qui c’est le tour d’aller chercher à boire ?

— À vous, dit Henley.

Mais Rod McGee était déjà debout.

— Non, c’est à moi, dit-il. Cinq bières. D’accord, Mel ?

— D’accord.

McGee s’éloigna et Mel se tourna vers Ken Forrest.

— Alors, ce n’est pas un policier à plein temps ?

— Non. C’est un professeur.

— Il ne travaille ici que l’été, expliqua Burns.

— Ça, alors, c’est pas mal ! ricana Henley. Un flic à mi-temps ! Mais ce n’est qu’un amateur, bon sang ! Vous vous attendez vraiment à le voir arrêter un assassin un peu marle ?

— Marle ? répéta Ken Forrest.

Il avait la voix toujours sourde, les façons d’un homme timide, qui n’était pas sûr qu’on l’accepte dans une conversation générale.

Henley répliqua aussitôt :

— Bien sûr, marle ! Bougrement plus que notre prof d’anglais !

Forrest se replia encore un peu plus dans son coin et examina son verre vide. Ce fut Mel qui renvoya la balle à sa place.

— Je ne trouve pas qu’il se soit montré si malin ! Il s’est conduit comme une bête, oui ! Pour moi, ça n’a rien d’astucieux.

— Pourquoi pas ? On dit bien rusé comme un renard, vous connaissez l’expression ?

Henley avait un ton agressif ; il se pencha sur la table et dit d’un ton renfrogné :

— Voilà une maison pleine de monde, nous étions peut-être, je ne sais pas, combien ? Dix ? Et ce type arrive, tue quelqu’un sous notre nez et repart sans laisser le moindre indice qui puisse laisser deviner qui c’est ni d’où il est venu. Vous n’appelez pas ça de l’intelligence, vous ?

— Alors, reprit Mel, vous croyez que c’est quelqu’un de l’extérieur ?

— Je n’en sais rien, mais qu’est-ce que ça change ? L’un de nous, peut-être. Dans ce cas, il est encore plus malin. Il a réussi à nous quitter, à commettre son crime et à revenir sans qu’aucun de nous se doute de ce qu’il avait fait. Avouez tout de même que ce type-là n’est pas stupide. Je ne dis pas que ce capitaine Machintruc soit stupide, je dis seulement que cet assassin connaît son boulot et que l’on ne peut pas en dire autant du capitaine Machintruc ! C’est peut-être le meilleur professeur d’anglais du monde, mais pas un flic. Voilà ce que je dis, moi !

Rod McGee revint sur ces entrefaites avec la bière et on parla d’autre chose. Ils discutèrent un moment au sujet du festival de cet été-là. Est-ce qu’il y en aurait un malgré tout ? Bob Haldemann leur avait dit à tous la même chose : il espérait qu’il y en aurait un, mais il ne pouvait pas encore en être sûr.

Ils avaient chacun des avis très différents. Tom Burns pensait que le théâtre ouvrirait, mais sans doute avec un retard de huit jours ; Will Henley estimait, lui, et déclarait bruyamment qu’il n’y aurait pas de festival cette année-là. Une fois cette histoire réglée, la plupart des membres de la troupe n’auraient qu’une envie : quitter ce pays le plus vite possible, si bien qu’il n’y aurait plus personne pour jouer aucune pièce. Ken Forrest, lui, affirma tranquillement qu’à son avis les représentations auraient lieu, mais sans donner d’autres explications. Rod McGee dit que, pour sa part, il était disposé à rester si Haldemann, qui avait l’air d’un type si impressionnable, s’en allait. Il trouverait peut-être de mauvais goût de continuer à monter des pièces.

Mel n’avait pour l’instant pas d’opinion bien arrêtée ni dans un sens ni dans l’autre, aussi ne dit-il rien. Il pensait, en fait, à tout autre chose. Pour la première fois, il commençait à croire que le tueur était très probablement un membre de la troupe, peut-être même un de ceux assis à cette table. Il les regarda, à la lumière de cette révélation, en essayant de deviner si l’un de ces visages n’était qu’un masque dissimulant un meurtrier.

Tom Burns ? C’était de toute évidence un gros buveur, il n’y avait qu’à le regarder. Il avait, à l’égard de la vie, une attitude pleine de nonchalance. Le meurtre de Prude Walker avait-il pu être déclenché par l’alcool ? Tom Burns, ivre, pouvait avoir tenté de la séduire et, voyant ses avances repoussées, l’avoir tuée dans une crise de rage éthylique…

Et Will Henley ? C’était le plus grand et le plus fort de ceux qui se trouvaient là ; il aurait très bien pu rosser et étrangler la malheureuse sans lui laisser la possibilité de s’enfuir ou de crier au secours. Il venait de vanter l’astuce du meurtrier ; était-ce simplement pour épater les camarades ? C’était peut-être lui, ce tueur si débrouillard, qui se moquait d’eux ?

Ou alors Ken Forrest. Silencieux, renfermé, étrangement peu loquace. L’assassin pourrait être un de ces individus qui dissimulent leurs sentiments, les gardent tout au fond de leur cœur sans s’extérioriser ni se défouler de temps à autre et qui éclatent tout d’un coup ?

Ou encore Rod McGee. Empressé, aimable, charmant. Peut-être n’était-ce encore là qu’un masque dissimulant une personnalité ténébreuse ?

Une fois épuisée la question de la saison d’été, ils passèrent aux anecdotes et se racontèrent mutuellement des hâbleries à propos de ce qui avait pu leur arriver au théâtre, dans l’armée et à l’université, et Mel abandonna pour un moment ses réflexions morbides.

Le groupe, peu à peu, devenait de plus en plus animé. Ils avaient tous besoin d’un changement de rythme, d’une diversion susceptible de rompre le maléfice que ce meurtre venait de projeter sur leur vie. Ils l’avaient trouvé. Des souvenirs, on glissa aux histoires drôles, toutes plus sales les unes que les autres.

Ils riaient tous si fort et se coupaient si souvent la parole que l’on ne parvenait même plus à bien saisir toutes ces plaisanteries obscènes. Au milieu de l’hilarité générale, frôlant le fou rire et la crise de nerfs, Will Henley se dégela et devint presque charmant. Ken Forrest sortit de sa coquille et se mit à rire à gorge déployée, et Rod McGee s’installa avec eux et cessa d’avoir l’air prêt à se lever subitement pour aller cirer tout un tas de chaussures. Quant à Tom Burns, son regard était de plus en plus brillant, son nez de plus en plus rouge et son élocution de plus en plus pâteuse.

Ils finirent par quitter l’auberge à une heure et quart et seulement sur les objurgations pressantes du barman. Will Henley se mit à chanter dans la nuit. Ils tanguaient sur la route, en se tenant par la taille et par les épaules. Des lumières s’allumèrent dans la maison qui se dressait devant eux et des têtes apparurent aux fenêtres, mais ils n’en tinrent aucun compte. Ils avaient besoin de détente, aussi bien le meurtrier que ses quatre compagnons qui, bien malgré eux, partageaient sa dramatique crise de conscience. Peu leur importait de voir des visages réprobateurs apparaître aux fenêtres. Ils étaient brindezingues et se fichaient de tout !

Ce fut Rod McGee qui les fit tous taire lorsqu’ils arrivèrent sous la véranda. Ils passèrent aussitôt du tohu-bohu à un silence comique, et pénétrèrent dans la maison à pas de loup, en pouffant et en se bousculant dans l’escalier. Alden March les accueillit sur le palier du premier, l’air furieux et les poings sur les hanches.

— Vous devriez avoir honte, leur souffla-t-il. À un moment pareil !

Ils le huèrent et poursuivirent leur chemin d’un pas toujours aussi mal assuré. Mel, Rod et Will avaient encore un étage à monter pour arriver au second où ils se dirent bonsoir en bafouillant à qui mieux mieux. Mel ouvrit sa porte sans trop de mal, alluma et pénétra dans sa chambre. Il referma la porte derrière lui, se déshabilla en jetant ses affaires au hasard à travers la pièce, éteignit et se glissa au lit.

Trois minutes plus tard, avec une précipitation un peu honteuse, il se releva pour fermer la porte à clé.

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